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Les nouvelles technologies de l'information

 

CHAPITRE III

IL EST NECESSAIRE DE DEFINIR
UN SYSTEME DE VALEURS
DANS LA NOUVELLE SOCIETE DE L'INFORMATION

Quelles sont les valeurs sur lesquelles se fonde la nouvelle société de l'information ?

La réponse à cette question s'avère d'une redoutable complexité.

Les termes employés comportent en effet une part de polysémie (à l'instar de" valeurs ") ; ils prêtent, ensuite, à une certaine confusion (qu'est-ce qui différencie le concept d'information de celui de communication ?) ; ils sont marqués, enfin, par une ambiguïté centrale (en quoi réside la nouveauté de la société de l'information ?)

" Etre au coeur d'une mutation profonde n'en facilite pas la compréhension, ni l'analyse " - écrivent les auteurs d'un récent rapport d'une mission sénatoriale consacrée à la société de l'information. En effet, l'entrée dans celle-ci, " qui vient à la suite de la société industrielle et en bouleverse les données, constitue une révolution culturelle, économique et sociale sans précédent car elle touche simultanément toutes les parties du monde et toutes les activités ".

I. NOUVEAUTES ET EFFETS DE LA SOCIETE
DE L'INFORMATION EN PREMIERE ANALYSE

Situer ce processus dans le temps n'est, tout d'abord, pas si facile.

S'il est évident que " l'entrée de la France dans la société de l'information est en cours " - comme le fait observer le rapport précité -, ce qui signifie qu'elle n'est plus devant nous et qu'il nous faut donc désormais non pas nous y préparer, mais nous y adapter, il est tout aussi certain qu'il s'agit d'une évolution de long terme, à peine entamée (s'agissant surtout de la France qui se trouve en retard par rapport à d'autres pays) et largement inachevée.

Nous avons tenté de montrer, d'autre part, qu'au moins dans une certaine mesure, " tout a commencé avec Gutenberg " et que l'histoire a souvent tendance à se répéter.

Les auteurs du rapport de la mission d'information commune reconnaissent du reste que " l'information occupe, certes, depuis longtemps, une place centrale dans les sociétés contemporaines marquées par une recherche de productivité et de rationalisation qui suppose la détention et la bonne utilisation de l'information économique, scientifique, sociale et politique ".

Selon eux, ce sont " l'accélération récente de l'innovation technologique et sa mondialisation [qui] apportent une nouvelle dimension ".

En fait, nous l'avons vu, la principale accélération technique, celle décrite par la loi de Moore selon laquelle le nombre de transistors intégrés dans une puce double environ tous les 18 mois, a commencé il y a plus de 25 ans. Et les grandes découvertes, qui constituent aujourd'hui nos principaux acquis (le transistor, le micro-processeur, la fibre optique) ne datent pas non plus d'hier.

L'augmentation des performances des systèmes d'information et de communication ainsi que leur tendance simultanée à la diversification et à la convergence en sont des caractéristiques originelles.

Nous sommes aujourd'hui encore sur la lancée d'un mouvement initié, il y a longtemps déjà, par la création de l'électronique, appliquée ensuite au traitement de l'information (avec l'apparition, après guerre, de l'ordinateur devenu d'abord, communicant ; puis, plus tard, dans les années 70, personnel).

L'accélération technique n'est donc pas nouvelle, la mondialisation de l'innovation non plus : au fur et à mesure de leur apparition, les liaisons permises par les nouvelles techniques de communication et d'information (télégraphe, téléphone, radio, télévision...) ont toujours tendu à s'internationaliser aussi rapidement que possible.

Cependant, il est indéniable que la période récente a été marquée par des percées décisives, provoquant des bouleversements profonds :

n La mise au point d'algorithmes puissants de compression des données a ainsi rendu possible l'informatique multimedia et permis la généralisation de l'utilisation des techniques numériques.

Il en est résulté une accentuation de la tendance à la convergence des secteurs des télécommunications, de l'audiovisuel et de l'informatique, sous l'égide de cette dernière. De sorte qu'il est désormais possible d'envisager de transporter tout type de données, à travers des supports uniques ou variés, vers des récepteurs universels ou combinant, de différentes façons, des fonctions audiovisuelles, informatiques ou de communication.

Autrefois limités à des réseaux locaux ou à des liaisons spécialisées, les échanges entre ordinateurs, de données désormais multimedia, à travers le réseau téléphonique commuté, ont effectivement été révolutionnés et se sont mondialisés.

Ce phénomène est illustré par l'essor fulgurant d'Internet.

n D'un point de vue technique, le succès du " réseau des réseaux " s'explique par celui de son protocole informatique, qui permet à des routeurs placés aux noeuds des réseaux de télécommunication du monde entier, d'acheminer des paquets de données, grâce à un système d'adressage approprié, vers n'importe quelle destination.

Ce protocole, constitue, avec le progrès déjà évoqué des techniques de compression, l'innovation la plus marquante de ces dernières années. Il est, cependant, beaucoup plus ancien, puisqu'il a été mis au point dès les années 70 aux Etats-Unis, alors que les algorithmes compressifs sont une conquête des années quatre vingt dix.

Ainsi, la compression de données constitue la seule percée vraiment tout à fait récente dans l'évolution d'ensemble des techniques à la base d'Internet et de la société de l'information. Ni le codage numérique binaire, déjà utilisé par l'informatique, par la production audiovisuelle et par les réseaux téléphoniques, ni la commutation par paquets, permettant d'acheminer des données numérisées, à travers les infrastructures de télécommunications, ni même les protocoles TCP/IP, ne sont nés d'hier.

Autrement dit, il faut accentuer l'idée selon laquelle plus encore que l'avancée technique qu'il traduit, c'est donc le phénomène de société illustré par l'explosion d'Internet qui en constitue l'aspect le plus remarquable.

Situer dans le temps l'irruption de la société de l'information et en caractériser la nouveauté s'avèrent de ce fait d'une redoutable complexité. De même qu'en mesurer les apports ramifiés.

L'évolution technologique correspondante annonce, on l'a vu, le triomphe de l'informatique, science du traitement de l'information, au coeur du processus de convergence, déjà décrit, qui l'associe aux télécommunications et à l'audiovisuel.

Le fait que les deux percées les plus décisives des trente dernières années (si l'on excepte l'invention du microprocesseur) soient de nature immatérielle (protocole Internet et compression de données) illustre, par ailleurs, une certaine tendance à l'accroissement du rôle de l'intelligence et du savoir par rapport à celui de la technologie brute et de l'industrie, dans l'évolution des techniques d'information et de communication.

Enfin, le microprocesseur étant le composant essentiel qui a permis de personnaliser les ordinateurs déjà rendus communiquants, les principales découvertes de l'après-guerre ont en commun de permettre non plus seulement l'accélération et l'intensification, mais encore la décentralisation du traitement d'informations de plus en plus abondantes et variées.

Ce traitement peut s'effectuer à plusieurs, en réseau, et cela dans des conditions qui tendent à abolir les contraintes de durée et de distance.

Traditionnellement, les progrès des techniques d'information tendaient à permettre à davantage de personnes de transmettre toujours plus de données, de meilleure qualité, plus vite et plus loin, tout en bénéficiant de moyens diversifiés de création et de communication.

L'évolution récente a offert, en outre, à tous les usagers des réseaux, d'autres possibilités nouvelles : l'ubiquité (avec le développement des terminaux portables et mobiles), l'interactivité (entre diffuseurs et demandeurs d'informations) la multilatérisation des échanges simultanés (vidéoconférences, forums de discussion), le multimédia enfin (variété de combinaisons de textes de sons et d'images à tous les stades : production, transport, réception).

On pressent que ces nouvelles facultés techniques et la réticulation qu'elle permettra sont susceptibles d'entraîner des conséquences importantes sur les plans économiques, culturels et sociaux. Il s'agit d'abord d'effets d'ordre relationnel affectant les liens entre personnes morales ou physiques (clients et fournisseurs, donneurs d'ordre et sous-traitants, maisons mères et filiales, partenaires associés à différents projets).

Les liens de subordination hiérarchique sur les lieux de travail, l'accès au savoir et à la culture, les relations entre enseignants et élèves peuvent, ensuite, s'en trouver radicalement modifiés, de même que les relations entre l'Etat et les citoyens et, en définitive, le lien par excellence : le lien social.

Bien entendu, les enjeux de ces profondes mutations sont majeurs : la compétitivité de nos entreprises, l'efficacité de notre enseignement et la cohésion de notre société sont notamment concernés.

Mais s'il est vrai que l'introduction de techniques nouvelles comporte toujours, on l'a vu, plusieurs possibilités d'usages sociaux (comme le montre la comparaison entre la Chine et l'Europe, des effets de l'imprimerie), il importe d'être vigilant : car on ne peut exclure des réactions de rejet, des échecs ou des risques d'inégalités entre pays pour l'implantation de ces nouveaux moyens d'information et de communication et l'exploitation de leurs avantages.

Cependant, aller plus avant dans l'analyse de ces différents effets possibles nécessite un approfondissement préalable de la notion " d'information ", sur laquelle est fondée la société du même nom, et de ses " valeurs ", auxquelles doivent adhérer ceux qui veulent y entrer.

II. LA NOTION D'INFORMATION

Au sens large, l'information désigne le fait de fournir à des personnes des renseignements, des précisions ou le compte rendu d'événements qui les intéressent.

D'un point de vue politique et sociologique, l'information est la conséquence de la liberté d'opinion, d'expression et de choix, valeur reconnue à chaque citoyen dans un régime démocratique. Le libre accès à une information pluraliste représente donc une nécessité constitutive de la démocratie.

De fait, les progrès des techniques ont permis que l'information puisse être délivrée à un nombre croissant de personnes, en un minimum de temps, et dans un espace de plus en plus large.

Toutefois avec le développement des médias de masse (mass-medias) nous constatons que l'information n'est plus le simple compte rendu d'un événement qui s'est déroulé mais que l'information peut elle-même générer l'événement.

Ainsi, par exemple, le fait de relater, par l'image, à la télévision, des troubles qui se sont déroulés dans la banlieue d'une ville de France nous oblige à constater que dans les jours suivants, très souvent, d'autres troubles de même nature se sont développés dans d'autres villes de notre Pays . Il en fût de même, fin 1997 et début 1998, avec le mouvement des chômeurs.

C'est bien l'information qui alors crée l'événement.

UN PEU D'HISTOIRE

Afin de ne pas définir la civilisation mise en place après l'invention de l'imprimerie à partir d'une opposition factice entre l'écrit et l'oral, Breton et Proulx la qualifient de " civilisation du message ". Ils considèrent que le XIXe n'a fait que mettre la technique au service de la circulation de messages exprimés des deux façons (avant que la diversification des moyens de transmission ne conduise à s'interroger sur une " civilisation de l'image ", qui, cependant, peut n'être considérée que comme une variante nouvelle de cette " civilisation du message " antérieure).

D'un point de vue technique, l'information est ce qui donne sens aux impulsions électroniques véhiculées par les réseaux ou traitées par les ordinateurs. De même, comme l'écrivent BRETON et PROULX, " Le signal n'est rien d'autre que le déplacement d'impulsions électroniques auxquelles on a donné au préalable une signification. "

En d'autres termes, l'information ajoute de la valeur au signal.

Du reste, la théorie de l'information élaborée par Claude SHANNON est une théorie du signal au sens large. Sans tenir compte de la signification du message, elle se fonde sur le principe selon lequel l'information doit être transmise à l'aide d'un canal et préalablement codée. Et elle conclut qu'il est possible d'optimiser, en présence de bruit, l'occupation de la bande de fréquences, allouée grâce à des codes permettant de maximiser la vitesse de transmission, en s'approchant des limites supérieures de capacité du canal, tout en minimisant la probabilité d'erreur de transmission.

La théorie de l'information fait ainsi appel au codage ainsi qu'à la statistique : une information désigne un ou plusieurs événements parmi un ensemble fini d'événements possibles. Et elle s'avère donc d'autant plus intéressante qu'elle peut être recherchée avec le moins d'aléas possible. De sorte que la notion mathématique d'information est ainsi différente de l'information au sens usuel.

Mais cette dernière n'en est pas moins, elle aussi, difficile à définir car elle doit être distinguée de la notion voisine de communication et du concept de connaissance.

S'il est plus fréquent, à l'heure actuelle, de parler de " société de l'information " que de " société de communication ", les techniques concernées sont désignées sous le vocable commun de " nouvelles techniques d'information et de communication. "

En fait, l'évaluation des technologies a conduit, on l'a vu, à une dichotomie entre les médias qui diffusent, d'un côté, un contenu préétabli et élaboré et ceux qui permettent, d'un autre côté, l'échange de messages improvisés par les correspondants.

Mais les notions de communication et d'information demeurent assez proches, ce qui peut prêter à de nombreuses confusions (et cela d'autant plus que l'interactivité semble introduire une certaine forme de communication entre diffuseurs et destinataires d'informations).

A partir de la théorie de l'information évoquée ci-dessus, le mathématicien Norbert WIENER a construit une théorie de la communication, conçue comme une activité structurante de l'information.

Il analyse le monde (pas seulement celui de l'homme mais aussi celui de la machine et celui du vivant en général) en termes de comportements fondés sur l'échange d'information et sur la réaction aux informations échangées (Feed-back). Ce qui le conduit à préconiser la communication, l'échange et la régulation par l'information comme moyens de lutter contre le désordre entropique (situation de désordre maximal liée à l'arrêt des échanges).

Il s'agit d'une nouvelle discipline, la cybernétique, qui étudie, de la façon la plus générale possible, les lois de la communication (y compris leur implication dans des phénomènes biologiques, mécaniques ou sociaux) et qui postule que l'ordinateur, machine universelle à traiter de l'information, puisse non seulement réagir à des informations, mais aider à prendre des décisions.

Cependant, la prétention de ce mouvement à appliquer à des disciplines très diverses des schémas rappelant ceux de l'automatique et de l'informatique rencontre assez vite ses limites : le fonctionnement du système nerveux central, par exemple, n'a rien à voir avec celui des ordinateurs ; les régulations biologiques diffèrent également des régulations techniques. Autant dire que développement de l'informatique illustre à sa façon cette ambiguïté des relations entre information et communication, liée à la proximité des deux notions.

Pour sortir de cette aporie, on peut rappeler avec BRETON et PROULX que" Comme l'écriture l'informatique est née du calcul et de la volonté de traiter rationnellement un certain nombre d'informations sociales ".

Elle va s'appuyer initialement sur :

n les progrès du calcul, liés, notamment, à ses applications militaires ;

n l'utilisation de la mécanographie pour le recensement des populations puis l'organisation de l'intendance militaire pendant la Première Guerre mondiale.

" Les premières machines informatiques seront très tôt marquées par la tentation de la communication " soulignent les mêmes auteurs. En effet, " on imagine de construire des machines dont les éléments de base seraient ceux du matériel de communication, au sein desquelles la circulation d'un courant électrique pourrait permettre des opérations de comptage, donc de calcul ".

Dès l'origine, la maîtrise acquise par les ingénieurs en matériel téléphonique autorisait une telle approche. Car " L'idée du calcul fut immédiatement prise - soulignent-ils - dans une perspective de communication et mise en réseau. "

Des clivages vont cependant apparaître entre ceux qui, à l'instar de Van Neumann , considèrent l'ordinateur avant tout comme une machine à traiter l'information et privilégient le renforcement de ses capacités internes, et ceux qui voient en lui, comme Norbert Wiener, une machine à communiquer.

Retour, donc, à notre question liminaire : Comment distinguer conceptuellement information et communication ?

Daniel BOUGNOUX a entrepris de le faire dans un récent ouvrage intitulé " La communication contre l'information ". Il oppose les deux notions pour mieux les différencier et donc mieux les définir.

Les deux concepts, fait-il valoir, entretiennent entre eux des rapports dialectiques : l'information émerge de la communication mais peut également y demeurer captive.

Il note par ailleurs qu'il y a dans toute communication deux aspects, l'un relationnel, l'autre qui a trait au contenu, donc à l'information.

Mais dans la mesure où vivre, cela revient d'abord à communiquer, la relation prime par rapport à l'information, moins consubstantielle et naturelle à l'individu.

La relation englobe le contenu, qu'elle précède et qu'elle pilote. Et l'information tend à se confondre avec la communication dès lors qu'elle s'éloigne de la vérité et des faits.

C'est donc par son système de valeur - nous y reviendrons - ainsi que par ses rapports avec la réalité que l'information se distingue de la communication.

" Quelle sorte de chose est l'information ? " s'interroge BOUGNOUX , avant de conclure " qu'il n'y a pas d'information en soi " et que cette notion est donc subjective et relative. L'information, c'est ce qui fait qu'un message circule, c'est pourquoi elle est proche de la communication et différente de la connaissance.

L'information, d'après le mot de Heinz Von FOERSTER, est un caméléon intellectuel qui, selon les cas, prend l'apparence de simples nouvelles ou de données, ou d'un savoir. Elle n'est donc pas nécessairement de nature cognitive. Dans la sélection des informations à laquelle nous procédons tous, nous cultivons inconsciemment nos stéréotypes intellectuels et privilégions donc la reconnaissance par rapport à la connaissance.

Certes l'ouverture (vers les autres, vers le futur) demeure la valeur par excellence de l'information, mais ce n'est pas spontanément, note Daniel BOUGNOUX , la valeur dominante de l'individu.

Nul n'est tenu de comprendre les informations que les médias à grand spectacle interdisent d'ignorer. De fait, " Les médias marchent d'abord au Plaisir et au marché. " constate BOUGNOUX , " l'appareil médiatique privilégie la vérité affective au détriment du jugement critique fondé sur le principe de réalité ".

Mais cette constatation ne constitue pas pour autant une approbation : informer, c'est hiérarchiser ou évaluer. L'atténuation de la distanciation critique par rapport aux faits tue l'information qui doit s'affranchir de tout ce qui tend à travestir la réalité (effets de mise en scène, recherche de sensations, énonciation subjective...) dans un contexte où il est cependant difficile d'éviter certaines concessions (notamment à la logique du marché).

Les relations de l'information avec la vérité, la connaissance, le savoir sont donc tout aussi complexes que ses rapports avec la communication, les deux problèmes étant d'ailleurs liés.

BRETON et PROULX décrivent le passage progressif d'une culture de l'argumentation (rhétorique) à une nouvelle culture de l'évidence (scientifique et cartésienne), sous la poussée intellectuelle des sciences exactes et expérimentales. Ce mouvement culmine, selon eux, avec l'utopie cognitive d'un nouveau langage susceptible d'imposer aux hommes l'évidence de la vérité. On en retrouve les traces, au XIXe siècle, avec le scientisme.

Mais aujourd'hui, note Daniel PARROCHIA , dans son ouvrage " Les grandes révolutions scientifiques du XXe siècle ", la connaissance est frappée de relativité. Après les trois grandes révolutions physiques de la théorie de la relativité, de la mécanique quantique et de la théorie du chaos déterministe, différentes classifications des phénomènes sont possible (par exemple, les approches ondulatoires, corpusculaires ou une approche quantique globale coexistent dans la théorie actuelle de la lumière et peuvent s'imposer selon les cas).

De sorte que la scission complète de la catégorie de la connaissance et de celle de la totalité est accomplie et l'époque du génie singulier (du style Pic de Mirandole) recréant l'univers à partir de sa propre perspective ne désigne plus qu'un passé de la culture. Autre façon de dire avec PARROCHIA , que" Nos grilles cognitives actuelles nous rendent plus sensibles qu'autrefois aux couplages et aux interférences entre ordres de réalité différents ", tandis que " nos propres constructions réticulaires accroissent encore l'interconnexion de tous les événements ".

Bref," La raison doit se rendre compte qu'elle n'est pas toute la raison ".

Le même auteur estime, dans un autre ouvrage consacré à " La philosophie des réseaux " que " l'une des grandes innovations des récentes techniques est de nous libérer de l'ancienne problématique de la " racine " et du " Fondement ", solidaire de logiques hiérarchisées, fixistes et rigides ". Notre vision de l'univers ne peut - et ne doit - plus être ordonné sur un mode strictement linéaire.

" On ne doit pas assigner au réel une forme quasi platonicienne et définie une fois pour toutes - conclut-il -. Celui-ci est largement le produit de notre interaction avec le monde, autrement dit, suppose effectivement la présence et la médiation des réseaux ".

Il faut donc le souligner avec force : le relativisme et cette humilité dans l'approche de la connaissance du savoir, sont de nature à apaiser les craintes de ceux qui voient dans la réticulation de l'accès aux données correspondantes un risque d'encouragement à la superficialité, à la subjectivité, à l'émiettement de la culture.

La mise en réseau et les interactions qui l'accompagnent participent d'un processus général de complexification des connaissances et des relations sociales en même temps que de démocratisation du savoir et de la culture. Et la surveillance mutuelle dont les échanges sur les réseaux font l'objet, la stimulation intellectuelle qui en résulte, sont les meilleurs moyens de les faire contribuer au progrès général des connaissances et de garantir la validité de celles qui y circulent.

Comme me l'a fait remarquer Michel SERRES, lorsque je l'ai auditionné, il n'est pas mauvais que les informations surabondent, au sein des réseaux : c'est ainsi que se constitue l'humus qui fertilise la terre où croîtront nos nouvelles connaissances.

III. QUEL SYSTEME DE VALEURS ?

La définition des valeurs de la société de l'information est tout aussi difficile que celle de la notion d'information elle-même.

Le mot " valeur ", a, en effet, lui aussi, plusieurs significations.

La valeur, c'est à la fois ce qui donne :

n du sens à un terme ou à une expression (ou on l'a vu, à une impulsion électronique) ;

n du prix à une chose, en fonction de son utilité ;

n de l'influence à une norme ou à une référence morale ou sociale, à laquelle va se conformer un groupe de personnes.

De ce triple point de vue, l'information constitue tout d'abord en elle-même une valeur, dans la mesure où elle donne, premièrement, une signification à un signal électronique, et où elle justifie, secondement, la construction de réseaux et l'acquisition de machines de traitement spécifiques.

Le développement de ce qu'on appelle la société de l'information repose enfin, troisièmement, sur un système de valeurs qui lui sont propres et sur lequel j'insisterai ici plus particulièrement.

Les valeurs socioculturelles de la société de l'information sont fondées tout d'abord sur la notion de confiance, indispensable à toute collectivité qui veut entrer dans la modernité, qu'il s'agisse de la confiance en soi, en autrui, en la société, dans l'innovation et le progrès technique.

Ces valeurs doivent emporter l'adhésion de tous les acteurs concernés.

C'est ainsi que le prodigieux succès de la typographie est dû à la combinaison féconde de l'ingéniosité de ses techniciens, de l'esprit d'entreprise des imprimeurs, des éditeurs et des libraires, des valeurs enfin de l'humanisme, de la Renaissance et de la Réforme, qui ont fait du livre un outil de communication entre des auteurs et un public passionnés.

Il n'y a pas aujourd'hui de courant intellectuel ou religieux analogue à celui qui conduisait les marchands à être en même temps des philosophes et les libraires à se faire militants de l'humanisme ou de la Réforme.

A un précèdent ministre de l'éducation, François BAYROU , qui disait qu'il fallait reprendre du sens et le mettre dans de nouveaux tuyaux, Michel SERRES aurait répondu, selon les propos qu'il a tenus lorsque je l'ai auditionné, que " c'est le tuyau qui fait le sens ", donnant ainsi raison à Mac LUHAN, auteur du célèbre aphorisme selon lequel " medium is message ".

Il ne semble pourtant pas inutile, d'après Daniel BOUGNOUX ou Francis BALLE, d'élever le niveau des contenus pour démarquer la société de l'information d'une société de la communication.

Ainsi, pour BOUGNOUX , les impératifs de la communication tendent à conditionner le contenu informatif ; la vérité de l'énonciation à se substituer à celle de l'énoncé ; les raisons subjectives à la raison ; les vérités sensibles ou affectives aux certitudes et aux réalités.

La montée en puissance des médias, conclut-il, provoque un reclassement des valeurs, dans la mesure où la communication, agissant comme un solvant universel, découple la liaison être-paraître pour subordonner l'intériorité à l'apparence.

Il rappelle que pour T.S. ELIOT , la sagesse s'est perdue dans le savoir, le savoir s'est émietté dans l'information et l'information s'est évaporée dans la communication dans un mouvement régressif généralisé.

Après avoir commencé comme une chaire, s'interroge-t-il, l'information va-t-elle finir comme une bande dessinée dans laquelle chacun pourrait puiser sa propre opinion ?

Selon Francis BALLE, " le processus de constitution de l'information, au sens de l'établissement d'un savoir, est occulté au profit du processus de communication. L'accent est mis sur celui qui communique un savoir devenu message, davantage que sur celui qui élabore ce savoir ".

La société semble ne se vouer qu'au spectacle permanent d'elle-même.

" Les médias - poursuit Francis BALLE - ne nous cachent plus rien. Mais apprennent-ils vraiment quelque chose à quelqu'un ? La transparence qu'ils veulent établir a aussi ses zones d'ombre et ses pièges, où l'idéal d'objectivité est pris en défaut ".

Dans ces conditions, l'information, selon Daniel BOUGNOUX , doit s'affranchir de tout ce qui éloigne du vrai et des faits : d'abord, des pièges de la communication, des effets de style, des " coups de force de l'énonciation " substituée à l'énoncé (prescrire, en effet, ce n'est pas décrire, et l'assertion n'est qu'une prétention au vrai) ou, enfin, de la logique du marché.

L'information est un message qui s'en tient aux faits et déchoit dans la communication.

Francis BALLE, pour sa part, estime que " la communication ne saurait être une fin par elle-même " et qu'" il convient... de ne pas cultiver l'idée qu'il faut communiquer toujours plus et avec des moyens toujours plus perfectionnés ".

En revanche, la communication peut être un instrument puissant au service d'un objectif autre qu'elle-même.

" Il faut surtout - écrit l'auteur de " Médias et sociétés " - communiquer mieux, mettre véritablement les hommes en relation, se défaire de la séduction superficielle des artifices pour exploiter ce formidable instrument de savoir et de mise en relation que peuvent être les médias ".

Ainsi délivrée des pièges de la communication, l'information devient, selon BOUGNOUX , " la mesure de toute chose, la valeur par excellence, celle de l'ouverture, vers le futur, vers les autres ".

La lutte pour l'information est toujours à reprendre, poursuit-il, contre nos préjugés et ceux des autres, pour dégager le véritable contenu du fourre-tout communicationnel, pour rétablir l'autonomie, la transcendance et la permanence de l'art, de la justice, de la science, étouffés par les médias.

L'ouverture constitue donc, avec la confiance, l'une des valeurs fondatrices de la société de l'information. Cette vertu va de pair avec la tolérance, l'éveil et la curiosité, la convivialité et le partage.

Selon Michel SERRES, le savoir a jusqu'ici été associé à un système hiérarchique, et son partage pourrait favoriser la reconstruction du lien social (dans un partage pouvant s'effectuer sous forme d'échange, car même les exclus, eux aussi, ont des savoirs).

L'attitude des sujets de la société de l'information face aux connaissances et au savoir devrait être caractérisée par l'humilité.

Comme Daniel PARROCHIA l'a souligné dans ses ouvrages, la synthèse, la totalisation et la systématisation des connaissances sont de plus en plus difficiles : " Dans la plupart des cas - écrit-il - nous ne savons pas maîtriser l'univers informationnel qu'on se représente alors comme une immense matrice de transformation, dont on peut seulement espérer que la science commence à découvrir peu à peu les lois ".

Et pourtant, estime-t-il, " Nul ne peut se satisfaire d'un univers éclaté, que plus personne ne maîtrise ni ne comprend, et dont on ne réussit même plus à fournir, tant bien que mal, une image... ".

" On doit toujours chercher, comme Kant , l'élargissement de la connaissance ". Et même si cet objectif est difficile à atteindre, " le philosophe ne doit donc pas renoncer à maintenir envers et contre tout une exigence rationnelle d'unité, voire une pensée dans la perspective d'une totalité ".

Selon PARROCHIA , c'est peut-être la réticularité, sous ses différentes formes, qui est susceptible de nous acclimater à l'idée d'une unité du monde que la physique quantique, depuis son avènement, ne cesse de suggérer.

Alors que notre univers semblait éclaté, nos connaissances " relativisées ", et nos informations pulvérisées, le monde des médias électriques tend à nouveau à créer entre les êtres et les savoirs " une interdépendance organique ", " un champ global d'événements en interaction auquel tous les hommes participent ".

En bref, la réticularité est un facteur d'unification. Comme l'a énoncé Mac LUHAN, le réseau global planétaire possède plusieurs caractéristiques de notre système nerveux central et constitue un seul et même champ unifié de perception, un cerveau, si l'on veut, où s'échangent et se traduisent toutes sortes d'impressions, qui nous rend capable de réagir à l'univers dans sa totalité.

Humilité devant le savoir mais aussi par rapport à la technique : on accède aujourd'hui à la connaissance, m'a fait observer Michel SERRES, par des effets de mimétisme et de répétition (car il faudrait plus qu'une vie pour expliquer rationnellement le comportement des outils informatiques dont nous nous servons).

Ouverte, conviviale, solidaire, la société de l'information, tout en faisant preuve d'humilité face au savoir, fait appel à l'intelligence.

La complexité résultant de la diversification des techniques, de l'hétérogénéité des réseaux et des terminaux ne peut être surmontée qu'au prix d'un investissement immatériel croissant. Ce sont des logiciels (navigateurs, moteurs de recherche, agents intelligents) qui nous permettent également de relever intelligemment le défi de la surabondance de données accessibles par les réseaux.

Réseaux et terminaux deviennent eux-mêmes de plus en plus intelligents et voudraient le devenir davantage encore, les uns au détriment des autres. de sorte, constate Régis DEBRAY , que " La dématérialisation généralisée consacre " le triomphe de l'esprit sur les choses... Par ses machines, l'homme cesse de s'aligner sur le monde ".

Les futurs " réseaux de neurones ", envisagés dans le domaine de l'intelligence artificielle - note de son côté PARROCHIA - constitueraient " une véritable implantation de la pensée dans la matière ".

Le fait de faire preuve d'humilité face aux techniques et aux savoirs, et de disposer d'outils de plus en plus intelligents, ne dispense pas, bien au contraire, de déployer des efforts importants pour entrer dans la société de l'information : pour ne pas être, comme le craignait Platon , des ignorants qui se croient savants, pour ne pas perdre la mémoire, même si elle n'est plus stockée dans notre cerveau, et savoir la retrouver dans les réseaux. Pour le dire autrement, une connaissance, c'est un travail.

Il faut apprendre à apprendre, apprendre à comprendre, à savoir, à partager, à associer des savoirs partiels, à s'approprier les techniques, donc apprendre à les mettre à distance.

En d'autres termes, les apprentissages doivent tendre à développer l'objectivité et l'esprit critique pour ne pas sacrifier, comme on l'a vu, l'information à la communication.

Ce devoir incombe particulièrement aux journalistes, même si - comme l'observe D. BOUGNOUX - l'éthique journalistique résulte de compromis (il n'y a pas d'information sans relation, de culture sans clôture ; et la vérité doit composer avec la pertinence, l'urgence, l'attente des gens, les lois du marché...).

" Le sujet éthique n'est pas un être de sensation et d'émotion ". L'éthique, " par définition secondaire, séparatrice et différenciatrice " doit imposer au journaliste l'indispensable distanciation critique qui permet de respecter la réalité et les faits. Même si elle n'est pas mue par un idéal analogue à celui de la Renaissance ou du siècle des Lumières, la société de l'Information n'en comporte donc pas moins des valeurs positives susceptibles de constituer un progrès par rapport aux dérives de la société de la communication.

Grâce à l'interactivité, le citoyen peut avoir accès à des sources d'informations diversifiées, dialoguer avec les administrations et les gouvernements, et accéder plus facilement aux connaissances et à la culture.

La société de l'information apparaît ainsi comme inséparable de la démocratie, dont les valeurs forment, avec les siennes, un socle commun, et qu'elle peut contribuer à consolider, en renforçant le lien social.

MURDOCH n'est pas ERASME , mais à côté des réseaux de l'audiovisuel, plus que jamais soumis à la logique du marché, Internet a pu se développer selon une approche très différente, coopérative et décentralisée, privilégiant, dans un premier temps, l'échange désintéressé par rapport au profit.

Les communications entre chercheurs, sur le réseau des réseaux, peuvent ainsi rappeler celles effectuées entre intellectuels à l'époque de la Renaissance ou au siècle des Lumières.

Mais le concept d'information était loin alors d'être valorisé : Voltaire dénonçait " les horribles dangers d'une information qui se vautre dans les faits ". La profession de journaliste restera d'ailleurs méprisée par les intellectuels jusqu'au XIXe, ces derniers considérant, selon le mot de Daniel BOUGNOUX , " qu'une information privée d'idées demeure informe ".

Par la suite, le journaliste de la presse écrite, et singulièrement l'éditorialiste, se verra conférer la noble fonction de " guider les esprits ", jusqu'à l'avènement du direct, de l'audiovisuel et de la presse à sensation.

D'une façon générale, la société de l'information renforce ainsi, au moyen de l'interactivité, le rôle du récepteur.

Ce dernier, " détaché d'une position passive " peut, selon BOUGNOUX , construire lui-même son information à partir de données combinables glanées sur les réseaux, le long desquels " le savoir se nomadise ".

La société de l'information tend ainsi à faire descendre l'intellectuel de son piédestal, sortir le savant de sa tour d'ivoire, et l'enseignant de sa chaire ; elle fait sortir la culture de ses temples, les musées et les bibliothèques ; bref, elle court-circuite les relations hiérarchiques.

C'est donc une société décentralisée d'ouverture et de partage qui advient de ces profondes mutations.

La France a été plus prompte à souligner les dangers et les insuffisances d'Internet (absence de sécurité, difficultés initiales de connexion, encombrement, sites pédophiles ou terroristes...) qu'à en discerner les avantages (ouverture sur le monde, moyen d'accroître ses connaissances et de se faire connaître). Les édiles de notre Pays notamment ont paru être déconcerté par la structure décentralisée et par la gestion coopérative de ce réseau, si contraires à nos traditions.

Plus généralement, on l'a vu, nous utilisons encore trop peu nos moyens informatiques en réseau.

Beaucoup de dirigeants d'administrations et d'entreprises semblent encore considérer qu'ils auraient plus à perdre qu'à gagner à participer à l'échange d'informations qui se fait sur le net (crainte notamment que leurs concurrents n'en profitent davantage qu'eux-mêmes).

Caractéristiques d'une société de défiance, ces attitudes témoignent de la persistance de blocages, d'inhibitions et d'une méfiance, accentuée il est vrai par nos indéniables problèmes de chômage, vis-à-vis de l'innovation.

Les valeurs de la société de l'information ne sont pas encore totalement les nôtres. On ne peut que le regretter, car il ne s'agit pas seulement de philanthropie ou d'une nouvelle convivialité.

Internet est en train d'entrer dans la sphère de l'économie marchande.

Ce qui est en cause, c'est la compétitivité de notre économie, les progrès de nos connaissances, l'efficacité de notre enseignement et notre rayonnement culturel.

L'efficience apparaît ainsi comme une valeur fondamentale de la société de l'information.

Mais ces valeurs ne sont, du reste, pas exclusivement collectives et d'ordre socioculturelles.

En effet, d'un point de vue économique, il s'agit aussi de tous les moyens de valoriser ces informations, si difficiles à définir.

IV. LES DEGRÉS DE LA VALORISATION
DE L'INFORMATION

Les informations transmises sur les réseaux ou diffusées par d'autres médias sont d'origine et de nature diverses :

n faits jugés dignes d'être relatés ;

n données liées à l'activité des entreprises ou des administrations ;

n dispositions législatives ou réglementaires de portée générale ;

n fragments de messages échangés par des particuliers ;

n connaissances, oeuvres de l'esprit ou éléments représentatifs de notre patrimoine culturel stockés dans les mémoires des serveurs ;

n éléments de programmes à caractère distrayant diffusés (fichiers...) ou accessibles interactivement (jeux...).

Toutes ces informations sont codées par le langage, expression de la pensée, puis transcodées (par l'écriture, la signalisation électronique, numérique ou analogique) ou cryptées, avant d'être diffusées.

Techniquement parlant, l'information, on l'a vu, est tout ce qui donne une signification au signal utilisé pour la transmission, qu'il s'agisse d'une impulsion électronique ou d'un caractère typographique.

Mais sur le plan économique, c'est la valeur d'échange ou d'usage de l'information qui compte. Or, celle-ci n'est pas nécessairement proportionnée à son importance (une loi, quel que soit son impact, peut être diffusée quasi-gratuitement) et dépend davantage de sa facilité d'interprétation. Car si le sens d'une information brute peut parfois être immédiatement saisi, ce n'est pas toujours le cas.

Les informations peuvent être structurées à différents niveaux. Elles sont susceptibles, tout d'abord, d'être regroupées dans des bases de données (où elles sont accessibles en fonction des relations existant entre elles ou par rapport à leur objet). Quand elles constituent des connaissances (cas de données validées et scientifiquement ou culturellement intéressantes), elles peuvent être rassemblées en savoir (s'il est vrai qu'un savoir est un ensemble organisé de connaissances).

L'information apparaît ainsi comme un minerai de base, destiné soit à être utilisé à l'état brut (de la façon dont le charbon chauffe le poêle), soit à subir plusieurs degrés de transformation (comme le fer dans l'industrie sidérurgique).

La valorisation de l'information, quand celle-ci ne se suffit pas à elle-même, fait appel par conséquent au savoir qui en fait une connaissance. Pour être plus précis, les connaissances auxquelles on ajoute une expérience professionnelle, un savoir-faire, permettent d'acquérir une capacité d'expertise.

Enfin, la somme des expertises constitue la sagesse des industries et des nations.

C'est ce qui devient, en fin de compte, avec le temps, une culture, après un long processus de maturation, d'imprégnation des esprits et de diffusion collective.

Pour illustrer cette gradation, on peut prendre l'exemple d'une dépêche A.F.P. rendant compte d'un événement dont l'interprétation n'est pas à la portée de tout le monde : une découverte scientifique, une disposition fiscale complexe mais importante par ses effets, insérée dans un texte " fourre-tout " voté, à la sauvette, en fin de session, à une heure avancée de la nuit.

Pour mesurer la portée de la découverte ou de la mesure fiscale, le texte - laconique ou abscons - de la dépêche initiale de l'agence de presse ne suffit pas. Il faut faire appel à une source de savoir (une encyclopédie ou un précis fiscal). Mais cela risque même de n'être pas suffisant.

Seul un expert, autrement dit quelqu'un dont l'expérience lui permet de maîtriser les connaissances concernées, pourra, en définitive, permettre d'interpréter la nouvelle.

Aussi, la richesse d'un organe d'information vient-elle bien davantage de ses capacités éditoriales ou de ses aptitudes à l'interprétation et au commentaire, en un mot de son savoir, que des moyens dont il dispose pour recueillir des données.

Ce n'est pas le téléscripteur qui donne de la valeur ajoutée à l'information mais l'expérience professionnelle du journaliste.

Les choses se complexifient encore avec les professions qui manipulent des données sur les données. Les banques ou les consultants financiers élaborent, par exemple, des indices composites ou croisent des données déjà établies à partir de chiffres bruts recueillis ailleurs (statistiques diverses, économiques, boursières, etc...). Ils procèdent ainsi à des extrapolations, effectuent des synthèses ou mettent en évidence des corrélations qui n'ont plus qu'un lointain rapport avec les informations de base. C'est ce qu'Alvin TOFFLER appelle " les meta données " maniées au sein d'une économie devenue " supersymbolique ".

Le savoir est, selon lui, une richesse faite de symboles (au sens de représentation du réel et non de produit de l'imaginaire). Et, sur ce plan, les travailleurs sont d'ores et déjà plus nombreux à manier des symboles que des choses.

De la même façon que les statistiques, les images peuvent être, au moyen des techniques numériques, manipulées, assemblées, modifiées, superposées, recomposées, travaillées. Mais, il en va des " meta données " comme des données elles-mêmes. Elles rajoutent seulement des degrés dans l'échelle de l'expertise qui demeure indispensable à la maîtrise de connaissances, elles-mêmes acquises à partir de la transformation, grâce au savoir, d'informations de base.

De plus, les connaissances et l'expertise peuvent s'exporter, notamment par l'émigration - mais pas la sagesse.

Quant à elle, l'importation se fait avec une difficulté croissante. En effet, il est plus difficile de soutirer de l'extérieur des connaissances que de l'information. C'est encore moins évident pour l'expertise, et cela devient presque impossible pour la sagesse.

Or, la France et l'Europe possèdent un grand capital de connaissances et d'expertises.

Certes, on s'aperçoit qu'il faut de moins en moins de temps aux nouveaux pays industriels pour rattraper notre niveau de connaissance sur le plan technique, mais cela s'avère déjà plus difficile en ce qui concerne la recherche fondamentale qui repose sur une expérience acquise sur le long terme (le Japon a du mal, par exemple, à rejoindre le niveau des pays occidentaux dans ce domaine).

L'expertise peut certes s'importer, par l'immigration, mais de façon encore plus malaisée : les savoir-faire sont de plus en plus possédés non par des individus seuls, mais par des équipes et l'expérience est toujours quelque chose de difficile à communiquer.

Pour prendre une comparaison, de nombreux pays, dont les Etats-Unis, ont pu facilement transplanter nos cépages et faire pousser chez eux de la vigne. Mais il leur a fallu beaucoup plus longtemps pour maîtriser un processus complexe comme la vinification.

A l'inverse, on peut penser que nous éprouverions de grandes difficultés pour, non pas concevoir (nous possédons sans doute les connaissances nécessaires), mais maîtriser, dans son ensemble, le processus de fabrication des microprocesseurs (dont les Américains, on le sait, ont le monopole).

Pourtant, les Japonais, sont passés maîtres, il est vrai depuis longtemps, dans l'art de l'imitation qu'il ne faut pas confondre avec l'expertise. Ils ont ainsi réussi à copier notre savoir-faire artisanal séculaire dans la fabrication d'instruments de musique, pour l'industrialiser et nous évincer de certains marchés, comme celui, par exemple, des flûtes traversières ou des pianos (pour lesquels il n'existe plus de fabricants français, même si d'autres fabricants, européens ou américains, ont survécu). La lutherie, moins facilement industrialisable, a mieux résisté.

Les ébénistes français, aujourd'hui encore, sont très prisés aux Etats-Unis en raison de leur niveau d'expertise. Et des visas d'entrée sont automatiquement accordés à ceux qui désirent émigrer.

La sagesse, qui repose sur la somme des expertises, est la chance de l'Europe, car il est pratiquement impossible de la copier ou de se l'approprier.

Nul hasard, dans ces conditions, si les découvreurs du virus du Sida appartenaient à l'Institut Pasteur, dépositaire de l'héritage du grand savant français, qu'ils ont su faire fructifier.

Le niveau des écoles d'ingénieurs, des laboratoires et des universités de l'Europe n'a rien à envier à celui des Américains (même s'il manque à la France des grands pôles de recherche technologique comme le MIT ...).

Mais ce que l'avènement de la société de l'information met en cause, ce n'est pas seulement notre niveau de connaissances et d'expertises mais davantage notre façon de les exploiter en réseau et de faire circuler les informations de base.

Or, sur ce plan, la France accuse un très net retard.

Selon Mme ROZENHOLC, de la DATAR , que j'ai auditionnée, notre pays ne sait pas valoriser ses atouts sur les réseaux internationaux. Ce sont, m'a-t-elle affirmé, des Singapouriens qui vendent à la Chine notre expertise en matière d'urbanisme, qu'ils nous ont subtilisée. De même, parce qu'on ne leur en a pas donné la possibilité en France, des médecins français sont devenus consultants de réseaux américains. Ils passent par les infrastructures du MIT pour soigner à distance des clients au Koweït. Nos élites administratives ne semblent pas avoir encore compris, regrette-t-elle, que l'on peut vendre autre chose que des ponts ou des routes, par exemple de l'expertise, en recourant aux réseaux. Elles ne paraissent pas davantage être capables d'imaginer, selon elle, que la santé, ce n'est pas seulement des matériels et des équipements mais aussi des services comme le diagnostic à distance.

" Où sont nos téléservices de santé ? " s'est-elle interrogée devant moi.

Mais il ne s'agit pas, comme me l'a fait remarquer Michel SERRES, de relier des châteaux-forts ou de connecter entre elles des citadelles de la connaissance. Les réseaux qu'il faut mettre en place sont des réseaux de circulation et de partage du savoir.

V. LES CONSEQUENCES PROFONDES DE LA SOCIÉTÉ
DE L'INFORMATION

Une fois approfondies la notion d'information, ses relations avec le concept voisin de communication, et les valeurs qui fondent la société du même nom, il est moins délicat d'examiner plus avant les effets dont s'accompagne l'entrée dans cette ère nouvelle.

L'avènement de la société de l'information entraîne des conséquences profondes dans les domaines de l'espace, du temps, du pouvoir et des relations humaines.

A) L'ESPACE

S'agissant de l'espace, les réseaux - c'est devenu un lieu commun que de le constater - permettent de s'affranchir des distances pour l'exercice de certaines activités (télétravail, télémédecine, télé-enseignement, etc...) ou d'éviter des déplacements (téléconférences, téléconsultation).

Ils autorisent la création de lieux virtuels de communication ou d'enseignement (Forums, agora, universités, etc...). Tout en contribuant à une globalisation de l'économie mondiale, qui peut favoriser certains phénomènes de concentration (le regroupement des centres de décision, en particulier), ils sont en mesure d'encourager aussi bien la création ou le maintien (grâce aux téléservices) d'activités locales que la décentralisation ou l'essaimage d'administrations, d'entreprises ou d'unités de recherche.

Ils peuvent aussi constituer des éléments d'une politique d'aménagement du territoire en facilitant les localisations d'entreprise ou le maintien d'un certain seuil de population et d'activité (par le télétravail à domicile, les téléservices,...)dans les zones défavorisées. On ne peut cependant que le regretter : les conséquences de ces évidences ne sont malheureusement pas encore systématiquement tirées en France.

B) LE TEMPS

Pour ce qui est du temps, il est fréquemment souligné que le fait de rendre instantanées les relations de l'entreprise en son sein (maison mère-filiales, directions-ateliers, banque-succursales) ou avec l'extérieur (client-fournisseur, donneur d'ordre-sous-traitant) améliore de manière très nette la productivité et la compétitivité de celle-ci. De plus, le contact en temps réel facilite le respect des nouvelles exigences de production et de gestion (flux tendu, livraison juste à temps, zéro stock, etc...). Par ailleurs, l'utilisation des réseaux permet de se conformer à un autre impératif contemporain, appelé à prendre une place toujours plus importante dans le marché : la personnalisation des produits.

Pour Daniel PARROCHIA , « un océan technologique, aux rythmes brutaux, s'est substitué à la vie d'avant, celle dont les flux rassurants s'écoulaient comme de longs fleuves tranquilles ». Et plus loin « Le progrès technique, dont les gains de temps font partie des gains de productivité, resserre paradoxalement la pression sur le temps social comme sur le temps personnel ». Conséquence : « Au lieu de se borner à rapprocher les correspondants comme le faisait le bon vieux téléphone, les réseaux modernes creusent, entre eux, un espace temps complètement nouveau ».

Bref, « ce n'est plus une contraction, mais une densification qui intervient ». Il ne s'agit en effet plus d'une rationalisation du temps ordinaire (toujours conçu comme linéaire), mais d'une structuration différente du fait de l'imbrication du temps humain et du temps machine. Pour la machine, on le sait, l'instant peut représenter toute une éternité : une seconde, c'est un milliard de nano-secondes.

C) LE POUVOIR

Mais c'est sans doute pour ce qui concerne le pouvoir que les conséquences de la société de l'information sont les plus importantes.

Selon Toffler, le savoir gagne de l'importance en tant qu'élément de pouvoir, et cela par rapport à la richesse et à la force, anciennes références de la société traditionnelle. Aujourd'hui, constate-t-il, la valeur ne repose plus seulement sur la combinaison de la terre, du travail et du capital. Intégrées de façon plus sophistiquées par ce triple mouvement de diversification, de complexification et d'accélération, qui caractérise l'avènement de l'actuelle société de l'information, les activités requièrent un degré supérieur de traitement de l'information, une coordination accrue et un travail intellectuel plus dense.

L'ensemble du cycle de la production et de la distribution dépend donc de plus en plus du savoir qui s'y investit, et l'importance de l'investissement immatériel ne cesse, par conséquent, de s'accroître. De sorte que la création de richesses est désormais fondée, non plus sur le labeur, mais sur l'intelligence, à tel point qu'au « prolétariat » ancien se substitue de nos jours ce qu'il convient d'appeler avec Toffler un « cognitorat ». Pourquoi ? Parce que le savoir est devenu la ressource décisive de l'économie avancée : il réduit les besoins en matières premières, en travail, en temps, en espace et en capital. En outre, il est inépuisable, contrairement aux ressources physiques.

Les années 70 virent l'apparition du slogan « On n'a pas de pétrole mais on a des idées ». Peut-être prend-il vraiment tout son sens aujourd'hui ?

Mais la production de richesse, si elle repose davantage sur le savoir, exige également beaucoup plus d'informations et de communication. Car si le savoir tend à s'organiser en structures relationnelles, la position des entreprises, dans un contexte de concurrence mondiale, ne dépend donc plus seulement de leurs ressources internes, mais aussi de leurs relations externes.

Toffler a eu ainsi le mérite de percevoir très tôt, en 1990, l'importance du savoir en tant que tel - mais aussi, et surtout, de son organisation et de sa circulation. Il a insisté, d'autre part, sur le rôle déterminant des échanges de données et d'informations. car les informations, ce sont des faits, reliés entre eux, qui, comme l'argent et plus encore que la monnaie, circulent sous la forme d'impulsions électroniques et deviennent de ce fait un véritable moyen d'échange.

Les conséquences de cette évolution sont, on s'en doute, primordiales. Toffler : « Nous sommes en train, en créant des réseaux, de réorganiser la production et la distribution du savoir, et de transformer les symboles qui servent à communiquer ». Sans attendre, la technologie informatique mine les citadelles monopolistiques du savoir dans leurs fondements. L'organisation - et notamment l'organisation du savoir, devenue le facteur décisif dans le système actuel - devrait logiquement contribuer à une restructuration des entreprises et des administrations, ainsi qu'à une modification plus générale des pouvoirs. Pour exprimer cette idée, Toffler a de belles expressions, qu'on reprendra ici : il évoque « la fin des alvéoles », le passage « des monolithes aux mosaïques », bref un modèle plus flexible, moins hiérarchique, moins bureaucratique.

Ne le constate-t-on pas chaque jour : l'arrivée des ordinateurs personnels, connectés à des unités centralisées, a permis une vaste déconcentration de l'information ?

D'ailleurs, le temps lui-même devient un produit de valeur - à ceci près, cependant, qu'il ne s'obtient désormais plus par l'exploitation forcenée de la force de travail mais par une réorganisation intelligente ainsi que par des échanges accélérés d'informations utilisant des techniques hautement sophistiquées. La circulation de l'information devient dès lors un facteur de fluidité (au sein d'un système de production plus flexible et plus personnalisé) et d'accélération (de la création des richesses).

D) LA DÉCONNEXION DE LA PUISSANCE ET DU NOMBRE

Cependant, soyons prudents : si le savoir, nouvelle source d'un pouvoir encore mieux assis, gagne de l'importance tandis que se transforment ses relations avec les deux autres éléments clés, la force et la richesse, il serait naïf de prédire la disparition totale et irréversible de ces derniers. On assiste en effet à une véritable déconnexion de la puissance et du nombre.

Un exemple emblématique : la capitalisation boursière de Microsoft (20 000 salariés environ) est équivalente à celle de Boeing (175 000 salariés).

Autres exemples, dans le domaine militaire cette fois : grâce à une meilleure maîtrise des technologies militaires, Israël a tenu en échec, lors de conflits à répétition, ses puissants voisins, pourtant plus peuplés et plus nombreux. De même, plus récemment, les alliés, grâce à la sophistication de leurs armes et de leur logistique, grâce aussi aux systèmes satellitaires, ont vaincu Saddam Hussein , à l'issue de la guerre du Golf, alors que l'Irak disposait d'un nombre bien supérieur de blindés et d'avions de chasse.

Bref, il est en dans les conflits armés comme dans les guerres économiques : le savoir procure à ceux qui le maîtrisent l'équivalent d'un puissant effet de levier.

E) L'ÉMANCIPATION DE LA RICHESSE PAR RAPPORT AU TEMPS

Parallèlement à la déconnexion de la puissance et du nombre, il se produit également une véritable émancipation de la richesse par rapport au temps.

Là encore, un exemple : le chiffre d'affaires de Sun Micro Systems est passé de 2 millions à 2 milliards de dollars.

Qu'en déduire, sinon, comme le fait Toffler, qu'on suivra encore sur ce point, qu'au traditionnel partage de la société entre riches et pauvres se substitue désormais celui entre rapides et lents.

Raccourci par la circulation de l'information et du savoir, on a vu que le temps devenait un facteur de production chaque jour plus décisif. Cependant, les délais nécessaires pour prendre de l'avance dans la recherche s'allongent, alors même que se raccourcit la durée de vie des produits. Autant le répéter, donc : finalement, ce n'est pas tant le savoir lui-même qui importe le plus, que son exploitation et l'organisation de sa diffusion.

Pour revenir à notre exemple, les revenus que procurent à Sun Micro Systems la diffusion du langage Java ne représentent pour l'instant qu'une part infime de ceux engendrés par la vente des serveurs. Derrière la distribution gratuite de logiciels sur les réseaux se dissimulent souvent des enjeux industriels considérables. Nul hasard, non plus, si les vendeurs d'ordinateurs personnels américains intègrent dans leurs offres commerciales en Europe un abonnement à un fournisseur de contenus venu d'outre-Atlantique : America On Line (AOL ). Il faut, enfin, toujours garder présent à l'esprit le fait que l'industrie, fondamentale, des composants devient de plus en plus capitalistique, alors même qu'elle nécessite des dépenses en matière de recherche et de développement croissantes.

Bref, comme le concède lui-même Toffler, l'argent reste toujours un formidable outil de pouvoir - mais la richesse, grâce au savoir, peut s'acquérir beaucoup plus rapidement, et à partir de mise de fonds initiale beaucoup plus modeste.

En fait, c'est une transformation, plus qu'un basculement, qui affecte les trois éléments clés du pouvoir (savoir, force et richesse) dans leurs relations cachées. Par-delà les modifications qui redéfinissent l'utilisation de l'espace et du temps, et par-delà l'équilibre des pouvoirs qu'elle provoque, c'est en effet tout l'univers des relations humaines qui se trouve bouleversé par l'entrée dans la société de l'information - qu'il s'agisse des relatons entre les entreprises, entre les hommes ou qu'il s'agisse du rapport au savoir.

En d'autres termes, il y a une interaction des individus et de l'information, qu'ils façonnent autant qu'ils la reçoivent.

F) UNE NOUVELLE MANIÈRE DE CONNAÎTRE

La communication directe à travers les réseaux informels tend parfois à se substituer aux circuits hiérarchiques, et les comportements des entreprises deviennent moins prévisibles. Conséquence : sur la base d'un partage de données, d'informations et de savoir, consommateurs et producteurs devraient logiquement se fondre, pour reprendre une expression de Toffler, en un « prosummateur ».

En effet, le recours à l'intelligence artificielle pour maîtriser le flux des données favorise une nouvelle approche du savoir. Sans anticiper sur des développements spécifiquement consacrés au monde de l'éducation, mentionnons le fait que l'interactivité, par exemple, développe une curiosité accrue et suscite, chez l'usager des réseaux, la joie de la découverte qui, selon l'expression de Michel Serres, « change le paradigme de l'acte de connaître ».

Toffler, de son côté, note que l'interactivité permet également un approfondissement des débats, et le rapprochement, désormais rendu possible par les réseaux, entre les points de vue des intellectuels et des agents économiques, des penseurs et des homes d'action, constitue une sérieuse garantie de progrès pour nos sociétés. Selon lui, la massification et la mondialisation de l'économie des médias et de la production ont en effet atteint leurs limites, redonnant leur chance aux activités et aux échanges locaux. Mais Toffler souligne par ailleurs que les effets des médias, comme ceux des autres activités mises en réseau, ne s'exercent pas en parallèle, mais au contraire se conjuguent et interagissent.

Fin des médias isolés, donc : et place aux systèmes médiatiques.

Parrochia : « À plus grande échelle, la société se trouve redéfinie à travers un ensemble de circulation de matières et d'informations (...) intégrée dans une sorte de réseau de réseaux ou réseau au carré ».

Qu'en conclure, sinon que nul ne peut désormais se soustraire à un univers dont les réseaux de communication mettent aujourd'hui les éléments en interaction permanente. Et que cet univers, il est vital de le comprendre et de la maîtriser.

VI. CONCLUSION

La problématique, économique au premier abord, de la valorisation des informations, diffère de celle, plus socioculturelle et éthique, des valeurs de la société de l'information.

D'un côté, il s'agit tout d'abord de donner du sens au signal, puis une valeur ajoutée à ce minerai de base qu'est l'information, en le transformant successivement en connaissance, en expertise, en sagesse et en culture. Pour cela, il faut utiliser les réseaux afin d'y faire circuler et d'y exploiter notre savoir, mais aussi d'y valoriser notre patrimoine culturel. Dans cette triple optique, ce qui compte le plus, ce sont nos capacités d'interpréter les informations (plus importantes que leur simple collecte) et d'organiser la diffusion du savoir.

Mais l'accès au savoir pose également des problèmes au pouvoir, eux-mêmes liés aux valeurs de la société de l'information. Bref, les deux questions de la valorisation des informations et des valeurs de la société de l'information doivent être articulées.

Mais, on le regrettera avec Toffler : « une éthique de l'information, adaptée aux économies avancées, fait encore défaut ». De sorte qu'il convient d'accréditer l'idée selon laquelle « tolérer la diversité est le premier commandement de la société démassifiée (grâce aux nouvelles techniques) ».

Cette vertu de tolérance, assez proche de celle d'ouverture mise au premier plan par Bougnoux , permet de démarquer l'information (qui suppose une distance critique pour appréhender l'autre) de la communication (qui nous enferme dans le cercle de nos habitudes subjectives).

D'autre part, l'entrée dans la société de l'information, si elle ne s'accompagne pas, comme pour l'avènement de l'imprimerie, de nouveaux courants intellectuels ou religieux, n'en exige pas moins, elle aussi, l'adhésion à des valeurs positives : tolérance et ouverture, on l'a dit, mais aussi curiosité intellectuelle, inventivité et désir d'échanger et de partager.

Par voie de conséquence, n'ayons pas peur de le dire : chaque acteur a des efforts à accomplir. Le secteur des télécommunications, pour sortir de sa culture de monopole, adapter ses tarifs prohibitifs et offrir de nouveaux services. Les fournisseurs de contenus, pour privilégier la qualité, respecter des règles déontologiques librement consenties et profiter de l'interactivité pour mieux satisfaire leurs clients. Les fabricants de terminaux, pour non seulement améliorer les performances de leurs machines, mais aussi les rendre plus conviviales et plus compatibles entre elles. Les pouvoirs publics, enfin, pour crée un cadre législatif adapté, pour préférer la régulation à la réglementation et pour favoriser l'innovation et l'utilisation, dans l'enseignement, des nouvelles techniques.

Sur tous ces points, comment le nier, la France accuse un très net retard. Mais elle possède de réels atouts et elle a su prouver par le passé, en particulier avec le Minitel, qu'elle pouvait jouer un rôle de tout premier plan. Cependant, on ne le soulignera jamais assez : il est nécessaire de nous départir de cette défiance, en partie héritée de notre passé, et qui trop souvent continue de nous inhiber. Tout comme il est nécessaire de devenir une société plus ouverte, moins centralisée, moins cloisonnée, moins hiérarchique. En un mot, résolument tournée vers l'avenir.