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Séance du 22 octobre 2015 (compte rendu intégral des débats)

M. Jeanny Lorgeoux. Très bien !

M. le président. La parole est à M. Jean-Claude Lenoir.

M. Jean-Claude Lenoir. Monsieur le président, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, l’initiative prise par notre collègue Jean-Marie Bockel est particulièrement opportune.

Aujourd'hui, nous sommes au cœur de l’actualité, parce que les questions climatiques seront débattues dans quelques semaines à l’occasion du sommet de Paris au sein de la COP 21, et parce que nous assistons – je n’ai pas besoin d’insister sur ce point – à des mouvements migratoires importants venus d’Afrique, qui suscitent un certain nombre de réflexions, visant à trouver des solutions.

Cette initiative qu’a prise Jean-Louis Borloo, je la salue avec beaucoup de force ! J’ai moi-même apporté ma signature à la proposition de résolution, car j’ai considéré que les suggestions formulées par l’ancien ministre chargé de l’écologie étaient particulièrement adaptées au continent africain.

C’est énoncer une forme de truisme que de rappeler les défis auxquels le continent est aujourd'hui confronté.

Le premier est d’ordre démographique, puisque l’Afrique est passée de 200 millions d’habitants en 1950 à 1 milliard aujourd'hui et qu’elle en comptera 2 milliards en 2050 !

Le deuxième défi est d’ordre sociologique. On voit bien que les populations se regroupent autour des grandes agglomérations et qu’il s’ensuit une forme de désertification – encore que le mot soit mal adapté – des territoires moins densément peuplés, avec des bouleversements qui sont d’ordre social et, évidemment, politique.

Le troisième défi est, bien entendu, de nature économique, car ce continent dispose de ressources considérables, au demeurant convoitées par un certain nombre de pays attirés par ses ressources naturelles en énergie, en pétrole, en charbon, en uranium, sans oublier les terres rares. Une analyse sous le seul angle économique fait clairement apparaître une inégale répartition des richesses et des moyens de production, comme des retombées du développement économique.

Pour autant, si l’on parle de développement économique, il faut tout de même prendre en considération que la plupart des États africains connaissent un taux de croissance particulièrement élevé. Cette évolution se fait certes à partir d’un produit intérieur brut singulièrement plus faible que le nôtre, mais elle est porteuse de marges de progression qui ne nous laissent évidemment pas indifférents.

Le quatrième et dernier défi est d’ordre climatique. Madame la secrétaire d'État, je faisais partie de la délégation que conduisaient à Lima, au mois de décembre dernier, Laurent Fabius, Ségolène Royal et vous-même. (Mme la secrétaire d'État chargée du développement et de la francophonie acquiesce.) Nous avons bien entendu le message des États africains.

Conscients de provoquer une augmentation importante des émissions de CO2 et de gaz à effet de serre, du fait des techniques agraires, des modes de brûlage très répandus et de la déforestation qui s’ensuit, ces pays nous demandent de les aider à surmonter ces difficultés. En effet, comment assureraient-ils leur développement s’ils n’utilisent pas, d’une façon parfois « primaire » – passez-moi l’expression – les ressources qu’ils ont sous la main ?

Aujourd'hui, nous sommes devant un vrai projet structuré. Élaboré par notre ami Jean-Louis Borloo, il vise à doter l’Afrique des moyens de produire assez d’énergie pour assurer une desserte en électricité de 80 % de la population du continent d’ici à 2025.

Ces propositions très ambitieuses ont connu des précédents sur d’autres continents. Pour m’être beaucoup intéressé au Brésil voilà quelques années, je me souviens que le président Lula avait lui-même engagé un vaste programme intitulé L’Électricité pour tous. Le défi que nous proposons de relever, c’est apporter d’ici à 2025, soit dans un délai relativement bref, l’électricité au continent africain.

J’insiste sur un point. On parle toujours des retombées économiques, qui sont évidentes. Le développement, même artisanal, mais aussi la sécurité résidentielle, passe par la lumière, par l’électricité. S’il est un domaine où l’électricité apporte un plus considérable, c’est celui de l’éducation, évoquée rapidement par Jean-Marie Bockel. Aujourd'hui, l’éducation et même la formation passent par le recours à des techniques qui utilisent l’électricité. Ce constat est d’une rare banalité, mais, dans un continent plutôt déshérité, il faut le rappeler avec beaucoup de force.

Madame la secrétaire d'État, j’ai été récemment interpellé par une personne qui présidait une ONG. Elle venait d’Haïti, un pays dont la population est issue du continent africain. Or elle nous a demandé de cesser de soutenir la formation des jeunes Haïtiens en envoyant des cahiers et des crayons, car ce dont ils ont besoin, ce sont des tablettes !

Cette interpellation pourrait être reprise par des responsables africains, qui seraient eux aussi en droit de demander que les habitants de leurs pays profitent de techniques performantes ! Certains considèrent même que ce qu’on appelle « l’arriération », c'est-à-dire le fait d’être plutôt en retrait par rapport au développement qu’ont connu un certain nombre de pays, comporte un avantage, celui de pouvoir accélérer les étapes du développement en recourant à des techniques qui sont entre nos mains depuis seulement une dizaine d’années, voire quelques années.

Cette question doit être étudiée avec beaucoup d’attention si l’on veut – c’est le second point que je voulais développer – contenir les migrations venant d’Afrique vers l’Europe. Il faut que les Africains disposent des outils pour se développer, afin de retenir leurs jeunes en leur donnant les postes de travail et les activités dont ils ont besoin. De ce point de vue, la proposition de résolution recueille mon assentiment.

Elle est fortement structurée et a reçu de nombreux soutiens. Le chef de l’État s’est engagé. Trente-cinq chefs d’États africains en ont fait de même. Enfin, l’ONU s’intéresse de près à ce programme, il faut tout de même le rappeler, puisque son directeur général pour le développement industriel, M. Kandeh Yumkella, qui vient de la Sierra Leone, est le conseiller de Jean-Louis Borloo pour la mise en place de ce vaste dispositif.

Tout cela nécessite des financements. Une fondation se prête-t-elle à la réalisation de tels projets ? Je dirai que le débat est ouvert, mais que l’important est de donner des moyens à l’Afrique, pour que les équipements dont ce continent a besoin puissent être financièrement soutenables.

Or le simple projet d’y installer des centrales se heurte à des difficultés, ne serait-ce que parce que les réseaux ne peuvent pas se développer. Il faut donc recourir à des sources renouvelables issues du soleil ou du vent et permettant surtout une consommation sur site des productions, pour favoriser le développement des territoires directement concernés.

L’orateur qui m’a précédé à la tribune rappelait cette phrase de Vladimir Ilitch Oulianov, beaucoup plus connu sous le nom de Lénine, selon lequel « le communisme, c’est les soviets, plus l’électricité. » Je pense que l’Afrique, aujourd'hui, c’est l’électrification, plus la solidarité ! C’est vers ce mouvement que nous nous dirigeons.

J’interviens ici à titre personnel. Je pense qu’un certain nombre de mes collègues du groupe Les Républicains sont plus réservés sur les outils actuellement mis à disposition. Toutefois, ceux qui s’abstiendraient le feraient dans un esprit tout à fait positif, afin de saluer la lucidité de notre ancien collègue Jean-Louis Borloo, le courage dont il fait preuve et l’énergie qu’il développe pour soutenir un continent sur lequel nous avons tant d’intérêts historiques et culturels. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, de l'UDI-UC et du RDSE, ainsi que sur certaines travées du groupe socialiste et républicain.)

M. le président. La parole est à Mme Chantal Jouanno.

Mme Chantal Jouanno. Monsieur le président, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, à quelques semaines de la COP 21 et dans un contexte de crise migratoire, ce débat est tout à fait opportun. Je remercie Jean-Louis Borloo, d’avoir lancé cette initiative et Jean-Marie Bockel d’avoir proposé cette résolution ! Il est assez émouvant, d'ailleurs, de nous retrouver ensemble, dans cet hémicycle…

Le Sénat a ainsi l’occasion de poser sereinement ce débat. Il est, à mon sens, de notre responsabilité d’en replacer les enjeux et d’ouvrir les consciences sur le fait que le dynamisme économique de l’Afrique est très éloigné des clichés largement répandus sur le sous-développement. Lors de la dernière décennie, ce continent a connu une croissance moyenne de 7 %. Si elle s’est légèrement ralentie ces derniers temps, celle-ci est encore aujourd'hui proche de 5 %.

Certes, cette croissance économique est toujours insuffisante et, surtout, inégale.

Elle est insuffisante pour faire face au défi démographique de l’Afrique, qui comptera deux milliards d’habitants en 2030, dont un milliard de jeunes en quête d’avenir.

Surtout, elle est inégale : aujourd'hui, quelque 600 millions de personnes n’ont pas d’accès à d’autres formes d’énergie que leur propre force ou celle de leurs animaux domestiques. Ces 600 millions de personnes sont souvent des femmes : des femmes qui cultivent, des femmes qui nourrissent, des femmes qui sont de corvée d’eau – elles passent, chaque année, quelque 400 milliards d’heures à marcher – et des jeunes filles privées d’école.

Il s’agit donc d’un immense défi pour notre voisin qui, je le rappelle, est à douze kilomètres de l’Europe et qui sera aussi le plus touché par les changements climatiques.

Face à ce défi, la rhétorique de la peur, qui y voit l’annonce d’une invasion de l’Europe, est évidemment reine. La réalité, pourtant, c’est que ce défi est un espoir, celui de défendre un nouveau modèle de développement.

Le mérite premier de la fondation de Jean-Louis Borloo a été justement d’ouvrir les yeux de l’Europe et de lui démontrer que l’Afrique est non une menace, mais un partenaire, pour elle et pour la France. L’Afrique est un territoire d’opportunités. Elle peut se développer en enjambant l’étape des énergies fossiles et en se tournant directement vers les nouvelles formes d’énergies renouvelables, celles du XXIe siècle.

En effet, électrifier l’Afrique, cela veut dire investir dans des réseaux non câblés, miser sur le photovoltaïque, sur l’éolien, sur l’énergie solaire, sur l’hydraulique, bref, sur tout ce qui nous permet d’anticiper l’avenir. C’est aussi l’occasion de porter la croissance du continent de 5 % à 15 % par an, donc de faire de l’Afrique le grand partenaire économique de l’Europe.

Je veux donc souligner le caractère proprement historique de l’initiative prise par cette fondation. C’est en effet la première fois qu’une telle structure mise, d’une part, sur le développement d’un autre continent, et, d’autre part, sur un partenariat entre les secteurs public et privé. Jamais aucune fondation n’avait pris une telle initiative !

De fait, aujourd’hui, les médias nous incitent plutôt, en général, à débattre des murs qu’il faudrait construire contre l’immigration. On veut nous encourager à l’égoïsme des nations. Néanmoins, l’avenir n’est pas dans ces agitations. Il réside – c’est à nous, responsables politiques, de le rappeler – dans des projets à vingt ans, qui permettront effectivement d’apporter une réponse à ces défis.

L’initiative dont nous débattons aujourd’hui est très ambitieuse ; elle l’est même trop pour certains sceptiques, qui sont toujours un peu les mêmes, d’ailleurs.

Pourtant, l’objectif d’électrification de l’Afrique à l’horizon 2025 n’est pas colossal sur le plan technique. L’électrification des pays européens a été globalement effectuée en moins de vingt ans, et cela dès les années 1920, avec des techniques bien inférieures à celles dont nous disposons aujourd’hui.

Même sur le plan financier, la démarche est assez proche du plan de soutien à l’investissement proposé à l’échelle de l’Union européenne par Jean-Claude Juncker. Ce dernier, qui est par ailleurs loin d’être notre idole, propose bien un partenariat entre fonds publics et privés.

Comme Jean-Marie Bockel l’a rappelé, la fondation « Énergies pour l’Afrique » évoque pour son plan d’action, un coût global de 200 milliards d’euros sur dix ans. Les finances publiques des États contributeurs n’en seraient que peu affectées, puisque leur contribution ne serait que de 50 milliards d’euros sur cette même période, soit 5 milliards d’euros par an. Cela équivaut à la moitié du budget de la région d’Île-de-France ! Rappelons en outre que cette somme serait répartie entre l’ensemble des pays européens, auxquels s’ajouteront peut-être les États-Unis, s’ils souhaitent contribuer à cette entreprise.

La France a bien évidemment un rôle stratégique à jouer dans la promotion de cette initiative. C’est en France que celle-ci a été pensée et engagée. C’est la France qui a une histoire commune avec bien des grands pays africains. C’est encore la France qui se veut porteuse d’un nouveau modèle de développement d’avenir.

C’est alors qu’intervient ce projet de résolution. En effet, la fondation de Jean-Louis Borloo mérite le soutien le plus large possible ; nous partageons tous cet objectif d’intérêt général. Elle mérite que l’on convainque les autres gouvernements européens. Enfin, elle mérite que l’on engage, en même temps que nous, les entreprises et les investisseurs privés.

N’est-ce pas le rôle du Sénat que de penser à ces questions d’avenir et d’être la chambre du long terme, celle qui est capable de penser la soutenabilité de notre modèle de développement ?

Ce Sénat, que certains voudraient voir disparaître…

Mme Chantal Jouanno. … est pourtant la seule chambre capable d’imposer des visions de long terme.

Aussi, mes chers collègues, nous ne répondrons pas à la crise migratoire par des murs ou par des camps, si dignes soient-ils. Nous ne répondrons pas au défi climatique par l’indifférence. Nous ne lutterons pas contre les extrémismes, qui s’attaquent d’ailleurs très souvent aux femmes, par des discours. Nous y répondrons bien plutôt par des projets concrets et par une autre vision du monde.

Voilà pourquoi nous souhaitons que, au travers de la résolution de Jean-Marie Bockel, tous les responsables politiques s’engagent aujourd’hui derrière ce grand projet. Par conséquent – cela ne vous surprendra pas – l’ensemble des sénatrices et des sénateurs du groupe UDI-UC votera avec enthousiasme cette résolution. (Applaudissements sur les travées de l'UDI-UC, du groupe écologiste et du RDSE, ainsi que sur certaines travées du groupe socialiste et républicain.)

M. le président. La parole est à M. Michel Billout.

M. Michel Billout. Monsieur le président, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, cette proposition de résolution de Jean-Marie Bockel et du groupe UDI-UC constitue à nos yeux une curiosité.

En effet, elle demande au Gouvernement de soutenir une initiative privée favorisant le développement du continent africain ou, plus précisément, d’apporter le concours de l’État à l’association « Énergies pour l’Afrique », lancée par Jean-Louis Borloo, ancien ministre de l’écologie du Président Sarkozy, que je veux ici saluer.

« Énergies pour l’Afrique » se donne pour objectif de faire passer en dix ans le taux d’électrification de ce continent de 25 % à 80 %. Je voudrais citer une phrase tout à fait explicite de la proposition de résolution : s’y exprime le souhait « que le Gouvernement puisse prendre sa juste part de soutien à cette fondation, par toutes mesures utiles, diplomatiques ou financières, afin de rappeler que l’avenir de la France et de l’ensemble de l’Europe se joue autant au sud qu’au nord de la mer Méditerranée ».

L’exposé des motifs part du constat, à vrai dire incontestable, d’un fossé considérable, voire d’une véritable fracture énergétique entre l’Europe et l’Afrique, en particulier dans le domaine de l’électrification. Suivent des considérations tout aussi évidentes, mais qui méritent d’être rappelées, expliquant que cet état de fait maintient dans la pauvreté et la misère plus de 600 millions de personnes en les privant d’accès à des biens essentiels, comme l’électricité, à laquelle seuls 25 % de la population ont accès, ce qui exclut bien des gens des circuits économiques dans leur propre pays.

S’y ajoute l’explosion démographique en cours sur l’ensemble du continent africain, bien que cette réalité soit contestée aujourd’hui par plusieurs démographes, qui nous invitent à fortement la nuancer.

L’une des solutions proposées pour réduire la fracture énergétique dont sont victimes les pays africains consisterait donc à augmenter leurs capacités énergétiques par l’électrification de l’ensemble du continent subsaharien. Cette électrification serait l’une des conditions nécessaires pour assurer le développement de l’Afrique.

Cette analyse est simple et sympathique ; elle est aussi, à mon grand regret, teintée de certaines arrière-pensées. Or c’est d’elle que provient l’idée de changer les choses pour le bien des populations en Afrique.

Je parle d’arrière-pensées, car il est aussi clairement écrit que l’un des objectifs de cette entreprise est de prémunir l’Europe des conséquences néfastes pour nos sociétés que provoquerait la situation actuelle du continent africain, si elle devait perdurer.

Ainsi, au-delà de cette proposition de résolution, certaines motivations affichées par l’association de Jean-Louis Borloo, ainsi que l’outil même de développement qui est proposé, suscitent en moi des interrogations.

Je trouve par exemple très ambigu et contestable un aspect de l’argumentation développée par Jean-Louis Borloo lorsqu’il a pris la parole, le 6 octobre dernier, devant le Parlement panafricain à Johannesburg. Je cite, telle qu’elle a été rapportée par la presse, une phrase de son intervention qui m’a particulièrement interpellé : « C’est la seule façon de prévenir les migrations massives vers le Nord, et ce sera en plus pour l’Europe et le monde un vrai relais de croissance. »

Soit dit en passant, à moins de deux mois du sommet sur le climat de la COP 21, Jean-Louis Borloo sait fort habilement présenter son association en multipliant les voyages et les démarches auprès des gouvernements africains et européens, sans avoir un besoin absolu du soutien du Sénat.

Je trouve également que la structure et le modèle économique de cet outil de développement mériteraient d’être pour le moins précisés dans la proposition de résolution.

J’ai cru comprendre que l’idée, encore assez floue, était de créer une agence spécialisée dédiée à cette question. Elle devrait recevoir quelque 4 milliards de dollars par an sur une dizaine d’années sous forme de subventions non conditionnelles. L’objectif est de réunir au total 250 milliards de dollars, par effet de levier ou grâce à des financements classiques.

Tout cela soulève de nombreuses questions sur la mobilisation des financements et la destination des sommes consacrées à ce plan, mais aussi sur la conception de l’aide au développement de l’association « Énergies pour l’Afrique » : il me semble que « l’intérêt bien compris » et le « gagnant gagnant » l’emportent sur l’humanisme.

Par ailleurs, est-ce bien au Sénat, avec toute son autorité et sa légitimité, de demander au Gouvernement de soutenir, par de tels moyens, cette initiative privée ? N’y a-t-il pas là pour le Gouvernement une incitation à se dédouaner en apportant son soutien à des initiatives mobilisant des fonds privés, et ce dans un contexte de forte diminution des crédits destinés à l’aide publique au développement ?

En effet, c’est bien dans l’essor des politiques publiques d’aide au développement, au niveau tant de la France que de l’Union européenne, et bien au-delà, que réside la solution. Je relève à ce propos que, fort heureusement, les députés de gauche ont adopté, lundi dernier, hélas contre l’avis du Gouvernement, un amendement au projet de loi de finances pour 2016 qui vise à affecter quelque 25 % du produit de la taxe sur les transactions financières aux 233 millions d’euros dédiés à l’aide publique au développement.

Je m’interroge aussi sur le manque d’articulation du plan Électricité-Objectif 2025 avec les recommandations formulées dans le rapport présenté en juin sur cette même question par le groupe de réflexion dirigé par Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU.

De la même façon, quels sont les enseignements tirés du dernier rapport de l’Agence internationale des énergies renouvelables, l’IRENA ? Celle-ci soulignait que, en Afrique, ces énergies ne couvrent aujourd’hui que 5 % des besoins, qui quadrupleraient d’ici à 2030. Par ailleurs, selon cette agence, le développement des capacités et des infrastructures de distribution de courant nécessiterait sur la même période des investissements de 70 milliards de dollars par an, en moyenne.

Au total, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, les bonnes intentions, surtout lorsqu’elles sont ambiguës, ne font pas toujours une bonne politique.

Trop de questions sont soulevées par cette proposition de résolution. Pour marquer nos réserves et notre scepticisme sur les modalités et l’efficacité du « plan Électricité–Objectif 2015 », le groupe communiste républicain et citoyen ne votera pas cette proposition de résolution. (Applaudissements sur les travées du groupe CRC.)

M. le président. La parole est à M. Jeanny Lorgeoux.

M. Jeanny Lorgeoux. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, est-il besoin de rappeler que, dans ce monde tourneboulé qui, tel un derviche tourneur, accélère son propre vertige, il reste des vérités granitiques qui fondent la vie, donc la survie de l’humanité ?

Ces vérités sont simplement l’eau et la lumière. Dans l’histoire, la marche en avant de l’humanité demeure, avant tout, l’accès à ces deux sources ; or, si l’eau n’est pas duplicable à souhait, la lumière naturelle peut être prolongée par la lumière créée par l’homme, à savoir l’électricité. Et si l’humanité veut encore tendre vers la fraternité pour rompre, un jour peut-être, sa détestable propension à l’autodestruction, alors elle doit se rassembler pour, selon la belle formule de François Mitterrand, « sortir des ténèbres », au propre comme au figuré.

L’Afrique subsaharienne est, à l’évidence, notre horizon géostratégique, doté de surcroît du supplément d’âme que nos liens séculaires ont créé. L’Afrique, comme Jean-Marie Bockel et moi-même l’avons écrit et décrit dans notre rapport d’information, de même que le directeur général d’Expertise France, Sébastien Mosneron Dupin, est une partie de notre avenir. Sur ce continent, l’urgence rejoint l’évidence, qui rejoint le bon sens : il faut électrifier ; il faut éclairer ; il faut illuminer.

Aujourd’hui, en dehors des grandes conurbations, quelque 600 millions d’Africains sont plongés dans l’obscurité dès la nuit tombée ; les transports sont freinés ; la vie des entreprises est étranglée ; la pauvreté, enfin, est désespérément prorogée.

Alors que son sol et son sous-sol regorgent de richesses considérables, inexploitées ou offertes, comme dit si bien Verlaine, « au vent mauvais », l’Afrique ne connaît de développement – certes statistiquement prometteur, comme l’a rappelé Jean-Claude Requier – que dans les zones urbaines qui se concentrent et s’agglutinent autour des capitales. Les zones rurales, quant à elles, en restent à la survie, alors même que leurs femmes et leurs hommes sont ingénieux, travailleurs et respectueux de leurs terres et de leurs cultures traditionnelles. En vérité, il leur manque l’eau et l’électricité.

Ce n’est pas faire injure à notre ami Jean-Louis Borloo que de rappeler que, depuis quarante ans, nous avons été quelques-uns à réclamer – prêchant dans le désert, je le reconnais – l’électrification de l’Afrique. Je pense notamment, après les présidents Senghor, Houphouët-Boigny et, plus récemment, Mandela, à feu notre collègue Jacques Pelletier, à Michel Roussin, à Lionel Zinsou, à Érik Orsenna et à Jean-Michel Severino ; permettez-moi de leur rendre hommage.

Je suis naturellement heureux de souligner, ici, combien nous apprécions la hauteur de vue de Jean-Louis Borloo. Nous soutenons l’idée d’agréger, autour de l’Afrique et de son essor, toutes celles et tous ceux qui considèrent que le progrès matériel n’est pas contradictoire de l’élévation morale ; qui considèrent que la politique est noble ; qui considèrent, enfin, que la cause africaine est, non seulement une grande cause internationale, mais aussi l’intérêt de la France.

Ils relayent d’ailleurs ceux qui s’y sont déjà attelés sur le terrain depuis les proclamations d’indépendance : les ONG, dans le silence de l’anonymat, nos villes, départements et régions, dans le cadre de la coopération décentralisée, des grands groupes, qui ont saisi l’ampleur du marché pour les décennies à venir, et, bien sûr, au premier rang de l’opérationnalité, l’Agence française de développement, l’AFD, qui a tracé le chemin en consacrant d’importants financements – quelque 3 milliards d'euros en 2014 – à des opérations concrètes, à la demande des gouvernements africains.

Pour que mon propos ne soit pas éthéré, je citerai des réalisations et projets d’électrification mis en œuvre en Afrique par l’AFD en 2014 : le raccordement de 150 000 personnes au réseau électrique, l’hybridation solaire et éolienne de vingt-trois centres secondaires et la distribution d’électricité rurale au Kenya, l’aide au redressement des sociétés opératrices d’électricité au Bénin, au Sénégal, au Congo, la production d’électricité dans l’île de Sal au Cap-Vert, l’appui à la géothermie à Djibouti et en Éthiopie, la mise en place de mix énergétique – gaz, solaire – au Sénégal, l’extension de l’électricité rurale en Ouganda, la construction de la ligne à haute tension reliant Keur Pèr, en Mauritanie, à Saint-Louis au Sénégal.

Vous le voyez bien, mes chers collègues, il y a là de formidables ardeurs au travail, des réservoirs inépuisables de générosité et de légitimes ambitions économiques. N’ergotons donc pas. Ne mégotons pas.

L’on nous rebat les oreilles quotidiennement avec la perte des repères, le matérialisme technologique, la fin de la conscience civique. Aussi, emparons-nous, ensemble, de ce plan à grande échelle, qu’on le dénomme ou non « plan Marshall ». Saisissons-nous de ce vaste chantier, source à terme de centaines de milliers d’emplois. Défendons l’humanité avec ferveur et chaleur, car, ici, l’humanisme rejoint le réalisme, d’autant que, en 2050, quand l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants, l’énergie électrique, l’énergie créatrice, l’énergie porteuse de richesses et de progrès offrira tout son effet bénéfique à la lutte contre le dérèglement climatique.

On ne peut pas séparer notre ambition du combat contre l’ennemi, l’ennemi volatil, qui corrode, qui réchauffe et qui détruit : je veux parler naturellement du dioxyde de carbone ! Levier économique, levier social, propreté énergétique, ce projet pour l’Afrique devra répondre au scénario le moins improbable, c'est-à-dire une consommation d’énergie multipliée par trois.

Là encore, il faudra faire preuve de réalisme et développer l’hydro-électricité, favoriser la biomasse, poursuivre l’exploitation du charbon – eh oui ! –, notamment en Afrique du Sud, mais en capturant le CO2, utiliser le pétrole pour les carburants, se servir du gaz pour l’industrie et l’électricité. Dans ce scénario, les émissions de CO2 pourraient être au moins stabilisées, voire diminuées ; nous le souhaitons.

N’y a-t-il pas là, mes chers collègues, un moyen d’espérer pour nous-mêmes, une source d’espérance pour les peuples africains, un chemin pour la paix ? Oui, pour la paix, car si l’électricité aide à développer l’Afrique à grands pas, les cohortes de la misère se réduiront et les murs entre très riches et très pauvres en Afrique, entre Nord et Sud, commenceront à s’effriter.

Les Africains eux-mêmes l’ont d’ailleurs bien compris, eux qui, dans le cadre de l’Union africaine, s’activent à redresser une sous-électrification notoire – quelque 25 % d’électricité au sud du Sahara, contre 40 % pour tout le continent –, à rénover des infrastructures vétustes entraînant délestages et coupures, à diminuer les disparités régionales – quelque 70 % d’électrification en République sud-africaine, contre 20 % au Burkina Faso, en République démocratique du Congo, à Madagascar –, à combler un hiatus entre la ville et la campagne, à améliorer les comptes des opérateurs publics ou privés, à susciter des investissements. Si l’on veut bien considérer l’enjeu, l’argent n’est pas un problème en soi : le public et le privé, réunis, pourront mobiliser 200 milliards de dollars d’ici à 2050.

Il n’est qu’à se reporter à la feuille de route de l’Union africaine sur les énergies renouvelables, soutenue par le G7 et le G20 Énergie, que la COP 21 lancera à Paris au mois de décembre 2015, sous l’égide du Président de la République et de Laurent Fabius. Elle vise à soutenir le financement de 10 gigawatts supplémentaires jusqu’en 2020 et jusqu’à 300 gigawatts de plus en 2030, en direction des populations déshéritées et des entreprises. Il faut en effet amorcer le mécanisme pérenne de la création de la richesse : comment distribuer ce que l’on n’a pas produit ?

Il n’est qu’à lire les déclarations volontaristes et, à ce titre, réjouissantes du nouveau président de la Banque africaine de développement, le Nigérian Akinwumi Adesina, qui affirme sans ambages : « Ma priorité, c’est d’allumer l’Afrique. » Naturellement, il s’agit d’allumer non pas le feu, mais les feux... (Sourires.)

Au bout du compte, devant l’explosion démographique et l’aspiration légitime à vivre dignement, d’une part, et devant l’épuisement prévisible des ressources d’origine fossile d’ici à cinquante ans et l’angoissante perspective de catastrophes dues au réchauffement, d’autre part, il s’agit de recourir à une palette concrète et pragmatique d’énergies.

Je pense au pétrole et au charbon sud-africain, car la réalité l’impose, mais en capturant et en stockant le CO2, à l’hydro-électricité – des grands barrages, type Inga 3 au Congo, au sud de Kinshasa, en Guinée, en Éthiopie, au Mozambique, au Niger, à Madagascar jusqu’à la petite structure hydraulique pour éclairer les campagnes et les villages des zones rurales. Faut-il évoquer aussi ce sujet tabou, le nucléaire, énergie propre et moins chère, qui intéresse Pretoria ?

Je pense également à l’éolien, au Cap-Vert, à Djibouti, au Maroc, à Madagascar, à la géothermie, dans la vallée du Rift, en Érythrée, Éthiopie, Ouganda, au Kenya jusqu’à la Tanzanie, au solaire photovoltaïque, comme à Nouakchott, à la biomasse comme l’Afrique de l’Ouest s’y est déjà engagée, du Mali au Sénégal et à la Côte d’Ivoire notamment.

Au bout de ces efforts, mes chers collègues, il y a l’électricité, à laquelle nous ne faisons plus attention chez nous, tant elle fait partie de notre quotidien. Pourtant, et je vous prends à témoin, quel désarroi dès qu’une panne se prolonge : la vie s’arrête ! Avec cette résolution, faisons en sorte que, pour nos frères africains, pour eux aussi, la vie redémarre.

Notre groupe, en votant cette proposition de résolution, apportera donc sa pierre à l’édifice, avec force et vigueur. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain, du groupe écologiste, du RDSE et de l'UDI-UC, ainsi que sur certaines travées du groupe Les Républicains.)