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Haut-Karabagh : dix enseignements d'un conflit qui nous concerne

7 juillet 2021 : Haut-Karabagh : dix enseignements d'un conflit qui nous concerne ( rapport d'information )

B. LA RUSSIE, PUISSANCE MÉDIATRICE OU PARTIE PRENANTE ?

1. La déclaration du 9 novembre 2020, un succès pour la Russie

L'appartenance de l'Arménie à l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) ne lui a pas permis d'obtenir l'appui militaire des Russes dans le conflit, ceux-ci considérant le Haut-Karabagh comme hors du champ de la clause d'assistance mutuelle du traité. La proximité entre l'Arménie et la Russie a néanmoins donné un rôle central à la diplomatie russe, qui a obtenu l'arrêt de l'avancée des forces azerbaidjanaises.

La relation entre l'Arménie et la Russie s'est distendue depuis l'arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian en 2018. Néanmoins, les Russes ont fondamentalement intérêt au maintien d'un certain équilibre entre les parties au conflit, pour contenir l'influence turque.

Pour beaucoup d'observateurs, il s'agit d'une nouvelle illustration de la « diplomatie de la faiblesse » russe : la Russie profiterait des différends existant dans les marches de son ancien empire pour se rendre indispensable, voire pour s'implanter durablement. Elle ne rechercherait donc pas un règlement durable mais plutôt le maintien d'une certaine instabilité qui lui permettrait de se maintenir en position d'arbitre.

La déclaration tripartite des dirigeants russe, azerbaïdjanais et arménien (9 novembre 2020), qui a mis fin aux combats, comporte 9 points :

1. Cessez-le-feu ;

2. Restitution du district d'Aghdam ;

3. Déploiement de forces de maintien de la paix russes, composées de 1960 militaires dotés d'armes de petit calibre, 90 véhicules blindés et 380 véhicules ou équipements spéciaux, le long de la ligne de contact dans le Haut-Karabakh et le long du corridor de Latchine ;

4. Stationnement des forces russes pour une durée de 5 ans, reconduite tacitement pour une durée supplémentaire de 5 ans, si aucune des Parties ne déclare dans un délai de 6 mois avant l'expiration de ce délai son intention d'y mettre fin ;

5. Mise en place d'un centre de maintien de la paix chargé du contrôle du cessez-le-feu ;

6. Restitution des districts de Kelbadjar et de Latchine, le corridor de Latchine, d'une largeur de 5 km, restant sous le contrôle des forces russes.

7. Retour des personnes déplacées et des réfugiés sous le contrôle du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ;

8. Échange des prisonniers de guerre, des otages, des autres personnes détenues et des dépouilles des victimes ;

9. Rétablissement des relations économiques et des voies de communication, contrôle des voies de communication par les organes du Service de gardes-frontières du Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB).

Pour mettre en oeuvre le point 9 sur l'ouverture des voies de communication, une seconde déclaration a été adoptée le 11 janvier 2021 à Moscou. Celle-ci prévoit la mise en place d'un groupe de travail réunissant les vice-Premiers ministres des trois pays. Ce groupe de travail devait remettre, avant le 1er mars 2021, une liste et un calendrier de mesures de remise en état et de construction de nouvelles infrastructures de transport. Le processus n'a pour le moment pas abouti.

2. Le rôle clef de la Russie dans son ex-empire

La déclaration du 9 novembre 2020 était évidemment bienvenue puisqu'elle a permis de faire taire les armes. Mais cette déclaration n'énonce aucun objectif final. Elle ne prévoit aucun cadre de négociation pour parvenir à un règlement durable du conflit.

Cette déclaration est davantage qu'un cessez-le-feu, mais beaucoup moins qu'un accord de paix. L'absence de perspectives politiques tend à accréditer l'hypothèse d'un certain manque d'intérêt des Russes pour un règlement politique durable du conflit. La présence des forces russes pourrait s'inscrire dans le long terme, probablement au-delà des cinq ans prévus par la déclaration tripartite, car leur départ pourrait signifier une reprise du conflit, si aucune autre force de maintien de la paix n'était mise en place.

Aujourd'hui, les troupes de maintien de la paix russes sont de fait les uniques garantes de la sécurité du territoire du Haut-Karabagh. La « tutelle » sur ce territoire est entièrement passée de l'Arménie à la Russie, nouveau protecteur. Dès lors, la Russie a-t-elle vraiment intérêt au règlement d'un conflit qui la place en position de médiateur indispensable ?

La Russie possède en Arménie la base de Gyumri, plus grande base militaire russe à l'étranger (3 000 militaires, voire jusqu'à 5 000 selon les sources).

Théoriquement, ce sont 2 000 soldats russes qui sécurisent le Haut-Karabagh en vertu de la déclaration du 9 novembre 2020. Ils seraient en réalité sensiblement plus nombreux. Un centre humanitaire, créé en appui, à Stepanakert, rassemble environ 3 000 personnes (civils et militaires) sous l'autorité des Russes. Le FSB a une mission de sécurisation des voies de communication. Au total, en comptant les forces russes présentes dans les républiques séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du sud, on peut estimer à 20 000 l'effectif des forces russes dans les trois États du Caucase du sud.

La Russie a toujours été très présente dans cette région qu'elle a conquise au début du dix-neuvième siècle (annexion des khanats d'Azerbaïdjan en 1813, puis de ceux d'Erevan et de Nakhitchevan en 1828, fondation des trois républiques socialistes soviétiques de Géorgie, d'Arménie et d'Azerbaïdjan en 1920-1921).

Il est possible que la Russie soit davantage présente aujourd'hui dans le Caucase qu'elle ne l'était à la fin de l'URSS.

L'influence de la Turquie ne vient contrebalancer que partiellement ce constat. La Turquie effectue une percée dans une région historiquement dominée par les empires russe et perse. Mais, contrairement à la Russie, elle est peu présente militairement. La Russie l'a associée au centre de contrôle du cessez-le-feu prévu par le point 5 de la déclaration du 9 novembre 2021. Situé à Aghdam, ce centre est opérationnel depuis le 30 janvier. La Turquie confirme ainsi son rôle dans la région mais de façon limitée. Le centre de contrôle du cessez-le-feu, qui compte environ 120 soldats, mène des missions d'observation à distance qui ne sont en rien comparables à la mission de maintien de la paix des forces russes, déployées le long de la ligne de contact, du corridor de Latchine et des voies de communication.

Enfin, le condominium russo-turc dans la région s'exerce au détriment de l'Iran, qui est plutôt perdant dans ce conflit. Pendant toute la période soviétique, la frontière nord de l'Iran était complètement fermée. Cette frontière nord pourrait devenir un facteur d'instabilité (présence possible de djihadistes syriens, tirs de roquettes sur le sol iranien ayant obligé l'Iran à masser des troupes pendant le conflit...). L'Iran a pris une position pro-azérie, afin de ne pas alimenter le mécontentement au sein de sa population, les Azéris étant plus nombreux en Iran qu'en Azerbaïdjan. Cette position opportuniste tardive contredit l'alliance ancienne et la proximité des liens, notamment sur le plan économique, entre l'Iran et l'Arménie.

Malgré la proximité religieuse entre l'Iran et l'Azerbaïdjan, l'Iran se méfie des liens étroits existant entre l'Azerbaïdjan et Israël. L'Iran a proposé de participer au processus de désescalade dans le conflit du Haut-Karabagh mais la Russie n'a pas donné suite à cette proposition, ne souhaitant pas un format de type « Astana » (Russie, Turquie, Iran) pour régler les questions de sécurité d'une région où elle s'estime la mieux placée pour agir.

La Russie a donc les cartes en mains. Elle peut favoriser un règlement durable, passant par la définition d'un statut pérenne pour le Haut-Karabagh, en jouant un rôle positif d'apaisement auprès des deux parties, ou au contraire laisser perdurer une situation qu'elle pourrait considérer comme étant à son avantage. Notre dialogue avec la Russie doit être l'occasion de l'inciter à jouer un rôle constructif.