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Rencontres Sénatoriales de l'Entreprise 2005



Palais du Luxembourg, 25 janvier 2005

Table ronde : Quelles stratégies pour l'entreprise ?

PARTICIPENT À LA TABLE RONDE :

> Jean FRANCOIS-PONCET,

ancien ministre, vice-président de la commission des Affaires étrangères, co-président du Forum franco-indien

> François PERIGOT,

président du Medef international

> Christian LAROSE,

vice-président du conseil économique et social, membre du bureau fédéral de textile-habillement-cuir CGT

> Henri LACHMAN,

président directeur général de Schneider-Electric SA

> Thierry MANIGUET,

président directeur général d'Acces Equip Moto France

> Elie COHEN,

directeur de recherche au CNRS

La table ronde est animée par Jean-Pierre ELKABBACH, Public Sénat

> M. ELKABBACH

Tout à l'heure, des experts nous ont démontré que la mondialisation était moins une fatalité qu'un choix et que la France et ses entreprises devaient cesser de se considérer comme des victimes de la globalisation. Elles ont assez d'atouts pour agir et pour inventer leur propre place.

Ce rendez-vous est diffusé sur Public Sénat. Il réunit des entrepreneurs qui agissent, des syndicalistes qui soutiennent ou qui critiquent et des chercheurs dont les conseils peuvent soit décourager soit stimuler. Nous accueillerons ensuite Francis Mer, dont le franc-parler est connu.

Henri Lachman, vous êtes président-directeur général de Schneider-Electric SA. Vous avez participé à l'Année de la France en Chine. Les chefs d'entreprise ne peuvent plus se contenter du marché national et même du marché européen et doivent donc être présents sur les marchés en développement. Comment peuvent-ils y parvenir ?

> Henri LACHMAN

La mondialisation est une réalité et, pour les grandes entreprises, une opportunité. Pour devenir « mondial » il convient de disposer, d'abord, d'un esprit d'entreprise, ensuite, de produits innovants, enfin, d'équipes efficaces, sachant que le premier point et le troisième sont les plus déterminants.

> M. ELKABBACH

François Périgot, vous êtes président du Medef international après avoir été président du CNPF. Quels sont les pays les plus attractifs ?

> M. PERIGOT

Tous les pays sont attractifs selon votre activité et vos ambitions. Chaque pays doit être considéré comme un marché. Une entreprise internationale se doit d'être présente sur les marchés qui se développent et ne jamais laisser la place à ses concurrents. Certains marchés sont plus spectaculaires que d'autres et connaissent un plus fort développement. L'Inde et la Chine sont deux marchés phares actuellement, tout comme la Russie et les Pays de l'Est. Le Medef international s'efforce d'emmener les entreprises françaises dans une multitude de pays car il y a partout une activité à développer. Les entreprises ne doivent pas être trop sélectives et doivent être prêtes à investir partout.

> M. ELKABBACH

Les entreprises ne peuvent s'implanter dans un pays qu'avec l'accord de ce dernier et doivent tenir compte des règles nationales. Ces règles ne deviennent-elles pas plus difficiles pour les entreprises françaises et européennes ?

> M. PERIGOT

Ces règles ne sont pas, malheureusement, parfaitement appliquées. Toutefois, le système d'échange international est fondé sur des règles de réciprocité, des règles de liberté, de transparence, permettant d'organiser le commerce international. Il faut souhaiter que tous les pays les appliquent. Ce n'est pas toujours le cas et c'est là un frein considérable à l'investissement et au commerce.

> M. ELKABBACH

Thierry Maniguet, vous êtes âgé de 31 ans. Acces Equip Moto France est leader en France sur son secteur, celui des vêtements pour la moto. Cette PME, exemplaire, a été créée il y a 8 ans. Quel a été son développement ?

> M. MANIGUET

Pour me faire l'écho de propos précédents, je considère à mon tour que la mondialisation est une réalité et que l'on ne peut revenir dessus. Dans ce contexte, l'implantation d'une entreprise suppose une étude de marché préalable. Notre spécificité est d'avoir délocalisé une partie de notre production, en Chine et dans différents pays asiatiques. Nous commercialisons nos produits dans 32 pays. Néanmoins, notre réflexion -le travail amont - est menée en France.

> M. ELKABBACH

Comment peut-on être à la fois petit et mondial ?

> M. MANIGUET

Chaque entreprise doit s'adapter à son secteur d'activité. Schneider et Acces Equip Moto France n'ont pas le même volume d'activité. Par son volume d'activité, Acces Equip Moto France est leader en France, grâce à la valeur ajoutée apportée à ses produits, mais un acteur moyen au plan mondial.

> M. ELKABBACH

La clé de votre réussite est d'avoir eu la bonne idée au départ...

> M. MANIGUET

La réussite ne peut tenir à un élément. Quel que soit le secteur d'activité, cette réussite tient notamment à l'analyse de la demande du consommateur et à la capacité d'y répondre.

> M. ELKABBACH

Vous êtes basés à Macon. Vous créez, vous fabriquez, vous vendez, vous exportez...

> M. MANIGUET

Absolument, nous disposons d'une cellule de recherche et développement. Nous achetons toutes nos matières partout dans le monde, de façon à proposer un produit fini au meilleur rapport qualité/prix. Ensuite, nous gérons notre production, nous acheminons nos produits à l'étranger, les distribuons...

> M. ELKABBACH

A quoi tient la valeur ajoutée de vos produits ?

> M. MANIGUET

Un produit peut être apprécié à partir de différents critères : la qualité, l'esthétisme, le confort, le prix...

> M. ELKABBACH

Sans la mondialisation, que serait devenue votre entreprise ?

> M. MANIGUET

Elle n'aurait tout simplement pas existé.

> M. ELKABBACH

Henri Lachman, que pensez-vous de cette expérience ?

> M. LACHMAN

J'aimerais au préalable préciser que le pays le plus important pour Schneider est les États-Unis. C'est le cas aujourd'hui et ce sera encore le cas demain et après-demain. Les États-Unis présentent l'économie la plus forte, la plus solvable et la plus en avance.

Schneider-Electric dispose d'implantations industrielles un peu partout. Il n'est pas question pour elle de délocaliser dans la mesure où elle est déjà délocalisée. Schneider-Electric réalise moins de 15 % de son chiffre d'affaires en France qui héberge 30 % à 40 % de la production. Schneider-Electric compte 17 usines en Chine et 75 % des produits vendus en Chine sont importés.

> M. ELKABBACH

Jean François-Poncet, vous êtes vice-président de la commission des Affaires étrangères, co-Président du Forum franco-indien. Nous avons parlé de la Chine, des États-Unis mais l'Inde connaît aussi une très forte expansion.

> M. FRANCOIS-PONCET

On parle actuellement bien plus de l'Inde qu'on ne l'a fait au cours des quinze dernières années, cela pour plusieurs raisons. D'abord, la politique d'ouverture de l'Inde est plus récente que celle de la Chine. Ensuite, l'Inde dispose d'une administration de formation britannique aussi sophistiquée et encombrante que l'administration française, et qui ne fournit pas une grande aide à l'implantation.

> M. ELKABBACH

Vous pensez que certaines démocraties ont le tort de multiplier les contraintes administratives et technocratiques...

> M. FRANCOIS-PONCET

Les entrepreneurs sont bénis par cette administration mais celle-ci rend leur parcours très difficile.

Par ailleurs, compte tenu des fortes différences de niveaux de vie en Inde, le marché rentable et intéressant pour les entreprises européennes est finalement assez limité. Pour autant, l'économie indienne a décollé, elle enregistre des taux de croissance de 7 % à 8 %, c'est-à-dire pratiquement au niveau de la Chine. En outre, l'Inde est, avec les États-Unis, l'un des leaders mondiaux de l'informatique, qui est le secteur de l'avenir. L'Inde est également bien placée dans le domaine pharmaceutique. Il y a là pour nos entreprises des perspectives de développement.

> M. ELKABBACH

L'emploi d'informaticiens indiens qualifiés doit-il faire partie de la stratégie des entreprises françaises et européennes ?

> M. FRANCOIS-PONCET

Les États-Unis ont attiré vers eux un très grand nombre de spécialistes indiens. De grandes entreprises informatiques américaines sont aujourd'hui dirigées par des Indiens. Néanmoins, des Indiens reviennent actuellement en Inde car les perspectives de carrière commencent à être intéressantes.

> M. ELKABBACH

Certains hôpitaux de grandes villes américaines travaillent avec l'Inde.

> M. FRANCOIS-PONCET

C'est un autre exemple des compétences de ce pays.

Vous n'avez pas parlé des inconnues politiques de l'ensemble de pays comme l'Inde ou la Chine. L'Asie sera ou est déjà le continent de l'avenir mais est un continent qui verra des crises politiques qui pourront retarder son développement économique.

> M. ELKABBACH

Nous pensons à l'Indonésie, au Sri Lanka et surtout à la Birmanie dont il convient de dénoncer la dictature militaire. Elie Cohen souhaitait intervenir.

> M. COHEN

Quand on évoque l'activité informatique en Inde, il ne faut plus seulement imaginer un « business process outsourcing », c'est-à-dire les Indiens comme sous-traitants pour l'interprétation ou le traitement de documents... Les deux premières entreprises indiennes du secteur informatique ont non seulement développé leurs compétences propres en Inde et dans le reste du monde mais sont classées comme les deux meilleures entreprises mondiales pour leur indice de qualité. Cela signifie que les entreprises informatiques indiennes se battent désormais sur les grands marchés européens et américains et remportent de plus en plus de marchés grâce à la qualité de leurs prestations. Il y a là un basculement dans l'un des domaines qui était historiquement l'un des points forts de la France : les services informatiques.

> M. ELKABBACH

L'Occident va-t-il réagir ?

> M. COHEN

Le fait que deux entreprises indiennes aient le meilleur indice qualité devraient encourager un certain nombre de pays à se réveiller. Or nous avons entendu tout à l'heure beaucoup de paroles sirupeuses sur la situation de la France.

> M. ELKABBACH

A savoir ?

> M. COHEN

Qu'il faudrait cesser de gémir, que la situation de la France est enviable, etc. En réalité, la France doit se réveiller.

J'aimerais à présent insister sur un autre point soulevé par Thierry Maniguet dans son exposé. Comment une PME française peut-elle être performante dans un secteur en déclin et, de surcroît, comment peut-elle conquérir le monde ? Thierry Maniguet a souligné l'importance de l'idée, du concept, du design, de la recherche, de la réflexion, de la création. Il a indiqué ensuite qu'il était vain de fabriquer un produit en France mais qu'il fallait délocaliser dans les pays qui fabriquent bien et à moindre coût avant de réimporter le produit fini. Il faut ensuite une véritable compétence pour distribuer le produit.

> M. ELKABBACH

Vous êtes favorable à un certain type de délocalisation ?

> M. COHEN

Non. J'explique que, dans le secteur le plus en difficulté, le secteur textile, on peut encore créer des activités profitables et être présent dans 32 pays, tout en étant un jeune entrepreneur français.

> M. MANIGUET

Sur n'importe quel marché, il est possible de réussir dès lors qu'on en a la clé. Il faut tenir compte de la compétition, de la demande du marché.

> M. ELKABBACH

Monsieur Larose, vous êtes vice-président du Conseil économique et social, et membre du bureau fédéral de textile-habillement-cuir de la CGT. Le secteur textile est-il en difficulté ?

> M. LAROSE

Tout le monde se réjouit de la mondialisation en expliquant qu'il est bon d'aller produire partout dans le monde. L'exemple de mon collègue d'un jour est formidable mais ce ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt.

N'oublions pas qu'il est nécessaire de produire en France. La France ne peut devenir le pays des parcs de loisirs, des banques et des assurances. Lorsque l'industrie s'en va, des problèmes se posent et le ministre de la cohésion sociale se contorsionne pour essayer de trouver des solutions au chômage. La France produit moins, l'industrie a perdu 100 000 emplois en 2003, certains secteurs sont sinistrés.

Vous parlez du textile. Ce secteur a perdu 50 % de ses usines et de ses emplois au cours des dix dernières années. Si la mondialisation est une réalité, il convient de rechercher un meilleur équilibre en matière de production, d'investissement, de commerce international.

> M. ELKABBACH

Au-delà d'attaquer Jean-Louis Borloo ou Thierry Maniguet, concrètement, que proposez-vous ?

> M. LAROSE

Je rappelle simplement que des personnes sont licenciées chaque jour par milliers. La crise du textile correspond, en France, à la fermeture de deux MetalEurop chaque mois. Il faut penser à ces personnes. La mondialisation n'a rien d'abstrait.

> M. ELKABBACH

Dans quelle situation serait Schneider sans ses délocalisations en Chine et ailleurs ?

> M. LACHMAN

Le fait de se développer partout où il y a de la croissance crée des emplois en France. La mondialisation est une opportunité. Si quelques secteurs sont sinistrés - sachant que, dans le textile, certaines entreprises tirent leur épingle du jeu - cela ne signifie pas que la mondialisation est systématiquement destructrice d'emplois.

> M. ELKABBACH

Certains pays sont exclus de la mondialisation.

> M. PERIGOT

La globalisation, qui a été tellement honnie, est aujourd'hui un fait que l'on se doit d'accepter. Le problème est que beaucoup de personnes profitent de la globalisation et que beaucoup d'autres n'en profitent pas. Les pays en voie de développement devraient en bénéficier, comme les autres, mais voient au contraire leur pauvreté augmenter. Il est essentiel de se pencher sur cette situation et de trouver un moyen de faire en sorte que la globalisation soit profitable au plus grand nombre.

> M. ELKABBACH

Comment les entrepreneurs doivent-ils se préparer à la mondialisation ?

> M. LAROSE

Pour être compétitives, les entreprises doivent innover, miser sur la recherche et former leur personnel. En outre, elles doivent bénéficier d'un accompagnement politique. Que fait le ministère de l'industrie pour aider les entreprises, et surtout les PME, à être compétitives ? Il convient en effet de distinguer petites et grandes entreprises car elles ne sont pas sur le même pied d'égalité pour affronter la mondialisation. Or les PME ne disposent pas des aides les plus appropriées.

> M. ELKABBACH

La mondialisation étant irréversible, les salariés doivent-ils en avoir peur ?

> M. LAROSE

Il ne sert à rien d'avoir peur de la mondialisation. La question est de faire en sorte que les entreprises se développent, investissent. Parallèlement, il faut s'occuper des salariés qui sont au chômage du fait de la mondialisation.

J'aimerais revenir sur le volet politique. La France a fait le choix de défendre certains secteurs. Pour vendre des TGV, des Airbus et des centrales nucléaires, la France accepte d'être payée en vêtements, ce qui fragilise le secteur textile français. Les organisations patronales et les cinq organisations syndicales ont signé un texte sur les problèmes de la mondialisation, sur la mise en place d'une zone EuroMed capable de concurrencer l'Amérique et la Chine, sur la protection des salariés... Les syndicats n'ont pas une vision archaïque de la mondialisation mais ne souhaitent pas que l'on oublie les personnes licenciées. Le ministre Borloo fait de son mieux dans un contexte délicat. Mais cela ne suffit pas à régler le problème du chômage. Le secteur textile est sinistré en France. Levi's et Adidas, notamment, ont délocalisé leur production.

> M. ELKABBACH

Sans la mondialisation, n'y aurait-il pas encore plus de salariés en difficulté ? Pourquoi vous en prendre autant à Jean-Louis Borloo ?

> M. LAROSE

J'ai été rapporteur du projet de loi de cohésion sociale, sur la partie emploi. Je n'attaque pas Jean-Louis Borloo.

La problématique ne se limite pas au textile. En tant que consommateur, vous ne trouvez plus de produits français dans les grandes surfaces. Il y a là un déséquilibre qu'il convient de corriger.

> M. ELKABBACH

Les Chinois qui prennent l'avion voyagent en Airbus...

Entre 1997 et 2002, la France avait un gouvernement de gauche auquel participaient quatre ministres communistes. Cela n'a pas rendu la mondialisation beaucoup plus juste.

> M. LAROSE

Il n'y a pas eu, en effet, de différence majeure avec la droite de ce point de vue.

> M. ELKABBACH

On dit que l'avenir de l'économie française et européenne passe par la mondialisation. La gauche et la droite ne devraient-elle pas trouver des points d'accord pour en limiter les conséquences néfastes ?

> M. LAROSE

Ce n'est pas, en effet, un problème de gauche ou de droite mais d'appréciation de la situation, d'investissement, de développement de la recherche. Quand un phénomène comme la mondialisation entraîne autant de problèmes sociaux, ces derniers doivent être traités correctement. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

> M. FRANCOIS-PONCET

Face à la mondialisation, en théorie, deux attitudes sont possibles : la protection et l'adaptation. Or la protection est désormais impossible. Les pays qui y ont recouru, comme l'Union soviétique, ont montré qu'elle était la voie de la régression, de l'appauvrissement et qu'elle conduisait à un décalage avec l'évolution du reste du monde. Par conséquent, la protection appartient au passé. En revanche, les pays qui s'adaptent sont ceux qui s'en sortent le mieux. À ce sujet, la France ne figure pas parmi les pays qui s'adaptent le mieux. L'Angleterre est probablement le pays qui s'est le plus adapté à la mondialisation. D'une certaine manière, l'Angleterre a épousé la mondialisation, et sans doute beaucoup plus que ne l'ont fait les États-Unis. L'Angleterre présente un taux de chômage inférieur à 4 %, ce qui est une exception pour un pays développé. Cela montre bien que la mondialisation n'est pas nécessairement génératrice de chômage.

On peut, bien entendu, critiquer le modèle britannique, dire qu'il s'agit d'une économie de services, de finance. Ce n'est ni totalement vrai ni totalement faux. En France, on observe en revanche une sorte de léthargie face au défi que constitue la mondialisation, y compris de la part des pouvoirs publics, lesquels ne sont pas aidés par les forces sociales qui s'exercent sur eux.

> M. ELKABBACH

Nous avons parlé de la place des États-Unis dans le commerce mondial. Les entrepreneurs européens se plaignent de plus en plus d'un renforcement du protectionnisme américain au prétexte de la sécurité, suite aux attentats du 11 septembre 2001. Certaines enquêtes le montrent.

> M. LACHMAN

Je n'ai pas relevé cette difficulté pour notre entreprise. Les Américains sont en revanche très patriotes. Quand ils le peuvent, ils veulent voyager sur des avions américains, acheter des produits américains... On ne peut pas parler de protectionnisme.

> M. PERIGOT

Je ne dispose pas d'éléments suffisants pour juger de l'action des Américains. J'observe que tous les pays ont pris la décision, pour que la mondialisation soit juste, d'ouvrir leurs frontières et d'appliquer des règles pour accepter les produits étrangers et encourager la compétitivité. Or peu de pays appliquent cette décision car chacun triche à sa manière.

Dans certains domaines, comme l'acier, les États-Unis font tout pour passer au travers des mailles de certaines dispositions prises par l'OMC. Mais la France et l'Europe ne sont pas exemptes de reproches en la matière.

> M. ELKABBACH

Vous pensez à l'agriculture...

> M. PERIGOT

Au cours des quarante dernières années, l'industrie a dû s'adapter à la concurrence internationale car elle n'a bénéficié d'aucune aide. A l'inverse, l'agriculture, qui a été aidée, doit se moderniser et accepter la concurrence internationale et notamment le commerce des produits agricoles des pays en voie de développement. En effet, les produits agricoles constituent l'avenir de ces pays. Refuser l'entrée de leurs produits sur nos marchés reviendrait à condamner ces pays. Si tout le monde triche un peu, notre rôle est de faire en sorte que les règles soient appliquées.

> M. ELKABBACH

Quelles sont les conséquences des problèmes de change des monnaies et du déficit américain sur les entreprises ?

> M. PERIGOT

La surévaluation de l'euro par rapport au dollar handicape les entreprises européennes. Il faut, sur ce domaine aussi, définir des règles du jeu et ne pas laisser un pays jouer sur son déficit et le faire payer par le monde entier. Cependant, aujourd'hui, il n'existe aucun instrument pour empêcher les États-Unis de le faire.

La grande faiblesse de la mondialisation est l'absence d'instruments internationaux et de règles suffisamment bien appliquées pour faire en sorte qu'elle soit économiquement bonne et pas trop injuste socialement.

> M. ELKABBACH

Thierry Maniguet souhaitait réagir.

> M. MANIGUET

Je vais tâcher d'apporter une parole « jeune ». J'ai entendu parler d'« aide fiscale », d'« aide sociale »... Il faut changer nos habitudes. Les chefs d'entreprise français doivent se prendre en main, se battre face à la mondialisation et à la demande du marché. Je passe la moitié de mon temps à l'étranger et j'observe que très peu de chefs d'entreprise participent aux salons internationaux. J'ai été effaré d'entendre il y a quelques mois un chef d'entreprise français me dire qu'il ne se déplaçait pas en Allemagne car il attendait une aide pour prospecter.

> M. LACHMAN

Je passe également la moitié de mon temps à l'étranger et je m'y rends seul. Or l'un des problèmes des chefs d'entreprise français est qu'ils partent toujours en délégation : d'une certaine manière, ils ne quittent pas la France.

> M. ELKABBACH

Elie Cohen, quels sont les handicaps des entreprises françaises à l'international ?

> M. COHEN

Il est difficile de répondre à une question aussi générale. Je me contenterai de souligner quelques éléments.

Christian Larose a raison d'insister sur le fait que la mondialisation ne fait pas que des gagnants mais aussi des perdants, aussi bien dans le jeu de l'échange international - et nous avons évoqué les pays africains, et surtout au plan national - par secteur et par région. Il est sûr que certaines régions et certains secteurs subissent de plein fouet les phénomènes que Christian Larose mentionnait précédemment. Il a parlé, à juste titre, des « pertes d'emplois industriels », à savoir 5 % de l'emploi industriel perdu au cours des trois dernières années et 30 % sur la période 1975-1985.

Juge-t-on normal que la spécialisation d'un pays évolue avec le temps et que la France soit de moins en moins un pays industriel et de plus en plus un pays de services et de haute technologie ? Ou bien considère-t-on qu'il faut, à tout prix, maintenir l'emploi industriel sur le territoire national ?

Quand on observe une fonte du coeur manufacturier et que les activités manufacturières deviennent de plus en plus des activités d'assemblage, il faut garder l'amont (conception, recherche, design...) ainsi que l'aval (services, distribution...) du processus. Si l'on réussit à remplacer les emplois manufacturiers perdus par des emplois de haute technologie et de services, c'est toute la collectivité qui gagne même si, sectoriellement ou localement, on observe des pertes d'emplois. C'est donc un bilan d'ensemble qu'il faut dresser.

> M. ELKABBACH

Christian Larose ?

> M. LAROSE

Les évolutions sont en effet inéluctables et une redistribution des emplois s'opère. Néanmoins, j'observe que l'intervention de Elie Cohen ne se place pas sur le même registre que celle des précédents orateurs, dans la mesure où il a souligné la nécessité de traiter les problèmes posés par la mondialisation et de s'occuper des perdants.

> M. ELKABBACH

Elie Cohen, vous êtes directeur de recherches au CNRS et l'un des économistes du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre. Ce dernier vous écoute-t-il ?

> M. COHEN

Nous avons publié, depuis plusieurs années, des rapports sur la nécessité d'innover et avons pointé un certain décrochage de la recherche française ainsi qu'un problème d'organisation de l'enseignement supérieur. Le message commence à passer.

> M. ELKABBACH

Vous avez donc une part de responsabilité dans l'avenir de l'économie française...

> M. COHEN

Non ! Les experts diagnostiquent et proposent des pistes mais il appartient aux politiques de prendre des décisions.

> M. ELKABBACH

N'avez-vous pas envie de prendre des risques au sein d'une entreprise pour connaître la réalité des difficultés des entreprises ?

> M. COHEN

Je suis membre de plusieurs conseils d'administration et anime certains comités stratégiques. Je participe donc à la vie de certaines entreprises.

> M. ELKABBACH

Votre participation fait-elle évoluer les mentalités ?

> M. COHEN

La présence d'universitaires dans les conseils d'administration a toujours un certain effet.

> M. ELKABBACH

Cela aide-t-il les chefs d'entreprise à définir leur stratégie ?

> M. COHEN

Cela apporte en tout cas un point de vue différent.

> M. ELKABBACH

Quand un chef d'entreprise échoue, vous sentez-vous responsable ?

> M. COHEN

Bien entendu.

> M. FRANCOIS-PONCET

Il est toujours intéressant d'insuffler une vision externe dans les conseils d'administration des grandes entreprises. En revanche, l'expert n'a pas se sentir responsable des décisions prises, sauf lorsqu'elles découlent de ses conseils.

> M. ELKABBACH

Thierry Maniguet, les structures administratives, juridiques et techniques donnent-elles toutes les chances aux entreprises françaises ?

> M. MANIGUET

Un chef d'entreprise peut toujours se plaindre de telles ou telles structures. J'estime qu'il doit faire avec et se battre avec ses armes. Nous pouvons faire confiance aux experts pour diagnostiquer, remonter des informations mais il revient aux chefs d'entreprises de se battre, en fonction de la concurrence, en fonction de règles, parfois bonnes parfois mauvaises, mais que nous ne pouvons éviter.

> M. COHEN

Vous avez évoqué un protectionnisme sournois aux États-Unis, lié à un impératif sécuritaire. Je souhaiterais que beaucoup de pays soient aussi protectionnistes que les États-Unis. En effet, les États-Unis importent deux fois plus qu'ils n'exportent et accusent un déficit commercial de 550 milliards de dollars. Les États-Unis ont abandonné la fabrication de toute une série de produits, préférant les importer et se redéployer vers la haute technologie et les services. Par conséquent, les États-Unis sont un pays très largement ouvert même si, sur certains épisodes, l'administration avance l'argument sécuritaire. Toutefois, la France a fait de même, lors de l'affaire Sanofi-Aventis, en soulignant la nécessaire fusion nationale compte tenu de la fabrication d'un vaccin particulier qui pouvait être d'une utilité fondamentale pour la Nation en cas de conflit armé. Par conséquent, chaque pays recourt à des accommodements. Georges Bush avait un intérêt électoral à maintenir l'industrie sidérurgique américaine, notoirement sous-compétitive. Il n'en reste pas moins que les États-Unis reste un pays ouvert, qui importe massivement.

> M. LAROSE

Personne ne défend l'idée de se protéger de manière archaïque. Néanmoins, si vous voulez vendre des produits en Inde, vous payez des droits de douane de 80 %. Un meilleur équilibre doit être trouvé en matière de commerce international.

Par ailleurs, en parlant du textile, on ne se réfère pas uniquement au T-shirt ou à la chemise. Le textile fournit des tissus très techniques. Les opérateurs qui ont innové sont sur le devant de la scène. Cela a supposé, notamment, un effort de formation. Or si la mondialisation a laissé sur le carreau autant de personnes, c'est que seule une production au moindre coût a été privilégiée.

Je ne suis pas opposé à la mondialisation. En revanche, délocaliser massivement pour aller produire dans des pays où les salaires sont faibles et où le Code du travail n'existe pas ne fait pas d'un chef d'entreprise un grand capitaine d'industrie. Ouvrir des magasins en France pour y vendre des produits fabriqués ailleurs ne fera pas vivre l'économie. Il faut trouver un meilleur équilibre. Les syndicats ne sont pas plus opposés à la mondialisation qu'à l'Europe...

> M. ELKABBACH

... à condition qu'elle ne se fasse pas de manière désordonnée et injuste.

François Périgot, vous estimez que la délocalisation bénéficie toujours à quelqu'un, qu'elle est dans la logique de la compétitivité et qu'il convient simplement d'envisager un accompagnement social.

> M. PERIGOT

Le président-directeur général de Lacoste participait au débat précédent. Lacoste a su innover, sortir de nouveaux produits et, ainsi, maintenir ses emplois en France, notamment à Troyes. Cela montre bien que l'on peut être compétitif et aborder la mondialisation avec une vision qui ne se limite pas à baisser les coûts et à licencier dans les pires conditions.

> M. ELKABBACH

Quand la main d'oeuvre des pays en développement obtiendra de meilleurs salaires et davantage de droits sociaux, que se passera-t-il sur le plan du commerce international et pour les entreprises occidentales ?

> M. COHEN

Au cours des quatre ou cinq dernières décennies, nous avons assisté au développement économique d'un ensemble de pays, qui ont vu l'apparition d'une classe moyenne. Ces pays ont progressivement rattrapé les niveaux de vie moyens des pays occidentaux. En Chine, lorsqu'un territoire se développe et s'industrialise, une deuxième partie du pays prend le train de la croissance, ce qui entraînera une autre partie. La Chine dispose à la fois d'immenses ressources de main d'oeuvre faiblement rémunérée et d'un potentiel scientifique intéressant. D'une certaine façon, la Chine compte plusieurs pays qui comptent chacun plusieurs centaines de millions d'habitants.

> M. ELKABBACH

François Périgot ?

> M. PERIGOT

Je reviens sur une précédente question. La délocalisation profite toujours à quelqu'un. D'ailleurs, quand un opérateur investit en France et crée des emplois, nous ne nous en plaignons pas.

Toutefois, il faut avouer que nous avons beaucoup de mal à comprendre le sens de la concurrence. Pourtant, nous avons accepté l'économie de marché, c'est-à-dire une économie de concurrence. La seule façon de répondre à la concurrence est la compétitivité. Les entreprises commencent à le comprendre et s'en sortent de mieux en mieux. La compétitivité renvoie aussi aux facteurs de production et ces derniers peuvent être améliorés de mille façons.

> M. ELKABBACH

Vous pensez là aux reconversions, à la formation des salariés...

> M. PERIGOT

Notre système éducatif, dans son ensemble, n'a pas compris ce qu'était le régime concurrentiel de marché et ne forme pas les jeunes Français à se battre. Il dissimule certaines réalités.

> M. ELKABBACH

Quelles réalités mériteraient d'être dévoilées ?

> M. PERIGOT

Par exemple, on ne dit pas que tous les acteurs de la société devraient comprendre que l'on ne s'en sortira qu'en étant plus compétitif que les autres. Il nous appartient de trouver, dans notre génie personnel, dans nos ressources et en comprenant les règles du jeu, la façon d'être plus compétitif. Nous sommes habitués à vivre d'une façon plutôt confortable par rapport à d'autres pays, du fait de nos systèmes d'aide et d'assistance. Ce n'est pas une raison pour refuser d'être compétitif.

> M. LACHMAN

La France est lanterne rouge dans le chômage des jeunes et le chômage longue durée.

> M. ELKABBACH

À qui en revient la faute ?

> M. LACHMAN

Un peu à tout le monde mais beaucoup au système éducatif.

> M. ELKABBACH

Jean François-Poncet, quelles réalités sont dissimulées ?

> M. FRANCOIS-PONCET

Nous sommes de plus en plus des citoyens du monde. On ne dit pas que la mondialisation a, en quarante ans, fait reculer la pauvreté dans le monde à un rythme qui n'avait jamais été enregistré jusque-là. Malheureusement, le monde compte encore 1,5 milliard d'individus extrêmement pauvres.

> M. ELKABBACH

Les sociétés développées comptent aussi toujours plus de pauvres. Est-ce lié à la mondialisation ?

> M. FRANCOIS-PONCET

Cette situation ne vaut pas partout. Il est certain que si la France a un tel taux de chômage, c'est en partie du à la politique qu'elle conduit et qui a systématiquement protégé ceux qui ont un travail et ne s'est pas penchée sur la façon de créer des emplois. Tout le monde le sait.

> M. MANIGUET

Il est nécessaire de changer les habitudes et d'anticiper. La mondialisation nous y contraint.

J'aimerais revenir sur les propos de Elie Cohen sur la Chine. Le coût salarial a augmenté de 10 %, en Chine, en 2004. La politique des quotas n'y change rien. Qu'en sera-t-il dans dix ans ? La place chinoise sera-t-elle toujours aussi intéressante ?

> M. LAROSE

Si certains pays deviennent trop chers, comme la Tunisie ou la Corée du Sud, car le niveau social s'est élevé, il y a lieu de s'en réjouir.

La France est incapable d'assurer la sécurité des parcours professionnels et d'offrir une formation permettant aux salariés de rebondir. C'est là une question essentielle car, pour bien accepter la mondialisation, il faut que les salariés soient motivés et rassurés.

> M. ELKABBACH

Elie Cohen, quelles vérités sont dissimulées ?

> M. COHEN

En matière de mondialisation, une vérité est difficile à entendre : les Français n'ont pas un droit héréditaire à leur niveau de vie. Ce niveau de vie doit être gagné chaque jour. Tel est bien le grand enseignement de la mondialisation. La mondialisation n'est pas autre chose que la bataille des territoires pour attirer les facteurs mobiles, les fixer, les valoriser et créer de la richesse. Si nous ne sommes pas capables d'attirer les facteurs mobiles pour valoriser notre potentiel, alors nous n'avons pas l'assurance de maintenir notre niveau de vie.

> M. ELKABBACH

Dans cette perspective, quelles stratégies les entreprises doivent-elles adopter ?

> M. COHEN

Les entreprises ont manifesté au cours des dernières décennies une capacité d'adaptation remarquable. Les classements des entreprises en témoignent. Alors que la croissance économique française est faible, si les entreprises françaises étaient restées piégées dans le territoire national, elles auraient eu des croissances médiocres. Elles sont sorties du territoire national, sans forcément délocaliser, et sont, pour certaines, très performantes.

Notre problème est que nous ne savons pas susciter suffisamment de création et de développement de PME. Alors que l'on juge nécessaire de relancer l'innovation, les grands projets technologiques constituent une mauvaise réponse. Il faut laisser se développer des « écosystèmes d'innovation », composés de PME, de laboratoires publics et d'universités. La France a toujours su aider les très grandes entreprises, le problème concerne les petites entreprises.

> M. LACHMAN

Les grandes entreprises françaises du CAC 40 sont devenues incontournables au plan mondial et sont plus fortes que la plupart des entreprises allemandes, anglaises ou italiennes. En revanche, elles n'ont pas encore réussi à entraîner dans leur sillage les PME. Le problème de l'innovation et des technologies ne se réglera pas avec la création d'une Agence pour l'innovation industrielle.

Il faut faire travailler ensemble les universités, la recherche publique, la recherche privée et les PME. Il faut démolir les murs qui ont été construits entre l'Université, le CNRS et les entreprises, et bâtir des ponts. En outre, nous n'avons pas suffisamment pensé au marché. Si les Japonais sont aussi forts en matière de technologie, c'est qu'ils pensent très rapidement aux débouchés sur le marché.

> M. FRANCOIS-PONCET

Je partage les propos de Elie Cohen. Le problème de la France ne concerne pas les grandes entreprises mais le tissu des PME.

Pour créer 1 700 emplois dans un département rural, comme le mien, il a fallu développer un agropôle, c'est-à-dire une technopôle spécialisée dans les produits agroalimentaires innovants. Ce pôle est composé uniquement de PME qui ont été créées sur place. Une politique plus dynamique en direction de ces entreprises permettrait de créer bien plus d'emplois.

> M. ELKABBACH

Le nombre de créations d'entreprise a augmenté de 13 % par rapport à 2003.

225 000 sociétés ont été créées en 2004. Ces chiffres vous inspirent-ils ? Quels sont les secteurs porteurs d'emplois ?

> M. COHEN

La France n'est pas mal placée en termes de créations d'entreprises. Par contre, le taux de mortalité à cinq ans de ces entreprises est particulièrement élevé. En outre, les entreprises qui survivent ne parviennent pas à se développer. Ce problème est spécifique à la France.

> M. ELKABBACH

Thierry Maniguet, votre entreprise s'est développée...

> M. MANIGUET

Les PME ne doivent pas raisonner à l'échelle régionale ou nationale mais être ouvertes sur le monde. Pour cela, il est nécessaire de suivre trois principes. D'abord, il convient de fédérer toute l'équipe autour d'un vrai projet. Ensuite, il faut s'adapter à chaque marché. Enfin, s'agissant de la politique achats, il est nécessaire de rechercher partout dans le monde les produits permettant de s'adapter à la situation de chaque pays.

> M. ELKABBACH

Christian Larose, quelle stratégie d'entreprise préconisez-vous ?

> M. LAROSE

Il faut miser sur le développement, la recherche et l'innovation. La France a de grandes difficultés à apporter des solutions aux petites entreprises et aux très petites entreprises. Ces dernières sont souvent désemparées, isolées. Les politiques doivent réfléchir spécifiquement à ces questions et notamment à celle des aides publiques, et supprimer le guichet unique où tout le monde vient, tout le monde touche et personne ne contrôle rien.

Le 19 février 2004, le Président de la République, inquiet de l'évolution de la situation industrielle en France, nous a reçus pour évoquer le sujet. Depuis des années, nous alertons les pouvoirs publics sur la situation des petites entreprises. La situation évolue très peu.

> M. ELKABBACH

Le gouvernement cherche à lancer de nouvelles idées, à partir de rapports comme celui de Jean-Louis Beffa. Nous avons tous été marqués par le lancement récent de l'A380. Cet appareil sera bientôt un nouveau conquérant de la planète. D'abord, ce projet cache-t-il des réalités plus prosaïques ? Ensuite, est-il utile pour les entreprises et leurs sous-traitants que la France et l'Europe lancent de grands projets ?

> M. COHEN

L'exemple de l'A380 est significatif. La création de l'Agence pour l'innovation industrielle a été justifiée par le cas d'Airbus. Or Airbus n'a pas eu besoin de cette agence. La coopération franco-britannique autour du développement d'avions a d'abord conduit à la construction du Concorde, formidable réussite technologique mais échec commercial. Du coup, on a cherché à construire un autre avion capable de trouver un débouché commercial. Dès la conception de l'avion, les concepteurs ont pris contact avec les compagnies aériennes pour s'assurer de ce débouché, ce que n'avaient pas fait les concepteurs du Concorde. Sur cette base, les industriels ont sollicité leurs gouvernements nationaux et le dispositif des avances remboursables a été mis au point. Ces industriels ont su collaborer avec des laboratoires de recherche publics, ont attiré tout un lot d'entreprises dans leur sillage, ce qui a été une grande réussite. Ensuite, la consécration de cette réussite est passée par la création d'EADS. Par conséquent, les grandes entreprises savent organiser la coopération. Le vrai problème se situe ailleurs : il s'agit d'aider à la formation et au développement d'écosystèmes innovants.

> M. ELKABBACH

Qui doit aider ?

> M. COHEN

C'est bien la question. Et la réponse n'est pas la création d'une agence aidant les cinq champions nationaux déjà abonnés aux crédits publics.

> M. ELKABBACH

François Périgot, vous dites souvent que l'entreprise n'est pas seule dans la mondialisation, que la société elle-même doit l'aider et que l'État doit participer.

> M. PERIGOT

En effet. La mondialisation est fondée sur le modèle de la liberté, de l'économie de marché, de la concurrence. Or les Français, y compris certains chefs d'entreprise, ont les plus grandes difficultés à en comprendre le sens. Cela montre bien que nous véhiculons en France une culture d'entreprise qui est de plus en plus en décalage avec la réalité.

Par ailleurs, la mondialisation échoue lorsque tous les acteurs n'ont pas pris la responsabilité de la faire marcher selon des règles et selon des valeurs de base indissociables de la liberté. Vous ne pouvez exercer la liberté sans appliquer un certain nombre de valeurs. Au-delà des règles, la façon de les appliquer, notamment la transparence et la gouvernance, fait défaut pour que la mondialisation soit un succès plein.

> M. ELKABBACH

Vous faites ici l'autocritique du patronat.

> M. PERIGOT

Ce n'est pas une autocritique. Tous les acteurs sont logés à la même enseigne. Tous les acteurs de la société ne se sentent pas suffisamment investis de cette responsabilité.

> M. ELKABBACH

Une fois que vous aurez accepté l'idée que certains managers doivent faire leur autocritique, vous défendrez, avec Christian Larose, l'idée d'une mondialisation plus régulée, plus juste et plus éthique.

> M. PERIGOT

Nous devons accepter notre modèle d'organisation économique mais devons trouver la façon de marier efficacité économique et progrès social. Les jeunes ne doivent pas l'oublier.

> M. ELKABBACH

Peut-être ferez-vous naître quelques vocations parmi les jeunes qui regarderont ce débat...

> M. PERIGOT

Les jeunes comme les moins jeunes doivent comprendre que la vocation des entreprises est de susciter le progrès économique mais que ces entreprises ont des responsabilités sociales importantes, non seulement sur le territoire national mais dans le monde. Les pays qui faussent la concurrence sont ceux qui n'appliquent pas les règles du BIT. Nous devons faire en sorte que tous les acteurs appliquent les règles qui ont été édictées par la communauté internationale.

> M. LAROSE

Il a fallu attendre la fin du débat pour entendre de tels propos...

> M. LACHMAN

Les entreprises occidentales qui s'implantent dans les pays émergents sont sources de progrès. Elles offrent une protection sociale à tous. Tous les salariés de Schneider bénéficient d'une protection sociale et Schneider offre généralement un salaire deux à trois fois supérieur à celui offert par les employeurs locaux.

> M. ELKABBACH

Vous n'étiez pas mis en cause. Tiendriez-vous les mêmes propos s'agissant de la présence de Total en Birmanie ?

> M. LACHMAN

J'étais en Birmanie il y a deux semaines. Je sais que Total y est présent. Je n'ai pas vu la dictature ou la tyrannie que vous avez évoquée à plusieurs reprises.

> M. ELKABBACH

Vous en êtes reparti un peu vite. Jean François-Poncet, vous êtes spécialiste de politique étrangère. Pensez que la Birmanie est un modèle de démocratie ?

> M. FRANCOIS-PONCET

La Birmanie fait partie des pays soumis à une dictature militaire plus ou moins sauvage selon les périodes. Je n'ai aucun doute là-dessus.

Sur le plan politique, nous constatons une progression indiscutable de la démocratie sur la planète, grâce à la mondialisation. La démocratie avance, la pauvreté recule. La mondialisation fait certes des gagnants et des perdants mais est, globalement, un facteur de progrès pour la planète.

> M. ELKABBACH

Nous ouvrons le débat à la salle.

> De la salle

Je dirige une entreprise de confection, à Calais, qui emploie 150 personnes. Cette entreprise importe ses produits de Chine et les sous-traite en Roumanie ou au Portugal.

Puisque nous parlons de stratégie, j'aimerais insister sur le nécessaire savoir-faire dont doivent faire preuve les entreprises. Les PME ont souvent des difficultés à développer une usine à l'étranger, à en rester le propriétaire, sans se faire absorber. Pour notre part, nous nous battons pour sauver nos emplois en France et ne parvenons pas à obtenir de subventions. Nous savons que notre entreprise comptera seulement 50 ou 80 salariés dans quelques années. Nous sommes conscients de la nécessité de les former mais nous ignorons la façon de procéder.

> De la salle

J'ai monté en 2003 une société dans le domaine du micro-usinage laser. Cette société a bénéficié de la loi sur la recherche et l'innovation de 1999. Néanmoins, le soutien du Ministère n'est pas suffisant en matière de recherche.

> De la salle

Je suis indien. Mon entreprise de fabrication de chaussures exporte ses produits au Royaume-Uni et en Espagne. Pour la première fois, nous envisageons de travailler avec la France.

La mondialisation est une réalité que l'on ne peut nier. La véritable question concerne son impact sur les emplois. Cet impact sera probablement négatif dans un premier temps, ce qui va imposer aux entreprises de s'adapter. Si les entreprises indiennes elles-mêmes doivent s'adapter à l'ouverture des marchés, les pays occidentaux doivent aussi s'adapter à ces mutations.

> M. ELKABBACH

Je passe la parole à Francis Mer pour la conclusion.