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Séance du 23 octobre 2012 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à M. Yves Pozzo di Borgo.

M. Yves Pozzo di Borgo. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le 17 octobre 1961, la France était en guerre. À l’époque, on parlait encore pudiquement de la « crise algérienne ». Sans doute voulait-on masquer le fratricide derrière la sémantique pour ne pas voir à quel point nous nous déchirions avec un pays qui a partagé notre destin national pendant près de 150 ans et qui est, de toute façon, notre voisin.

Cette guerre reste une plaie béante dans notre histoire. Nombreuses sont les familles, en France comme en Algérie, qui ont été frappées par le tragique de l’Histoire. Les événements du 17 octobre 1961 sont, sans conteste, l’un des épisodes les plus dramatiques que les circonstances de l’époque ont infligés aux Français et aux Algériens.

Cet épisode n’est pas le seul. Des massacres, il y en a eu beaucoup.

M. Yves Pozzo di Borgo. Aucun n’est justifiable, quelles que soient les circonstances. Certes, il y a la guerre, mais, derrière cette raison, la réalité est bien plus sordide : Sétif en 1945, la Toussaint sanglante en 1954, Constantine en 1955, l’opération d’Alger ensuite, et combien d’autres attentats de l’OAS en France et en Algérie, la torture, le massacre des Harkis, et j’en passe…

La guerre d’Algérie confronte encore les mémoires, cinquante ans après les accords d’Évian. Toute la lumière n’a pas été faite pour permettre au deuil et au pardon de combler cette large blessure pour nos deux peuples. Sans doute faut-il laisser le temps faire son travail. Mais ce travail est-il le nôtre ? N’est-il pas plutôt, mes chers collègues, celui des historiens ?

Le Parlement, bien qu’il représente le peuple français n’est pas le tribunal de l’Histoire. Je ne crois pas qu’il nous revienne de décider de ce qui devrait être retenu de notre passé. Ce travail est avant tout celui de scientifiques indépendants, dont la fonction est de nous mettre face à la réalité factuelle de l’Histoire, non devant une quelconque pulsion mémorielle. Cette justice n’est pas la nôtre, elle n’est pas de notre ressort ; du moins, pas d’une manière aussi unilatérale.

Mes chers collègues, les lois mémorielles ont souvent conduit le Parlement à sortir de son rôle en tant que législateur. La présente proposition de résolution sollicite notre fonction tribunicienne, mais, en aucun cas, la Constitution ne nous donne compétence en matière historique. Si la loi ne dispose que pour l’avenir, il semble aller de soi que les résolutions sont des prises de position pour l’avenir, non un ersatz de l’atelier de l’historien.

Nous pouvons saluer l’initiative du groupe communiste, qui nous permet de poser les premiers jalons de ce qui aurait dû être un grand débat national sur les commémorations. Nous pourrions également nous satisfaire de ce que cette initiative ait pu si rapidement trouver l’oreille du Président de la République.

Pour autant, je ne peux m’empêcher – et le groupe de l’Union des démocrates et indépendant-Union centriste avec moi – de regretter que la requête formulée à travers cette proposition de résolution ait abouti à un simple communiqué de presse, où l’Élysée nous annonce laconiquement que la France reconnaît « avec lucidité » sa responsabilité devant les événements du 17 octobre 1961.

J’ai pourtant la ferme conviction que l’on n’est jamais aussi lucide que lorsque l’on est deux. Cette initiative aurait dû faire l’objet d’un vaste débat national, soit, mais ce débat aurait dû se faire en association avec nos amis algériens. En effet, la douloureuse question des mémoires de la guerre d’Algérie ne saurait être unilatérale.

Plus de 150 Européens auraient été tués par le FLN lors de la première phase du massacre de Constantine, en 1955. En 1957, le village de Melouza a été rasé, et ses 315 habitants, hommes, femmes et enfants, ont été massacrés par le FLN. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient des indépendantistes du MNA, le Mouvement national algérien, favorables à Messali Hadj !

M. Roger Karoutchi. Absolument !

M. Yves Pozzo di Borgo. Voilà l’absurdité de l’histoire ! Pourquoi ne commémore-t-on pas non plus ces drames ?

Qui se souvient de ces victimes ? N’ont-elles pas, elles aussi, droit au souvenir ? On ne saurait demander la reconnaissance du 17 octobre sans demander à l’Algérie de réaliser ce même travail sur elle-même. Il faut être deux pour faire une guerre, et nombreuses sont les familles, françaises et algériennes, à avoir été frappées par ce qui s’est produit, il y a plus d’un demi-siècle, au sud de la Méditerranée.

Cette question, si elle est légitime, n’aurait pas dû être traitée de cette manière. Il ne s’agit pas de nous satisfaire d’avoir, dans notre coin, reconnu nos torts, non plus que de nous complaire dans une certaine autosatisfaction. Il ne s’agit pas davantage d’inaugurer une quelconque stèle pour y déposer des fleurs à la faveur du calendrier commémoratif. Le Conseil de Paris peut le faire, pas le Parlement !

Le Gouvernement a été vertement critiqué pour son goût prononcé pour les commissions. Or, mes chers collègues, s’il y a un sujet sur lequel il aurait eu raison de recourir à cette méthode, c’est bien celui des reconnaissances et des commémorations !

Aussi, le groupe de l’Union centriste et républicaine, dans sa grande majorité, n’est pas favorable à la proposition de résolution telle qu’elle nous est présentée. En revanche, nous demandons qu’une large concertation soit organisée en association avec l’Algérie, par exemple par le biais du groupe d’amitié. C’est seulement en avançant ensemble, dans la réciprocité et le parallélisme, que nous parviendrons peut-être à trouver, chacun de notre côté de la mer, les justes mots vers la route du pardon mutuel.

C’est la seule voie raisonnable pour rendre justice à l’ensemble des victimes de toutes les exactions commises pendant cette guerre. C’est la seule voie possible pour parvenir à rendre une justice, même toute symbolique, aux familles françaises et algériennes qui continuent, de part et d’autre de la mer et du siècle, à souffrir des zones d’ombre, des mensonges d’État – des deux côtés – et du sang inutilement versé.

Dimanche dernier, Jean-Louis Borloo a lancé un appel aux progressistes et aux patriotes tolérants. Dans un monde qui change, les représentations de l’histoire changent également. Nous devons tendre la main à nos amis algériens dans la voie du rassemblement et de la pacification.

Rappelons-nous ces mots écrits par Albert Camus dans une lettre adressée en 1955 à un militant algérien – pardonnez, monsieur le ministre, mes chers collègues, mon émotion – : « L’essentiel est de maintenir, si restreinte soit-elle, la place du dialogue encore possible. […] Et pour cela, il faut que chacun de nous prêche l’apaisement aux siens. […] Si vous autres, démocrates arabes, faillissez à votre tâche d’apaisement, notre action à nous, Français libéraux, sera d’avance vouée à l’échec. » (Applaudissements sur les travées de l'UCR. – M. Jean-François Husson applaudit également.)

M. le président. La parole est à M. Robert Hue.

M. Robert Hue. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, il aura fallu cinquante et un ans pour que la France, par la voix du Président de la République, reconnaisse la « sanglante répression » du 17 octobre 1961, répression dont ont été victimes de nombreux Algériens qui manifestaient pacifiquement pour l’indépendance de leur pays colonisé.

Cette reconnaissance était un engagement du Président de la République. Le voici tenu, ce dont je me félicite vivement.

Je ne reviendrai pas sur la description des événements, dont chacun ici connaît la teneur. C’est aux historiens que revient le travail de mise en lumière et de clarification des faits. Combien de morts, de blessés, de tabassés, de noyés ? Des dizaines, voire des centaines. Cette tragédie est encore entourée d’un certain silence, qui ne pourra être rompu qu’avec l’ouverture des archives, notamment celles de la police et de la justice.

Si les crimes ont été reconnus, il n’en demeure pas moins que les criminels ne sont, eux, toujours pas identifiés.

Je ne souhaite pas ici exposer les faits, qui sont connus de tous. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de considérer ce qu’ils démontrent et ce qu’ils engendrent.

Cette proposition de résolution nous renvoie à notre propre histoire. Pendant des décennies, la France a préféré mettre ces événements sous le tapis. Nous le savons tous, l’histoire de France foisonne d’événements tragiques, comme aussi d’épisodes de fierté et d’émancipation, mais il serait illusoire de penser que notre pays peut aller de l’avant en maquillant son histoire, en dissimulant ce qui le gêne.

Mes chers collègues, il faut regarder les choses en face. C’est l’honneur de la France que de reconnaître ses erreurs.

J’entends, bien sûr, la droite et l’extrême droite s’indigner et vociférer contre je ne sais quelle repentance. Mais, mes chers collègues, qu’y a-t-il de si honteux et de si déshonorant à regarder la réalité en face ? Ce qui importe, c’est de reconnaître la vérité, sans repentance, sans flagellation, mais bien au nom de la mémoire. Nous le devons aux victimes et à leurs familles.

Certes, tous ces événements ont eu lieu dans un contexte de guerre, une guerre que les autorités au pouvoir refusaient d’appeler par son nom. La guerre, par définition, entraîne des drames. Comme pour toute guerre, il nous revient ici non pas de remplacer le travail des historiens, mais simplement de reconnaître des faits, des crimes qui n’auraient jamais dû avoir lieu.

Nous connaissons tous l’ambiguïté de la droite dès qu’il s’agit du système colonial, son naturel idéologique qui la conduit à vouloir justifier les drames et les crimes que ce système a engendrés, parfois même en tentant – sans y parvenir… – de légiférer sur les « aspects positifs de la colonisation ».

Nous connaissons aussi la véritable nostalgie de l’extrême droite à l’égard de cette période dramatique qui n’honore pas notre pays. Au lieu de vouloir justifier ce qu’il faut bien appeler un comportement « néocolonial », il conviendrait surtout de rappeler aux jeunes la réalité, qu’elle soit du fait de la France ou non, et surtout d’ennoblir ce grand principe qu’est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Je vois bien qu’à droite les tentations sont fortes de maintenir un mythe de la « colonisation positive » et de diviser nos concitoyens sur notre histoire commune. Les propos affligeants – je le dis tout net – de MM. Jacob et Fillon, fustigeant un prétendu « discours de culpabilité » de François Hollande, n’ont rien à envier aux propos du Front national, dont la présidente affirme que la France se trouve « salie » par la reconnaissance de ces faits historiques.

Nous le voyons encore avec le présent débat : la France a du mal avec son passé colonial ! Il est pourtant nécessaire d’assumer ce passé et de le regarder sereinement, en toute lucidité, pour aller de l’avant.

Je considère ainsi, à bien des égards, que nous ne pourrons jamais refermer la page de la « Françafrique » tant que nous laisserons perdurer des zones de flou dans notre histoire commune avec ce continent.

Si nous voulons vraiment tourner enfin la page, il nous faut d’abord – comme l’a déclaré, et c’est à son honneur, le Président de la République, le 12 octobre dernier à Dakar – ne rien oublier. Il est ainsi important de pouvoir disposer d’un lieu du souvenir, comme le prévoit la proposition de résolution.

Si la République reconnaît avec lucidité ses erreurs, c’est d’abord pour que nous regardions notre avenir commun avec l’Algérie habités de respect mutuel, d’une solidarité utile et d’une volonté affirmée de mettre en place une coopération sincère.

Le déplacement du Président de la République en Algérie en décembre prochain doit marquer une nouvelle ère dans les relations franco-algériennes. Je souhaite également que la coopération soit renforcée.

La solidarité franco-algérienne est nécessaire pour la sécurité de nos peuples respectifs et pour la stabilité d’une grande partie du monde, en particulier, aujourd’hui, le Sahel et le Mali. L’Algérie est un grand pays souverain avec lequel, plus que jamais, la France et l’Europe doivent compter. Il est temps que notre pays tisse des liens de confiance avec ce pays.

Notre passé est douloureux. Il faut maintenant tout faire pour que notre avenir commun soit celui d’une grande et durable amitié.

Telles sont les raisons pour lesquelles les membres du groupe du RDSE, dans leur majorité, voteront la proposition de résolution du groupe CRC. (Applaudissements sur certaines travées du RDSE, ainsi que sur les travées du groupe écologiste, du groupe socialiste et du groupe CRC.)

M. le président. La parole est à Mme Esther Benbassa.

Mme Esther Benbassa. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, la déclaration de François Hollande reconnaissant, le 17 octobre 2012, la répression sanglante de manifestants algériens cinquante et un ans plus tôt a été accueillie, à gauche, avec soulagement.

Étroitement organisée par la fédération de France du FLN, encadrée par de strictes consignes de discipline pour éviter tout débordement, la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 réunissait, aux côtés des hommes, de très nombreuses femmes, ce que l’on oublie trop souvent de dire.

Cette manifestation visait à faire prendre conscience à la population de la férocité de la répression policière s’abattant sur les travailleurs algériens. Enlèvements et assassinats s’étaient succédé sans relâche, et le 6 octobre, par un décret – discriminatoire –, le préfet de police avait interdit aux seuls Algériens de sortir après vingt heures dans la région parisienne.

Ce préfet n’était autre que Maurice Papon, celui-là même qui, on le saurait plus tard, avait déporté 1 600 juifs entre juillet 1942 et juin 1944 de Bordeaux à Drancy. Tous partirent à Auschwitz.

Mme Nathalie Goulet. Absolument !

Mme Esther Benbassa. Devenu préfet de police de la Seine, c’est lui qui avait organisé cette véritable guerre contre les immigrés algériens, avec l’appui du Premier ministre d’alors, Michel Debré.

Un des premiers documents relatant la sanglante répression du 17 octobre 1961 est le reportage préparé pour le journal Libération – première version – par Paulette Péju. Publié intégralement, sous sa signature et sous celle de son mari, Marcel Péju, dès novembre 1961, aux éditions Maspero, accompagné de clichés et intitulé Ratonnades à Paris, ce document fut aussitôt saisi par la police, comme d’autres ouvrages qui paraîtront plus tard.

Marcel Péju, lui-même journaliste, raconte : « Le soir du 17 octobre 1961, en compagnie de Claude Lanzmann, nous sortions de chez Jacques Vergès, à cette époque l’un des avocats du FLN [...]. En arrivant près de la place de l’Étoile, tandis que des CRS refoulaient brutalement un groupe d’Algériens, nous nous sommes trouvés face à un policier qui, tout seul au milieu du trottoir, brandissait un revolver au-dessus de sa tête, éructant des injures et criant qu’il fallait fusiller Ben Bella […]. Impossible de gagner les Grands Boulevards, où se déroulait l’une des plus importantes manifestations, férocement réprimée. Le lendemain matin, au journal Libération […], où travaillait ma femme, [...] je fis connaissance du photographe Élie Kagan, tout ému encore, et qui lui montrait les atroces photos qu’il avait prises. »

Le crime était patent. Pourtant, comme l’écrivent les époux Péju, « dès le crime, commenç[a] sa dissimulation ».

L’historien Gilles Manceron donne trois raisons à cette conspiration du silence.

La première est la négation et la dénaturation immédiates des faits par l’État français, et le désir de celui-ci de les cacher.

La deuxième tient à la volonté de la gauche institutionnelle que la mémoire de la manifestation de Charonne contre l’OAS en février 1962 recouvre celle du drame de 1961.

La troisième est le souhait des premiers gouvernants de l’Algérie indépendante que soit passée sous silence une mobilisation organisée par des responsables du FLN devenus, pour la plupart, des opposants au nouveau régime.

Ce drame, comme beaucoup d’autres, montre dans quels abîmes de cruauté, de lâcheté et d’aveuglement, volontaire ou non, le racisme, la répression et la guerre font sombrer les nations.

Rares sont les héros – souvent tardivement reconnus – et trop facilement oubliées les victimes obscures !

Les premiers cris d’indignation, après le 17 octobre, vinrent d’ailleurs non pas des partis, mais des intellectuels, des étudiants, des syndicats et des associations de gauche.

C’est ainsi que le 18 octobre, le lendemain donc de la féroce répression, la revue Les Temps modernes, alors dirigée par Jean-Paul Sartre, lance un appel qui recueille, en moins d’une semaine, les signatures de 229 intellectuels, parmi lesquels l’ancien déporté Robert Antelme, Sartre lui-même, Pierre Vidal-Naquet, qui avait perdu sa famille à Auschwitz, et l’écrivain Elsa Triolet.

Les 23 et 30 octobre, des professeurs lisent en chaire une déclaration sur le racisme avant de commencer leur cours.

Le 30 octobre, les unions départementales CGT, CFTC, et FO de la Seine ainsi que le bureau de l’UNEF protestent dans un communiqué contre les discriminations visant les travailleurs algériens.

Malgré son anticolonialisme, le parti communiste français de l’époque ne soutenait pas le mot d’ordre d’indépendance de l’Algérie, ce qui explique la relative timidité de ses protestations contre le couvre-feu, comme d’ailleurs de celles des autres grands partis de gauche.

M. Roger Karoutchi. Allons bon !

Mme Esther Benbassa. Le lendemain du 17 octobre, alors que l’une des principales tueries avait eu lieu sous ses fenêtres, le journal l’Humanité titrait en une sur l’ouverture du congrès du parti communiste de l’Union soviétique…

M. Roger Karoutchi. Il y a tout de même quelques vraies valeurs !

Mme Esther Benbassa. … et omettait de publier le reportage, pourtant accablant, de son photographe Georges Azenstarck,…

M. Roger Karoutchi. Quel dommage !

Mme Esther Benbassa. …, reportage en grande partie réalisé depuis le balcon du siège du journal.

Aujourd’hui, justice est presque faite. La déclaration du Président de la République contribuera à ce que le travail de mémoire dû aux descendants des victimes soit dûment accompli. Quant à la proposition de résolution présentée par le groupe CRC, elle répond, de manière légitime, à ce que je crois être la préoccupation de tous les républicains.

Reste maintenant à exhumer enfin, dans sa complexe épaisseur, la vérité historique. Nous ne savons pas encore quel est le nombre exact des morts et des blessés.

Pour connaître la vérité, le groupe écologiste demande donc, plus que l’érection d’un lieu de mémoire, l’ouverture sans restriction des archives publiques encore disponibles ou qui n’ont pas été détruites, comme celles de l’hôpital de Nanterre, ou expurgées, comme celles de la police, et la fin des dérogations octroyées au compte-gouttes.

En effet, seul le travail des historiens permettra d’échapper aux à-peu-près et aux contestations indignes. La recherche de la vérité historique n’est pas la tâche des parlementaires ; c’est celle des chercheurs ! Notre devoir à nous est d’exiger que le 17 octobre 1961 trouve sa juste place dans l’histoire de notre pays, qui, comme toute histoire, comporte des pages sombres à côté de ses pages glorieuses.

Le groupe écologiste, qui a déposé une proposition de résolution similaire au mois de mars dernier, votera celle que nous présentent aujourd’hui nos collègues du groupe CRC. (Applaudissements sur les travées du groupe écologiste, du groupe socialiste et du groupe CRC, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. le président. La parole est à Mme Bariza Khiari.

Mme Bariza Khiari. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le 17 octobre 1961, il y a cinquante et un ans, de nombreux Algériens répondaient à l’appel de la fédération de France du Front de libération nationale les invitant à manifester pour protester non seulement contre la guerre, mais aussi contre un couvre-feu discriminatoire qui ne touchait que ceux que l’on appelait alors les Français musulmans.

Ce rassemblement était pacifique, mais il s’agissait aussi de montrer la détermination des manifestants à ne pas subir des mesures discriminatoires au faciès et à mettre fin au colonialisme en Algérie, ce colonialisme qu’Aimé Césaire qualifiait d’« aliénation ».

À l’époque, on ne bravait pas impunément l’autorité de l’État ; emprisonnements et intimidations seraient à l’évidence de la partie. Personne cependant n’imaginait le déchaînement de violence qui allait avoir lieu.

Devant des manifestants dont les effectifs grossissaient d’heure en heure, les policiers firent preuve, sur instruction du préfet d’alors, un certain Maurice Papon de sinistre mémoire, d’une violence peu commune.

M. Roger Karoutchi. Ce n’est pas vrai !

Mme Bariza Khiari. Certains membres des forces de l’ordre virent dans cette soirée l’occasion de régler de vieilles querelles sans avoir à craindre de poursuites. La police s’autorisa le recours aux ratonnades, desserrant le mors à certains de ses éléments les plus dangereux.

Cette nuit-là, une répression sanglante, d’une violence et d’une sauvagerie inouïes, se déclencha : arrestations massives, noyades, tortures et déportations frappèrent aveuglément les Algériens de Paris et de sa banlieue.

Certains manifestants furent tués sur place, d’autres internés ; d’autres encore disparurent dans des conditions mystérieuses.

Les jours qui suivirent, on fit la découverte macabre de nombreux corps flottant à la surface de la Seine, de Paris jusqu’au Havre. Aujourd’hui encore, il est difficile de connaître précisément le nombre des victimes ; ce qui est sûr, c’est que le chiffre officiel communiqué par le préfet Papon est loin, très loin de la réalité.

Nombre de familles sont restées sans nouvelles d’un père, d’un frère, d’un oncle, d’un mari, d’un grand-père ou d’un fils. Les autorités opéraient une rétention d’informations bien réelle, tandis que les proches n’osaient pas se montrer trop curieux, par peur des représailles.

En l’absence de tout corps, de toute information, de toute reconnaissance, certains sont demeurés avec des questions pour le restant de leur vie. Or il n’y a rien de pire que d’ignorer la situation d’un proche, que de pressentir le malheur sans pouvoir s’en assurer. Le travail de deuil est toujours plus difficile sans corps, sans preuve, sans la certitude que la personne a disparu.

Ce silence, l’État le gardera cinquante et un ans : police, justice, pouvoirs publics, de gauche comme de droite, ne revinrent pas sur cet événement, drapant d’un voile d’ombre et d’oubli cette nuit sordide où s’était joué un drame.

Les archives furent inaccessibles – elles le sont d’ailleurs encore –, ce qui a rendu possibles les écarts considérables entre les différentes estimations du nombre des victimes. Un masque malsain recouvrit le visage que prit la République ce soir-là, autorisant mensonges et dénis : les autorités semblaient avoir apposé le sceau de l’oubli éternel sur cette terrible nuit où l’on assassina dans les rues et sur les ponts de France.

De fait, il a fallu le procès de Maurice Papon relatif à la déportation des juifs de Gironde pour que rejaillisse la vérité que l’on avait voulu occulter, pour que s’ouvre le débat que l’on avait souhaité taire, pour que la lumière se fasse sur des événements que l’on avait espéré garder dans les ténèbres pour longtemps.

Il faut ici remercier la poignée de journalistes et d’historiens qui, par souci de la vérité, ont tenté avec ténacité d’obtenir des témoignages et des preuves. Ce travail patient et ingrat de collecte et de recoupage d’informations commence à produire ses fruits, projetant une lumière saine sur ces taches de l’histoire nationale.

C’est à ces quelques personnes d’un rare courage que nous devons de disposer aujourd’hui d’une meilleure appréciation des faits. Certaines d’entre elles n’hésitèrent pas, au moment du procès, à rappeler au préfet Papon ses états de service, des juifs déportés aux Arabes jetés dans la Seine. Ne craignant ni les intimidations ni les menaces, alors qu’un procès en diffamation leur fut intenté, elles portèrent leur travail à la connaissance du public.

Je tiens à saluer leur courage et leur travail, ainsi que celui des associations et des collectifs pour la reconnaissance du 17 octobre.

Je veux évoquer ici la mémoire de Mouloud Aounit – il est passé sur l’autre rive par une belle journée d’août, comme pour ne pas nous déranger, alors que, vivant, il en dérangeait beaucoup… –, président du MRAP, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, qui n’a cessé d’œuvrer pour la reconnaissance de cette tragédie et de ces faits.

Il déclarait notamment : « Nous ne voulons pas culpabiliser l’ensemble du peuple français mais nous voulons empêcher l’oubli et construire une mémoire solidaire qui puisse fonder aujourd’hui une convivialité entre le peuple français et le peuple algérien. »

Mouloud Aounit poursuivait ainsi : « Cette commémoration n’est pas pour nous un vague récit d’un passé douloureux, mais un acte de mémoire au présent, indispensable pour construire le vivre ensemble, car l’oubli structure les logiques de revanche et participe à la production et à la reproduction des discriminations. […] On sait combien il reste de ressorts inconscients […], comme si cette période noire n’était pas finie. »

C’est à des engagements comme le sien et à ceux d’un certain nombre d’associations que nous devons la première reconnaissance officielle du 17 octobre : le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a eu le premier le courage d’apposer, le 17 octobre 2001, une plaque pour rappeler la mémoire des disparus, préférant un texte sobre aux polémiques de certains. Depuis, près d’une centaine de maires de France ont suivi ce bel exemple.

Le 17 octobre 2012, le combat a finalement abouti ; cinquante et un ans après cette funeste nuit, le chef de l’État, au nom de la République, et à l’inverse de ses prédécesseurs, a reconnu la réalité des faits et la sanglante répression lors de la manifestation. Ses mots, tout simples, pansent pour partie les plaies de l’histoire et la douleur qu’elles provoquent.

Je remercie le groupe CRC d’avoir inscrit dans l’agenda législatif l’engagement du candidat François Hollande de reconnaître publiquement la responsabilité de la République dans cette répression sanglante. L’adoption de cette proposition de résolution constituera un geste de concorde à l’adresse du peuple algérien.

Ce débat est d’autant plus salutaire qu’il permet de faire certaines mises au point. Face à un conflit dont les stigmates sont encore prégnants dans certaines couches de la société française, à une guerre qui longtemps n’a pas dit son nom et à une histoire qui, de quelque bord que l’on soit, a des difficultés à passer, le Président François Hollande a désiré placer son mandat sous le signe de l’apaisement et de la reconnaissance.

Certains esprits chagrins, avides de polémiques de bas étage, ont voulu voir dans cette reconnaissance le signe d’un abaissement et d’un retour à une sempiternelle repentance, repentance qui pourtant n’est réclamée par aucun de ceux qui demandent la reconnaissance des faits et n’est mise en avant que par ceux qui veulent faire diversion face au nécessaire et courageux travail qu’il nous appartient à tous de faire.

Par ailleurs, il est tout de même étrange que ceux qui se parent aujourd’hui du noble vêtement de l’indignation n’aient rien trouvé à redire lorsque Jacques Chirac a reconnu la participation de l’État à la rafle du Vel d’Hiv et sa responsabilité…