Allez au contenu, Allez à la navigation

Séance du 2 octobre 2013 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à Mlle Sophie Joissains.

Mlle Sophie Joissains. Monsieur le président, mesdames les ministres, mes chers collègues, arrêtons-nous un instant sur la commune. C’est en effet le seul échelon territorial qui a été directement bâti par l’homme, au fil de ses déplacements au cours des siècles.

M. Charles Revet. Eh oui, on l’oublie !

Mlle Sophie Joissains. Voilà qui lui donne une légitimité qu’aucun autre échelon territorial ne peut avoir.

La commune a fait naître un pouvoir très particulier, celui du maire, qui repose sur deux paramètres indissociables : la proximité et le suffrage universel.

Où est la proximité dans la métropole ? Si, demain, c’est la métropole d’Aix-Marseille-Provence qui organise la collecte des ordures ménagères pour les communes d’Aix, Aubagne, Martigues ou Istres, à qui les commerçants s’adresseront-ils en cas de problème ?

Quant à l’élection des conseillers communautaires au suffrage universel que vous envisagez, elle implique que les électeurs devront désormais voter pour des listes présentées par des partis politiques. Il n’existera donc plus de lien direct entre eux et les élus qui s’occupent directement des affaires de la commune, ce qui sera très préjudiciable à nos concitoyens.

L’administration et les politiques ont imaginé la métropole essentiellement pour satisfaire des objectifs financiers, objectifs un peu dictés par l’Europe. Pourtant, comme le rappelait notre collègue Christian Favier, l’Europe estime elle-même que ce système créera une complexification territoriale extrêmement coûteuse. Au final, les attentes européennes ne seront même pas satisfaites.

« Volontariat », « concertation », « absence de tutelle et de curatelle » : j’avoue que les propos de M. le rapporteur et de M. le président de la commission des lois m’ont fait rêver. Mais, pour la métropole d’Aix-Marseille-Provence, peut-on parler de volontariat lorsque 109 communes sur 118 sont contre ?

En outre, aucune procédure de concertation des communes n’est prévue dans le texte. Cela est pourtant exigé par le Conseil constitutionnel.

Quant à l’absence de tutelle ou de curatelle, il suffit de compter le nombre d’élus de la cité phocéenne par rapport au nombre d’élus des autres communes pour se rendre compte que le territoire de ces dernières sera inévitablement placé sous gouvernance marseillo-marseillaise. Voilà qui contrevient aussi au principe de la démocratie territoriale.

Aujourd’hui – cela me fait chaud au cœur –, les grandes associations d’élus se mobilisent : l’Association des maires de grandes villes de France, l’AMGVF, avec Michel Destot et Denis Badré s’agitent sur la métropole de Paris, insistant sur la nécessité de préserver la multipolarité et les intercommunalités ; Jacques Pélissard frémit pour les communes. Ce faisant, ils rejoignent totalement les demandes des élus des Bouches-du-Rhône.

Au fond, notre position au sujet de cette métropole a été mésestimée. On a prétendu que nous étions des égoïstes, que nous ne voulions pas partager avec Marseille et que nous souhaitions laisser cette ville aux cruels problèmes qu’elle rencontre, pour rester dans un environnement protégé et préservé.

Nous sommes bien loin de ce schéma. Depuis plus de deux ans, nous travaillons en commun sur des projets permettant de compenser par des versements importants les charges de centralité que supporte Marseille. Cette somme se monterait à plusieurs millions d’euros, ce que l’État ne pourra peut-être jamais donner. Ce que nous ne souhaitons pas, c’est une métropole intégrée sur le plan fiscal et dans le domaine de la gouvernance, car ce système ne nous laisserait plus d’autonomie de gestion et nous ferait perdre le lien direct avec nos populations.

Cela étant, il faut bien le dire, nous avons peur. Si Marseille est une ville formidable, c’est aussi une ville blessée. Si nous actions la création d’une métropole intégrée, Marseille récolterait probablement à court terme des fonds, dont elle a d’ailleurs besoin, mais ne craignez-vous pas que, à moyen terme, cela soit très vite insuffisant et que les problèmes que connaît cette ville gagnent le reste du département des Bouches-du-Rhône ?

Prenons l’exemple du contrat local de sécurité et de prévention de la délinquance ainsi que de la politique de la ville, qui seront de la compétence de la métropole. Certes, nous connaissons tous des problèmes de délinquance. Cependant, grâce à l’exercice de ces compétences spécifiques à l’échelon communal, nous parvenons à maintenir un niveau de sécurité satisfaisant dans nos territoires.

Demain, que va-t-il advenir ? Compte tenu des difficultés que connaît Marseille, tous les moyens vont y être concentrés. En conséquence, la délinquance va se déplacer vers nos communes, qui sont proches de Marseille. Or l’État n’aura pas les moyens de multiplier les effectifs. Le reste du département sera alors en péril.

Je le répète, nous sommes d’accord pour travailler avec Marseille, selon les principes énoncés par l’AMGVF : la multipolarité, la conservation des intercommunalités et des dotations importantes au titre des charges de centralité.

Vous pensez peut-être que je crie dans le désert. Je ne le crois pas, car je sais que le Président de la République a encore les moyens d’agir par décret en consultant les élus locaux et en mettant en place un système qui soit enfin respectueux des communes.

M. le président. Veuillez conclure, chère collègue.

Mlle Sophie Joissains. Pour conclure, j’aimerais rappeler que l’actuelle majorité a remporté les élections sénatoriales contre la loi de 2010 qui instituait les pôles métropolitains. Ce texte proposait pourtant une autonomie bien plus satisfaisante pour les communes que ce que prévoit le présent projet de loi.

N’oubliez pas que les élus locaux ont de la mémoire. Les communes sont en danger. Le prochain PLUI, prévu dans le projet de loi ALUR, suscite déjà des pétitions multiples de la part des maires ruraux et d’autres maires.

Vous avez gagné le Sénat, parce que les élus locaux vous ont fait confiance. Réfléchissez-y ! (Applaudissements sur les travées de l'UMP.)

M. le président. La parole est à M. Philippe Kaltenbach.

M. Philippe Kaltenbach. Monsieur le président, mesdames les ministres, mes chers collègues, il arrive parfois que, d’une lecture à l’autre, certains projets de loi fassent l’objet de profonds bouleversements. C’est indéniablement le cas avec le volet francilien de ce texte.

J’ai noté que certains, comme M. Karoutchi, semblaient regretter le texte qu’ils ont pourtant abondamment raillé en première lecture et souhaiteraient y revenir en ajoutant une couche supplémentaire au millefeuille, complexifiant encore davantage l’organisation territoriale.

M. Roger Karoutchi. Je n’ai jamais dit ça : je ne suis pas du tout favorable au millefeuille territorial !

M. Philippe Kaltenbach. L’Assemblée nationale et le Gouvernement ont bien pris la mesure des difficultés posées par le cas de la métropole parisienne. Ils ont abouti à une solution qui a le mérite à la fois de répondre aux difficultés auxquelles font face les habitants de la zone dense de la région parisienne et de proposer un système efficace permettant de préserver la commune en tant que brique de base et lieu d’exercice de la démocratie locale, ce que tout le monde appelle de ses vœux.

Je tiens à saluer le rapporteur René Vandierendonck ainsi que le président Jean-Pierre Sueur pour les améliorations qu’ils ont su apporter en commission des lois au texte transmis par l’Assemblée nationale. Le projet de loi dont nous sommes maintenant saisis répond avec audace aux difficultés rencontrées par la région parisienne.

S’il n’y avait aucun problème en région parisienne, on pourrait se demander pourquoi créer une métropole. Or les inégalités se creusent. Des poches de pauvreté de plus en plus importantes se juxtaposent à des zones où s’accumulent les richesses. Nous avons donc besoin d’une nouvelle organisation pour lutter contre ces inégalités. C’est l’idée principale de ce texte : la métropole va révolutionner les rapports de solidarité entre Paris et sa proche banlieue. Cette plus grande solidarité, les élus socialistes franciliens l’appelaient de leurs vœux depuis de nombreuses années.

Maintenant, se pose la question de la fusion des départements de la petite couronne. Je sais que Philippe Dallier va aborder le sujet.

En fusionnant les EPCI existants, nous franchissons une étape importante. Reste maintenant à nous interroger sur l’opportunité de conserver, dans cette zone dense, les départements tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, selon le découpage de l’ancien département de la Seine.

Ces départements ne présentent plus qu’un intérêt limité. Il faut donc nous projeter vers un regroupement entre le nouvel EPCI Grand Paris Métropole et les départements de la petite couronne. J’avais d’ailleurs déposé un amendement allant dans ce sens, mais il est tombé sous le coup de l’article 40. J’avoue ne pas avoir compris pourquoi. M. Dallier, qui, lui, a proposé la fusion des quatre départements, ne s’est pas vu opposer l’article 40.

M. Philippe Dallier. C’est parce que je suis membre de la commission des finances ! (Sourires.)

M. Philippe Kaltenbach. Quoi qu’il en soit, sur cette question, si des rapprochements au-delà des partis sont envisageables, je m’en réjouis. En effet, une métropole ne peut être mise en œuvre si des départements continuent à mener indépendamment des politiques différentes. Nos concitoyens ne comprendraient pas que des droits s’appliquent dans certains secteurs de la métropole et pas dans d’autres. De plus, le risque existe de voir certains départements mener des politiques opposées à celles de la métropole.

En tant qu’élu des Hauts-de-Seine, je sais que ce département se caractérise souvent par une forte volonté isolationniste et un attachement à certains privilèges. (M. Roger Karoutchi proteste.)

Monsieur Karoutchi, j’ai assisté à la réunion de l’association des maires des Hauts-de-Seine et j’ai constaté que beaucoup d’élus de votre parti étaient vent debout contre la réforme pour deux raisons principales : la perte de la maîtrise de la politique du logement et surtout la péréquation financière.

M. Roger Karoutchi. On la subit déjà !

M. Claude Dilain, rapporteur pour avis de la commission des affaires économiques. Pas assez !

M. Philippe Kaltenbach. La volonté de vouloir garder la main sur certaines richesses et les recettes fiscales est claire. Or les recettes liées à la présence de grandes entreprises à La Défense ne doivent pas profiter qu’aux seules communes de ce territoire. Toutes les communes du bassin de vie doivent en bénéficier, car ceux qui travaillent à La Défense viennent de l’ensemble du territoire francilien.

Dernier exemple en date : l’ouverture d’un conservatoire à Puteaux, qui va coûter 70 millions d’euros financés grâce à la manne financière de La Défense, alors que beaucoup d’élus franciliens éprouvent les plus grandes difficultés à boucler leur budget communal. Il y a donc urgence à organiser une meilleure répartition des recettes fiscales à l’échelle du territoire. La métropole est sûrement le meilleur moyen d’apporter cette réponse.

Pour conclure, je souhaite battre en brèche quelques faux arguments qui ont été avancés par ceux qui s’opposent au texte.

Certains évoquent le retour d’un diktat de Paris sur sa proche banlieue. C’est oublier que le conseil de la métropole ne sera composé que de 25 % de Parisiens. En conséquence, 75 % des conseillers seront des banlieusards. Ce serait plutôt à Paris de s’inquiéter d’une mainmise de la banlieue. (Sourires.) Nous avons donc l’occasion d’en finir avec la politique menée non pas par les élus parisiens mais par l’État visant à transférer vers la banlieue ce que le territoire de Paris ne voulait accepter.

La critique principale, qui a été largement relayée, est que ce texte signerait la fin des maires, la fin des communes.

M. Éric Doligé. C’est évident !

M. Philippe Kaltenbach. Bien au contraire, avec la nouvelle architecture, c’est bien la commune qui sera au centre du dispositif puisque chaque maire sera membre du conseil de métropole. En définitive, ce sont les maires des 124 communes qui prendront les décisions. Je considère que c’est bien plus positif pour les communes. Nous sommes ainsi bien loin du système où seuls les EPCI étaient représentés, faisant l’impasse sur les communes et les maires. Nous savons tous, ici, que nous pouvons faire confiance aux maires qui siégeront au sein du conseil de cette future métropole pour prendre les bonnes décisions dans l’intérêt de nos concitoyens.

Pour l’ensemble de ces raisons, le groupe socialiste soutient pleinement ce nouveau texte audacieux. Amélioré par la commission des lois, il constituera une étape décisive pour la création d’une métropole intégrée, en attendant la fusion des départements que j’appelle de mes vœux. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste, ainsi que sur certaines travées du RDSE.)

M. le président. La parole est à M. Philippe Dallier. (Ah ! sur plusieurs travées.)

M. Philippe Dallier. Attendez de m’avoir entendu ! (Sourires.)

Monsieur le président, mesdames les ministres, mes chers collègues, lorsque je me suis exprimé à cette tribune en première lecture, je vous ai fait part de mon immense déception devant le texte qui nous était alors présenté. En effet, il ne proposait pas de créer une véritable métropole mais un syndicat mixte, sans moyens financiers propres, s’étendant sur un périmètre improbable, rassemblant 10 millions d’habitants dans une région qui en compte 12 millions. C’était une couche de plus dans le millefeuille, alors que tout le monde réclame une simplification de notre organisation.

Heureusement, un événement inattendu s’est produit : le Sénat a rejeté cette solution, renvoyant une page blanche à l’Assemblée nationale. J’ai bien conscience que ce résultat a été obtenu par une conjonction astrale assez particulière.

M. Jean-Pierre Caffet. C’est vrai !

M. Philippe Dallier. Ceux qui ont obtenu ce résultat auraient été bien incapables de se mettre d’accord sur une solution. C’est évident !

M. Jean-Pierre Caffet. Encore plus vrai !

M. Philippe Dallier. Le Sénat a été beaucoup critiqué pour avoir rendu une page blanche. On a même entendu des mots très sévères de la part de nos collègues députés. Toutefois, comme vous l’avez souligné, madame la ministre, en faisant cela, le Sénat a joué le rôle de catalyseur dans un processus qui nous permet de nous retrouver ici en seconde lecture.

M. Claude Dilain, rapporteur pour avis de la commission des affaires économiques. C’est vrai !

M. Philippe Dallier. Ce nouveau texte, à la différence du premier, propose la création d’une véritable métropole. Certes, le texte issu des travaux de l’Assemblée nationale est imparfait, trop contraignant par certains aspects, encore flou sur d’autres. Je ne peux donc que saluer le travail de notre rapporteur, René Vandierendonck, ainsi que celui de nos collègues de la commission de lois, qui ont commencé à rectifier le tir.

Le Sénat est maintenant face à ses responsabilités. Trois possibilités s’offrent à nous, concernant l’article 12.

La première option serait de renvoyer à nouveau une page blanche en rejetant cet article. Nous nous en remettrions alors à l’Assemblée nationale. Mes chers collègues, le Sénat ne peut pas faire cela. Ce serait nous ridiculiser ! Ce qui nous a été pardonné une première fois ne nous serait pas pardonné une seconde fois.

M. Philippe Dallier. La deuxième option serait d’adopter l’un des amendements réécrivant l’article 12, qui reviennent peu ou prou, au périmètre près, au texte proposé par le Gouvernement en première lecture.

Ainsi, on nous propose un syndicat mixte sans moyens financiers propres. On conserverait les intercommunalités qui existent en première couronne, dont je rappelle qu’elles ne couvrent que 60 % du territoire, et on prendrait rendez-vous dans cinq, dix ou quinze ans. Alors seulement on déciderait peut-être de faire quelque chose. Mes chers collègues, je le répète, il y a urgence à construire cette métropole, et je ne pense pas que nous puissions réécrire l’article 12. (M. Claude Dilain, rapporteur pour avis, et M. Philippe Kaltenbach applaudissent.)

M. Philippe Dallier. Dernière option : nous rejetons ces amendements et nous améliorons encore le texte de la commission. Certes, cette solution, vous le savez, n’est pas celle que j’avais proposée dans mon rapport et que je défends avec une certaine constance depuis 2008. Je reste d’ailleurs persuadé que la solution consistant à fusionner d'abord les départements de Paris et de la petite couronne puis, dans un deuxième temps assez rapproché, à redistribuer les compétences en matière d’urbanisme, de logement et de politique de la ville, aurait été plus simple à mettre en œuvre que la création ex nihilo d’un EPCI, qui conduit à repousser à plus tard – du moins je l’espère – l’absorption des départements de Paris et de la petite couronne par la métropole.

Je pourrais dire qu’il n’y a de bonne solution que la mienne, que tout le reste ne vaut rien et que je voterai contre le texte. Nous pouvons les uns et les autres, et moi le premier, nous retrancher derrière nos postures habituelles. Je ne le ferai pas. C’est pourquoi je voudrais m’adresser à chacune et chacun d’entre vous pour tenter de vous convaincre, sans aucune prétention, que ce qui est en jeu dépasse la traditionnelle querelle droite-gauche, que ce qui est en jeu dépasse l’ambiance un peu tendue entre les groupes de la majorité, que ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’avenir des élus qui sont aujourd’hui en charge de la gestion d’une commune ou de l’un des EPCI de la première couronne.

La question n’est pas de savoir ce que nous avons, les uns ou les autres, à y perdre ; la question est de savoir ce que la France a à y gagner. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’avenir des 7 à 8 millions d’habitants de cette métropole que nous allons peut-être faire émerger. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’avenir des 12 millions d’habitants de la région d’Île-de-France. Ce qui est en jeu, c’est l’intérêt national. Il y va de l’intérêt national que notre ville-monde, Paris au sens large, qui est l’un des atouts de la France dans la compétition à l’échelle planétaire, s’organise pour être plus efficace et mieux répondre aux attentes de ses habitants et des entreprises qui sont installées sur son territoire.

Voilà pourquoi, mes chers collègues, même si ce texte n’est pas celui que j’aurais écrit, même s’il est imparfait et encore flou à bien des égards, même si je ne sous-estime pas les difficultés qui nous attendent pour mettre sur pied cette métropole, je ne vois pas d’autre solution que d’amender le texte de la commission. C’est ce à quoi je vous appelle aujourd'hui. (Applaudissements sur plusieurs travées de l'UMP et de l'UDI-UC, ainsi que sur certaines travées du groupe socialiste et du RDSE.)

M. le président. La parole est à M. Alain Richard.

M. Alain Richard. Monsieur le président, mesdames les ministres, mes chers collègues, nous avançons dans un débat dont je veux saluer le caractère constructif et tolérant. La meilleure preuve en est que tout le monde reste jusqu’à la fin de la discussion générale ; ce n’est pas toujours le cas.

Le projet de loi – je vais lui adresser quelques compliments – comporte de nombreuses dispositions utiles. Ce n’est pas un moment créateur. La décentralisation continue de progresser, comme elle le fait depuis trente ans, à travers les alternances.

J’ouvre une petite parenthèse philosophique. On entend beaucoup d’appels à la rupture, à la simplification radicale, au grand soir, etc., sur le sujet qui nous occupe. Ces appels permettent de faire un titre, ou ce qu’on appelle traditionnellement des reprises. Le rapprochement des termes a d'ailleurs quelque chose d’ironique : en fait de ruptures, on fait des reprises. Les appels à la rupture – celui de Philippe Dallier constitue une exception – ne sont en général pas suivis du travail méthodique qui permettrait de vérifier point par point le bien-fondé de la prétendue rupture. On travaille donc par apports progressifs, et je ne vois pas de raison de s’en désoler.

Un compromis viable a été trouvé sur les questions de répartition des compétences au sujet desquelles nous nous sommes longtemps interrogés. La compétence générale est réaffirmée, mais elle n’a qu’un caractère complémentaire, voire résiduel, par rapport aux compétences légales. Ce compromis n’est pas perturbateur, et il apporte une clarification relative. Je rappelle à ceux qui en doutent encore que la compétence générale, interprétée de la sorte, reste utile pour pouvoir légalement partager les financements. J’attends qu’on m’explique comment, s’il n’y avait plus de compétence générale, chaque niveau de collectivité pourrait mettre son écot pour faire fonctionner un centre dramatique national ou investir dans un réseau de tramways.

M. Roland Courteau. Exactement !

M. Alain Richard. Il fallait bien en passer par là. En outre, ce compromis s’accompagne d’une modeste avancée en matière de coordination des compétences partagées ou voisines, à travers la fonction de chef de file.

À cet égard, je me permets d’adresser une brève remarque aux services du Gouvernement et du Sénat. Il est peut-être acceptable, faute de mieux, d’inventer le néologisme de chef de filat, mais on n’est pas obligé de faire en plus une faute d’orthographe : quand on emploie ce qui est le reste d’un supin latin, il n’y a aucune raison de mettre un accent circonflexe. Si ce point pouvait être rectifié, je n’aurais déjà pas perdu mon temps.

J’insisterai maintenant sur le seul vrai débouché de tout le système dit de la conférence. La solution pratique est contractuelle. Lorsque des collectivités exercent des compétences voisines, le contrat est la seule façon de nouer entre elles une collaboration efficace. Le droit public le permet. Le reste n’est qu’un accompagnement un peu encombrant.

Nous développons également des outils de travail supplémentaires pour rendre l’intercommunalité plus efficace. Je pense notamment à la nouvelle gamme de compétences ouvertes aux métropoles.

Cependant, je le rappelle, et je demande que l’on y réfléchisse un instant, plus nous allons et plus les compétences sont déléguées par les communes aux intercommunalités sous la forme d’un paquet cadeau. La conception même de la délégation de compétence, qui suppose un acte de volonté des collectivités concernées, a progressivement disparu de notre droit intercommunal : ce sont maintenant des paquets complets définis uniformément par le législateur qui sont transférés. Si vous passez à la métropole, vous êtes obligé, alors que la diversité des situations justifierait le contraire, de prendre toutes les compétences mentionnées dans la liste, qui fait deux pages et demie.

On peut certes se rattraper par des habiletés dans la définition de l’intérêt métropolitain, mais je ne comprends pas pourquoi nous nous sommes mis en tête, depuis des dizaines d’années – c’était déjà le cas avec la loi de 1992 et cela avait commencé avec la loi de 1966 –, que les élus des communes ne sont pas capables de délibérer eux-mêmes de l’étendue des compétences qu’ils décident de partager au niveau intercommunal.

À ce sujet, je voudrais élever une objection, ou du moins signaler un problème aux représentantes du Gouvernement. Il s'agit du transfert aux métropoles ou aux communautés urbaines de la compétence en matière de réseau d’électricité. Il faudrait bien faire la différence entre la volonté très estimable d’avoir une politique énergétique locale et la reprise aux communes de la compétence en matière de concession de réseau de distribution électrique. Par nature, cette compétence doit être unifiée dans un souci de péréquation. Si nous n’assortissons pas la reprise communautaire de cette compétence de l’obligation de rester membre des syndicats départementaux, nous ferons de manière manifeste et volontaire de la « dépéréquation ». En effet, les syndicats départementaux en charge du réseau concédé hors métropole n’auraient plus que le quart ou le cinquième des tarifs de financement du réseau pour couvrir l’essentiel du territoire, alors que la métropole bénéficierait d’un réseau de luxe. Il me semble que nous ne pouvons pas laisser faire cela : ce serait contraire à ce qui nous amène ici.

Je veux saluer l’exemple que nous donnent nos amis de Lyon et du Rhône, essentiellement sur un point : ils ont mis en place un processus méthodique, progressif, en prenant le temps d’étudier sérieusement tous les effets du projet.

M. Roger Karoutchi. Bien sûr !

M. Alain Richard. Nous ferions bien de les imiter sur d’autres sujets. Si nous avons tous les motifs amicaux de féliciter Michel Mercier et Gérard Collomb, il n’empêche que leur démarche n’a fonctionné que parce qu’ils ont été capables de convaincre l’ensemble des élus intéressés. (Mlle Sophie Joissains applaudit.)

Il existe d’autres points positifs qui procèdent de l’initiative parlementaire ; ils ont déjà été cités. Je souhaiterais cependant achever mon intervention en évoquant l’ombre préoccupante que je vois planer sur la démarche décentralisatrice : pour réaliser l’essentiel des changements que prévoit ce projet de loi, on n’a pas pu faire autrement que de recourir à l’autorité centrale.

Les métropoles régionales sont créées d’autorité. La métropole de Marseille est créée d’autorité. La métropole de Paris est créée d’autorité. La concentration en grandes communautés dans la grande couronne est décidée d’autorité. Le mode de scrutin en vertu duquel l’intercommunalité sera gouvernée demain par une assemblée bancale, dont la moitié des membres ne seront pas des élus des communes, et l’adoption d’un plan local d’urbanisme intercommunal sont imposés d’autorité.

Est-ce que toutes ces démarches d’autorité étaient indispensables ? Quels résultats donneront-elles ? À l’évidence, certaines de ces évolutions pouvaient être réalisées par le dialogue ; c’est d'ailleurs ce qui était en train de se passer, notamment pour le PLU intercommunal. À mon avis, le Gouvernement, que je soutiens, a tort de vouloir dans tous ces cas décider pour l’ensemble des territoires ce qui est bon pour eux. Je n’y reconnais pas la décentralisation pour laquelle j’ai essayé de travailler depuis longtemps.

J’ai une autre inquiétude, plus profonde. Je me demande ce que vont ressentir les citoyens, qui sont les vrais acteurs de notre démocratie locale. Pour eux – Sophie Joissains l’a dit de manière émouvante –, la commune est l’espace du dialogue : ils y voient leurs élus au quotidien, ils les contrôlent, ils peuvent faire évoluer les projets et les décisions. Les citoyens acceptent évidemment l’intercommunalité comme levier d’efficacité et comme institution cogérée par les représentants des communes. Ils savent qu’ils y ont beaucoup moins accès, mais ils comptent sur leurs élus communaux pour s’y faire entendre.

Or des intercommunalités vont être créées ou étendues d’autorité et des compétences communales vont leur être transférées d’autorité. Certaines communes n’y seront représentées que par un ou deux délégués. Ne sommes-nous pas tout près de leur marginalisation ? Je vous pose donc la question suivante : dans cinq ans, que penseront les citoyens, qui sont, je le répète, les acteurs de notre démocratie locale, de ce que nous sommes en train de faire ? (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste, ainsi que sur certaines travées du RDSE, de l’UMP et l’UDI-UC.)