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Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie

9 février 2017 : Une crise en quête de fin - Quand l'Histoire bégaie ( rapport d'information )

E. UN PASSÉ QUI NE PASSE PAS

Un facteur majeur de crise, voire de crise systémique comme on l'a vu en 2008, c'est le stock de créances douteuses - des créances « non performantes » dans le patois financier - à l'origine de l'embolie du système d'échanges interbancaires.

1. Un volume de créances douteuses en augmentation

Or, loin de diminuer, leur volume dans les bilans bancaires et les produits dérivés au hors bilan augmentent. À cela s'ajoutent toutes celles qui sont stockées dans les « bad banks », dans l'attente de jours meilleurs.

Ayant plus que doublé depuis 2009, le volume des créances douteuses de la zone euro se monterait aujourd'hui à 1 000 milliards d'euros selon le FMI, à 900 milliards d'euros selon la BCE, soit un ratio créances douteuses-total des prêts consentis bien supérieur à celui des États-Unis. Ce que les banques européennes contestent, faisant valoir que la méthode de comptabilisation des États-Unis réduit immédiatement la valeur des créances douteuses alors qu'en Europe, on les maintient à leur valeur d'acquisition tout en provisionnant pour risque ; faisant valoir aussi qu'outre-Atlantique une bonne partie des créances douteuses, celles qui sont issues de la crise des subprimes, se retrouvent dans les bilans des agences nationalisées Fannie Mae et Freddie Mac et non dans ceux des banques.

Certes, mais, comme le remarque le FMI, conserver des titres à leur valeur d'achat alors qu'ils ne valent plus rien ou si peu, cela permet de reculer le moment d'afficher un bilan vraiment représentatif de l'actif réel de la banque. Le FMI critique une « supervision insuffisamment poussée », ce qui en clair signifie que les banques européennes ne sont pas vraiment contrôlées.

Pour le FMI et la BCE, des bilans ainsi alourdis réduisent la capacité de prêts des banques à l'économie et les fragilisent. Aussi la BCE envisage-t-elle d'y remédier par la création de « bad banks », au niveau national ou européen. On reste en attente des propositions que fera le Comité sur les actifs toxiques qui vient d'être créé. Un de plus.

2. Un facteur de fragilisation important du système bancaire européen

Particulièrement concernés, les pays du Sud de la zone euro où les créances douteuses représentent, selon le FMI, 34 % de l'actif du bilan des banques grecques, 18 % de celui des banques italiennes et 12 % de celui des banques portugaises.

· C'est l'Italie, qui connaît une véritable inflation de crédits à risques et le PIB nettement le plus important, qui inquiète le plus. « Les prêts douteux augmentent sans cesse, observe Jacques Sapir. Ils sont proches de 15 % à 20 % là où ils devraient être à 5 %. »172(*)

Résultat, aux tests de résistance de la BCE en octobre 2015, neuf des quinze banques italiennes auditées n'ont pas réussi les stress tests. Elles devront être recapitalisées. Par qui ? Toute la question est là.

Pour Jacques Sapir, « la situation des banques italiennes est aujourd'hui critique »173(*). Elle posera un problème à la zone euro. D'autant plus qu'il ne s'agit pas des séquelles d'une crise immobilière qui n'a pas touché l'Italie mais de créances de petites et moyennes entreprises mises en faillite par la crise économique qui s'éternise.

Estimé à 185 milliards d'euros en janvier 2015 par la Banque d'Italie, le volume des crédits douteux est aujourd'hui évalué à 360-400 milliards d'euros, dont 70 milliards à 100 milliards devront être couverts, soit par l'État, soit par d'autres mécanismes publics.

Le problème, c'est que ces banques devant être recapitalisées, l'Europe impose depuis janvier 2016 qu'elles le soient par leurs déposants (bail-in) ou leurs créanciers qui sont souvent de petits épargnants qui croyaient faire là un placement de père de famille, et non par l'État (bail-out), ce qui n'est pas possible et risque d'entraîner une crise politique grave !

Le Gouvernement italien, passant outre l'intransigeance allemande, a fait voter fin décembre 2016 au Parlement un plan d'aide de 20 milliards d'euros aux banques du pays. Un montant inférieur au besoin d'aide publique estimé à 70 milliards d'euros, soit 4,4 % du PIB, et une augmentation du déficit budgétaire de l'État susceptible de fragiliser, une fois de plus, l'euro.

« Tout le monde comprend qu'une sortie de l'Italie de l'euro sera l'acte de décès de la monnaie unique. La crise grecque de l'été 2015 n'a été que le hors-d'oeuvre ; la crise italienne sera LA crise de la zone euro », pronostique Jacques Sapir174(*).

Avec plus de sept cents établissements pour la plupart de petite taille, le système bancaire italien est donc dans la tourmente : Nuova Banca Marche, Nuova Banca Etrurie, Nuova Cari Ferrara et Nuova Cari Chieti (rachetées) ; Monte dei Paschi di Siena (sauvée par le gouvernement italien) ; Intelsat San Paolo ; Mediobanca ; Unicredit, la première banque d'Italie et établissement systémique, qui a perdu, lui, plus de 60 % de sa valeur en un an.

La dette publique italienne est ainsi passée de 106 % du PIB en 2008 à 133 % en 2015, d'où la baisse de valeur des obligations d'État, ce qui est, une anomalie dans le contexte euphorique du marché des obligations souveraines.

Comme pour la crise grecque, les pays dont les banques sont très présentes en Italie sont également concernés. C'est le cas de la France dont les banques (BNP Paribas, Crédit Agricole, BPCE et Société Générale) sont exposées à hauteur de 12,4 % du PIB français dans la péninsule, beaucoup plus que les banques allemandes. On se rappelle qu'en 2011 les attaques spéculatives contre l'Italie, qui d'ailleurs n'aboutiront pas, était conçues comme prélude à une offensive contre les banques françaises très exposées dans la péninsule.

Encore une fois, l'Italie (PIB : 1 900 milliards d'euros), ce n'est pas la Grèce (PIB : 350 milliards d'euros). Si les instances européennes y appliquent la méthode de résolution des problèmes utilisée en Grèce, il y a du souci à se faire.

· Au Portugal, les problèmes n'ont pas manqué non plus, réglés jusque-là au coup par coup : Espirito Santo ; Banif ; Caixa Geral de Depósitos (CGD), la principale banque du Portugal (22 % des prêts du pays) qui aurait besoin d'une recapitalisation de 4 milliards d'euros, soit 2,5 % du PIB portugais. Ce qui pose la même question d'une intervention publique qu'en Italie.

Le problème, c'est que si ces interventions de l'État portugais étaient acceptées par Bruxelles, elles risqueraient de faire douter de la capacité du pays à poursuivre le remboursement de l'aide d'urgence de 78 milliards d'euros consentie par la Commission en mai 2011 contre un plan de rigueur qui a été suivi. Les remboursements devaient s'échelonner jusqu'en 2026.

Cela risque aussi d'augmenter une dette qui se montait déjà à 130 % du PIB fin 2015, avec ce que cela signifie en termes de spread et de déficit budgétaire (4,4 % en 2015).

Quant à l'économie portugaise et au taux de chômage passé de 8 % en 2007 à 12,3 % en 2015...

· En Espagne, le scandale Bankia, produit de la réunion de plusieurs caisses d'épargne, banque introduite en bourse puis sauvée par l'État, n'est pas terminé et la crise immobilière continue à peser sur des bilans qui s'enrichissent de créances plus que douteuses. Pour l'heure cependant, la tendance est clairement à l'optimisme avec ce qui ressemble à un redémarrage économique.

· Mais les banques du sud de l'Europe ne sont pas les seules à connaître des problèmes. En Autriche, Hypo Alpe Adria (HAA) est en grave difficulté depuis 2014 à cause d'une de ses filiales spécialisée dans les investissements à risque. Après une aide de 5,5 milliards d'euros, l'État autrichien a cessé ses interventions à fonds perdus. Le problème, ce sont ses liens avec des banques allemandes : Düsseldorf Hypotherkenbank, BayernLB et Dexia Kommunalbank.

Déjà, en pleine crise (avril 2009), un rapport secret du BaFin allemand, l'autorité de surveillance des marchés en Allemagne, était rendu public évaluant les actifs toxiques des seules banques allemandes... à 816 milliards d'euros, au grand dam du gouvernement de Berlin. Outre Deutsche Bank, il n'est pas sûr que le système bancaire allemand, notamment les Länder Banks, ait traversé la crise sans cicatrices.

Surtout, les banques les plus dangereuses, ne sont pas celles qu'on attendrait, celles des « pays du club Med » pour reprendre une expression qu'affectionnaient les média du Nord au moment de la crise grecque, mais HSBC, Crédit Suisse et surtout la première banque d'Allemagne, la Deutsche Bank.

Au terme de cette revue de détail de l'Europe bancaire qui n'est guère rassurante, la France et son système bancaire font figure, par comparaison, de havre de stabilité... Avec des ombres qui ne sont pas accessoires, comme l'insuffisance manifeste de fonds propres et leurs engagements qui s'avèrent à risque en Italie, après la Grèce. À cela s'ajoutent diverses affaires à rebondissement aux États-Unis et même en France, avec l'affaire Kerviel et la contestation possible du dégrèvement fiscal qui en est résulté. En même temps, la tendance est à la baisse des effectifs depuis la crise, régulièrement ponctuée de plans de réduction du personnel et de fermetures d'agences. Au vu, notamment, des perspectives offertes par les Fintech, le chiffre non étayé, d'une possible baisse de 60% des effectifs circule.

« Ces Fintech, nous dit Jérôme Glachant, professeur des Universités en sciences économiques175(*), c'est simplement l'irruption des nouvelles technologies de l'information dans le domaine bancaire et financier. Elles attaquent un secteur particulier qui est une industrie de service reposant sur la confiance et la capacité à traiter l'information. Le secteur financier en général doit pouvoir utiliser cette technologie pour pouvoir améliorer son efficacité.[...]

« Le phénomène en France est cinq à dix fois moins important qu'aux États-Unis. Les Fintech s'attaquent à des segments du type "la banque privée" : des robots-conseillers qui cherchent à capter l'épargne et ensuite à donner des conseils en épargne à bas coût à des particuliers qui cherchent à placer leur argent, notamment des contrats d'assurance servant de support à ces placements d'épargne. Aux États-Unis, cela s'est beaucoup développé : en 2015, le leader gagnait 10 % d'encours tous les mois. [...] Autre exemple : les plateformes de crowdfunding. [...] Donc, petit à petit, une fraction de l'épargne est allouée de manière désintermédiée, en dehors du système bancaire. »

Graphique 1

Le graphique 1 montre la croissance continue des actifs avant et après crise, même si la croissance après crise est moins forte qu'avant. Il montre aussi un rétablissement des résultats de l'activité.

Les graphiques 1 et 2 illustrent le fait que le maintien du produit net bancaire nécessite une augmentation des actifs, ce qui est un facteur de fragilisation.

Graphique 2

Pour conclure et globalement, à en croire les rapports de la BCE176(*) et du FMI177(*), organismes pourtant fonctionnellement optimistes, loin de se réduire, les risques de déstabilisation du système financier européen et mondial ont augmenté au cours des dernières années.

· Pour la BCE, même si « les tensions systémiques restent contenues dans la zone euro », par rapport à novembre 2015, « la plupart des risques se sont accrus ».

Commentant les résultats des stress tests auxquels la BCE a soumis les cent trente plus gros établissements bancaires européens, Jézabel Couppey-Soubeyran conclut178(*) : « Je partage votre inquiétude sur la question. Je pense que beaucoup d'acteurs, la Banque centrale européenne elle-même, ont surestimé la capacité de résilience des banques européennes. »

· Dans son rapport d'avril 2015 qui concerne la planète, cette fois, faisant une balance entre les événements d'évolution favorables et défavorables, le FMI conclut, lui aussi, que « les risques qu'ils font peser sur la stabilité financière se sont accentués ».

Il faut dire que, malgré les apparences, les grandes banques américaines ne seraient pas plus sûres que les banques européennes. Selon le Wall Street Journal, à l'issue des tests annuels de résistance, les régulateurs auraient, en effet, estimé que la moitié des huit plus grandes ne pourraient faire face à une crise sans l'intervention des pouvoirs publics179(*).

Mais à part ça...


* 172 Cité par Challenges - 2 avril 2015.

* 173 « Italie, la crise qui vient. » - Blog sur la Russie et l'Europe - 8 juillet 2016.

* 174 Ibid.

* 175 Audition du 31 mars 2016.

* 176 Rapport semestriel sur la stabilité financière - FSR - 1er semestre 2016- mai 2016.

* 177 Rapport sur la stabilité financière dans le monde - Avril 2015 - et Bulletin du 11 avril 2016.

* 178 Audition du 18 février 2016.

* 179 Les Échos du 13 avril 2016.