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Colloque Europe-Orient : Dialogue avec l'Islam



Colloque au Sénat Paris, le 12 juillet 2007 sous le haut patronage de Christian PONCELET, Président du Sénat

TABLE RONDE N° 2 : PEUT-ON CONCEVOIR UNE EXÉGÈSE ISLAMIQUE ?

SOUS LA PRÉSIDENCE DE FRANÇOIS TRUCY, SÉNATEUR, VICE-PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-JORDANIE

FRANÇOIS TRUCY

Quand un texte est puissant et impose sa loi à bien des choses, il est important de le connaître en profondeur. Cette deuxième table ronde vise à entrer par l'exégèse dans le texte coranique et essayer de trouver un point commun d'approche pour tirer un maximum d'enseignement comme on le ferait pour les autres grands textes anciens que nous n'abordons pas aujourd'hui. Parmi les intervenants de cette table ronde, je salue le Père Samir Khalil. Jésuite, Professeur d'islamologie et d'Orient chrétien à l'université Saint-Joseph de Beyrouth mais également à l'Institut Pontifical d'Études Arabes de Rome. Vous êtes fondateur et directeur du cercle de documentation et de recherche arabe chrétienne à Beyrouth. Vous êtes l'auteur de 36 livres et de plus de 500 articles scientifiques sur les relations entre le monde musulman et l'Occident, la pensée arabe chrétienne et l'islam. Vous avez conçu, sous l'autorité du Pape Benoît XVI, un plan en dix points pour une paix définitive au Proche-Orient. Cela mérite d'être souligné.

Nous serons donc privés de la présence du Docteur Badr-Eddine Hassoun, grand Mufti de la République arabe syrienne. C'est regrettable car il aurait été pour nous à la fois l'interlocuteur reconnu des autorités gouvernementales et celui qui tient un discours de paix et d'entente entre les religions. Enfin, Youssef Seddik est tunisien, agrégé de philosophie et Docteur en anthropologie à l'école des Hautes Études en Sciences Sociales. Vous avez traduit plusieurs classiques arabes en français dont un recueil de hadith (paroles du Prophète). Votre ouvrage le plus connu « Nous n'avons jamais lu le Coran » - c'est mon cas - propose une remise à plat totale de la question de la lecture du Coran.

YOUSSEF SEDDIK, PHILOSOPHE ET ANTHROPOLOGUE

Chaque fois que le politique sollicite le penseur, je suis de ceux qui émettent les plus grandes réserves mais le Sénat ne représente pas seulement le politique mais la sagesse. Chaque fois que nous sommes sollicités sur une question jugée épineuse - pour ceux qui nous consultent mais pas pour nous car elle est tellement lisse que nous sommes à l'aise en la traitant - nous aimons en discuter avec les non-initiés. Je ne peux dans le temps qui m'est imparti que limiter le plus méthodologiquement possible mon propos. J'évoquerai tout d'abord mon expérience.

Quand j'ai considéré la question du Coran d'un point de vue philosophique et pas de fidéiste ni de croyant - je ne le suis pas - j'ai toujours été du côté de ceux qui ne risquent pas de dire « je crois » et attendre que la pensée leur apporte une vision du monde qui les rassure sur le laps de temps qu'ils vont passer dans la vie qu'ils quitteront un jour irrémédiablement. Je suis révolté de constater que ceux qui sollicitent le penseur pur - Occidentaux ou Musulmans - demandent de l'émotion ou la réaction à une émotion donc quelque chose totalement étranger à la pensée.

Je prendrai deux exemples que vous connaissez parfaitement. Le premier concerne les fameux versets sataniques qui ont bouleversé le monde et causé la mort jusqu'au Japon où l'éditeur n'a rien fait d'autre que de traduire un texte jugé vendable. Que ce soit dans la littérature, dans les journaux ou dans les débats comme celui-ci, nous n'avons jamais pensé à cette réalité que nous appelons versets sataniques dans le Coran même, dans la tradition de la pensée coranique islamique. Or personne n'ignore - je parle sous l'autorité du grand Professeur Mohammed Arkoun - que les versets sataniques sont un fait coranique. On professe l'impeccabilité d'un Prophète qui ne se trompe jamais alors que le Coran dit explicitement qu'il a été tenté, un peu comme le Jésus du désert ou du Mont des Oliviers. Cette part de l'humain est certainement la plus importante. Or on l'a complètement oublié pendant une génération complète jusqu'à la fin des années 80 où le scandale des versets sataniques a été déclenché, par les médias surtout. L'ayatollah Khomeiny endosse également la responsabilité de ce scandale car il a produit cette stupide sentence contre un écrivain et romancier.

La responsabilité de la pensée européenne est celle-ci : recevoir et demander de l'émotion quand on aborde l'islam et nous impliquer dans cette dimension émotive au lieu de promouvoir nos travaux qui existent depuis longtemps sur ces questions. Lors de cet incident, on nous a demandé de réagir à l'émotion. Je prendrai un deuxième exemple pour achever mon propos car les exemples sont nombreux : le mot même d' « islam ». Lorsque je lis une sorte de contournement du sens originel du mot « islam », je retrouve le mot « soumission ». Dans une patrie où la liberté est un mot magique et représente un grand enjeu, je comprends qu'on oppose à cette liberté voulue et cherchée le mot « islam » dans le sens de « soumission ». Qu'on lise le Coran ! Le mot « islam » - à ma connaissance car je n'ai pas tout lu - a deux sens dans le Coran dont l'un est péjoratif car il signifie un simple rite qui s'oppose à la vraie foi. « Les Bédouins ont dit : nous avons la foi. Ne dites pas que vous avez la foi. Dites : nous sommes devenus musulmans (nous avons été simplement soumis au rite) ». Cette phrase est un verset. Or, il n'a jamais été dit que ce sens péjoratif existe dans la Parole première et révélée qui est le Coran. Le deuxième sens, nous le vivons au quotidien, il renvoie au gens gentils qui se rendent le vendredi dans les mosquées avec leur gandoura, leur turban ou leur costume trois-pièces pour prier trois minutes et revenir chez eux auprès de leurs enfants. Ce sens cultuel du mot « islam » est mentionné également dans le Coran. Le troisième sens qui indique qu'Adam est musulman, qu'Abraham est musulman, que Jésus et les apôtres sont musulmans est celui qu'il faut promouvoir et qui se reconnait - sans faire de comparatisme de bas étage - de la philosophie de Leibnitz. Tout est musulman. Le Coran ne manque pas de dire que la fourmi est musulmane, que tout ce qui est dans la terre vient à l'islam c'est-à-dire à la soumission aux lois du monde et aux lois du cosmos bon gré, mal gré. Le Coran dit également que les montagnes, les choses en soi sont des musulmans, des choses soumises aux lois du monde.

Toutes ces transformations et ces perceptions erronées du vocabulaire constituent à présent notre patrimoine actuel depuis que l'islam est devenu une question d'actualité. J'en appelle aux journaux sérieux, aux revues et aux cénacles qui veulent préserver l'humanité du terrorisme et du dérèglement des sociétés, à cesser de refuser à l'islam ce qu'ils ont fait pour la culture religieuse ou laïque européenne. Je sais que Lacan se retrouve en Saint-Augustin. On retrouve du Kant dans Platon et du Leibnitz dans Parménide. Tous les jours les universités, les écoles, les classes de Terminale et les classes préparatoires font ce florilège de familles de la pensée et donc de la paix dans tous les domaines sauf qu'on ne rappelle jamais qu'une musulmane, fille de Prince, Wallâda, contemporaine d'Ibn Zaydûn et Ibn Hazm (Xème siècle) écrivait sur sa robe en calligraphie qu'elle est tellement libre qu'elle ne donne son baiser qu'à celui qu'elle choisit. On oublie de dire qu'Al Zamakhsharî, un très grand exégète du XIIème siècle, presque contemporain d'Averroès, déclarait « je lis le verset suivant : seuls les savants craignent Dieu. Moi je lis autrement : seul Dieu craint les savants ».

Ces modernités souterraines qui fusent depuis l'époque du transmetteur, Mahomet, jusqu'à nos jours ont façonné l'islam et font que 99,99 % de musulmans n'aiment que la paix tout en s'occupant de leurs familles et en vaquant à leurs affaires. Tout cela, tout ce qui a maintenu cet espace social extraordinaire qui a beaucoup apporté à l'humanité est ignoré dans le savoir européen et occidental. Seule cette émotion qui fait que l'islam est un générateur de terrorisme et un lieu de soumission - ce qui est complètement faux - est promue.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Je remercie Youssef Seddik pour son intervention. Le journaliste que je suis n'a pu que recevoir les messages que vous lancez. En même temps, la réalité est bien celle que les médias décrivent aussi.

PÈRE SAMIR KHALIL, SJ, PROFESSEUR D'ISLAMOLOGIE ET D'ORIENT CHRÉTIEN À L'UNIVERSITÉ SAINT-JOSEPH (BEYROUTH), À ROME ET À PARIS

Peut-on concevoir une exégèse islamique ? Il est délicat pour moi qui ne suis pas musulman de donner une réponse et je n'en ai pas. J'essaierai de réfléchir à ce sujet en partant de mon expérience de l'exégèse biblique. Je parlerai d'une expérience personnelle que j'ai réitérée lorsque j'étais chargé d'assurer le cours sur la Révélation à l'institut islamo-chrétien de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth.

Nous étions deux professeurs, un musulman et moi-même à assurer ensemble ce cours. « Qui est l'auteur de la Bible ? » est la première question que j'ai posée. J'ai commencé par la Bible pour des motifs pédagogiques. Les chrétiens m'ont répondu : « C'est Dieu ». J'ai ajouté « On dit quand même qu'il s'agit de l'Évangile selon Mathieu, Marc, Luc, Jean. Quel est donc leur rôle ? » Ils m'ont dit « Oui, c'est vrai. Eux aussi sont des auteurs ». J'ai donc déclaré qu'on pouvait dire que c'était 50 % Dieu et 50 % Mathieu. Les étudiants m'ont répondu que c'était impossible, que c'était Dieu à 100 %. J'ai répondu que cela faisait 200 %, et que ça ne collait pas. De fil en aiguille, nous avons abouti à la théorie de l'inspiration. C'est 100 % Dieu et 100 % des hommes mais l'homme parle inspiré par Dieu qui est en lui. On pourrait donc dire que le style est humain et que le contenu serait divin...

S'agissant du Coran, la question était plus délicate. Je n'arrivais pas à obtenir des étudiants musulmans une autre réponse que Dieu. J'ai déclaré que j'étais également bibliothécaire et que je devais remplir la fiche auteur. On a décliné les différents substituts au mot auteur : co-auteur, rédacteur, « préfacioniste », « postfacioniste », traducteur... Je leur ai indiqué que je ne pouvais pas mettre Dieu car je n'avais pas la preuve que Dieu ait jamais écrit, pas plus que les anges, les animaux ou les djinns. A notre connaissance, seuls les hommes écrivent. J'ai donc suggéré d'inscrire « anonyme » qui fait également partie des catégories. Certains disent que c'est un rabbin ou un moine - Bahîra ou Sergios - selon les traditions. Je leur ai expliqué qu'il fallait se décider et remplir toutes les cases sinon la fiche ne passerait pas sur Internet. Nous avons débattu de cette question pendant plus de deux heures. Le professeur Rafik Al Agam, qui nous a quittés très jeune, était présent et se montrait parfois violent. Je devais le calmer pour l'inciter à la tempérance. A la fin de l'année, deux étudiants musulmans sont venus me solliciter pour préparer leurs thèses sous ma direction. Je leur ai répondu que je n'étais pas conciliant et je les ai orientés vers d'autres professeurs musulmans de l'Institut. Ils ont refusé prétextant qu'ils voulaient apprendre la méthode plus rigoureuse. Cette expérience s'est renouvelée malgré ce discours dur pour tous les étudiants. Je constate que ces efforts ont été payants.

Il faudrait d'abord définir ce que l'on entend par « texte révélé ». Tant que nous affirmons que c'est Dieu, qu'il n'y a pas d'intermédiaire, qu'à la limite Mohamed serait comparable à un enregistreur, nous ne nous en sortirons jamais. Tant que nous n'avons pas accepté qu'il s'agit d'un homme qui transmet ce texte avec sa culture, et que ce texte peut être lu et étudié comme tout texte littéraire - sachant que les musulmans comme les chrétiens ont le droit de penser que c'est Dieu qui s'adresse à eux - aucune exégèse n'est possible. D'ailleurs, un premier problème se pose à nous. Nous n'avons pas de mot arabe pour exégèse. Nous avons le mot tafsîr qui désigne un commentaire. On peut dire tâ'wil mais ce mot renvoie à l'interprétation. C'est d'ailleurs le mot clé d'Averroès, dans son petit ouvrage extraordinaire le « fasl al-maqâl », le « Traité décisif sur le rapport entre sagesse et loi révélée ». D'après mon analyse de tous les vocables, le mot tâ'wil répond à notre problématique sur l'interprétation du texte. Cependant, nous n'avons pas de terme approprié pour cette notion plutôt moderne et occidentale. Pour effectuer un tel travail, il faudrait étudier ce texte comme tout texte littéraire et accepter de passer inévitablement par les recherches des orientalistes, ce qui suppose de connaître les langues occidentales, toutes les techniques et les sciences humaines. Tout l'enseignement dispensé dans les écoles religieuses, notamment Al-Azhar, effectue la démarche inverse. On étudie les sciences islamiques comme s'il s'agissait d'un météorite tombé du ciel qui n'a pas de rapport avec les autres sciences humaines ou les autres sciences tout court. Ceci serait pourtant un préalable indispensable.

Quels seraient les passages obligés et les techniques nécessaires si l'on voulait concevoir une exégèse du Coran ? La lecture philologique constitue la base. Je suis surpris de constater que les ulémas spécialisés dans le Coran ont rarement une formation philologique. J'ai pu l'expérimenter dans un programme de télévision pendant deux heures. J'ai débattu du Coran avec un spécialiste envoyé par le grand mufti sunnite du Liban mais à aucun moment nous n'avons pu évoquer la philologie. Lorsqu'il a dit que le Coran est en « arabe pur », je lui ai demandé la signification de cette expression. Il m'a répondu que tous les mots sont d'origine arabe. Or tout le monde sait que le mot sirat dans la fatîha (as-sirat al-mustaqîm) vient du latin. Le mot « firdaws » (le paradis) vient lui du persan. Un intervenant d'Arabie saoudite s'est finalement interposé pour faire cesser ce débat qui tournait au scandale. Il n'y a pas de connaissance des langues sémitiques. Comment peut-on faire l'exégèse du texte coranique sans avoir un minimum de connaissance en arabe, en hébreu et en syriaque ? D'autant plus que l'on a un livre merveilleux qui a rassemblé cela il y a 80 ans : « The foreign vocabulary of the Quran » d'Arthur Jeffery. Beaucoup d'études de Lüling, Luxenberg ou d'autres philologues sont des théories discutables mais qui ne peuvent pas être éliminées car elles sont riches de renseignements scientifiques. L'étude littéraire et structurale du Père Cuypers sur la sourate 5 (le festin) tente de faire une analyse rhétorique à la manière de Roland Meynet pour l'Evangile de Saint-Luc. Elle apporte un plus indéniable et mérite d'être examinée.

Quand on parle du voile qui a suscité une polémique, il faudrait se pencher sur les usages au Moyen-Orient. Le port du voile était l'apanage de la femme aristocrate. D'ailleurs, le hadith nous apprend comment Aïcha a réagi violemment vis-à-vis de sa servante qui souhaitait porter le voile. En outre, la lecture contextuelle (les asbâb an-nuzûl ou at-tanzîl) du Coran est à prendre avec beaucoup de précaution car très souvent le contexte a été fabriqué post factum pour expliquer des versets difficiles. Cependant, dans certains cas, ce contexte est utile et permet une lecture historique du Coran.

Dans la tradition musulmane, nous avons depuis longtemps essayé de classer le Coran chronologiquement. En pratique, personne ne lit le Coran chronologiquement. De même qu'on ne lit pas les Évangiles chronologiquement. On les lit comme ils sont imprimés. Toutefois pour l'étude, on ne peut se dispenser d'un effort de lecture chronologique. Le Professeur Arkoun a rappelé la « Geschichte des Qorans » de Nöldecke qui a été traduit en arabe il y a cinq ans par un libanais résidant en Allemagne. Cette traduction est interdite au Liban mais est diffusée en Jordanie et en Tunisie sous le manteau. Au XXIème siècle, un pays aussi ouvert aux études occidentales que le Liban interdit un livre datant du XIXème siècle, revu et corrigé au début du XXème siècle. Il est clair que tout cela ne détruit pas le Coran. Il ne faut pas y voir une prétendue volonté des « méchants occidentaux » de détruire l'islam mais cette démarche vise au contraire à retrouver l'inspiration première. J'ai eu l'occasion d'expliquer maintes fois aux chrétiens depuis 40 ans que l'interprétation des premiers chapitres de la genèse - une fois que l'on convient qu'il ne s'agit pas d'une description historique mais d'un discours mythique dans le sens du mutos qu'évoquait Mohammed Arkoun - nous révèle quelque chose d'essentiel sur Dieu, sur l'homme et sur le rapport de l'homme à Dieu et de l'homme au monde. Le texte nous apparaît alors infiniment plus riche que le récit anecdotique. Ce travail d'exégèse serait impossible aujourd'hui pour nous orientaux et arabes ainsi que pour des orientalistes. Il est nécessaire que se constitue en France, par exemple, une équipe de chercheurs spécialisés dans leur discipline mais concentrés sur l'étude du Coran. Ils auraient par ailleurs des connaissances linguistiques, historiques, etc.... pour qu'il puisse y avoir une lecture pluridisciplinaire et une exégèse qui aboutisse à un commentaire ne fût-ce que d'une partie du Coran. Si l'on pouvait également lancer une revue des études coraniques voire de l'exégèse coranique, cela permettrait à tous les chercheurs compétents d'apporter des petites contributions qui donneront lieu par la suite à une synthèse. Il serait aussi important que cette revue puisse avoir un pendant sous forme de traduction ou de composition en langue arabe pour que ce discours passe. Monsieur Arkoun faisait remarquer que ces livres n'étaient pas lus. Un traducteur traduit aussi systématiquement que possible ses livres en arabe. Cependant, ils ne sont pas très lus en arabe malheureusement. Le style et la forme exigent un bagage qui n'est pas à la portée de tous. Nous sommes envahis par une quantité de textes inutiles. Les quelques textes qui permettent de réfléchir sont inaccessibles aux intéressés. Il faudrait réfléchir aux moyens à déployer pour que ce discours atteigne les intéressés, en premier lieu les penseurs musulmans. Peut-être par le truchement des orientalistes mais probablement directement en prévoyant une structure intermédiaire.

MOHAMMED ARKOUN, PROFESSEUR ÉMÉRITE D'HISTOIRE DE LA PENSÉE ISLAMIQUE À LA SORBONNE NOUVELLE (PARIS III)

La question de l'exégèse est une question de base car elle tient à un changement radical de ce que les sciences sociales et les philosophes appellent l'épistémologie. Elle est constituée de deux mots grecs : épistémè, la science comme connaissance, et le logos dont nous avons oublié les exigences intellectuelles. Tout mon travail repose sur les révolutions scientifiques introduites en France. J'ai vécu cela au coeur de la Sorbonne au temps où résonnaient les voix de Lévi-Strauss, de Greimas, de Martinet, de Barthes, de Braudel, de Paul Ricoeur et tant d'autres. Les années 60, 70, 80 en France ont retenti dans le monde. Alors que j'étais un jeune enseignant, j'étais invité aux États-Unis, comme d'autres jeunes enseignants pour cette raison. C'est une mutation du regard et de l'esprit sur l'homme. Car c'est l'homme qui change et régit l'homme. L'homme fait tout ce qu'il fait à travers le langage.

Notre cher Père Samir enseigne dans une institution où Dieu est le point de départ. En tout cas, il est toujours là. Lavoisier ou Berthelot a dit que c'est une hypothèse inutile pour travailler en laboratoire. Je ne dirais pas cela mais j'estime que cette question doit venir après un grand nombre de chantiers dans lesquels nous travaillerons ensemble sans nous ligoter l'esprit dès le départ avec l'idée de savoir s'il faut dire c'est Allah ou Mohamed qui est l'auteur du Coran. Laissons cela provisoirement de côté car l'énonciation linguistique est essentielle. Il n'y a que Karl Marx qui a tout écrit et que nous lisons ensuite et qui a peu parlé par rapport à ce qu'il a écrit. Tandis que pour les textes fondateurs des grandes religions, nous sommes dans l'oralité. Nous devons d'abord faire appel à l'anthropologue et au linguiste. L'anthropologue s'occupe, aujourd'hui encore, des sociétés sans écriture et par conséquent sans livres. C'était l'intitulé du cours de Lévi-Strauss dans les années 60. Tout se passe donc avec l'échange linguistique. La parole est vivante. Nous sommes ici dans un contexte de parole. Mes mains expriment des choses en même temps que j'utilise des mots. Cela signifie que pour accéder à cette parole vivante qui régnera pendant des siècles sur toutes les cultures et les générations, nous avons besoin de l'environnement sémiologique de toute parole prononcée. Cependant celui-ci a disparu irréversiblement. Nous n'y accéderons jamais. S'agissant des Évangiles, c'est encore plus clair. Jésus de Nazareth, le juif, a parlé à l'intérieur de la synagogue en langue araméenne et non en grec. Or les auteurs des Évangiles nous transmettront ces paroles en grec. Quel changement ! Quelle mutation incommensurable ! Toute la tradition exégétique se fera une raison et travaillera à partir de ces propos rapportés en grec. Or la langue grecque provient d'un corpus philosophique qui existe déjà depuis cinq siècles dans le Proche Orient. Cette étape cruciale que l'on appelle Livre Saint sera mise entre parenthèse. On n'en parle pas. Or elle fait l'objet d'histoire. Elle est l'objet d'une histoire. Il faut s'y attarder. Cependant cette histoire se sert de la linguistique, de l'anthropologie, de la sociologie et de la psychologie sociale autant que de l'énonciation. Youssef Seddik a procédé de la sorte lorsqu'il a parlé de l'islam en philologue et en historien. Vous constatez les éclairages si différents que nous obtenons. Cette étape absolument cruciale est négligée dans tous les enseignements que ce soit celui des juifs, des chrétiens ou des musulmans. C'est pourquoi ce n'est pas une question de dialogue mais de chantier avec les ouvriers que nous sommes.

Ce travail doit être mené ensemble et pas chacun enfermé dans sa citadelle théologique pour m'imposer le silence à propos de tous ces problèmes. Ces problèmes n'en sont d'ailleurs pas, si nous les examinons à travers les problématisations nouvelles que les sciences de l'homme et de la société nous ont apportées et que nous enseignons dans les universités. Cependant elles restent lettre morte car on ne lit plus, quelle que soit la qualité des livres publiés. Nous parlons le langage que nous recevons de la presse, des médias. C'est la confusion intellectuelle totale, la mort de la raison et de l'esprit. Nous vivons actuellement dans cette confusion intellectuelle et dans un désordre sémantique. Quant aux concepts, ils n'existent plus. La parole de Dieu est un concept que je définirai après avoir exploré la période de la transmission uniquement par la parole. Je ne négligerai pas ce point qui est essentiel ne serait-ce que pour dire que j'ai perdu de façon irréversible les sources qui me permettraient de dire des choses compréhensibles au sujet de cette parole.

Le passage de la parole au texte au sujet du Coran a nécessité quatre siècles. Selon la tradition, ce passage a déjà eu lieu du temps du Prophète. Ses paroles étaient consignées par écrit au fur et à mesure qu'il parlait. Ses paroles ont donc été intégralement conservées. Cette mythologie persiste jusqu'à nos jours. Aujourd'hui, elle a été amplifiée par toute cette idéologie de combat dont nous sommes témoins. L'installation par les institutions religieuses sous le contrôle de toutes les autorités religieuses (ulémas, rabbins...) de « corpus officiels clos » est décisive. Qui pourrait nous délivrer de ce sang qui coule dans les conditions actuelles et de ce discours qui se prononce dans cette grande maison de la pensée et de la vie politique française et ailleurs ? Tout cela serait différent si nous savions déjà expliquer à nos élèves au lycée ce que signifie un « corpus officiel clos ». Des autorités officielles décident de la confection du corpus, donc des textes qui seront insérés dans le Livre qui deviendra définitif et clos. Les Évangiles sont au nombre de quatre alors que des dizaines voire plus ont circulé pendant les trois premiers siècles de l'Hégire. Ces écrits appelés aujourd'hui Évangiles apocryphes sont étudiés par les historiens et permettent d'ouvrir des perspectives formidables que nous avons ignorées pendant des siècles. C'est ce que j'ai appelé tout à l'heure l'ignorance institutionnalisée car l'institution ferme les portes et m'oblige à ne lire et n'étudier que le corpus officiel clos. Même les Ministres de l'Intérieur que j'ai rencontrés en France et qui s'occupent des cultes alors que cela ne fait partie de leurs missions, vous demandent ce que dit le Coran sur le voile. Ce n'est pas la question. Qu'est ce que je lis ? Telle est la question. Qui fait autorité ? Quel type d'autorité possède le texte que je lis pour que je le diffuse, je le commente et que j'en fasse une source de la Loi religieuse ? J'appelle cette interrogation sur l'autorité du texte lui-même le statut cognitif des écritures saintes.

Je sors de toutes les frontières en posant des problèmes fondamentaux qui sont des problèmes d'anthropologie culturelle, politique et linguistique qui m'ouvrent des horizons et des chantiers de travail. Il ne faut pas parler de Dieu à tous ces différents stades car cela serait prématuré. Je ne dis pas que c'est inutile car cela remettrait en cause tout mon discours par ceux qui considèrent que cette question reste un préalable. Cette question sera abordée lorsque nous aurons établi un consensus sur le fonctionnement des « corpus officiels clos ». Qu'est ce que cela signifie ? Quelles sont les conséquences linguistiques sur le sens du Coran et des Évangiles que nous diffuserons et sur lequel nous construirons des systèmes théologiques ?

La première étape est la Parole de Dieu, la deuxième, le discours prophétique oral, la troisième, le « corpus officiel clos ». La question de Dieu ne constitue que la quatrième étape. Or ces étapes sont indissociables bien qu'elles soient chronologiques. Les « communautés interprétantes » constituent un concept de travail d'une richesse inouïe. Les Pères parmi nous, font partie de la « communauté interprétante » qui se donne le pouvoir d'interpréter. Seulement toute interprétation est sujette à débat même si l'on dispose d'une autorité religieuse qui est infiniment respectée. C'est là qu'intervient le débat intellectuel, la notion médiévale de disputatio et la notion médiévale en arabe de munâzara. Or ces notions médiévales ont disparu et le temps pour faire ce travail, nous ne l'avons plus.

YOUSSEF SEDDIK

J'aurais souhaité terminer mon propos par un troisième exemple qui n'est ni littéraire comme les Versets Sataniques ni linguistique et sociologique comme le mot « islam ». Le mot « hadd » qui signifie sanction, punition a été complètement transfiguré dans la réalité que nous vivons aujourd'hui. Le mot « hudûd » existe dans le Coran. Si vous consultez tous les dictionnaires y compris le lexique des tribunaux, il ne signifie absolument pas « sanction » mais « limites » au sens topologique et mathématique. Si nous prenons l'exemple suivant : « vous devez couper la tête à une personne qui a tué sans raison ». Il s'agit d'un « hadd » dont les musulmans ont surestimé le sens. Le Coran a voulu dire que les croyants n'ont pas le droit de tuer deux, trois ou dix personnes pour une personne comme ils avaient coutume de le faire avant l'islam. Tuer une seule personne est une limite. Si vous ne tuez personne et que vous pardonnez, vous n'êtes pas au-delà de la limite. Ce n'est pas une interprétation car dans la sourate 5 qu'a citée le Père Samir Khalil, il est dit « oeil pour oeil et dent pour dent ». Cependant, nous avons oublié que le verset nous précise que c'était la loi des fils d'Israël. Plus tard, dans le cinquième verset, il est dit : «Vous avez la possibilité de tuer une âme pour une âme mais si vous pardonnez, c'est mieux pour vous ». Un jour, alors que j'étais aux côtés de Monsieur Badinter lors d'un colloque, il m'a dit « si votre interprétation est vraie, vous avez aboli la peine de mort avant moi ! ». Je prendrai un autre exemple pour que vous soyez pédagogiquement édifiés. La question successorale évoquée par mon ami et concitoyen Abdelmajid Charfi, avec 50 % de l'héritage attribué à l'héritier féminin contre deux parts, soit 100 %, pour l'héritier masculin. Cette prescription est un « hadd », une limite et non une sanction. Si vous donnez 49 %, de la part de l'héritier masculin à la fille, vous êtes contre Dieu. En revanche si vous donnez 60 %, vous n'êtes pas contre Dieu. Si vous donnez 100 % aussi bien à l'homme qu'à la femme, vous n'êtes absolument pas contre Dieu. On a pris ce « hadd » comme une limite que l'on doit absolument appliquer alors que c'est une façon de libérer la loi en donnant une limite en deçà et non pas au-delà.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Père Samir Khalil, reprenez-vous la démarche décrite par le Professeur Arkoun ?

PÈRE SAMIR KHALIL

Je me situe dans la même ligne. Un texte, quel qu'il soit, est d'abord un texte. Actuellement, j'ai un texte qui rapporte une parole orale. L'étude de ce passage est fondamentale dans le cas du Coran. Pour des motifs techniques de l'écriture arabe, il est également important d'examiner les différentes étapes de l'écriture consonantique car nous n'avons que 14 caractères pour 28 lettres de l'alphabet. Je dis cela car j'édite des manuscrits. Jusqu'au Xème siècle, il est rare de trouver des textes avec des points diacritiques. Les voyelles seront introduites plus tard. Il est essentiel de prendre conscience qu'il s'agit d'un texte littéraire que j'étudie comme tout autre texte. La Révélation est une question de foi. Chaque croyant considère que son Livre est révélé. Pour moi, le Coran n'est pas révélé. De même que l'Évangile tel qu'il est aujourd'hui n'est pas révélé pour les Musulmans quoi qu'en dise le Coran. En réalité, on suppose qu'il existe un autre texte qui n'est pas celui que nous connaissons. Ceci est normal. Chacun a le droit de définir ce qui est normatif pour lui et qu'il appelle « révélé ». J'ai donc un texte et je le travaille comme chercheur d'où la nécessité de toutes les formes d'études. Cela signifie également que toute la formation dispensée dans les écoles islamiques qui forment les imams - Al-Azhar étant la plus grande au monde avec chaque année plusieurs milliers d'étudiants étrangers boursiers dont les études sont financées par le contribuable égyptien et des contributions de l'Arabie Saoudite - ne correspond absolument pas à ce que l'on appelle la science. Elle est basée sur la mémorisation et la répétition indéfinie des écrits antérieurs. Le moyen-âge était beaucoup plus avancé.

S'agissant de la munâzara, je ferai allusion à un texte extraordinaire d'un juriste andalou. Il s'arrête à Bagdad et assiste à un majlis. Scandalisé par ce qu'il voit, il en fait le récit. Il assiste à nouveau à un majlis à Mossoul. Il est tout aussi scandalisé. Lorsqu'il retourne en Andalousie, il passe par Fès. Il raconte à un ami juriste le déroulement de ces majâlis : « les grands ulémas sunnites sont présents. Lorsqu'un des chefs de ces sectes impies fait son entrée, l'assistance se lève. Honte pour l'islam ! Elle ne se rassoie que lorsqu'il s'est assis... ». Il s'agit de la description d'une authentique munazâra qui réunit des croyants de toutes les confessions. Lorsque tous les participants sont présents, on ouvre le débat. Un de ses mécréants se lève et dit : je vous rappelle la règle. Aucun d'entre vous ne pourra s'appuyer sur son écriture ou sur son Prophète car nous ne les reconnaissons pas. Seule la raison (al-`aql) constitue la base de nos débats. Ensuite, les débats commencent ». Ceci a eu lieu durant l'époque abbasside surtout aux IXème, Xème et XIème siècles. La décadence a débuté lorsqu'on a remplacé la raison des philosophes par la théologie. Je pense surtout à Ghazalî qui a mené une lutte contre la philosophie jugée impie. Il fera une telle synthèse de la foi musulmane qui dépasse le formalisme courant des juristes notamment dans son Ihyâ' `ulûm ad-dîn en 40 volumes qu'il bloquera cette évolution en rédigeant un ouvrage contre les philosophes. Ce dernier sera réfuté par Averroès. Cependant, Averroès ne sera jamais lu en Orient jusqu'au XXème siècle. Il faudra attendre Ernest Renan qui relancera ses textes dans le monde musulman. En revanche, en Occident, sa pensée sera débattue, contredite. Saint Thomas d'Aquin le cite plus d'une centaine de fois en disant « dixit comentator » car Averroès était le commentateur d'Aristote par excellence. Dans les sciences concrètes (mathématiques, astronomie, médecine...), la décadence commence au XVème siècle. Pour les sciences humaines, à part quelques personnalités comme Ibn Khaldûn et Al-Suyutî, grand savant et homme de religion, cette décadence a débuté très tôt. Lorsque la réflexion philosophique grecque est abandonnée au XIIème siècle, époque de la condamnation d'Averroès, une renaissance aura lieu au XVII-XVIIIème siècles avec les Safavides d'Iran. Après cela, le primat de la raison sur tout autre principe et dans toutes les sciences est abandonné. Actuellement, plus de 100 000 fatwas en Égypte ont été émises en 2006. Un certain nombre de fatwas ridicules ont été diffusées dans les médias. Ce phénomène représente une infantilisation de la pensée et du public musulman d'aujourd'hui. En Égypte, les musulmans peuvent poser une question à un mufti sur le moindre détail de la vie quotidienne. Ils composent un numéro spécial et reçoivent un numéro de code. Ils rappellent 24 heures plus tard en donnant ce numéro. Ils obtiennent ainsi leur réponse et peuvent continuer leur vie en étant de bons croyants. Je ne caricature pas car j'ai étudié ce problème pour le compte de l'Institut Allemand de Beyrouth. Ce sont les savants et non les ulémas qui vont élaborer une exégèse. Si ces savants sont en même temps des ulémas, tant mieux, sinon tant pis. Mes propos sur les ulémas au sens de `âlim sont valables pour toutes les confessions. L'exégèse concerne les savants. La foi vient en second lieu pour essayer de concilier les acquis scientifiques avec les éléments hypothétiques.

FRANÇOIS TRUCY, SÉNATEUR, VICE-PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-JORDANIE

Il faut noter la passion, l'érudition, la compétence et le dynamisme des orateurs. Par ailleurs, je précise pour rassurer les intervenants ou la salle que les Ministres de l'Intérieur en France ne règlent que les problèmes matériels. Ils ne s'occupent pas du tout de la théologie. Ceux qui dans la salle ont applaudi à cette mise en cause doivent être rassurés.

Le Père Khalil a évoqué l'océan des textes inutiles. Or le Sénat se pose souvent la question car - je prends à témoins mes collègues - nous participons non seulement à la création mais aussi à la soumission aux textes inutiles. Nous connaissons tous les contraintes de l'informatique praticienne mais l'histoire de la fiche du Père Khalil avec l'auteur est très importante. Nous y réfléchirons quelques temps.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Je remercie les trois intervenants qui se prêteront à présent à un jeu de questions-réponses.

DEBAT AVEC LA SALLE

AHMED JABALLAH

Je suis Directeur de l'Institut Européen des Sciences Humaines de Paris qui propose une formation théologique des imams. Je déplore le manque de diversité de ce type de débats intellectuels qui doivent permettre une confrontation des opinions. Nous abordons aujourd'hui des sujets très importants qui concernent le Coran, l'exégèse coranique. Nous regrettons l'absence de grands muftis mais nous aurions aimé avoir des approches différentes. Selon moi, la question de l'auteur du Coran n'est pas la seule qui se pose. Monsieur Arkoun a demandé à ce que des chantiers soient ouverts. Je partage cet avis à condition qu'ils soient ouverts en s'appuyant sur des points de vue différents. Cette démarche serait très enrichissante dans ce type de colloque.

ANNIE LAURENT

Je suis Docteur d'État en Sciences-Politiques pour une thèse sur le Liban. Je suis également journaliste spécialisée dans le Proche-Orient et les relations entre chrétiens et musulmans. J'ai été frappée de ne pas entendre dans les différentes interventions que le statut dogmatique du Coran pouvait bloquer ce travail d'exégèse. Pour l'immense majorité des musulmans, le Coran est la Parole de Dieu, matérialisée en un livre mais incréée, soit sans intervention humaine. Par ailleurs, dans l'organisation des sociétés religieuses musulmanes notamment sunnites, l'absence d'autorité magistérielle unique pose également problème. Aucune autorité religieuse n'est donc en mesure d'imposer ou d'encourager les savants musulmans qui souhaiteraient se lancer dans une authentique exégèse.

GUY PAGÈS

Je suis prêtre catholique et je m'intéresse au dialogue islamo-chrétien. J'ai eu la joie de publier un petit livre intitulé « Éléments pour le dialogue islamo-chrétien ». S'agissant de la question du rapport du Coran à la modernité, il me semble utile de se demander si la vision de l'unicité de Dieu dans l'islam permet une prise de distance. Si la modernité à pu naître en Occident, n'est-ce pas en lien avec la vision du Dieu Trinité qui implique en lui-même la distance ? Le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père et pourtant il s'agit d'un seul et même Dieu. Dans la vision coranique, l'identité de Dieu qui est tout autre et restera à jamais inconnaissable n'est pas révélée. Par conséquent, la pensée ne peut que se soumettre à quelque chose sans lien avec la rationalité car Dieu se situe au-delà de cette rationalité. Or la modernité découle de cette prise de distance, de cette critique et de la possibilité pour nous de connaître la vérité sur Dieu.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

La première question interpelle plutôt les organisateurs sur la composition des tables rondes. La seconde question porte sur le statut dogmatique du Coran et sur le magistère dans l'islam. La troisième concerne l'Unicité versus la Trinité.

YOUSSEF SEDDIK

La question que vous posez, Annie Laurent, sur le Coran incréé a été soulevée très tôt en islam par les Mu'tazilites. C'était même la doctrine de l'État. Le Coran n'est pas créé. Il s'agit de mots sortis de la bouche du Prophète à partir d'une inspiration. Ce n'est pas un blocage propre à l'islam. Par ailleurs, l'absence de magistère constitue, selon moi, une avancée. Face à la mort et à l'au-delà, une vieille femme qui connaît trois ou quatre sourates est au même niveau de risque qu'un savant. Une fois que cette médiation entre le divin et l'humain a été abolie, vous n'avez plus besoin de Prophète, de dogme et de religion. Si la clôture de la prophétie, telle que je l'ai développée dans mes écrits, est bien comprise, nous entrons dans une ère où la religion est dépassée. Cependant, nous ne pouvons en demander tant aux musulmans.

PHILIPPE MARINI, PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-SYRIE

Il est très difficile d'organiser un colloque comme celui-ci en particulier du côté de l'opinion musulmane car il n'y a pas de hiérarchie. Nous avions invité un grand mufti d'un État arabe mais il ne peut être comparé à un archevêque ou un chef d'Église. Je souhaiterais poser une question aux Professeurs ici présents. Ma question est un peu iconoclaste, je les prie de m'en excuser au préalable. Atatürk a-t-il pris une bonne décision en supprimant le Califat ? Lorsqu'on observe le monde chrétien orthodoxe ou catholique, il existe un système de régulation. Selon les époques, le corpus institutionnel clos peut respirer, s'adapter, être resserré ou élargi. Il vit au rythme du temps si l'on sait le saisir. Si nous nous plaçons dans le pur domaine de la liberté corsetée par le Texte et par les conformismes qu'il suscite, que peut-on faire ? Sommes-nous en train de raisonner seulement sur l'obédience sunnite ? Le dogme chiite n'est-il pas substantiellement différent ? Chez les chiites, le Guide a une légitimité.

SA BÉATITUDE MGR GRÉGOIRE III, PATRIARCHE GREC-CATHOLIQUE À DAMAS

Les musulmans doivent eux-mêmes répondre à la question du Coran face à la modernité. Ce rôle ne doit pas être dévolu aux théologiens et aux grands Professeurs. Toute l'histoire de l'islam a prouvé qu'il peut s'adapter très facilement à la modernité que ce soit dans le Moyen-Orient ou en Andalousie. Les musulmans conféraient aux chrétiens ou aux non-chrétiens dans les pays arabes un statut qui n'était pas tout à fait celui de la charia. L'islam peut être très moderne. Nous devons donc nous atteler ensemble, musulmans et chrétiens à cette tâche.

MOHAMMED ARKOUN

S'agissant de la question du magistère doctrinal, j'indique, à l'aide d'une phrase lapidaire, que l'islam est théologiquement protestant et politiquement catholique. En disant cela, je songe à l'Église qui a exercé pendant des siècles le pouvoir politique et spirituel. Cette situation a provoqué la Révolution française et les révolutions européennes ainsi que le passage à la modernité. La tension concentrée dans un magistère qui exerce à la fois le pouvoir temporel et spirituel nous a valu cela. C'est une donnée historique qui nous fait réfléchir. L'historien a pour rôle de rappeler les faits indiscutables. L'islam est donc théologiquement protestant car il prône le libre examen des écritures. En islam, chaque musulman a le droit théologiquement de faire valoir son rapport personnel au Coran. Aucun autre musulman ne peut annuler sa position. Ce principe a fonctionné dans l'histoire de la pensée islamique du Ier siècle jusqu'au IVème siècle de l'Hégire. Il existait donc un pluralisme des voix. Je rappelle qu'Ibn Hanbal, l'un des fondateurs d'une école théologique, s'est tenu devant le grand calife Al Ma'mun et lui a dit que la question du Coran créé ou incréé ne relevait pas de sa compétence. Il ne faut pas oublier les propos d'Abdelmajid Charfi au sujet de la responsabilité historique des « partis-États postcoloniaux ». Suite aux indépendances, dans tous les pays musulmans de l'Indonésie au Maroc, les régimes politiques ont verrouillé le pluralisme doctrinal, ont confisqué la liberté théologique et donc la liberté de penser. Au Moyen-âge, l'État ne disposait pas des moyens techniques, policiers et médiatiques pour contrôler chaque citoyen. L'Histoire est notre référence mais nous l'oublions, nous la piétinons et nous faisons des discours politiques. Or le discours politique s'adresse aux imaginaires collectifs, sociaux et très peu à la rationalité que j'essaye de défendre.

PÈRE SAMIR KHALIL

Le Coran n'a été déclaré incréé qu'au temps d'Al Ma'mun. Pour ma part, je défends le système catholique pas en tant que catholique mais en tant qu'historien. S'agissant de l'exégèse biblique, la lecture traditionnelle des premiers chapitres de la genèse était fondamentaliste jusqu'à une époque récente. Cependant de nombreux protestants notamment Richard Simon au XVIIème siècle désapprouvaient cette lecture. Je défends l'autorité d'un magistère car il y a eu un cheminement. Au fur et à mesure que la science historique (archéologie, anthropologie) progressait, on se rendait compte que l'on ne pouvait plus tenir cette position. Pie XII conclut ce cheminement. Dans son encyclique, il incitera les hommes à interpréter les textes. Selon lui, le but des Écritures n'est pas de nous enseigner ce que l'homme peut découvrir par lui-même mais de nous apprendre le rapport de l'homme à Dieu, au monde... Sur ce point, la pensée protestante a devancé d'un siècle au moins la pensée catholique. De nombreux protestants luthériens et libéraux avaient avancé les mêmes idées. Cependant, on observe aujourd'hui que la lecture de la genèse par le protestantisme fondamentaliste, surtout américain est encore plus archaïque que la lecture traditionnelle de l'Église catholique. L'absence de magistère ne permet donc pas de progresser. Au bout de 32 ans d'enseignement dans un Institut Pontifical, je n'ai jamais subi un quelconque veto en critiquant certains points. Cette possibilité de faire le point de temps à autre permet de réaliser des avancées définitives. Un catholique ne peut revenir à une lecture fondamentaliste. Au sujet de la Trinité, je comprends que cela puisse aider à prendre ses distances. J'estime toutefois que le musulman pourrait en faire autant avec le dogme de l'unicité, s'il réfléchissait au rapport entre Dieu et l'Homme.

S'agissant des propos de Sa béatitude Monseigneur Grégoire III, je ne partage pas entièrement cet avis. La tolérance a été réelle à la naissance de l'islam et dans les premiers siècles. En revanche, j'estime qu'il est absolument intolérable pour les chrétiens et autres d'être seulement tolérés. Je souhaite, comme Égyptien, qu'il n'y ait aucune distinction religieuse sur ma carte d'identité. En 1965, alors que je demandais un visa à l'ambassade, j'ai indiqué sur un formulaire que j'exerçais la profession de religieux mais que j'étais athée. Le fonctionnaire était choqué par cette contradiction. Je lui ai répondu que ma foi était une affaire entre moi et Dieu. Selon moi, l'absence de laïcité est la source de l'intolérance.

DE LA SALLE

Je félicite le courage et la liberté d'esprit de Monsieur Arkoun qui est vraiment très musulmane alors qu'il est considéré comme un hérétique par des musulmans qui s'opposent à la connaissance et au savoir. L'islam vous fait-il peur ? L'islam implique le savoir, le progrès et s'élève contre l'infantilisation des peuples. La démocratisation des peuples passe donc par la connaissance.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

A qui s'adresse votre question ?

DE LA SALLE

Au sénateur qui a dit que le culte ne dépendait pas du Ministère de l'Intérieur. Or le culte dépend du Ministère de l'Intérieur. Certains responsables du culte se permettent de nous adresser des remarques sans nous rencontrer. C'est la raison pour laquelle j'ai applaudi lorsque Monsieur Arkoun y a fait référence.

DE LA SALLE

Je suis un simple musulman. Les propos entendus me laissent perplexes. La liberté d'interprétation de Monsieur Seddik me convient car je la trouve moderniste notamment en ce qui concerne le « hadd ». Nous avons besoin d'une réponse simple à nos problématiques. Je ne souhaite pas que chacun interprète le Coran à sa guise en fonction de ses propres critères. Je ne possède pas toute cette culture en tant que simple acteur. Je veux vivre ma foi en étant en harmonie avec moi-même dans ce pays où un certain nombre de lois doivent être respectées. A qui doit-on demander des réponses ? Dois-je attendre la fin des chantiers évoqués par Monsieur Arkoun pour savoir quelle voie emprunter ?

HIND MIMOUNI-JOUDAR

Je suis juriste. J'assiste à ce colloque pour comprendre certaines choses. Ma question rejoint la précédente intervention. Je suis musulmane et moderne. J'ai vécu ma foi musulmane entre mon pays d'origine et la France. Actuellement j'ai deux enfants nés en France et qui sont français. Que dois-je leur apprendre ? Je suis séduite autant pas la laïcité que par l'islam. Comment donc leur apprendre leur foi et leur inculquer un sentiment de fierté par rapport à leurs origines.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Une table ronde sur ce sujet aura lieu cet après-midi. Je ne suis pas sûr que ces trois interventions appellent des réponses.