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Séance du 22 octobre 2015 (compte rendu intégral des débats)

M. le président. La parole est à M. Joël Labbé.

M. Joël Labbé. Monsieur le président, madame la secrétaire d'État, mes chers collègues, cher Jean-Marie Bockel, auteur de cette proposition de résolution, peu de temps avant l’ouverture officielle à Paris de la COP 21, l’adoption du texte qui nous est aujourd'hui soumis serait le signe d’un engagement politique fort.

En ces temps où l’on dénigre tant la politique – tout comme vous, j’imagine, mes chers collègues, j’ai souvent besoin de défendre cette dernière –, la question se pose : qu’est-ce que la politique ? Je fais mienne cette définition toute simple, qui me plaît beaucoup : « Faire de la politique, c’est rendre possible ce qui est nécessaire. »

J’ai longtemps attribué cette citation à l’abbé Pierre, ce qui me convenait, mais j’ai découvert que, pour certains, elle était de Jacques Chirac. Après vérification, la paternité en reviendrait plutôt à Richelieu, ce qui permet de mettre tout le monde d’accord. (Sourires.) Pour ce qui est de Jacques Chirac, j’ai eu souvent plaisir à citer sa célèbre formule, « notre maison brûle », qui reste terriblement d’actualité...

Tout le monde sait que je ne suis pas un « cire-pompes », mais je tiens à saluer Jean-Louis Borloo, dont j’ignorais qu’il serait présent dans nos tribunes, tant cette initiative est marquée de son empreinte. J’ai été impressionné par la force de son propos lorsqu’il est venu, ici, au Sénat, nous convaincre de soutenir son projet.

Rappelons tout d’abord quelques chiffres.

L’Afrique compte aujourd’hui un milliard d’êtres humains, 50 % d’entre eux étant âgés de moins de 25 ans. C’est donc une population très jeune, qui dépassera vraisemblablement le nombre de 2 milliards à l’horizon 2050. Or 2050, c’est demain ! Aujourd’hui, près de 600 millions d’Africains, soit 70 % de la population, n’ont pas accès à l’électricité. L’équation est simple : pas d’électricité, pas de développement.

Jean-Louis Borloo affirme, chiffres et études à l’appui, que, en dix ans, quelque 80 % du continent africain pourraient être électrifiés. Techniquement, c’est possible, et ce n’est plus qu’une question de financement. Je veux le croire ! Le coût du plan Électricité-Objectif 2025 est estimé à environ 200 milliards d'euros. Selon lui, le budget européen peut trouver les moyens d’apporter une contribution forte, à savoir mobiliser 5 milliards d'euros par an, et ce pendant dix ans, ces financements publics européens étant abondés par d’autres moyens, notamment par des investissements privés.

À la clef, un véritable développement pour l’Afrique sera possible, avec une croissance moyenne passant de 5 % à 12 %, voire à 15 % par an. J’insiste sur le fait que l’on reste bien dans le cadre d’un développement modéré, non d’une surcroissance sur le modèle occidental, qui a trouvé ses limites et qui les a même dépassées.

Cette croissance africaine – ô combien salutaire pour la population – entraînera de plus entre 1,5 % et 2 % de croissance supplémentaire en Europe. Pour être salutaire pour nous, cette croissance doit être tournée vers la transition et source de véritables emplois.

Si nous ne nous bougeons pas, pouvons-nous imaginer, à nos portes, la population de tout un continent, une population jeune, qui n’a pas accès au développement minimum pour une vie décente, qui n’a pas de quoi se nourrir ? Peut-elle rester tranquille à attendre des jours meilleurs, alors que, par les médias, elle voit s’étaler toutes les richesses d’une population occidentale qui, de surcroît, porte une responsabilité énorme dans les désordres planétaires de toute nature, en particulier les désordres climatiques dont elle est la première victime ?

Restons lucides : dans cette hypothèse, les vagues de migrations seraient impossibles à arrêter. Tant pis pour ceux que ce discours dérange !

M. David Rachline. C’est de moi que vous parlez ?

M. Joël Labbé. Oui, ces propos s’adressent à vous !

Les populistes, tenants du repli sur soi, de l’égoïsme, de la haine, de l’inhumanité...

M. David Rachline. Sortez les violons ! (M. David Rachline imite le geste d’un violoniste.)

M. Joël Labbé. ... pourront essayer de mettre en place tous les murs, tous les barbelés du monde : rien n’y fera ! Je suis profondément outré lorsque j’entends certains propos des plus simplistes, des plus poisseux, des plus haineux, qui jouent sur la misère des gens pour racoler d’indécente manière. (M. David Rachline ironise.) Ce racolage nous promet un avenir funeste, mais que nous ne verrons pas ! (Applaudissements sur les travées du groupe écologiste, du groupe socialiste et républicain et du RDSE. – M. Jean-Marc Gabouty applaudit également.)

M. David Rachline. On verra aux élections régionales !

M. Joël Labbé. Heureusement, par des initiatives comme cette proposition de résolution, la France va se placer à la hauteur de sa réputation, de son histoire, de son avenir, des espoirs de ses enfants.

Au mois de juin dernier, Jean-Louis Borloo a conclu avec son énergie renouvelée : « L’Europe s’emmerde, la France déprime, mais qu’est-ce qu’on attend pour se bouger ? » Mes chers collègues, c’est du Borloo dans le texte ! (Sourires.)

Ensuite, il y a la mise en œuvre. Celle-ci passe par une couverture décentralisée du continent africain et par l’utilisation de l’ensemble du bouquet des énergies renouvelables. Ces politiques devront être menées en relation étroite avec les dirigeants africains, mais aussi avec les peuples de l’Afrique.

La plus grande transparence sera de rigueur, afin que les moyens alloués ne soient pas détournés et que ce développement, s’il suscite une économie, ne soit pas là pour permettre aux multinationales de continuer à distribuer des dividendes de manière indécente.

Le développement du continent africain suppose également l’évolution vers la souveraineté alimentaire. Il ne peut y avoir de développement sans accession à la souveraineté alimentaire. Il faut pour cela que cesse l’accaparement des terres aux fins d’y pratiquer des monocultures arrosées de pesticides, certaines visant à produire du carburant – c’est honteux ! – ou des cultures OGM pour engraisser les firmes de l’agrochimie, tout cela au détriment des cultures vivrières. Le développement de l’Afrique doit être global.

M. le président. Veuillez conclure, mon cher collègue.

M. Joël Labbé. Les temps sont en train de changer. Grâce à des actes comme celui que nous posons aujourd'hui, nous irons vers un monde de paix, de solidarité, de fraternité et d’humanité.

Nous voterons donc résolument ce texte. (Applaudissements sur les travées du groupe écologiste, du groupe socialiste et républicain et de l'UDI-UC.)

M. le président. La parole est à M. David Rachline.

M. David Rachline. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, je ne reviendrai pas sur les propos de M. Labbé. Simplement, je ne suis pas surpris que les Verts soient au fond du trou et que les électeurs les écartent, eux comme leurs amis communistes d’ailleurs, ce dont je me félicite ! (Protestations sur les travées du groupe écologiste et du groupe CRC.)

M. Joël Labbé. Démagogue !

M. David Rachline. En préambule, je souhaite évoquer la discourtoisie, pour ne pas dire la couardise de M. Bockel. Il m’a en effet proposé, comme à un certain nombre d’entre vous, j’imagine, de cosigner cette proposition de résolution par mail. Le 19 juin dernier, je lui faisais savoir que j’acceptais de la cosigner et je recevais le même jour un mail de remerciement.

Pourtant, voilà quelques jours, je découvrais que mon nom ne figurait pas dans la liste des cosignataires du texte, contrairement à ce qui était indiqué sur ma notice sur le site internet du Sénat. Deux jours après avoir interrogé le service de la séance sur cette bizarrerie, ma notice était corrigée et ma cosignature n’y apparaissait évidemment plus, sans aucune explication.

Je vous saurais donc gré, monsieur Bockel, d’avoir la courtoisie de m’expliquer ce changement ! Je crains malheureusement qu’il ne soit dû qu’à votre pur sectarisme, surtout lorsque je constate la forte hétérogénéité des courants politiques représentés dans les signataires.

Si vous ne voulez pas de ma signature et donc, de facto, du soutien des millions d’électeurs que représente mon mouvement politique, pourquoi m’avoir proposé de cosigner cette proposition de résolution ? Je ne vous cache pas que je compte bien faire connaître aux Français votre conception de la défense du bien commun et le peu de valeur que vous donnez à votre propre signature !

Sur le fond, n’étant ni sectaire ni rancunier, et considérant la recherche du bien commun comme intrinsèque à mon engagement politique, je continue de soutenir cette proposition de résolution, donc le plan que l’ancien ministre Jean-Louis Borloo a récemment proposé pour aider au développement de ce grand continent africain.

Ce projet, porté par la fondation de M. Borloo, ferme la porte, savamment laissée ouverte depuis soixante ans, de l’autoculpabilisation et pose les bases pour écrire une nouvelle page d’histoire franco-africaine.

Oui, les Africains ont besoin de notre aide pour développer leur continent. Nous considérons que M. Borloo fait le bon diagnostic en jugeant que l’électrification du continent est un préalable à son développement. Nous considérons en outre que l’utilisation d’une fondation privée est un bon vecteur pour mener à bien ce projet. En effet, pendant trop longtemps, l’aide au développement comportait une approche politique, voire politicienne, qui était donc loin de bénéficier au plus grand nombre. Les affaires mettant en cause des dirigeants de pays africains en sont la triste illustration.

Avec le temps, les effets bénéfiques de la colonisation sur le développement économique de ces pays ont disparu… (Murmures sur les travées du groupe CRC, du groupe socialiste et du groupe écologiste.)

Mme Brigitte Gonthier-Maurin. Les effets bénéfiques de la colonisation ?

M. David Rachline. … et, du fait d’une culpabilisation exacerbée, nous autres, Français, n’avons pas su ou, pis, voulu, continuer sous une autre forme d’aider ces pays à se développer.

Il convient de noter que cette électrification pourra se faire de manière durable, car un grand nombre de technologies « propres » répondent aujourd'hui aux besoins de ces populations.

Ce projet porte une vision saine de l’homme, celle d’un homme ayant besoin d’un enracinement : il est dit clairement que l’un des objectifs de ce projet est d’aider les Africains à se développer sur leur territoire – j’insiste sur ce point. En effet, je crois fermement en l’enracinement des peuples et, oui, je préfère, comme des millions de Français, voir des Africains vivre en Afrique, dans un environnement sûr et développé, plutôt que dans une sorte de bidonville aux portes de Calais, ce vers quoi la plupart d’entre vous les accompagnent malheureusement ! (Protestations sur les travées du groupe écologiste et du groupe CRC.)

Nous défendons un développement local, un développement enraciné, bref un véritable développement écologique et durable au service de l’homme.

Nous soutenons donc cette proposition de résolution et le plan Électricité-Objectif 2025 porté par la fondation « Énergies pour l’Afrique », car il s'agit d’un projet animé par la recherche du bien commun et par une vision durable du développement, enraciné et non mondialisé.

M. le président. La parole est à Mme Fabienne Keller.

Mme Fabienne Keller. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État, mes chers collègues, nous sommes rassemblés aujourd'hui pour examiner une proposition de résolution visant à soutenir un plan d’électrification du continent africain. Je salue le travail de Jean-Marie Bockel, qui a préparé ce texte, ainsi que l’action de Jean-Louis Borloo, dont la fondation porte ce projet.

Nombre d’entre vous l’ont rappelé en s’appuyant sur des données chiffrées et des éléments factuels, le développement du continent africain au cours des prochaines décennies constitue un incroyable défi.

Les enjeux sont multiples et majeurs : la croissance démographique et le doublement de la population d’ici à 2050, bien sûr, la déstructuration territoriale, du fait d’une urbanisation désordonnée et anarchique, l’appauvrissement des populations sur de larges territoires africains, ou plus exactement l’abaissement du revenu national brut par habitant. En effet, même si le revenu national brut du pays augmente, la richesse individuelle baisse compte tenu de la croissance de la population.

Enfin, il faut rappeler que de très nombreux pays africains sont concernés par la double peine du changement climatique. C’est là un sujet d’actualité. Alors que ces pays ne sont pas à l’origine des émissions de gaz à effet de serre, ils en subissent les conséquences : relèvement du niveau des eaux, salinisation des terres, désertification et accès à l’eau difficile.

Mes chers collègues, permettez-moi de prendre un peu de recul et de m’éloigner un instant de la proposition de résolution pour évoquer le contexte politique général.

L’aide publique au développement française diminue une année de plus, comme nous le verrons lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2016. Après quatre années de baisse, elle se situe à 0,36 % du revenu national brut, soit la moitié de l’objectif de 0,7 %, qui est d'ailleurs atteint par nos amis britanniques, par exemple.

Qu’en est-il de l’aide au développement pour les pays les moins avancés ? Yvon Collin et moi avons eu l’occasion de la mesurer : quelque 10 % seulement de l’aide publique au développement française sont destinés aux pays les moins avancés.

Dans les prochaines semaines, l’enjeu mondial sera la COP 21, dont nous connaissons désormais le point dur, au-delà des engagements généreux ; c’est le bouclage financier, notamment celui du Fonds vert pour le climat, lequel est justement ciblé vers les pays du Sud, notamment les pays africains.

Plusieurs d’entre vous ont évoqué les conséquences de cet état de fait : aux réfugiés économiques s’ajoutent désormais des réfugiés que l’on pourrait qualifier de « démographiques », ainsi que des réfugiés climatiques.

Tel est, très brièvement évoqué, le contexte politique à la fois national et européen, à quelques semaines de la COP 21.

La question des réseaux – réseaux de transport, réseaux éducatifs, réseaux de santé – est tout à fait stratégique pour l’Afrique. À cet égard, le réseau électrique que Jean-Louis Borloo propose de mettre en place est essentiel, car, comme il se situe en amont de tous les autres, il permettra de développer l’activité économique, de faciliter la vie quotidienne et donc de relever les défis en matière d’hygiène et de santé, de mettre en œuvre des réseaux de transport et, ainsi, de mieux organiser les villes, dont la déstructuration est un grave problème.

La qualité première du projet de Jean-Louis Borloo est de nous proposer d’agir. C’est bien de proclamer sa générosité, mais c’est encore mieux d’accepter de se frotter à une réalité difficile, de mettre en œuvre un projet concret, de se donner des moyens et de se fixer un objectif réaliste et proche, en l’occurrence 2025, quand d’autres envisagent 2050, ce qui est bien loin. Le projet que Jean-Marie Bockel nous propose de soutenir mérite tout notre soutien et tout notre respect, car il aura des effets extrêmement bénéfiques.

Des esprits chagrins diront que le rôle du Sénat n’est pas de soutenir une telle fondation. Tout au contraire, comme Chantal Jouanno tout à l’heure, j’affirme qu’il est de notre devoir de tracer des perspectives et de soutenir des actions opérationnelles.

À titre plus personnel, j’indique que j’ai vu Jean-Louis Borloo s’attaquer à des problèmes que l’on pensait insurmontables dans les quartiers difficiles de France. Je pense qu’il saura s’attaquer avec la même énergie à la pauvreté et à la fragilité du continent africain, mais aussi à son incroyable déstructuration, grâce à ce projet opérationnel.

Telles sont les raisons pour lesquelles, mes chers collègues, je vous propose de soutenir cette proposition de résolution. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains, de l'UDI-UC et du RDSE, ainsi que sur certaines travées du groupe socialiste et républicain et du groupe écologiste.)

M. le président. La parole est à Mme la secrétaire d'État.

Mme Annick Girardin, secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargée du développement et de la francophonie. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, en 2015, l’humanité a fait le choix de construire un monde sans carbone et sans pauvreté. Tel est le sens des objectifs de développement durable que la communauté internationale a adoptés à New York voilà tout juste un mois. Tel est également le choix que nous devrons faire à Paris dans moins de quarante jours, lors de la COP 21.

Il est loin le temps où l’on opposait le développement économique et la préservation de la planète. En effet, de la Chine, qui parle maintenant de « civilisation écologique », à l’Inde, qui prépare un grand plan solaire, des États-Unis, qui ferment leurs centrales à charbon, à l’Europe, où les énergies renouvelables connaissent un essor impressionnant, la planète se convertit peu à peu à l’énergie durable.

Toute la planète ? Non, bien sûr, et malheureusement. Deux grandes zones aujourd'hui accèdent difficilement à l’énergie moderne et à tout ce qu’elle apporte en termes de développement : l’Inde et l’Afrique.

En Afrique, ce sont plus de 600 millions de personnes qui aujourd'hui n’ont pas accès à l’électricité, soit les deux tiers de la population. Comme vous avez été nombreux à le dire, l’enjeu est non pas seulement l’accès à l’électricité, mais aussi l’accès à l’énergie. L’immense majorité des Africains utilise encore principalement le bois et le charbon de bois pour cuire ses aliments.

C’est un drame sanitaire de premier plan. L’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, estime en effet que, aujourd'hui, quelque 4 millions de personnes dans le monde, principalement des femmes et des enfants, meurent chaque année prématurément de maladies pulmonaires liées à l’utilisation de cette énergie.

C’est aussi une catastrophe écologique. Je rentre tout juste de Turquie, où je présidais la délégation française à la douzième session de la Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Nous avons encore une fois constaté que l’utilisation du bois et du charbon de bois pour la cuisson était l’une des causes principales de désertification, notamment au Sahel.

Dans certains pays, l’utilisation de cette énergie est aussi la source de nombreux trafics permettant de financer, malheureusement au détriment des populations et de l’environnement, des activités illicites.

L’absence d’énergie moderne constitue également un frein quotidien à l’éducation, à la santé, par exemple pour faire fonctionner les appareils médicaux ou conserver certains vaccins. C’est enfin un handicap majeur pour l’industrialisation durable du continent. Sans accès à l’énergie, il est impensable d’atteindre des taux de croissance économique élevés et durables, lesquels sont pourtant indispensables pour que l’Afrique sorte de la grande pauvreté.

L’Afrique, qui a pourtant un potentiel de développement majeur, a besoin de notre soutien. Nous devons « énergiser » ce continent.

L’objectif de développement durable n° 7 prévoit d’assurer, d’ici à 2030, un accès universel à l’énergie moderne, durable et abordable. C’est dans ce cadre que la France doit inscrire son action. C’est dans ce cadre que nous devons agir ensemble.

Le système énergétique actuel ne permettra pas de répondre au défi de l’accès à l’énergie en Afrique. Nous n’avons pas d’autres choix que de faire différemment, c'est-à-dire de développer massivement les énergies renouvelables.

Notre chance, face à ce défi considérable, est qu’une quatrième révolution industrielle, enfin compatible avec les limites de notre planète, est en marche. En effet, avec le développement des énergies renouvelables, dont le prix a baissé de manière spectaculaire – on peut s’en réjouir –, et avec les innovations des nouvelles technologies de l’information et de la communication, capables de gérer le stockage des énergies renouvelables, par exemple, nous avons la perspective d’un monde à 100 % d’énergies propres d’ici à la fin du siècle.

L’Afrique, nous le savons, est le continent au plus riche potentiel en énergies renouvelables. Elle est au rendez-vous de la responsabilité, en agissant pour un monde à zéro carbone et à zéro pauvreté, au travers des nombreuses contributions nationales des pays en développement, qui s’élèvent aujourd'hui à plus d’une trentaine. Elle est aussi « l’Afrique des solutions », que je parcours depuis de nombreux mois. Au Kenya, en Éthiopie, au Burkina Faso, j’ai rencontré des femmes et des hommes, des collectivités territoriales, des ONG, des États qui portent des solutions, des initiatives que nous devons soutenir.

Nous n’avons pas – c’est évident, et nous partageons tous cette vision ici – à choisir pour l’Afrique son mix énergétique, mais nous avons la responsabilité d’être lucides sur les solutions que nous devons accompagner. C’est pour cela que nous nous engageons en priorité en faveur du développement des énergies renouvelables.

Cela présente de nombreux avantages pour l’Afrique, notamment pour des pays qui ont encore des budgets nationaux modestes et un fort taux de pauvreté et qui ne peuvent tout simplement pas se mettre à importer massivement, comme nous le faisons, du gaz et du pétrole. Mieux vaut utiliser les ressources locales qui sont heureusement bien souvent renouvelables.

Mesdames, messieurs les sénateurs, vous avez évoqué le nombre de jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail en Afrique. Les ressources locales constituent par ailleurs une réponse en termes d’emplois locaux, donc de formation et de métiers d’avenir pour la jeunesse africaine. La majeure partie des équipements et infrastructures pour le solaire et l’éolien peut être produite par des filières locales africaines ; nous devons également mettre l’accent sur ce point.

Tel est le constat qui est largement partagé, sur l’ensemble de vos travées, mais aussi par Jean-Louis Borloo et sa fondation « Énergies pour l’Afrique ». L’action menée par ce dernier est essentielle. Il agit à nos côtés et aux côtés des pays africains pour trouver des solutions et, surtout, mobiliser, comme il l’a fait ces derniers mois. Je veux l’en remercier.

Nous devons être clairs : le développement des énergies renouvelables en Afrique est un élément clef pour la planète, et le Gouvernement le soutient fortement.

Le Gouvernement agit, premièrement, via son action diplomatique. Nous avons mobilisé le G7 pour qu’il réponde à l’appel de l’Union africaine à soutenir un grand plan sur les énergies renouvelables en Afrique. C’est un travail que j’ai en outre mené à New York, en septembre dernier, d’abord en tant que membre du Conseil exécutif de l’initiative « Énergie durable pour tous », portée par le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, ensuite avec les chefs d’États africains de l’Éthiopie, du Sénégal et du Nigéria, rassemblés lors d’un déjeuner consacré à l’industrialisation durable du continent, au cours duquel nous avons rappelé combien il importait de soutenir ce projet.

Deuxièmement, la France soutient les énergies renouvelables en Afrique par sa politique de développement. Mesdames, messieurs les sénateurs, je vous rappelle que l’Agence française de développement soutient, chaque année, des projets en matière d’énergies renouvelables pour un montant d’environ 350 millions d'euros, dans le cadre d’un engagement d’un milliard de dollars par an destiné à la lutte contre le dérèglement climatique en Afrique. Le rapprochement entre l’Agence française de développement et la Caisse des Dépôts et consignations permettra d’augmenter sensiblement cette enveloppe, et ce dès 2016.

Cependant, nous ne pouvons, bien sûr, être seuls à agir. La mobilisation de Jean-Louis Borloo est précieuse pour entraîner la communauté internationale à soutenir l’accès à l’énergie durable en Afrique. C’est pourquoi la Fondation « Énergies pour l’Afrique » reçoit le soutien financier de plusieurs ministères. Nous avons de surcroît souhaité, avec Laurent Fabius, mobiliser les réseaux diplomatiques français et l’Agence française de développement autour de cette initiative.

Les missions de Jean-Louis Borloo ont ainsi permis une mobilisation de nombreux acteurs du continent. Il a si bien œuvré que les pays africains veulent s’impliquer en matière d’énergies renouvelables et portent aujourd'hui une initiative lancée par l’Union africaine consistant à soutenir le financement de 10 gigawatts supplémentaires en 2020, et jusqu’à 300 gigawatts supplémentaires à l’horizon 2030, en mobilisant des fonds publics, mais aussi privés.

Cette demande, défendue au plus haut niveau par l’Union africaine – l’Égypte, qui préside la Conférence des ministres africains sur l’environnement, et le Comité des chefs d’État et de gouvernement africains sur le changement climatique, le CAHOSCC - a reçu, grâce à la mobilisation du Président de la République, François Hollande, le soutien du G7 et du G20 Énergie, et sans doute sous peu, comme le laissait entendre la Turquie avant-hier, celui du G20.

Le portage par les pays africains est l’une des conditions du succès de ces initiatives. La demande des pays de ce continent est donc légitime. Elle correspond aux priorités définies par l’Union africaine dans le cadre de leur vision du continent à l’horizon 2050, contenue dans l’Agenda 2063, adopté en 2013.

Cette demande est construite sur la base d’une analyse détaillée des projets existants et en cours de développement qui est réalisée par la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, avec l’appui de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables, IRENA, et du Programme des Nations unies pour l’environnement, le PNUE. Elle revient à doubler le taux de développement des énergies renouvelables d’ici à 2020 et à utiliser ce vecteur pour développer massivement l’accès à l’énergie moderne en Afrique.

La France y prendra sa part, notamment grâce au rapprochement de l’AFD et de la CDC, qui permettra de financer davantage de projets d’énergies renouvelables en Afrique. Un comité sera créé au sein de la Banque africaine de développement pour assurer la mise en œuvre de ce plan. Il s’agit d’une initiative clef, sur laquelle nous devons mobiliser et apporter une réponse précise d’ici à la COP 21.

Mesdames, messieurs les sénateurs, je voudrais attirer votre attention sur un dernier point. Il serait simpliste de résumer les attentes de l’Afrique pour la COP 21 aux seuls enjeux énergétiques.

L’Afrique, en tant que région vulnérable, a besoin de financements pour l’adaptation : je pense notamment aux digues et aux mangroves qu’il nous faut restaurer. Elle est en train de formuler une demande précise pour que 30 % à 40 % des 100 milliards de dollars par an que nous avons promis lors du sommet de Copenhague d’ici à 2020 soient consacrés à cette cause. Il faut être attentif à cette demande, et le budget de la France pour 2016 en est le reflet.

Par ailleurs, l’Afrique souhaite aussi notre soutien, que nous allons renforcer, à la protection des forêts du bassin du Congo, deuxième forêt tropicale du monde.

De même, il serait trop simple de résumer les enjeux de développement des énergies renouvelables à la seule question des financements. Pour réaliser son potentiel d’énergies renouvelables et pour devenir ce monde à « zéro carbone » et à « zéro pauvreté », d’autres conditions devront être réunies. Afin de mobiliser les financements privés, les cadres réglementaires devront être adaptés, ce qui n’est pas le cas aujourd'hui. La formation, vous l’avez dit, et le renforcement de capacité sont tout aussi nécessaires si nous voulons former une génération de cadres, d’ingénieurs et de techniciens africains pour les énergies renouvelables.

Mesdames, messieurs les sénateurs, le plan d’électrification du continent africain « plan Électricité-Objectif 2025 » converge largement avec l’action de la France, dans le cadre de sa politique de développement et de la recherche d’un fort soutien africain à l’accord de Paris sur le climat.

C’est une idée utile, un constat partagé, une mobilisation essentielle menée par Jean-Louis Borloo, une initiative dont les objectifs sont aujourd'hui visés par un grand nombre de soutiens. Toutefois, il est également essentiel que ces projets soient menés avec l’Afrique. Aussi, faisons converger ces initiatives, pour répondre encore mieux et plus fortement aux besoins immenses du continent africain.

À ce stade, néanmoins, et pour l’ensemble des raisons que j’ai exposées, le Gouvernement s’en remet à la sagesse du Sénat. (Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et républicain, du groupe écologiste et du RDSE.)