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Les conséquences macroéconomiques du vieillissement démographique

 

CHAPITRE I


LE VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE :

UN NOUVEL ÉQUILIBRE ENTRE ACTIFS ET INACTIFS

Dans ce chapitre, votre rapporteur présente quelques éléments de réponse à la question suivante : comment le vieillissement démographique affectera-t-il l'équilibre entre actifs et inactifs ?

Cela conduit à considérer à la fois la nature du vieillissement - ses causes, ses caractéristiques et ses implications d'ordre économique - et à apprécier dans quelle mesure la dépendance économique des inactifs par rapport aux actifs s'en trouve accrue.

I. LE VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE : UNE ÉVOLUTION INÉLUCTABLE

A. QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LE VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE

La notion de vieillissement démographique a été élaborée en France dans un contexte culturel et politique - de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale -, caractérisé par l'angoisse sur l'avenir de la population française. Ce contexte a marqué très négativement la perception du vieillissement, ainsi que celle de la vieillesse.

Le terme même de vieillissement est par ailleurs ambigu : il assimile le processus et son résultat, et traduit la confusion entre la perception individuelle du vieillissement et sa perception collective. Si les individus peuvent légitimement considérer leur vieillissement comme inexorable, celui d'une population ne l'est pas : une reprise importante du nombre des naissances n'est certes pas probable, mais elle est possible. A l'inverse d'un individu, une population peut rajeunir.

L'expression de vieillissement démographique, pour décrire l'" accroissement de la part des personnes âgées de soixante ans ou plus dans la population totale ", connote donc négativement le phénomène qu'elle nomme.

Ces considérations quelque peu sémantiques ont pour objet de montrer la difficulté et aussi la nécessité de s'affranchir d'un certain " prêt à penser démographique "7(*), dès lors qu'on aborde la question du vieillissement.

C'est pour contribuer à cette " remise à plat " que votre rapporteur rappellera quelques caractéristiques du vieillissement démographique qui, pour être assez largement connues, n'en sont pas moins nécessaires à une perception claire de ce phénomène.

1. Les facteurs du vieillissement : le poids de l'allongement de la durée de vie

La croissance rapide du nombre et de la proportion des personnes âgées jusqu'au milieu du siècle prochain a deux causes :

- d'abord un mouvement de fond qui est déterminé par l'élévation de l'espérance de vie, c'est-à-dire le fait que les membres de chaque génération, à effectif initial identique, survivent dans des proportions plus importantes jusqu'à l'âge de la retraite (même si les différences sociales restent fortes) et qu'une fois arrivés à cet âge, ils bénéficient d'une durée de vie bien plus longue qu'auparavant ;

- en second lieu, les fluctuations passées de la fécondité qui altèrent le " calendrier " de ce phénomène, qui accélèrent ou ralentissent ce processus.

Les générations du baby boom ont jusqu'à présent retardé le vieillissement de la population française ; ces mêmes générations l'accéléreront à partir de 2005 quand elles arriveront à l'âge de la retraite. De la même manière, le vieillissement a été retardé en France ces dernières années par le fait que les générations qui atteignaient l'âge de 60 ans, étaient elles-mêmes peu nombreuses suite aux effets, directs ou indirects, de la Première Guerre mondiale.

Ces deux types d'effets sont observables sur la figure ci-dessous. On y voit bien comment l'allongement de la durée de vie détermine le mouvement de fond et comment les évolutions passées de la fécondité accéléreraient ou ralentiraient ce phénomène. L'effectif des personnes âgées de 80 ans ou plus fléchit par exemple autour de l'an 2000, avec l'arrivée à cet âge des générations de la Première Guerre mondiale, et sa croissance s'accélère au contraire à partir de 2025, avec l'arrivée à cet âge des générations du baby boom. Pour les personnes âgées de 60 ans ou plus, la rupture intervient en 2005.

ÉVOLUTION PROJETÉE DE DIFFÉRENTS GROUPES D'ÂGE

2. A propos de l'évolution de la fécondité

Constater que l'évolution de la fécondité est finalement un facteur secondaire du vieillissement démographique à l'horizon 2050 peut surprendre ceux qui, comme votre rapporteur, ne sont pas initiés aux questions démographiques.

En effet, la baisse de la fécondité est souvent tenue pour le facteur essentiel du vieillissement de la population. Là aussi, le poids du passé est lourd : car, ce qui était vrai lorsqu'on analysait l'évolution de la population de 1900 à 1950 ne l'est plus tout à fait aujourd'hui.

Ce constat, certes élémentaire, n'en est pas moins fondamental puisqu'il conditionne la perception du vieillissement. Dans la mesure où la fécondité n'est qu'un facteur secondaire du vieillissement, il faut d'emblée en tirer deux enseignements :

- si les évolutions de la fécondité n'affectent pas réellement la tendance au vieillissement, celui-ci peut être considéré comme un phénomène irréversible, d'une part ;

- les " difficultés " qu'il est supposé entraîner ne sont que la contrepartie d'une évolution dont on peut collectivement se réjouir : l'allongement de l'espérance de vie, d'autre part.

Par ailleurs, pour avoir une vision claire des évolutions démographiques, il faut s'attarder un instant sur cette " baisse de la fécondité ", souvent associée au vieillissement.

Le tableau ci-après décrit l'évolution de deux indicateurs : l'indice conjoncturel de fécondité et le taux de descendance finale.

L'indicateur conjoncturel de fécondité (nombre de naissances d'une année donnée divisé par le nombre de personnes en âge d'avoir des enfants) s'établit en France, en 1998, à 1,75 enfant par femme. Depuis la forte baisse intervenue entre le milieu des années 60 et le milieu des années 70, il s'est stabilisé autour de 1,8 enfant par femme.

On peut parler de " déclin démographique ", c'est-à-dire de baisse de la population lorsque les femmes ont en moyenne moins de 2,1 enfants au cours de leur vie féconde8(*). Mais l'indicateur conjoncturel n'est qu'une photographie à un moment donné des comportements de fécondité des femmes de générations très différentes : on ne saurait en déduire combien les femmes, nées une année donnée, auront eu d'enfants à la fin de leur vie féconde.

Seul l'indicateur dit de descendance finale (soit le nombre d'enfants mis au monde par une génération de femmes) est sur ce plan significatif. Mais, pour le connaître avec précision, il faut par construction attendre que les femmes soient parvenues au terme de leur vie féconde. En 1999, on ne connaît donc bien que les comportements des femmes nées au milieu des années 1950.

Or, jusqu'à cette date, la stabilité de la descendance finale est frappante. Les femmes nées en 1957 ont eu, en moyenne, 2,1 enfants à l'âge de 38 ans, soit autant que celles nées en 1950. Certes, les générations de femmes nées dans les années 30 (les mères du baby boom) ont mis au monde 2,6 enfants en moyenne mais, sur longue période, le baby boom paraît une exception. Une descendance finale de 2,1 enfants par femme, telle qu'elle est jusqu'à présent observée, marque un retour au niveau de descendance des femmes nées au début du siècle.

Si un diagnostic de baisse de la fécondité était fondé, il concernerait donc les générations de femmes nées à partir des années 60. La question est de savoir si le taux de descendance finale va se maintenir ou si l'on se dirige vers des descendances plus réduites. Le niveau de l'indicateur conjoncturel de fécondité ne permet pas d'y répondre de manière certaine, car il ne peut pas prendre en compte le fait que les femmes font des enfants plus tard. L'âge moyen de la maternité est ainsi passé de 26,8 à 29,1 ans entre 1980 et 1996. Ce mouvement de report diminue le nombre de naissances une année donnée - et donc, l'indice conjoncturel de fécondité - mais n'a pas nécessairement d'influence sur la descendance finale des générations - les femmes peuvent avoir autant d'enfants, mais plus tard -.

Si cet effet de calendrier joue à plein, les femmes nées dans les années 60 et 70 pourraient, au bout du compte, mettre au monde autant d'enfants que leurs aînées.

Les sociologues se sont intéressés à ce report de l'âge de la maternité : il semble que la scolarisation et les difficultés d'insertion professionnelle des femmes en soient à l'origine. D'ailleurs, à la fin des années 1980, on a observé dans les pays scandinaves, où l'insertion professionnelle des femmes est devenue sensiblement plus aisée, une remontée de l'indicateur de fécondité.

De même, la reprise, certes très modérée, de la fécondité conjoncturelle dans le reste de l'Europe depuis 1996, pourrait traduire un arrêt dans l'élévation de l'âge de la maternité.

EVOLUTION DES INDICATEURS DE NATALITÉ

INDICATEUR CONJONCTUREL
DE FÉCONDITÉ
(1)

 

TAUX DE DESCENDANCE FINALE(1)

1948 :

3

 

Années de naissance
des mères

 

1958 :

2,67

 

1930 :

2,64

1968 :

2,58

 

1940 :

2,41

1978 :

1,82

 

1950 :

2,11

1988 :

1,80

 

1954 :

2,12

1998 :

1,75

 

1957* :

2,12 *

1. Enfants par femme. * Provisoire.

Source : INSEE - INED

3. L'allongement de la durée de vie : quel âge pour la vieillesse ?

En évoquant ici quelques aspects de l'allongement de la durée de vie, votre rapporteur souhaite mettre l'accent sur la remise en cause nécessaire des critères traditionnels de perception de la vieillesse et du vieillissement démographique.

Ce que l'on pourrait résumer par cette question : comparer une personne de 60 ans en 1999 avec une personne du même âge en 1950 a-t-il encore un sens ?

L'espérance de vie à la naissance s'est prodigieusement accrue entre 1900 et 1996 : de 43 ans à 74 ans pour les hommes, de 47 à 82 ans pour les femmes. Le gain (31 ans pour les hommes, 35 ans pour les femmes) est équivalent à l'espérance de vie totale d'un individu né à la fin du XVIIIe siècle.

Cette augmentation a été régulière tout au long du XXe siècle (hormis les interruptions dues aux deux guerres mondiales), mais l'évolution la plus remarquable, que les démographes n'hésitent pas à qualifier de " révolution de l'âge ", est que l'allongement de l'espérance de vie n'est plus le fait depuis trois décennies de la baisse de la mortalité au-dessous de 15 ans, mais, essentiellement, celui de la baisse de la mortalité à plus de 60 ans.

Entre 1972 et 1982, la baisse de la mortalité à plus de 60 ans compte pour environ 50 % des gains totaux d'espérance de vie des hommes, et pour près de 60 % (70 % pour les femmes) entre 1982 et 1992.

On est ainsi entré dans une nouvelle phase de l'évolution de l'espérance de vie, dont le moteur principal est l'évolution de la santé du " troisième âge " et, de plus en plus, du " quatrième âge ".

C'est ainsi que l'allongement de l'espérance de vie à 60 ans a accompagné de celui de l'espérance de vie à la naissance : l'espérance de vie à 60 ans est passée de 15 ans pour les hommes et 18 ans pour les femmes en 1950, à 20 ans pour les hommes et 25 ans pour les femmes en 1996, soit un gain de 5 ans pour les hommes et de 7 ans pour les femmes.

Le deuxième aspect de cette " révolution de l'âge " est que les années supplémentaires conquises sur la mort sont des années en " bonne santé ", c'est-à-dire sans incapacité.

Ceci apparaît très clairement dans les travaux statistiques et épidémiologiques9(*). On relève dans le tableau ci-dessous que l'espérance de vie sans incapacité augmente, en particulier pour les femmes.

FRANCE : Espérances de vie à la naissance et à 65 ans,
totales et sans incapacité (en années).
Variation de 1981 à 1991.

 

1981

1991

1981-1991

HOMMES

Espérance de vie à la naissance(1)

70,4

72,9

+2,5

dont :

     

avec incapacité sévère

1,5

1,2

- 0,3

avec incapacité modérée

8,1

7,9

- 0,2

Espérance de vie sans incapacité(2)

60,8

63,8

+ 3

       

Espérance de vie à 65 ans(1)

14,1

15,7

+ 1,6

dont :

     

avec incapacité sévère

1

0,9

- 0,1

avec incapacité modérée

4,3

4,7

+ 0,4

Espérance de vie sans incapacité

9,8

11

+ 1,2

       

FEMMES

Espérance de vie à la naissance(1)

78,6

81,1

+ 2,5

dont :

     

avec incapacité sévère

2,3

2,3

0

avec incapacité modérée

10,4

10,3

- 0,1

Espérance de vie sans incapacité (2)

65,9

68,5

+ 2,6

       

Espérance de vie à 65 ans(1)

18,3

20,1

+ 1,8

dont :

     

avec incapacité sévère

1,8

2

+ 0,2

avec incapacité modérée

6,7

6

- 0,7

Espérance de vie sans incapacité

9,8

12,1

+ 2,3

       

Source : INSEE / INSERM " L'espérance de vie sans incapacité augmente ". INSEE Première, octobre 1993.

Les évolutions qui viennent d'être décrites suscitent deux réflexions :

- à l'évidence, l'allongement de l'espérance de vie a une incidence financière directe en matière de retraite, où l'âge légal est déterminant ;

- dans la mesure où l'allongement de l'espérance de vie totale s'accompagne de celui de l'espérance de vie en bonne santé, il faut largement reconsidérer la notion de vieillesse et de vieillissement démographique.

A ce stade, puisque la question des retraites est évoquée dans le troisième chapitre, votre rapporteur insistera sur le second point.

Un sexagénaire de 1999 ne ressemble en rien à son grand-père ou à son père dans les années 1960. Non seulement en raison de son état de santé, mais aussi parce qu'il occupe une place pivot dans la succession des générations entre des parents pour la plupart survivants et des enfants dont l'insertion professionnelle est généralement difficile et qui donnent naissance aux premiers petits-enfants. Entre quelques soins et beaucoup d'attention aux premiers, soutien financier aux seconds grâce à leur aisance financière, et soutien éducatif des troisièmes, leur rôle, central, n'est généralement pas celui que l'on imagine pour des " vieux ".

C'est pourquoi des démographes proposent de réfléchir à de nouveaux indicateurs de la vieillesse10(*) qui prendraient en compte l'évolution de l'espérance de vie en bonne santé.

Toutefois, on peut tout à fait opposer à ces considérations que ce qui compte dans une analyse économique du vieillissement, c'est à la fois l'évolution de la population active et celle de la charge des pensions, lesquelles résultent d'une barrière rigide, l'âge du départ à la retraite.

Mais il faut voir aussi que ces analyses sur la fragilité et la relativité de la notion de vieillissement ont des implications directes pour les politiques publiques :

- il est par exemple très différent d'apprécier les besoins en institutions pour personnes âgées, selon que l'on considère le nombre de personnes âgées de 75 ans et plus, comme on le fait généralement, ou celui pour lesquelles il reste effectivement dix années à vivre. Dans le premier cas, une baisse du taux d'équipement apparaîtrait, dans le second, certainement plus en adéquation avec la réalité puisque l'âge moyen d'entrée en institution est désormais plus proche de 85 ans, une amélioration11(*) ;

- de même, à l'évidence, les réflexions sur l'allongement de la durée d'activité ne peuvent ignorer ces mutations.

Pour être complète, l'analyse de cette question centrale de l'allongement de la durée de vie, conduit à évoquer deux incertitudes :

- le vieillissement heureux n'atteint-il pas aujourd'hui sa limite ?

- profite-t-il de manière égale à l'ensemble des catégories sociales ?

La première question est objet de débats. Votre rapporteur se contentera de noter ici que l'INSEE envisage pour 2050 une espérance de vie de 90 ans pour les femmes et de 82 ans pour les hommes, soit une poursuite de l'allongement de l'espérance de vie entre 1990 et 2030 légèrement plus rapide qu'au cours de la période antérieure, plus lente par la suite (cf. tableau ci-dessous).

FRANCE. Evolution, de 1950 à 2050, de l'espérance de vie à 60 ans selon le sexe.

 

Hommes

Femmes

Année

Valeur (en années)

1950

15,36

18,36

1990

19,02

24,19

2030

24,01

29,54

2050

26,17

31,55

Période

Gain (en pour 100)

1950-1990

+ 23,8

+ 31,8

1990-2030

+ 26,2

+ 22,1

2030-2050

+ 9,0

+ 6,8

Sources : INED et INSEE.

Les spécialistes en gérontologie font observer qu'entre les hypothèses de l'INSEE et la longévité maximale de l'espèce humaine - que l'on fixe à 120 ans -, la marge reste importante et que, d'ici à 2050, la recherche sur le vieillissement fondamental et sa détermination génétique continuera de progresser.

On fera observer également que l'incertitude sur la poursuite du " vieillissement heureux " n'est pas que médicale : dans les pays de l'ex-URSS, l'espérance de vie a ainsi connu une chute brutale...

Sur la seconde question, ce n'est pas tant l'inégalité sociale devant la mort qui surprend, puisque c'est une donnée qui est connue de longue date, mais le fait qu'elle se soit accrue au cours des dernières décennies12(*), malgré la croissance économique. L'écart entre l'espérance de vie à 35 ans d'un ouvrier non qualifié et d'un cadre est aujourd'hui de 9 ans, soit 2,5 ans de plus qu'il y a trente ans.

Ces résultats s'expliquent par des différences d'attitudes " culturelles " face à la santé : les progrès médicaux profitent d'abord à ceux qui sont les plus familiers du système de soins. Ce qui montre que nous sommes encore très loin d'une saturation des besoins en matière de santé et de consommation médicale.

B. LE VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE EST INÉLUCTABLE

Si votre rapporteur s'est livré ci-dessus à une esquisse de " déconstruction "  de la notion de vieillissement, ce n'est pas pour en nier la réalité mais pour mieux la percevoir. Car le vieillissement démographique est inéluctable.

1. Les projections de population

La référence en matière de projections démographiques à l'horizon 2050 est constituée par les travaux présentés par l'INSEE en 199413(*).

Celles-ci reposent sur trois hypothèses d'évolution de la fécondité :

- L'hypothèse moyenne suppose une baisse de la descendance finale des générations 1955 à 1982, qui se stabiliserait à 1,8 enfant par femme à partir de cette dernière. Cette hypothèse pérennise dans les générations futures le retard de la fécondité aux jeunes âges observé dans les générations présentes.

- Dans l'hypothèse haute, la descendance finale est fixée à 2,1 enfants par femme, toujours pour les générations 1982 et suivantes. La vertu de cette hypothèse réside dans sa valeur de référence : c'est le niveau de fécondité nécessaire pour qu'il y ait remplacement des générations.

- L'hypothèse basse de 1,5 enfant par femme traduit l'extension à la France du modèle de fécondité de l'ensemble des pays de l'Union européenne.

Les projections reposent par ailleurs sur l'hypothèse d'une stabilisation des flux migratoires (+ 50.000 par an) et d'une poursuite de l'allongement de l'espérance de vie.

· Le potentiel d'accroissement inhérent à la pyramide actuelle des âges est tel qu'en toute hypothèse, l'effectif total de la population continuera à croître jusqu'aux environs de 2020. A cet horizon, elle atteindra 63,5 millions dans l'hypothèse centrale (1,8 enfant par femme), soit 6,9 millions de plus qu'en 1990. Dans l'hypothèse haute (2,1 enfants par femme), le chiffre s'élèvera à 65,9 millions, soit 9,3 millions de plus qu'en 1990 ; dans l'hypothèse basse (1,5 enfant par femme), il sera seulement de 60,7 millions, soit 4,7 millions de plus.

En 2050, la France compterait entre 57 millions (hypothèse basse) et 74 millions d'habitants (hypothèse haute). Pour longtemps encore, la France restera, comparativement à ses voisins européens, un pays relativement peu peuplé.

· Les enfants nés en 1990 atteindront 60 ans en 2050, 65 ans en 2055. L'effectif de la population âgée (60 ans et plus) ne dépendant pas de la fécondité future, il est le même dans les trois projections. Il croît plus vite que la population totale. Cette croissance très vive n'est pas pour autant régulière.

Dans une première phase, elle sera modérée : 10,8 millions en 1990, 12,6 millions en 2005, les nouveaux sexagénaires appartenant aux générations peu nombreuses de l'avant-guerre et de la guerre. Dans une deuxième phase, avec l'arrivée à soixante ans des générations du baby boom, l'envolée sera très rapide : 17 millions en 2020, 21 millions en 2035.

Au-delà, la croissance de la population âgée se ralentira avec l'arrivée des générations moins nombreuses nées depuis 1974. La progression des effectifs est d'autant plus marquée que l'on monte plus haut dans l'échelle des âges : entre 1990 et 2050, l'effectif des 60 ans ou plus double, celui des 75 ans ou plus triple, celui des 85 ou plus quintuple.

· Quelle que soit l'hypothèse retenue en matière de fécondité, le poids relatif de la population âgée augmente (cf. tableau ci-après).

EVOLUTION DU POIDS RELATIF DES PERSONNES ÂGÉES
DANS LA POPULATION TOTALE

En % de la
population totale

Proportion des plus
de 60 ans

Proportion des plus
de 65 ans

 

(1)

(2)

(3)

(1)

(2)

(3)

1990

19

19

19

13,9

13,4

13,9

2005

20,8

21,1

16,3

16,5

16,7

16,3

2020

26,8

28,0

25,8

20,6

21,6

19,9

2050

33,7

38,7

29,8

28,0

32,1

24,8

(1) Hypothèse de fécondité de 1,8 enfant par femme.

(2) Hypothèse de fécondité de 1,5 enfant par femme.

(3) Hypothèse de fécondité de 2,1 enfants par femme.

Si un Français sur six avait 60 ans ou plus en 1950, un siècle après, ce sera un sur trois. Les plus de 60 ans seront plus nombreux que les moins de 20 ans à partir des années 2015-2020, les plus de 65 ans le seront vers 2020-2030.

· La population en âge de travailler vieillit. Son âge moyen est aujourd'hui de 38,2 ans. Il passera à 41,6 ans en 2010 et se stabilisera ensuite à ce niveau dans la projection centrale, à 40,5 ans dans la projection haute, à 43,6 ans dans la projection basse.

La part de la population en âge de travailler évolue peu : autour de 61 % de la population totale d'ici 2010 dans la projection centrale. Ensuite, elle diminuera pour se stabiliser à hauteur de 54 % à partir de 2040.

· Sur un horizon de vingt ans, c'est sur la population des jeunes que pèse la plus forte incertitude car leur effectif dépend entièrement de l'évolution de la fécondité. Dans la plus forte des trois hypothèses, celle du remplacement des générations, le nombre des moins de 20 ans recommence à croître, et cela dès 1995. Dans l'hypothèse centrale (1,8 enfant par femme), il diminue régulièrement dès le départ des projections. Avec l'hypothèse basse, la baisse est plus rapide.

L'écart entre les deux hypothèses de fécondité à 1,5 et 1,8 atteint 10 % des effectifs de départ en 2015, 20 % en 2035, 25 % en 2050. L'incertitude que fait peser l'évolution de la fécondité sur l'avenir de la population ne peut être mieux décrite que par ces simples chiffres. L'évolution future de la population d'âge scolaire, par exemple, montre combien il est difficile de gérer les activités liées à une catégorie d'âge dont les effectifs peuvent varier aussi largement.

· Dans toutes les hypothèses, la part des jeunes dans la population totale ne cesse de diminuer. De 28 jeunes pour 100 habitants en 1990, leur nombre se stabilise à 25 en 2050 dans l'hypothèse haute, à 21 dans l'hypothèse centrale.

2. La fiabilité des projections démographiques

La fiabilité des projections démographiques constitue un enjeu important dans la mesure où elle détermine, par exemple, les perspectives en matière de retraites. Ainsi, le rapport CHARPIN a-t-il fait l'objet sur ce point de deux types de critiques, venues d'" horizons " très différents :

- il lui a été reproché, en premier lieu, son " fatalisme " quant à l'évolution de la fécondité14(*) ;

- en second lieu, il reposerait sur des hypothèses en matière d'immigration prolongeant les évolutions observées sur le passé.

Pour s'en tenir à ces deux types de critiques, il convient de formuler les observations suivantes15(*) :

· L'idée qu'une relance de la fécondité permettrait de rééquilibrer le système de retraites à partir de 2020 relève de l'évidence. Il faut cependant indiquer que, pour que le rapport entre le nombre d'actifs et le nombre de retraités retrouve son niveau actuel de 2,7, il faudrait une fécondité de 3 enfants par femme, soit un niveau supérieur à celui du baby boom, un " super baby boom " en quelque sorte et, de surcroît, permanent.

Cela porterait à 100 millions la population française à l'horizon 2050, et 200 millions à l'horizon de la fin du siècle prochain...

Il paraît certainement plus raisonnable de réfléchir à la question des retraites, comme le fait le rapport CHARPIN, sur la base d'hypothèses démographiques plus tendancielles.

· Une modification des flux migratoires paraît plus " facile " à mettre en oeuvre qu'une très forte hausse de la fécondité.

Pour ne s'en tenir sur ce point qu'à des considérations d'ordre statistique, pour maintenir le ratio actuel actifs/retraités, il faudrait environ un million d'entrées annuelles d'immigrés entre 2005 et 2010, 500.000 à un million par la suite (avec une " pause " entre 2035 et 2040 du fait du décès des générations du baby boom qui diminue la population retraitée).

Ces flux nécessaires sont pour mémoire très supérieurs à ceux du début des années 1970 (+ 250.000 entrées par an) ; ils porteraient la population totale de la France à plus de 100 millions en 2040, 177 millions en 2060.

Ces solutions sont évidemment irréalistes, ce qui met clairement en évidence que le vieillissement démographique résulte avant tout de l'allongement de la durée de vie.

Il ne paraît donc pas particulièrement utile au débat sur le vieillissement, et notamment à celui sur les retraites, de mettre en question la fiabilité des perspectives démographiques et le caractère inéluctable de l'augmentation de la proportion de la population âgée.

Les problèmes de financement des régimes de retraite ou d'assurance-maladie sont ainsi le prix normal à payer pour une durée de vie plus longue. Il y a plusieurs manières de s'acquitter de ce prix supplémentaire mais il n'est pas possible d'y échapper.

* 7 Pour citer l'expression de Patrice BOURDELAIS, Démographe, dans " L'âge de la vieillesse. Histoire du vieillissement de la population ", Paris, Odile JACOB, 1993.

* 8 Le seuil de remplacement des générations est en effet de 2,1 enfants par femme.

* 9 Voir notamment MIZRAHI André et Arié : " Etat de santé, vieillissement relatif et variable socio-démographiques : Enquête sur la santé et la protection sociale ", 1988-1991 - CREDES, 1994/01.

* 10 On peut se reporter sur ce point au remarquable Cahier de l'I.A.U.R.I.F. consacré à ce sujet (n° 121 " Le défi de l'âge ") et aux contributions de P. BOURDELAIS ou A. et A. MIZRAHI.

* 11 Voir dans Cahier de l'I.A.U.R.I.F. n° 121 la contribution de P. BOURDELAIS.

* 12 Voir G. DESPLANQUES : " L'inégalité sociale devant la mort ", INSEE, Données sociales, 1993.

* 13La population de la France à l'horizon 2050 " Q.C. DINH - Economie et Statistique, n° 274, 1994.

* 14 Voir " Population et Avenir ", n° 642 (mars-avril 1999).

Retraites : lumières et ombres du Rapport CHARPIN ", G.F. DUMONT.

* 15 Ces observations sont inspirées par un article de D. BLANCHET dans la Revue d'Economie financière, n° 23, 1992 : " Fiabilité des perspectives démographiques ".