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Les conséquences macroéconomiques du vieillissement démographique

 

II. INCIDENCES DU VIEILLISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE SUR QUELQUES VARIABLES ÉCONOMIQUES

On indiquera d'emblée que trois questions en lien avec les évolutions démographiques seront évoquées dans cette partie - la productivité, le marché du travail et l'épargne -, pour mieux souligner qu'une autre question en a été délibérément écartée : elle porte sur l'incidence du vieillissement sur les structures de consommation.

Ceci obéit à une raison très simple : les structures par âge n'ont qu'un très faible impact sur la répartition25(*) de la consommation entre ses principaux postes, c'est du moins le résultat qui apparaît dans tous les travaux qui ont été menés sur ce sujet.

On observe certes quelques effets du vieillissement à un niveau de détail très fin (par exemple sur les dépenses liées à la dépendance), mais celles-ci sont néanmoins du second ordre.

Enfin, concernant l'investissement en logement, les analyses économétriques montrent que le facteur démographique aurait contribué pour moitié à l'augmentation du logement sur la période 1945-1975. On pourrait en déduire que l'évolution démographique aurait, au cours des prochaines années, un effet inverse et se traduirait par une baisse sensible de la demande de logements. Ce n'est pourtant pas ce qu'anticipent généralement les spécialistes de ce secteur : le vieillissement et les besoins de renouvellement du parc immobilier ainsi que les déplacements géographiques de population, mis en évidence par le dernier recensement, qui se traduisent par une augmentation de la demande de logements dans les régions du Sud ou de la façade atlantique, sont autant d'éléments qui pourraient dynamiser le secteur, dans des proportions au moins égales à l'effet direct du vieillissement démographique.

A. VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION AU TRAVAIL ET PRODUCTIVITÉ

Deux aspects du vieillissement démographique - la baisse du nombre de personnes au travail et l'augmentation de l'âge moyen de la population au travail - pourraient avoir une incidence sur l'évolution à long terme de la productivité.

La baisse du nombre de personnes au travail soulève une question de nature macroéconomique : comment augmenter la production par tête afin de préserver la progression du niveau de vie ?

L'augmentation de l'âge moyen de la population au travail pose un problème de nature plus microéconomique : comment faire en sorte que l'élévation de l'âge des salariés n'ait pas d'incidence négative sur l'efficacité de la production ?

1. L'approche macroéconomique

Comme le montrent les scénarios macroéconomiques à long terme élaborés par la Direction de la Prévision, les économistes n'ont d'autre référence, pour évaluer l'évolution à long terme de la productivité que son évolution passée.

Même l'exemple des Etats-Unis, dont la croissance élevée et non inflationniste au cours des cinq dernières années serait, selon certains, la preuve qu'un nouveau paradigme économique se serait installé ou qu'une troisième révolution industrielle, basée sur les nouvelles technologies de l'information, serait engagée, n'apporte finalement aucune certitude sur ce plan.

Il est toutefois une hypothèse qui ne doit pas être négligée. La baisse de la population active, au tournant de 2006, pourrait se traduire dans un premier temps par une augmentation de la part du capital dans la production afin de compenser la baisse de la main-d'oeuvre disponible. Ceci aurait des effets bénéfiques sur la productivité et donc, sur la croissance.

Le ralentissement de la croissance totale pourrait donc être moins important que ne le suggérerait la seule baisse de la population active.

Quoi qu'il en soit, ces considérations montrent bien que c'est un renversement des priorités de la politique économique qui devra être opéré avec le vieillissement démographique.

Tant que la main-d'oeuvre disponible a excédé l'offre d'emploi, tous les dispositifs de la politique active de l'emploi ont poursuivi un enrichissement du contenu en emplois de la croissance, c'est-à-dire un ralentissement de la productivité du travail, grâce en particulier à la baisse des charges sociales ou à la réduction de la durée du travail (temps partiel, 35 heures aujourd'hui). Cette politique a commencé à porter ses fruits depuis le milieu des années 90, comme le montre la très forte progression de l'emploi en France depuis 1997.

Avec le retournement démographique de 2006, va devoir s'opérer une réorientation de la politique économique : son objectif sera de favoriser l'investissement et l'augmentation du capital productif par tête, donc in fine la productivité du travail.

A cet égard, des économistes26(*) insistent sur les gisements de productivité qui existent dans un secteur dont le vieillissement démographique est précisément un facteur de développement : les services à la personne.

Des progrès techniques permettant d'abaisser le prix de ces services, comme à une époque les progrès techniques ont permis d'abaisser le prix de l'automobile et de déployer ainsi une demande et une production élevées, se traduiraient par une forte croissance de ce secteur et par des salaires plus élevés qu'aux Etats-Unis, où ce secteur s'est certes fortement développé, mais avec une productivité et des salaires très faibles.

2. L'approche microéconomique

Une population plus âgée est-elle moins productive ?

Tous les économistes consultés par votre rapporteur considèrent qu'il n'y a pas de réponse claire à cette question, ce que confirment par ailleurs les travaux théoriques.

Si l'on regarde par exemple l'analyse que conduit l'OCDE sur le lien entre vieillissement et productivité, on peut voir que le remplacement de travailleurs âgés par des jeunes moins expérimentés au moment du départ à la retraite des générations du baby boom pourrait entraîner une chute de la productivité, mais qu'elle serait compensée en même temps par l'élévation du niveau de qualification des nouveaux salariés27(*).

Ainsi que le déclarait à votre rapporteur M. Didier BLANCHET, économiste et spécialiste de la question du vieillissement démographique, " il faut renverser la charge de la preuve ", autrement dit que ceux qui considèrent que le vieillissement aura des effets négatifs sur la productivité parviennent à le démontrer.

Votre rapporteur considère ainsi qu'il faut reformuler la question de départ sur les liens entre vieillissement et productivité : à quelles conditions les déficiences qui viennent avec l'âge sont-elles moins pénalisantes, et à quelles conditions les atouts de l'âge (l'expérience) peuvent-ils être valorisés ?

Ce sont ces questions qu'étudie le Centre de Recherches et d'Etudes sur l'Age et les Populations au Travail (CREAPT), groupement d'intérêt public regroupant des administrations (ministère de l'Emploi, ministère de la Recherche), des Universités et des entreprises.

Votre rapporteur a pu avoir avec son Directeur, M. Serge VOLKOFF un entretien tout à fait instructif dont il a pu tirer les conclusions suivantes :

· Le changement démographique que constitue l'augmentation du nombre de quinquagénaires et des quadragénaires dans les entreprises peut modifier toute une série de dispositifs : le travail de nuit (à partir de 40 ans, on préfère passer en horaires de jour), le travail répétitif (jusqu'à présent ce problème se résolvait par le passage à la maîtrise de travailleurs plus âgés ou... par le mariage des femmes - cf. le textile dans le Nord), les nouvelles technologies (notre pays a fonctionné davantage que d'autres sur le principe " A poste moderne, jeune salarié ").

Dès lors, comment adapter ces processus de production pour qu'ils soient " vivables " pour les salariés de plus de 40 ou 50 ans ?

La réponse dépend d'abord de l'attitude des employeurs : ceux-ci sont moins négatifs face au vieillissement qu'on ne le croit généralement. Cependant, pour d'autres employeurs (dans l'automobile par exemple), ce phénomène est perçu comme revêtant une extrême gravité : ainsi cherchent-ils à recourir massivement aux préretraites, mais ils savent aussi que cela ne les prémunira pas contre le mouvement massif de vieillissement au travail (l'arrivée en nombre des 45-55 ans).

Il faut par ailleurs faire de l'amélioration des conditions de travail une stratégie délibérée, d'autant plus que notre pays se caractérise par une prise en considération des conditions de travail très inférieures à celle des pays d'Europe du Nord (les critères de pénibilité de travail y ressemblent plus à ceux des pays du Sud de l'Europe).

La réponse à la question de l'incidence du vieillissement sur la productivité est donc qu'elle dépend de la possibilité de ne pas solliciter de manière extrême les capacités de travail et les capacités mentales de base.

L'enjeu, en termes macroéconomiques, est lié aux stratégies d'organisation du travail qui seront mises en place : or, aujourd'hui, les indicateurs de performance dans les entreprises ne savent pas intégrer ces éléments. Il faut donc les construire.

Les agents de maîtrise devraient être plus sollicités pour exprimer leur avis sur cette question, car ils sont à même d'évaluer le comportement des plus âgés au travail.

En matière d'utilisation de l'informatique, la formation doit favoriser la confiance des plus âgés, la dimension " méta-cognitive " (" je pense que je sais "). Les PME sont, de ce point de vue, avantagées dans la mesure où le décideur connaît bien le terrain et peut favoriser l'adaptation des salariés aux nouveaux outils.

· Toutes les expériences de retraites progressives à temps partiel sont très positives, et perçues comme telles par les salariés (à la question près du revenu...).

Mais la réduction du temps de travail doit se faire dans des conditions satisfaisantes d'aménagements d'horaires : le CREAPT a pu observer l'expérience d'une verrerie dans l'Est de la France, où le travail pour les salariés en retraite progressive est organisé en binômes (15 jours de travail dans le mois pour chaque élément du binôme, avec trois nuits de travail en fin de période pour pouvoir se reposer après ; de plus, le binôme est composé de gens d'un même village, pour pouvoir maintenir l'information, éviter une coupure trop marquée).

La réduction du temps de travail permet, en outre, de soulager une fatigue, d'engager une formation, de créer une nouvelle fonction, dans le cadre d'un temps partiel, qui ne serait pas rentable à plein temps (cf. les conducteurs d'autobus de la RATP âgés, affectés à des tâches de surveillance et de sécurité, à la fois efficaces et satisfaits de leur travail). De même, dans certaines entreprises, des ouvriers de 55 ans sont nommés au service de prévention des accidents du travail : ils s'acquittent de cette mission avec une compétence remarquable (car ils connaissent les " incidents " passés, c'est-à-dire les accidents évités).

· Les entreprises se préparent au défi du vieillissement de manières très diverses, y compris en interne. Ainsi certaines d'entre elles sont-elles prises dans une contradiction entre l'encouragement au départ des travailleurs âgés et la volonté de se préparer au vieillissement : celle-ci se heurte en effet au souci de ne pas se couper des dispositifs de préretraites.

· Sur la question du recul de l'âge de la retraite, le CREAPT considère qu'il est tout à fait essentiel de tenir compte de la diversité des situations :

- dans 5 ou 10 ans, il y aura des fractions de travailleurs pour lesquels il sera très important de partir tôt : ils auront connu des travaux pénibles, le travail de nuit, les flux tendus, le contact avec l'amiante ;

- pour d'autres secteurs, l'hypothèse de sexagénaires nombreux dans l'appareil de production ne pose véritablement pas de problèmes économiques.

Pour conclure, votre rapporteur estime que la réponse à la question de l'incidence du vieillissement sur l'efficacité de la production est conditionnelle.

Chaque fois que l'expérience et l'anticipation sont valorisées, la mise en place de nouveaux outils (informatiques surtout) a un effet positif sur la productivité.

Ainsi, dans la sidérurgie, la pyramide des âges est-elle concentrée sur les 36-50 ans : on y trouvera 70 % de quinquagénaires en 2001. Pourtant, c'est un secteur qui ne connaît aucun choc négatif sur la productivité, car il a su s'adapter et valoriser les atouts de l'expérience.

B. BAISSE DE LA POPULATION ACTIVE ET MARCHÉ DU TRAVAIL

Si l'on en croit " l'air du temps ", la baisse en cours du nombre de chômeurs devrait se prolonger pendant les dix prochaines années, pour ramener à cet horizon l'économie française au plein-emploi. A une période de croissance et de créations d'emplois succéderait en effet, à partir de 2006, une période de baisse de la population active qui devrait se traduire par la poursuite de la diminution du nombre de chômeurs.

Ce pronostic, qui relève d'une intuition assez largement partagée, est-il validé par les travaux empiriques ou par la théorie ?

Les premiers ne montrent aucun résultat général quant à l'effet des variables démographiques sur l'emploi. L'augmentation du chômage en France s'est ainsi produite à partir du milieu des années 1970, alors que l'augmentation de la population active est bien antérieure. De même, il n'existe pas de corrélation nette entre population active et chômage dans les autres pays développés. Cette absence de relation empirique entre chômage et évolution démographique suffit à interdire de considérer comme une certitude que le ralentissement ou l'inversion de la croissance de la population active vont se traduire par une réduction du chômage.

Par ailleurs, l'évolution favorable du chômage au cours des derniers mois tend à faire oublier l'existence d'un important " réservoir " de main-d'oeuvre partiellement occupée ou inoccupée qui n'apparaît pas dans les chiffres " officiels " du chômage.

En septembre 1999, 448.600 personnes à la recherche d'un emploi à temps partiel, 167.500 personnes à la recherche d'un emploi à durée déterminée et 640.600 demandeurs d'emploi ayant travaillé plus de 78 heures dans le mois précédent ne figuraient pas dans la " catégorie 1 " des demandeurs d'emploi qui constitue la statistique officielle présentée chaque mois par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité. De même, un nombre important de chômeurs découragés ne recherchent plus d'emploi, moins par volonté de ne pas travailler qu'en raison de l'état du marché du travail.

Sur un plan plus théorique, l'impact que pourrait avoir sur le chômage la baisse de la population active à partir de 2006 dépend de l'analyse du marché du travail que l'on privilégie.

Si l'on considère que le chômage en France est imputable à une croissance insuffisante au regard de l'augmentation de la population active, il est probable que la baisse de la population active entraînera celle du chômage.

Si l'on croit au contraire que le niveau du chômage est lié à des problèmes structurels d'inadéquation entre l'offre et la demande de travail (coût du travail, inemployabilité de nombreux travailleurs, rigidités, etc.), le taux de chômage " naturel " ne serait pas, en France, très éloigné de son niveau effectif. Comme cela a déjà été indiqué, la Direction de la Prévision évalue ainsi à 9 % le chômage structurel.

Dans ce cadre d'analyse, ce n'est pas parce que la taille du marché du travail se réduira (en raison de la baisse de la population active) que les problèmes structurels qui expliqueraient une bonne part du chômage disparaîtraient. Ce serait même plutôt le contraire si la baisse de la population active s'accompagne de transferts en faveur des retraites et d'une hausse des cotisations sociales, ce qui contribue à renforcer ces problèmes structurels. Ce double mouvement a d'ailleurs été organisé en France au cours des années 1980, avec les incitations massives aux départs en retraite anticipée, sans effet apparent sur le chômage.

Concernant enfin l'impact de la baisse de la population active sur le niveau du chômage structurel, une thèse courante28(*) est qu'il est plus difficile de diminuer ce type de chômage lorsque la population est stationnaire ou décroît que lorsqu'elle augmente. Les réallocations de main-d'oeuvre entre secteurs destructeurs d'emploi et secteurs créateurs d'emploi sont en effet plus faciles lorsqu'elles se font par l'orientation des nouveaux entrants vers les secteurs créateurs d'emploi que lorsqu'elles doivent se faire par reconversion des travailleurs déjà en place.

Pour être le plus complet sur cette question du chômage à long terme, en lien avec les évolutions démographiques, puisqu'elle est tout à fait déterminante dans l'analyse des retraites et des propositions de l'allongement de la durée d'activité, votre rapporteur doit faire part de deux réflexions qui lui ont été soumises par les experts qu'il a consultés :

- il est tout d'abord impossible de ne pas prendre en considération l'impact éventuel des départs massifs à la retraite au cours de la période 2005-2010 sur les restructurations dans les grandes entreprises et, ainsi, sur le volume global d'emplois ;

- par ailleurs, dans la mesure où les évolutions individuelles des salaires résultent d'effets d'ancienneté, le vieillissement dans les entreprises pourrait se traduire par une pression sur l'équilibre de leurs comptes. La solution directe serait une remise en cause des règles d'ancienneté. Mais un autre ajustement serait plus lourd de conséquences : si les travailleurs âgés pèsent sur les comptes des entreprises, les normes financières de plus en plus fortes qui pèsent sur elles les conduiront à pousser de plus en plus tôt vers l'inactivité cette catégorie de travailleurs. Au-delà de la question du niveau global du chômage, c'est ainsi celle du chômage des travailleurs âgés qui est posée. Ainsi devine-t-on, pour des sociétés vieillissantes, la contradiction d'une situation où, pour des raisons d'équilibre financier des régimes de retraite, il serait demandé aux salariés de cotiser de plus en plus longtemps, alors que pour des raisons démographiques et économiques, les entreprises chercheraient à les écarter de plus en plus tôt.

C. VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION ET ÉPARGNE

1. Vieillissement et épargne : le grand écart entre la théorie et l'observation empirique

S'il est un domaine où la théorie a mis en évidence des liens entre évolutions démographiques et comportements économiques, c'est bien celui de l'épargne et de la consommation.

Le modèle le plus couramment avancé en la matière est celui du " cycle de vie ", qui a valu à son auteur, Franco MODIGLIANI, le prix Nobel d'Economie.

Selon ce modèle, les individus souhaitent maintenir le niveau de leur consommation tout au long de leur âge adulte. Leur revenu évoluant en fonction de leur âge, l'épargne, qui est le solde entre la consommation et le revenu, évoluerait également avec l'âge. Au début de la vie active, lorsque le revenu est faible, les individus s'endettent (leur épargne est négative) ; par la suite, le revenu croît jusqu'à dépasser le niveau de consommation souhaité, ce qui se traduit par une épargne positive ; avec la retraite, le revenu décroît et les individus désépargnent à nouveau (en " consommant " leurs économies).

Si l'on s'en remet à ce modèle, l'épargne augmenterait à moyen terme compte tenu de l'augmentation de la part des 50-60 ans dans la population totale ; à long terme, soit à partir des années 2010, l'épargne baisserait en raison de l'augmentation de la part des retraités.

Ce modèle " traditionnel " décrit cependant très mal les évolutions récentes :

- il est en effet affecté par le niveau des revenus des retraités, comparable aujourd'hui à celui des actifs, et par son évolution, plus rapide que celle du revenu des actifs (cf. graphique ci-dessous) :

EVOLUTION DU REVENU PAR ÂGE

REVENU PAR MÉNAGE

TAUX DE CROISSANCE ANNUEL MOYEN 1984/1995

- ce modèle est également altéré par les anticipations des agents économiques en matière de retraite : s'ils ont l'impression que les régimes de retraite sont menacés, ils peuvent accroître leur épargne en recourant à des produits financiers ;

- enfin, il n'est pas conforté par les observations sur les niveaux d'épargne par catégories d'âge : les personnes de plus de 60 ans ont un taux d'épargne plus élevé que la moyenne (cf. graphiques ci-dessous).

Ceci peut certes s'expliquer par la progression des retraites, mais aussi par le souci de transmission du patrimoine aux générations suivantes, dont les difficultés d'insertion professionnelle sont très clairement ressenties par les sexagénaires, notamment en raison de la place pivot qu'ils occupent dans la succession des générations.

Ainsi, les réflexions sur le partage du revenu entre consommation et épargne dans une population vieillissante ne mettent pas en évidence de conclusions nettes. On peut néanmoins avancer, de manière assez robuste, que tant qu'il y aura une incertitude sur la pérennité des régimes de retraite, les individus seront incités à épargner au-delà de ce qui est nécessaire au financement d'une croissance équilibrée.

DISTRIBUTION DES TAUX D'ÉPARGNE SUIVANT L'ÂGE
(ANNÉE 1995)


Source : BIPE - DIVA Club.

RÉPARTITION DE L'ÉPARGNE TOTALE EN 1995

Source : BIPE - DIVA Club.

2. Démographie, mouvements internationaux de capitaux et croissance mondiale

Si à l'échelle d'un pays comme la France le modèle du " cycle de vie " décrit ci-dessus n'est pas parfaitement opérationnel en raison du niveau atteint par les pensions de retraite, ou encore en raison de l'incertitude quant à la pérennité des systèmes de retraite, au niveau mondial et dans une perspective de long terme, il peut fournir un cadre d'analyse intéressant.

Il correspond par ailleurs à cette évidence que les pays " jeunes " ont des perspectives de croissance élevées et ont besoin d'épargne pour financer cette croissance, alors que les perspectives de croissance et les besoins d'épargne sont moindres dans les pays " vieux ".

Dans ce cadre d'analyse, les différentiels de vieillissement observés dans de nombreuses régions du monde sont susceptibles d'induire de profonds bouleversements dans les mouvements internationaux de capitaux. On peut observer que l'économie mondiale a déjà connu des bouleversements de cette nature : ainsi au XIXe siècle, les pays du vieux continent ont transféré en masse des capitaux vers les Etats-Unis ou l'Amérique du Sud (Argentine en particulier), parce que les besoins y étaient plus importants qu'en Europe et surtout parce que ces investissements paraissaient rentables.

Par ailleurs, si l'on regarde sur le passé les évolutions des balances courantes des grandes zones économiques, on voit déjà se profiler l'impact de la démographie (excédent dans les pays vieillissants - les Etats-Unis étant un cas particulier -, déficit dans les autres).

Une équipe d'économistes29(*) a ainsi engagé une analyse sur les conséquences que ces différentiels de démographie pourraient avoir pour la croissance mondiale. A ce stade, ce ne sont pas des résultats mais des pistes de réflexion qu'il faut évoquer.

A partir des projections démographiques à l'horizon 2050 présentées par l'Organisation des Nations-Unies, il est possible de distinguer six grandes zones obéissant à des caractéristiques démographiques communes :

- parmi les pays de l'OCDE, le Japon est le plus avancé dans le vieillissement démographique en raison d'une fécondité plus faible qu'ailleurs et d'un baby boom plus précoce ; vient ensuite l'Europe de l'Ouest et, enfin, un ensemble composé des Etats-Unis, du Canada et des pays de l'Océanie ;

- parmi les pays n'appartenant pas à l'OCDE, il faut distinguer un ensemble de pays avancés dans la transition démographique regroupant notamment la Chine et l'Europe de l'Est (le vieillissement y est comparable à celui des Etats-Unis), les pays initiant leur transition démographique (Amérique latine, Inde, Indonésie) et enfin les pays à démographie galopante (Afrique et Asie orientale).

A ces six zones correspondraient six vagues en terme d'épargne, avec les augmentations successives des générations à forte épargne des 50-60 ans. Ainsi, au cours du prochain siècle, dans un contexte de globalisation financière accrue, pourraient s'opérer de vastes mouvements de capitaux en relation avec ces situations démographiques différentes.

C'est une hypothèse que les analyses sur les conséquences économiques du vieillissement démographique n'ont peut-être pas suffisamment prise en considération jusqu'à présent. Selon l'OCDE, les pertes cumulées de croissance à l'horizon 2020, du fait du vieillissement et de l'augmentation de la charge des retraites, seraient de 14 % pour le Japon, 4,5 % pour l'Europe ou 2,5 % pour les Etats-Unis. Mais ces évaluations ne tiennent pas compte de l'incidence des mouvements internationaux de capitaux entre des pays où l'épargne est supérieure à l'investissement et ceux qui connaissent une situation inverse, sur le taux d'intérêt et la croissance mondiale.

Le modèle qui s'offre à la réflexion prospective est ainsi une extension de la " théorie des avantages comparatifs ", chère aux premiers théoriciens du libre-échange. Il repose sur le développement d'un échange mutuellement avantageux : les " vieux " pays développés financent la croissance et l'augmentation des salaires dans les " jeunes " pays en développement ; en contrepartie, ces capitaux sont mieux rémunérés qu'ils ne l'auraient été dans les pays développés, ce qui améliore leur niveau de vie.

On peut évidemment s'interroger sur le réalisme d'évolutions financières de cette ampleur, sur la soutenabilité à long terme de ces mouvements de capitaux, sur les institutions qui permettraient d'assurer leur stabilité et le respect des règles de propriété, sur la liquidité des investissements dans les pays émergents... Il ne s'agit pas dans le cadre de ce rapport d'approfondir ces questions. Mais il paraissait nécessaire de présenter brièvement ces analyses dans la mesure où elles touchent directement à un aspect de la question des retraites, c'est-à-dire la possibilité théorique offerte par des systèmes par capitalisation de majorer le revenu offert au partage entre actifs et inactifs, par le revenu de placements financiers dans des pays à forte croissance.

* 25 L'impact sur le niveau de la consommation est directement lié aux relations entre vieillissement et épargne qui sont analysées page 47.

* 26 Voir notamment l'intervention de Mme Michèle DEBONNEUIL, Chef du Service économique du Commissariat Général du Plan, lors du Colloque de réflexion économique organisé par la Délégation pour la Planification le 16 juin 1999 : Rapport d'information Sénat n° 466 - 1998-1998,pages 7 et suivantes.

* 27 On pourrait ajouter que l'OCDE étudie là en réalité les effets du " rajeunissement " démographique......

* 28 Défendue notamment par Alfred SAUVY.

* 29 Il s'agit d'une équipe regroupant des économistes du CEPII, de l'OFCE, du CEPREMAP et de l'Université de Paris X-Nanterre, animée par Michel AGLIETTA, Jacky FAYOLLE et Jacques LE CACHEUX.