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Colloque Europe-Orient : Dialogue avec l'Islam



Colloque au Sénat Paris, le 12 juillet 2007 sous le haut patronage de Christian PONCELET, Président du Sénat

TABLE RONDE N° 3 : MINORITÉS, NOTAMMENT CHRÉTIENNES, EN PAYS MUSULMANS

SOUS LA PRÉSIDENCE DE ADRIEN GOUTEYRON, SÉNATEUR, VICE-PRÉSIDENT DU SÉNAT, PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-LIBAN

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Je cèderai la parole successivement à Monseigneur Grégoire III, Patriarche grec-catholique à Damas, Monseigneur Jean-Benjamin Sleiman, Archevêque latin de Bagdad, Monseigneur Philippe Brizard, Directeur général de l'OEuvre d'Orient et Sami Zubaida, Professeur émérite à l'Université de Londres.

SA BÉATITUDE MGR GRÉGOIRE III, PATRIARCHE GREC-CATHOLIQUE À DAMAS

Je désapprouve le mot « minorités » dans l'intitulé de la table ronde. Mon intervention s'intitule : la situation des chrétiens dans les pays majoritairement musulmans notamment en Syrie.

Vue générale de la présence chrétienne au Proche Orient

Le Liban compte environ 1,5 à 2 millions de chrétiens, majoritairement des catholiques ou des grecs orthodoxes sur une population de 6 millions. On dénombre en Syrie de 1,5 à 1,75 million de chrétiens majoritairement grecs-orthodoxes. On estime le nombre de chrétiens en Jordanie entre 150 000 et 200 000 et en Palestine à 150 000 dont 67 000 grecs-catholiques. En Égypte, on avance le chiffre de 10 millions de chrétiens. Au Soudan, il y aurait 4,9 millions de catholiques latins en particulier des coptes et des grecs-catholiques melkites. En Irak, avant la guerre, on comptait environ 700 000 chrétiens. Actuellement ils ne seraient plus que 400 000 selon le journal La Croix. Au Koweït, on dénombre 250 000 catholiques, majoritairement latins. Dans le reste de la péninsule arabique (Bahreïn, Qatar, Oman, Yémen, Arabie Saoudite) il y aurait, selon le Vatican, environ 1,5 millions de catholiques dont 1 million en Arabie Saoudite. Le nombre total de chrétiens au Proche-Orient s'élève donc à 15 millions.

La liberté religieuse

Elle est assurée à divers degrés dans tous ces pays sauf en Arabie Saoudite. Dernièrement, j'ai écrit au roi Abdallah d'Arabie Saoudite en soulignant qu'il existe à présent des églises dans tout le monde arabe, sauf dans son pays. Pourquoi l'Arabie Saoudite fait-elle exception ? Au temps du Prophète, les musulmans n'ont pas eu peur des Églises chrétiennes. Pourquoi doit-on craindre d'avoir une église en Arabie Saoudite ?

La liberté de conscience

Nous travaillons dans tous ces pays, dont la Syrie, afin que soit reconnue la liberté de changer de religion. Cette liberté est déjà garantie au Liban. Elle n'est pas officiellement défendue en Syrie mais elle n'est pas non plus interdite. En revanche, elle n'existe pas dans les autres pays arabes.

Le statut personnel

Il s'agit d'une situation juridique aux origines très anciennes remontant au début de l'islam bien que les pactes que l'on attribue à Mahomet soient d'une authenticité douteuse. Sous la domination ottomane, le système de millet (at-tâ'if) a été mis en place. Pendant le mandat français en Syrie et au Liban et le mandat britannique en Palestine, Jordanie et Irak, la notion juridique de statut personnel s'est développée surtout pour les mariages. En Syrie, en mai 2006, toutes les églises catholiques orientales et latines ont obtenu un nouveau statut personnel. Cette loi n° 31 concerne principalement le mariage, la famille, les fiançailles, la légitimité des enfants, l'adoption, l'autorité parentale, la garde des enfants en cas de séparation, les testaments. Les biens et les tribunaux ecclésiastiques sont tous de notre ressort. Nous ne sommes donc pas soumis à la charia de l'islam. Les musulmans nous ont reconnus comme citoyens. Cette nouvelle législation a été signée par le Président Al-Assad. Elle tient compte de la législation canonique actuellement en vigueur dans nos églises catholiques. Elle a repris le code des canons des Églises orientales promulguées par le Vatican. Même un orphelinat est reconnu comme une personne légale ce qui n'est pas le cas dans de nombreux pays arabes. En Israël, 'Église n'a même pas un statut légal.

Dans ces pays, la liberté religieuse concerne :

La construction des églises

Une église peut être construite partout sauf en Arabie Saoudite. Les conditions administratives diffèrent cependant sensiblement selon les pays. Si une nouvelle agglomération compte des habitants chrétiens, l'État syrien donne gratuitement un terrain pour une mosquée et un autre pour une église.

L'enseignement religieux

Il est assuré pour les élèves chrétiens dans tous les pays arabes, excepté en Arabie Saoudite, dans les écoles privées et publiques. Les livres de catéchisme sont édités aux frais de l'État et rédigés par des commissions intercommunautaires chrétiennes. En Syrie, ces livres existent depuis plus de 40 ans. Ils sont actuellement renouvelés par un comité interchrétien orthodoxe et catholique. Je les signe moi-même afin qu'ils soient reconnus par l'État. Ils exhortent à un respect mutuel entre chrétiens et musulmans. L'enseignement religieux chrétien est une matière optionnelle au baccalauréat au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Palestine. Les professeurs qui dispensent cet enseignement sont nommés par le ministère de l'Éducation. Cette situation pose d'ailleurs problème. Au Liban et en Syrie une préparation spécifique a été mise en place pour les professeurs de religion dans le cadre d'un centre de formation religieuse pour laïcs. Chaque église possède également 10 à 12 salles de catéchisme. Nous disposons de revues, de brochures et de bulletins mensuels ou hebdomadaires qui présentent la liturgie du dimanche, le dogme, les sacrements et la spiritualité. Des livres religieux ont été imprimés en Syrie et surtout au Liban en arabe et en d'autres langues.

L'information religieuse

Les nouvelles des églises sont diffusées périodiquement dans la presse, la radio et la télévision surtout à l'occasion des grandes fêtes. Chaque jour, une messe est diffusée au Liban. Ce pays dispose également de deux chaînes de télévision chrétiennes qui diffusent leurs programmes 24h sur 24h. Elles aident les chrétiens à mieux connaître leur foi. Cependant, elles sont très appréciées des téléspectateurs musulmans.

Les relations du Saint-Siège avec les pays arabes et islamiques

Ces relations sont établies avec 32 pays. En 1995, la Palestine dispose encore d'un statut au Saint-Siège. Le 8 janvier 2000, la Ligue des États arabes reconnait ses relations avec le Vatican.

Les centres de dialogue islamo-chrétiens

Ils existent au Liban, en Syrie, en Palestine, en Jordanie et en Égypte. Le plus récent d'entre eux est le centre al-liqâ' que j'ai fondé en Palestine avec des musulmans en 1983. En tant que Patriarche, j'ai créé un centre similaire au Liban et en Égypte. A chaque fois, nous sommes bien reçus. La collaboration entre chrétiens et musulmans est excellente. Un grand nombre de livres publiés notamment au Liban au sujet du dialogue islamo-chrétien sont écrits en arabe par des auteurs chrétiens ou musulmans et traduits dans plusieurs langues. En Syrie, le comité de rédaction d'une revue musulmane d'obédience chiite « al-maârij » est composé de personnalités chrétiennes et musulmanes. Deux très beaux numéros sont parus sur la Sainte Vierge et Jean-Paul II. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le contact entre chrétiens et musulmans est continuel. Je citerai également les nombreuses institutions chrétiennes qui sont au service de tous. L'Église grecque-catholique dispose d'une centaine d'institutions dans le domaine culturel, éducatif, social et sanitaire (dispensaires, hôpitaux) ou l'on discute et prononce des discours théologiques. Par ailleurs, il incombe aux chefs des églises chrétiennes de sensibiliser leurs fidèles à leur rôle dans le monde arabe à majorité musulmane.

L'aspect civil et socio-politique de la présence chrétienne au
Proche-Orient

Dans presque tous les pays arabes, il existe des ministres et des parlementaires chrétiens notamment au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Palestine, en Irak et en Égypte, parfois en fonction d'un quota fixe comme c'est le cas au Liban et en Palestine.

La discrimination s'exerce plutôt pour d'autres charges politiques ou administratives, dans les possibilités d'emploi, dans l'accès aux chaires d'enseignement universitaire et dans les affaires. Ce phénomène est plus socio-économique que socio-religieux. Les patriarches et les évêques catholiques au Liban ont organisé un référendum sur l'origine de ces problèmes. Les raisons religieuses sont invoquées en dernier après les raisons politiques, diplomatiques et socio-économiques. On ne peut pas parler actuellement de persécution dans les pays arabes et musulmans. Je voudrais dire à mes amis, tous les journalistes d'Europe, de ne jamais employer ce terme. Nous ne sommes pas persécutés. Nous avons des problèmes comme dans tout pays. Si vous écrivez que nous sommes persécutés, nous serons considérés comme tels. Il existe actuellement, de façon plus dramatique en Irak, des tensions liées au fondamentalisme musulman qui est totalement étranger à l'islam. Le 8 juin, un article de Mohamed Samak évoquait le mauvais emploi de l'islam qui s'est développé après le 11 septembre 2001, la guerre en Afghanistan et en Irak et surtout le conflit israélo-palestinien. Ce fondamentalisme n'est pas en soi profondément anti-chrétien mais il a des conséquences négatives sur la présence chrétienne dans ces pays car sa pression psychologique s'ajoute à la pression physique et sociale d'une population majoritairement musulmane. Chaque fois qu'une guerre ou une crise politique éclate depuis la création de l'État d'Israël en 1948, une nouvelle vague d'immigration de chrétiens se produit. Ces derniers ont émigré car ils se sentaient très mal à l'aise, sans avenir, sans poids politique avec une démographie en récession. Plus qu'une discrimination, il s'agit d'une pression qui engendre la peur et qu'il faut combattre.

Rôle et mission des chrétiens face à la montée du fondamentalisme islamique et du terrorisme

Les chrétiens du Proche-Orient devraient approfondir une réflexion sur leur rôle et leur mission. La vengeance n'est pas une réponse. La tolérance n'est pas suffisante. Le ghetto n'est pas non plus une solution. Les chrétiens doivent prendre conscience du rôle qui leur revient dans ce monde arabe à majorité musulmane et de la mission qu'ils ont à y remplir sur le plan social, culturel, politique et religieux. Ils ont endossé ce rôle pendant 1400 ans de convivialité avec l'islam. Si le monde arabe se vidait de la présence chrétienne en raison de l'immigration, la convivialité disparaîtrait et le monde arabe se radicaliserait face au monde occidental dit « chrétien » bien que devenu en réalité plutôt laïque. Toute occasion serait ainsi propice pour faire éclater un conflit entre musulmans et chrétiens, entre l'Occident et le monde arabe qui serait équivalent à une terre d'islam. C'est précisément ce qu'il faut éviter. Les chrétiens doivent donc rester, dans leur intérêt et surtout dans l'intérêt de nombreux musulmans qui nous demandent franchement de ne pas partir. En outre, l'Europe et l'Amérique qui soutiennent Israël sont de fait considérées comme les ennemis des Arabes et des musulmans. L'équation est la suivante : l'Europe chrétienne soutient Israël qui est l'ennemi des Arabes qui sont surtout musulmans. Les chrétiens sont donc contre les musulmans. Par conséquent, le christianisme soutient Israël contre les musulmans. Voilà l'équation qu'il faut éviter. C'est la raison pour laquelle nous devons tout faire pour préserver la présence chrétienne au Proche-Orient. Une présence de témoignage et de services sincères se fondant sur le rôle de partenaire que les chrétiens ont joué dans l'Histoire de la région et qu'ils doivent encore perpétuer aujourd'hui dans la société arabe.

Je me suis efforcé de transmettre ce message à l'occasion de Noël en 2005 et 2006. On peut les lire sur notre site Internet.

Pour expliquer cette idée profonde de relation entre l'islam et les chrétiens au Moyen-Orient, j'ai employé des termes un peu choquants tels que « l'Église des Arabes », et « l'Église de l'islam » qui ont suscité des réserves surtout parmi les chrétiens. L'expression « Église des Arabes » signifie en résumé que l'Église de notre seigneur Jésus-Christ qui a vécu et vit dans un environnement arabe, entretient une relation étroite avec ce même monde arabe partageant ses peines, ses espoirs, ses conflits et ses joies. Cependant ce monde arabe dans lequel notre église est enracinée est majoritairement musulman. Les chrétiens représentent 15 millions d'individus sur une population de 300 millions. C'est la raison pour laquelle je revendique une Église avec et pour les Arabes, les musulmans et l'islam. Notre église est celle de tout homme en tous lieux et en tous temps. « L'Église des Arabes » ou « l'Église de l'islam » n'est ni un slogan ni une particularité mais un élément culturel au sein même de notre catholicité et de notre universalité. Une Église une, sainte qui dans sa catholicité et son universalité n'oublie pas ses particularismes. De la même manière, lorsqu'elle se place au niveau de ses particularismes, elle n'oublie pas non plus son universalité et sa catholicité. L'Église avec les Arabes et les musulmans sont, dans ma réflexion, le synonyme de la civilisation, de l'amour, du dialogue, de la compréhension et de la coopération. C'est là que résident le sens plus profond de notre vocation et l'essence de notre message. Si musulmans et chrétiens continuent de vivre ensemble, le dialogue entre l'Europe et l'Orient perdurera. L'avenir passe par le dialogue et la vie commune des chrétiens et des musulmans au Moyen-Orient. C'est la condition essentielle de l'avenir du dialogue dans le monde.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Monseigneur Grégoire III, vous avez cité le mot de persécution. J'estime que ce terme peut être utilisé dans certains cas de figure en Irak. A la Une de La Croix aujourd'hui nous avons présenté cette situation d'exode mais nous avons tenu à signaler qu'il existe une violence généralisée dont les chrétiens étaient victimes. Nous avons indiqué que des persécutions ponctuelles ont eu lieu car les chrétiens étaient visés en raison de leur appartenance religieuse dans un pays en proie à des bouleversements terribles. Je propose d'entendre l'intervention de Monseigneur Sleiman pour parler précisément de l'Irak.

MGR JEAN-BENJAMIN SLEIMAN, ARCHEVÊQUE DE BAGDAD POUR LES LATINS

La situation en Irak est très grave. Elle empire inexorablement pour tous. Mais la situation des chrétiens en Irak est encore plus grave.

C'est la violence qui, à vue d'oeil, est en train de dévorer tout et tous, notamment dans le grand Bagdad et le centre du pays, le grand Mossoul, le grand Kirkuk et le grand Bassora. Une violence aux racines anthropologiques profondes, légitimée par une certaine religion, idéologisée et instrumentalisée, qui la justifie et la sacralise, exacerbée par l'occupation et ses séquelles. Aucune solution ne paraît encore à l'horizon.

En réalité, l'État de droit, annoncé comme démocratique, n'a pas été construit. Les mini-états des milices et des alliances ethnico-confessionnelles rongent l'État actuel, neutralisé par les conflits internes à la coalition gouvernementale. La nouvelle Constitution, saluée comme une réalisation démocratique, renferme de nombreuses contradictions, porteuses de germes de conflits à l'infini. La réconciliation, érigée en programme de gouvernement, est noyée quotidiennement dans les mares de sang des nettoyages ethnico- confessionnels et des voitures piégées.

Dans ce cercle vicieux où l'Irak s'est enfermé, la minorité chrétienne est un anneau très faible du chaînon national. Elle subit directement ou indirectement les retombées de la situation générale. Elle est en train de disparaître. Même le Nord, jouissant aujourd'hui de sécurité et de prospérité, où beaucoup de chrétiens se retrouvent dans leurs villages séculaires ou se replient pour trouver refuge, semble une étape avant le grand départ rêvé. Une rupture profonde s'est accomplie entre eux et leur pays, eux et leurs peuples. D'où vient-elle ?

Allant au-delà de l'actualité dramatique quotidienne ainsi que des analyses politiques abondantes, je voudrais mettre en relief des dynamiques agissant en profondeur dans une société émiettée et livrée à une dangereuse et violente anarchie.

I. Musulmans et chrétiens en Irak aujourd'hui ou l'insurmontable inégalité

Les Statuts des Dhimmis n'ont pas cessé de régir la société irakienne. Les rapports islamo-chrétiens en portent les marques. Au temps du régime baasiste où la coexistence semblait parfaite comme dans cette période sombre de l'histoire irakienne, l'inégalité s'avère insurmontable. Les nettoyages ethnico-confessionnels, notamment dans les espaces dominés par les moujahidines fondamentalistes, l'ont remise à l'ordre du jour. La nouvelle Constitution irakienne, en proclamant l'islam religion de l'État et la Chari'a comme référence fondamentale pour juger de la légitimité et de la validité de toutes les lois, la rétablit et la confirme.

En fait, la législation, notamment sous le régime du Baas, qualifiée de progressiste, établit, du moins dans les textes, l'égalité entre les citoyens et proclame la liberté religieuse, entendez liberté de culte tout simplement. Il n'en est pas moins demeuré vrai que l'égalité est restée amputée, en raison notamment de l'impossible liberté de conscience et d'opinion. En outre, si le domaine politique était monopolisé par le chef et ses appareils de gouvernement, la société civile a toujours été gérée par la chari'ah. L'islam est resté théoriquement et concrètement religion de l'État. Néanmoins, la convivialité au niveau de la vie et même d'un certain agir commun a dominé les rapports sociaux et humains, surtout dans les grandes villes.

Les temps qui courent poussent les gens à regretter le régime : ils le considèrent comme un mal mineur en comparaison des horreurs actuelles. Aujourd'hui, dans certains quartiers de la capitale comme dans différentes villes de province, les chrétiens sont chassés de leurs maisons et délestés de leurs propriétés. Dans les derniers mois, les chrétiens de Dora et d'autres quartiers déclarés parties intégrantes du nouvel État Islamique d'Irak, sont sommés de choisir entre la conversion à l'islam, l'exil ou la mort. Seule l'acceptation d'une des conditions suivantes peut sauver leur vie :

- le paiement de la fameuse jiziah, l'impôt de capitation des Statuts des Dhimmis,

- l'enrôlement des jeunes garçons dans les organisations jihadistes,

- l'offrande des jeunes filles aux moujahidines pour leur bon plaisir.

Cette violence des fondamentalistes réveille les peurs et les frustrations séculaires. Malheureusement l'histoire de l'Irak a connu régulièrement des soubresauts violents et meurtriers. Les minorités, et notamment les chrétiens, en ont fait les frais. C'est ainsi que les Assyriens payèrent d'un quasi génocide en 1933 leurs désirs d'autonomie pour échapper à de longs siècles de dhimmitude. Les accrochages entre Kurdes et armée se sont soldés par des morts, des villages détruits et vidés de leurs habitants chrétiens, de population chrétienne transférée ailleurs ...

De nouveau, des centaines de milliers de chrétiens ont perdu leurs biens, leur sécurité et leurs racines et se sont lancés sur les voies incertaines de l'exil pour échapper à cette insurmontable inégalité qui plonge ses racines dans les structures primaires du tribalisme originel et se légitime dans la culture religieuse dominante. Sans diminuer l'impact de la guerre et de l'occupation, des politiques régionales et internationales, des mutations socio-économiques et culturelles, qui peuvent agir comme des facteurs stimulants ou aggravants, il me semble qu'au-delà de sa pointe, l'iceberg irakien reste sous l'influence des deux phénomènes déjà évoqués.

II. Le tribalisme fondamental ou l'impossible liberté

La laïcité du régime, souvent exaltée en Occident, et son progressisme, n'ont pas pu enterrer le tribalisme pluriséculaire. La religion n'a jamais quitté l'espace public. C'est dire qu'en réalité, seul le détenteur du pouvoir était laïc, dans le sens qu'il ne relevait pas d'un quelconque clergé. Mais sa culture profonde ne l'était pas. En outre, tout en cherchant à affaiblir les tribus pour que ne subsiste que la nouvelle super-tribu, constituée par le parti, le régime a cherché à s'allier leurs chefs pour les besoins de sa cause. Aussi le tribalisme a réoccupé à nouveau l'espace socio-politique à sa chute. Les chefs des tribus importantes sont des protagonistes de la politique actuelle. L'organisation sociale est dominée par le patriarcat. La famille l'emporte sur ses membres pris individuellement, notamment les femmes. Le discours religieux se coule dans les mêmes structures.

Dans cet univers culturel, le groupe compte plus que la personne qui y appartient ; la force l'emporte sur la loi à laquelle elle se substitue ; l'autre est toujours un concurrent dangereux dans la compétition pour le pouvoir ou la concurrence pour la possession. Il n'y a donc pas de personne ; il n'y a donc pas de liberté, pas de responsabilité individuelle, pas d'altérité qui se dresse comme un vis-à-vis égal, comme un vrai partenaire. Il ne peut pas y avoir alors égalité et réciprocité.

Mais cette culture possède aussi sa propre spécificité structurelle. Là où la société occidentale, pour faire une comparaison, conçoit comme structure ce qui est doué d'une architecture interne hiérarchisée, le tribalisme, vertical et segmentaire, est structuré par une série d'entités non hiérarchisées mais juxtaposées dont seules importent les limites. Cet arrangement se caractérise par son extériorité aux entités qu'il détermine : sa dynamique n'obéit pas à une dialectique mais à la logique de juxtaposition des éléments et de la soumission du plus faible au plus fort.

En d'autres termes, la société tribale ne hiérarchise pas les éléments de base mais les rapproche l'un de l'autre. Elle n'intègre pas mais assimile, les liens relationnels demeurant externes et se jouant aux frontières des entités engagées dans des rapports de coexistence ou d'alliance. Les rôles sociaux, à la différence des rôles familiaux, y sont définis sans référence aux fonctions sociales. Ils obéissent au jeu des alliances qui se font et se défont et à la force qui résulte des compétitions, de la richesse ou du prestige.

Le jeu des alliances, qui se substitue à la dynamique d'intégration, bannit la loi et sacralise la violence comme instrument efficace pour résoudre les questions lorsque le jeu des relations, l'autorité des arbitrages ou les avantages des compromis n'y arrivent pas. Le Baa'th a gouverné comme une super-tribu qui a réussi à obtenir les allégeances les plus diverses. Il était animé par une idéologie qui avait ou imposait au besoin une emprise sacrée sur les gens. Il était surtout dominé par un chef qui avait réussi à faire converger sur sa personne l'idéal tribal de force, de prestige et de richesse.

Cette structure banalise les bases objectives du vivre ensemble puisqu'elle juxtapose et soumet. Alliées, les communautés ne se sentent pas intéressées par le destin des autres. Lorsque la communauté chiite était objet de répression et de marginalisation, les autres n'intervenaient pas. Il en est aujourd'hui de même pour les minorités. Elles peuvent être éliminées, les autres partenaires ne se sentent pas partie prenante dans le drame qui touche tous les irakiens.

Cette structure, où le plus faible se soumet au plus fort, avorte l'émergence de l'état de droit. Le plus fort fait la loi et ne s'y soumet pas. Et lorsqu'elle est chapeautée par le fondamentalisme religieux, elle fait place nette de toute altérité.

III. Le fondamentalisme ethnico-religieux ou l'impossible altérité

Avec la chute du régime, les Irakiens se présentent comme arabes, kurdes, assyro-chaldéens ou turcomans. Ils s'identifient comme sunnites, chiites, chrétiens ou autres. Le jumelage entre l'ethnique et le confessionnel a été vite fait: il pave la voie à un fondamentalisme ethnico-confessionnel qui se radicalise dans un militantisme politique sacralisé. La religion assume pour les uns le rôle majeur et principal de matrice de l'identité, de pourvoyeuse des valeurs, de légitimatrice des actions. L'ethnie joue un rôle semblable pour les autres. C'est, toutefois, le fondamentalisme politico-religieux qui retient notre attention en raison de sa vision de l'autre et de la violence qu'il exerce sereinement et impunément sur l'autre.

Ce fondamentalisme, notamment le wahabite, commence à avoir pignon sur rue, sous le regard bienveillant du régime, suite a la première guerre du Golfe, à l'instauration de l'embargo international sur l'Irak et à l'isolement international et régional où est enfermée la glorieuse Mésopotamie des temps modernes. Les effets n'ont pas tardé à se faire sentir dans l'éducation, les rapports sociaux, le comportement du leadership lui-même, la prohibition de la consommation des boissons alcoolisées en public, la campagne de la foi du Raïs etc. Après la guerre de 2003, ce fondamentalisme, dans ses diverses variantes, se militarise, se rebelle, établit ses sanctuaires et y rétablit la chari'ah, intervient dans la vie publique de tout le pays, menace, frappe, résiste. Mais d'autres fondamentalismes, d'inspiration diverse et avec des objectifs propres, sortent de leur clandestinité, occupent du terrain, conquièrent du moins une grande partie du pouvoir, se sanctuarisent à leur tour, se militarisent, s'organisent en états dans l'État, décident du sort de leurs adeptes et de celui des autres, là où ils le peuvent.

Ces fondamentalismes se ressemblent tout en gardant leurs spécificités en fonction de leurs provenances ethniques, de leurs options pour l'État de Médine ou la wilayat al Faquih ou la Marji'yah de tel imâm ou de tel autre. Toujours est-il qu'ils puisent abondamment inspiration et légitimation dans la religion. Ils opèrent des relectures de l'histoire qui convergent avec leurs interprétations religieuses. Ils érigent la violence en instrument privilégié de leur pouvoir, de leur identité reconquise, de leur agir politique et même de leurs finances. Ils n'en sont pas moins prisonniers de leur narcissisme exacerbé où les autres ne peuvent pas avoir de place.

En fait, c'est dans le miroir de leur narcissisme qu'ils se regardent comme les sauveurs et les messies. Sous prétexte de revenir à un islam pur et dur, ils se croient autorisés à purifier le monde au nom de Dieu et pour Dieu. Tous ceux qui s'en différencient sont considérés comme des infidèles, des impurs, des traîtres. Leur élimination s'en trouve religieusement légitimée.

Ainsi proclament-ils et pratiquent-ils le djihad, ou guerre sainte, contre les infidèles : non seulement les non-musulmans mais aussi les musulmans de l'autre bord. Cette guerre sainte devient le principal devoir religieux, aussi bien collectif qu'individuel, et rien ne la limite. Elle est totale et doit être menée par tous les musulmans, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Aucune arme n'est prohibée.

Les infidèles sont donc les ennemis de l'islam. C'est l'Occident qui, par les États-Unis, a déclaré la guerre à l'islam, et tous ceux qui lui sont alliés ou assimilés. Les pauvres chrétiens d'Irak, qui ne savent plus à quel saint se fier, y sont assimilés. Ils sont qualifiés de croisés, de mécréants, de laïques, entendez athées, etc...

En comparant la violence qui frappe les minorités irakiennes, les chrétiens en particulier, à celle que les protagonistes principaux exercent les uns contre les autres, on saisit mieux ce que peut être "l'impossible altérité". Cette dernière s'inscrit dans la dure compétition pour le pouvoir. Pour le conserver ou pour le reconquérir. La première est gratuite, arbitraire et fondamentalement injustifiable. Elle a pour cible l'autre parce qu'il est autre. C'est un témoin à éliminer. Il incarne des valeurs que l'on refuse. Il rappelle un monde que l'on veut enterrer. Il vient d'une histoire que l'on entend renier. On a beau soupçonner certains chrétiens ou leur en vouloir d'avoir été ou d'être plus proches de cette communauté ou cette autre, rien ne justifie l'action violente éradicatrice à leur égard. C'est incapacité à tolérer l'autre. C'est l'absence d'une place pour l'autre dans la vision fondamentaliste. C'est la vision réductrice de Dieu d'où naît une vision négative de l'homme et une perception pervertie du vivre social.

Dans cette inacceptation de l'autre, le chrétien irakien, devient malgré lui, comme le serviteur souffrant d'Isaïe : comme un surgeon il a grandi devant lui, comme une racine en terre aride ; sans beauté ni éclat pour attirer nos regards, et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu'un devant qui on se voile la face, méprisé, nous n'en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison. Tous, comme des moutons, nous étions errants, chacun suivant son propre chemin, et Yahvé a fait retomber sur lui nos fautes à tous. Maltraité, il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche, comme l'agneau qui se laisse mener à l'abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n'ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement il a été saisi. Parmi ses contemporains, qui s'est inquiété qu'il ait été retranché de la terre des vivants, qu'il ait été frappé pour le crime de son peuple ? On lui a donné un sépulcre avec les impies et sa tombe est avec le riche, bien qu'il n'ait pas commis de violence et qu'il n'y ait pas eu de tromperie dans sa bouche. Yahvé a voulu l'écraser par la souffrance ; s'il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté de Yahvé s'accomplira. A la suite de l'épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s'accablant lui-même de leurs fautes. C'est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu'il s'est livré lui-même à la mort et qu'il a été compté parmi les criminels, alors qu'il portait le péché des multitudes et qu'il intercédait pour les criminels" (Isaïe 53, 2-12).

Les chrétiens lisent ce texte comme une prophétie sur la passion et la mort du Christ. Ils y méditent la rédemption qu'opère Celui qui prend sur lui le mal du monde. Je l'ai cité simplement pour mettre plus en relief l'expérience exemplaire du chrétien irakien aujourd'hui. Dans sa passion, dans sa mort, dans son exil, dans ses humiliations, dans son altérité refusée, méprisée, éliminée, sont présents tous les Irakiens. Il n'y a pas que les chrétiens qui souffrent, meurent et sont déracinés. Le pourcentage des chrétiens dans les millions cinq cent mille déplacés à l'intérieur de l'Irak, victimes des épurations ethnico-confessionnelles de ces deux dernières années, est relativement minime. Il l'est aussi parmi les dizaines de corps décapités et mutilés que l'on découvre aux coins des rues, dans les décharges ou même dans les eaux du Tigre. Il l'est encore parmi les victimes innocentes des voitures piégées, des kamikazes ceinturés d'explosifs, des obus de mortier et des fusées. Néanmoins, la psychose que ces mouvements laissent derrière est immense. En tout état de cause, tous ceux que le fondamentalisme honnit se retrouvent dans la passion des chrétiens d'Irak qui devient le signe éloquent du refus de l'altérité.

En comprenant cette dimension "sacramentelle" de la présence chrétienne en Irak, on saisit la perversion du fondamentalisme qui déclare infidèles tous les autres qu'il cherche à éliminer : les soufis eux-mêmes, soupçonnés d'être épaulés par la «coalition des croisés et des sionistes», sont infidèles parce qu'ils croient au monisme, au panthéisme, à la réincarnation, et qu'ils suivent des lois «qui leur sont apparues dans des rêves nocturnes, des rêvasseries, en toute conscience ou sous l'effet de l'inspiration, et d'autres façons trompeuses.» Les musulmans rationalistes parce qu'ils divulguent un islam ouvert et de coexistence. D'ailleurs le dialogue interreligieux est condamné comme une tentative d'assimilation des religions. Une seule chance est laissée aux infidèles pour vivre dans le Dar el Islam, c'est d'accepter de vivre en Dhimmis, dans l'attente qu'ils disparaissent par eux-mêmes ou par la volonté d'Allah à l'exemple des peuples de Noé, d'Aad, de Thamoud et de Pharaon qui, selon le Coran, ont rejeté le message d'Allah et ont, en conséquence, été annihilés.

Ce qui est dangereux, c'est que Dieu, pour les fondamentalistes, a décrété l'annihilation de l'autre, jugé comme infidèle. Le fondamentaliste croit, à tort certainement, qu'il est en train d'exécuter un ordre divin. Ce faisant, il enterre après l'avoir inhibé le dialogue islamo-chrétien.

Les heures glorieuses de la coexistence islamo-chrétienne en Irak appartiennent désormais à l'histoire. Une histoire qu'il faut revisiter. En réalité, la convivialité islamo-chrétienne souffre, depuis le début, de ce que j'appelle, par analogie avec la théologie chrétienne, d'un « péché originel ». Ce dernier est d'autant plus indéracinable qu'il est ignoré ou nié. Il consiste d'abord dans l'inégalité fondamentale, insurmontable, entre le croyant et les autres, y compris les Gens du Livre. Cette même inégalité s'enracine dans des ensembles humains structurés tribalement, donc verticalement, où la personne comme liberté n'émerge pas. Ce « péché originel » traverse les âges. Il s'est plus ou moins étiolé en fonction des temps, des régimes, de la volonté du prince mais n'a jamais disparu. La convivialité, tant vantée par la passé, est mise aujourd'hui à très rude épreuve. Elle n'est pas morte mais elle n'en est pas moins mortellement blessée. Les enlèvements, les assassinats, les avanies, l'attaque aux voitures piégées des églises et des assemblées dominicales, les nettoyages ethnico-confessionnels, s'ils n'ont pas réussi à la supprimer complètement, ils ont malgré tout tué la confiance et ont réveillé une mémoire historique souvent blessée et humiliée. Les chrétiens sont aujourd'hui habités par la peur et ne rêvent que de partir pour des lieux plus sûrs, tout en sachant qu'ils seront des lieux difficiles pour leur survie.

C'est dire que le dialogue islamo-chrétien est aujourd'hui inhibé. Il n'est pas mort puisqu'il continue d'une façon ou d'une autre au niveau de la vie dans les endroits qui échappent à l'emprise fondamentaliste. Mais son élan est tronqué. Sa substance s'est vidée. A l'exemple de la réconciliation dont l'actuel gouvernement a fait son programme et sa priorité : elle a achoppé sur les mêmes écueils. S'épuisant dans la recherche de compromis au niveau du partage politique du pouvoir, de la division économique des ressources, de la distribution des postes dans la fonction publique, la quête de la réconciliation a été incapable de revisiter l'histoire intercommunautaire conflictuelle et la mémoire collective qui en est née, la donne religieuse elle-même et l'héritage culturel qui l'exprime et l'incarne. En l'absence d'une culture de convivialité, d'une anthropologie de la personne et d'une dynamique d'interaction entre communauté et personne, coexistence et tolérance ne sont plus que des concepts vides. Dépendante de la volonté du prince et non enracinée dans la culture, jamais consacrée dans des lois permanentes, la convivialité a été rapidement victime des revanches et des mécanismes compensatoires.

Trop frustrée, la société irakienne ne peut plus échapper à l'accumulation de conflits jamais résolus mais toujours inhibés. Les relations entre chrétiens et musulmans en pâtissent aujourd'hui. Leurs dérives actuelles reposent la problématique de la citoyenneté, de la liberté, de l'égalité. Elles soulèvent la vraie question de la modernité, celle de l'inculturation de ces valeurs devenues universelles.

IV. La reconstruction souhaitée

Malgré l'espoir difficile que ces propos exhalent, je voudrais terminer sur une note positive. Je voudrais renouveler devant vous ma foi que la reconstruction est encore possible. Mais la violence ne pourra pas l'engendrer. Les compromis politiques à moyen terme seront toujours insuffisants pour la réaliser. Les intérêts prioritairement économiques risquent fort de l'étouffer. Reconstruire l'Irak, c'est revisiter la culture pour réinventer la personne, la liberté et la différence. C'est donc revoir la religion pour la libérer de sa tentation prométhéenne d'ancrer et de perpétuer son emprise sur le politique et, à travers le politique, sur tous rapports sociaux, les normes et valeurs de la convivialité et ce aux dépens des droits de l'homme, de sa raison et de sa liberté.

C'est une tâche impossible sans le concours de l'intelligentsia irakienne, arabo-islamique et même occidentale. C'est aussi l'aide que l'Europe politique, si proche, si impliquée, si menacée par tous les foyers effervescents du Proche et du Moyen-Orient, peut et doit offrir.

Un Irak homogénéisé par les fondamentalistes, dans la violence et dans l'élimination de l'altérité, est un danger pour lui-même d'abord, mais aussi pour ses voisins comme pour ses partenaires, proches et lointains.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Je remercie Monseigneur Sleiman pour cette intervention aux accents assez bouleversants qui aura ému un grand nombre d'auditeurs.

MGR PHILIPPE BRIZARD, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L'OEUVRE D'ORIENT

Ma contribution sera celle d'un Français, d'un chrétien, d'un dirigeant d'une organisation dont le premier directeur fut Mgr Charles-Martial Lavigerie, futur cardinal-archevêque d'Alger, auteur d'un célèbre toast de ralliement à la République. Le but de cette organisation, qui compte quelques 100 000 adhérents, est de faire connaître et de soutenir les Églises orientales. Dans l'exercice de cette tâche, je vois quelle vie mènent les chrétiens, quelles conditions ils partagent avec leurs compatriotes. Ma position me permet enfin de saisir la diversité des situations dans les différents pays où l'islam est présent. De l'Iran à l'Égypte, de la Turquie à la Palestine, en passant par l'Irak, le Liban et la Syrie, les réalités ne sont pas les mêmes. Cependant il y a des points communs.

Ne nous cachons pas la vérité. Cela ne va pas bien pour les chrétiens en Orient. L'affirmation est partiale car ça ne va pas mieux pour les musulmans. En effet, les pays du Moyen-Orient sont instables et traversés par des courants idéologiques forts. Il n'y pas si longtemps le baasisme a soutenu les efforts de souveraineté des États formant la nation arabe. Aujourd'hui, divers fondamentalismes, englobant aussi bien les pays arabes que la Turquie et l'Iran donnent l'impression de faire parcourir le chemin exactement inverse dans un souci - à vérifier - de nouvelle identité à trouver ou à retrouver. Mais le point commun, c'est que les chrétiens sont partout minoritaires. Permettez-moi cependant de m'arrêter sur la notion de minorité.

A nous, Occidentaux et surtout Français, le mot de minorité est lourd de signification historique et politique. A l'époque où le principe des nationalités qui a fait partir tant de peuples européens à la guerre s'imposait comme une évidence, rien n'était plus pressé que de reconnaître le droit des minorités à s'affirmer contre les Empires multinationaux qui les contenaient. La défense des minorités est au coeur des traités consécutifs à la 1ère Guerre mondiale et de la politique qui a suivi. Ce rappel est nécessaire pour comprendre qu'on n'appréhende pas ce principe ou ce mot de minorité dans le même sens selon qu'on se trouve ici ou en Orient. Je sais pourtant que le principe figure toujours au nombre des principes qui gouvernent la politique étrangère française. Ici, nous avons l'impression de faire oeuvre positive, utile, en reconnaissant et en tâchant de faire reconnaître à tel groupe de là-bas la qualité de minorité méritant d'être protégée comme telle, tant par le droit international que par le droit interne du pays où elle se trouve. Est-ce valable là-bas ? Permettez-moi d'en douter un peu.

Les chrétiens, qui sont les descendants de la population originelle de ces pays ou, du moins, qui sont les descendants des chrétiens qui se trouvaient sur place lors de l'invasion arabo-musulmane n'ont pas peu travaillé à l'essor du nationalisme arabe. Ce nationalisme arabe s'opposait bien sûr à la domination ottomane et servait les intérêts des Grandes Puissances. Il a permis, par le renouveau des lettres et de la culture qu'on a appelé la Renaissance, l'émergence de la nation arabe qui, comme telle, revendiquait son indépendance. Cependant les notions de nation et d'État en Orient ne recoupent pas exactement celles d'Europe. Sans entrer dans les détails, la nation arabe est multi-étatique. Aucun État ne forme une nation au sens européen, sauf peut-être la Turquie. Dans le monde arabe, il n'y a pas d'État national. Il y aurait donc une certaine inadéquation à projeter directement nos concepts sur les réalités orientales.

Depuis fort longtemps et certainement depuis la période ottomane, les chrétiens sont statistiquement minoritaires. Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont pas joué un rôle dans le développement de la langue et de la civilisation arabe, aux côtés d'autres minorités, juives notamment. Au plan politique, leur rôle ne s'est pas borné à la Nahda, la Renaissance arabe évoquée à l'instant. Après les indépendances effectives des États placés sous mandat britannique ou français, ce sont encore des chrétiens qui ont pris l'initiative de faire un pas de plus vers la modernité. Ils sont à l'origine de ce mouvement intellectuel visant à la stricte neutralité religieuse de l'État afin qu'il n'y ait plus qu'une seule citoyenneté qui ne dépende plus de l'appartenance religieuse. Le rêve consistait en une nation arabe moderne dépassant les anciens clivages de dhimmitude officiellement disparue depuis le traité de Lausanne. Qu'en est-il, même en Turquie ?

Ces considérations amènent à la critique du concept de minorité appliqué aux chrétiens d'Orient. Si la nation arabe est plus large que les États qui les composent, (et tous les États ne sont pas arabes dans la région), chaque État est pluri-ethnique, ce qui relativise complètement le concept de la minorité. Il faut observer que les frontières actuelles méconnaissent ces clivages. Ainsi, par exemple, les Druzes se trouvent aussi bien en Syrie, au Liban qu'en Israël. Le Liban présente la particularité, bien connue, d'être composé de 18 communautés religieuses constitutionnellement reconnues. Ce cas est unique et fera, pendant longtemps, du Liban un modèle de convivialité. Le traité de Taëf a reconduit ses principes. Cependant, ailleurs, nous avons le plus souvent une mosaïque de populations sur le territoire d'un même État. A l'une des composantes de la mosaïque revient le pouvoir. Après l'échec de l'inspiration démocratique moderne, l'exercice du pouvoir est souvent, aux yeux des Occidentaux, dictatorial et accaparé par une minorité. C'est le cas de la Syrie et de l'Égypte. C'était aussi le cas de l'Irak. Il n'est pas sûr qu'une répartition arithmétique de la représentation ait servi le pays. En tous cas, elle a fait régresser le pays en restaurant des clivages religieux alors que la constitution était théoriquement laïque. Autrement dit, le concept de minorité est à mon avis à manier avec précaution. L'idée de mosaïque de tribus, de langues, et de religions qui gère à la fois l'unité et la diversité est préférable. Dans cette diversité qui est une beauté du monde arabe, chacun apporte sa contribution comme les tesselles dans la mosaïque. En outre, le concept de minorité a l'inconvénient de mettre hors du droit commun ceux qui appartiennent à la minorité et de les placer sous le régime de la tolérance. Or c'est précisément de cela, tolérance ou « dhimmitude », qu'on a cherché à sortir.

Pourquoi cet effort de sortie de la « dhimmitude » et du statut particulier pour parvenir à la citoyenneté unique, a-t-il échoué ? De prime abord, puisque nous voyons partout une montée du fondamentalisme islamique, nous pourrions dire que c'est la faute du fondamentalisme. Il faut nuancer les propos du fait de la diversité qui existe dans l'islam et du fait que les populations musulmanes, dans leur très grande majorité, sont loin de se reconnaître dans tel ou tel fondamentalisme. Ce qui est sûr, c'est que la société arabe où les musulmans sont les plus nombreux, se modifie sous diverses influences politiques, économiques et religieuses. Parmi elles, il faudrait mentionner la question israélo-palestinienne. Le conflit qui s'éternise prend de plus en plus un tour politico-religieux. A un certain messianisme qui n'est pas sioniste, s'oppose un fondamentalisme qui prend volontiers l'allure du défenseur de l'arabité dans les pays musulmans. Il n'est guère douteux que la radicalisation de la société face aux influences occidentales, sur fond de frustrations, rend plus difficile la condition des chrétiens et de tout ce qui est différent de l'idéologie officielle politico-religieuse. Partout cette radicalisation est sensible : en Iran qui n'est pas arabe mais largement chiite et sous le régime de la république islamique ; en Turquie, pas davantage arabe et tout à l'opposé d'un régime religieux ; en Palestine et en Égypte qui ont bien du mal à contenir la poussée fondamentaliste.

Est-ce que les chrétiens n'ont plus leur place ? La crise est certaine et il est sûr que les chrétiens sont portés à regarder, non sans illusion, du côté de l'Occident. Ils n'ont pas le monopole de l'émigration puisque beaucoup de musulmans émigrent aussi, montrant bien que la crise est culturelle et qu'en tout cas, elle dépasse les appartenances religieuses.

Cependant la crise est également religieuse comme le disait Monseigneur Sleiman. Lorsque l'on constate ce qu'il se passe ici ou là, mais tout spécialement et Irak, les chrétiens sont persécutés parce qu'ils sont chrétiens. C'est contraire aux droits de l'homme. Les chrétiens orientaux sont tous originaires des pays où ils habitent. Ils sont arabes, au sens qu'ils parlent l'arabe et n'ont pas peu contribué, historiquement, à la civilisation portée par cette langue. En outre, tous les chrétiens ont leurs racines en Orient puisque le christianisme y est né. Culturellement, chrétiens et musulmans ont bien des choses à partager. Les chrétiens doivent garder le contact avec les musulmans pour leur éviter l'enfermement dans l'intégrisme qui serait une régression certaine de la civilisation arabe et même de l'islam. Dans cette crise religieuse, il ne serait pas honnête de passer sous silence la division interne des chrétiens qui ne facilite pas le dialogue avec l'islam.

La crise est, à n'en pas douter, politique. Si l'islam occupe tout le champ social et politique, il n'y a plus de place pour les chrétiens. Le dialogue interreligieux est lui-même remis en cause. Le fait que l'islam ne reconnaisse pas la distinction des domaines religieux et politique, règle du jeu en Occident, est la pierre d'achoppement pour l'établissement de relations pacifiques entre christianisme et islam en Europe comme dans les pays où la religion musulmane est la base du consensus politique. Les chrétiens n'ont plus le même poids politique qu'aux époques que j'ai évoquées mais ils ont des atouts de passeurs. Ils sont capables d'entretenir des relations aussi bien avec les sunnites que les chiites, avec les alaouites comme avec les druzes qu'il ne faut pas traiter de musulmans, ce qu'aucune des catégories ne peut faire avec les autres.

Si l'on veut dépasser le statut de minorité, dont les chrétiens en Orient n'ont pas le monopole, et avoir des rapports stables et confiants entre les diverses parties de la population d'un même État, il faut dépasser la tolérance que les musulmans modérés sont prêts à accorder aux minorités. Il faut en venir à ce que les chrétiens qui étaient à l'origine des mouvements de modernité d'après-guerre voulaient mettre en place, non comme une revendication catégorielle mais comme un progrès pour la société toute entière : la citoyenneté unique et la liberté religieuse qui est bien autre chose que la simple liberté de culte.

Il est certain que c'est plus facile à dire ici que là-bas. Réclamer, en Orient, ces deux valeurs à la base de la démocratie, vous fait vite taxer d'affinité avec l'Occident. Ce n'est pas une raison pour y renoncer et pour que les chrétiens orientaux passent par pertes et profits dans les relations conflictuelles des pays de l'Orient avec l'Occident.

SAMI ZUBAIDA, PROFESSEUR ÉMÉRITE DE SCIENCE POLITIQUE ET SOCIOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DE LONDRES

Intervention en anglais

Je voudrais revenir au contexte historique qui sous-tend les deux questions qui ont été abordées précédemment par Monseigneur Brizard. L'effondrement de l'Empire ottoman et la 1ère Guerre mondiale constituent deux événements cruciaux. Nous avons assisté à partir de cette date à l'émergence d'une Turquie moderne et à l'apparition d'une république turque façonnée sur le modèle laïque français. Cette république née du chaos et de l'anarchie de la 1ère Guerre mondiale a été forgée sur le compte des massacres perpétrés en Anatolie et dans les Balkans. Ces massacres ont également été planifiés pour des motifs religieux et ethniques. Une république turque laïque a donc émergé au lendemain de la 1ère Guerre mondiale. Les citoyens de cette république étaient dans leur immense majorité non seulement musulmans mais également sunnites. Au fil du XXème siècle, les minorités syriennes, arméniennes, grecques qui ne sont pas turcophones ont été abandonnées à leur sort ou expulsées. Le grand clivage opposait donc les alaouites aux sunnites sur le plan religieux et les kurdes aux turcs sur le plan ethnique. C'est dans ce contexte que la démocratie a été invoquée. Elle peut être invoquée autant que l'on veut mais elle ne résout pas les tensions. La Turquie est une république et une démocratie élective mais ses élections peuvent apporter des résultats contraires à ceux souhaités. Dans le cadre d'une démocratie, c'est la majorité qui peut l'emporter. Cela peut donc influer de manière très négative sur le statut des minorités. On ne peut donc penser que la situation des minorités peut être améliorée de façon automatique par l'instauration d'un régime démocratique. De la même manière, l'adoption du processus électoral en Égypte n'a pas forcément favorisé les coptes. Il a même contribué à leur marginalisation. Même le régime baasiste irakien, aussi brutal et dictatorial qu'il ait pu être, avait néanmoins nommé un chrétien, Tarik Aziz, vice-président. Vous pouvez donc apprécier ici le contraste.

Je souhaiterais à présent aborder la relation entre l'Histoire et le contexte politique dans le monde arabe. Ainsi que nous l'a rappelé Monseigneur Brizard, l'Empire ottoman comptait de nombreuses minorités chrétiennes et juives qui ont participé pleinement à l'élaboration du principe de l'État-Nation comme en Irak, où la communauté juive de Bagdad représentait près d'un tiers de la population. Par ailleurs, les juifs étaient fortement représentés dans les classes moyennes et supérieures. Ils étaient les grands commerçants, les musiciens et les artistes de Bagdad jusqu'au début du XXème siècle. La première station radio irakienne d'État disposait d'un orchestre composé entièrement de musiciens juifs avec un chanteur musulman.

Les minorités chrétiennes en Égypte ont également joué un rôle prépondérant dans la modernisation de ce pays, dans son essor culturel et intellectuel et dans son économie. Cet apport a été reconnu par les dirigeants nationalistes et les dirigeants radicaux de gauche d'Égypte. Ils ont adopté le slogan du dirigeant nationaliste historique Saad Zaghloul qui avait déclaré en 1919 : « La religion est à Dieu et la patrie est à tous ». C'était le slogan qui devait servir de principe directeur à l'élaboration d'un État moderne où la citoyenneté n'était pas liée aux affiliations religieuses. Je reviens encore sur les propos de Monseigneur Brizard à ce sujet. Ce principe n'a malheureusement pas toujours été suivi.

Au cours du XXème siècle et jusqu'aux années 70, nous avons connu l'émergence d'une société civile moderne. Nous avons pu prendre connaissance de la situation tragique des Irakiens et des chrétiens d'Irak au cours de l'intervention de Monseigneur Sleiman. Cependant cela n'a pas toujours été le cas en Irak. Lorsqu'on observe le développement de la société irakienne et l'évolution de son régime politique jusqu'aux années 70, on constate qu'elle a connu une très forte sécularisation. La religion a toujours joué un rôle important mais ce n'était pas la condition sine qua none qui régissait les liens sociaux. La sécularisation permettait de dépasser les limites de ces communautés ethniques et confessionnelles. Je voudrais vous rappeler qu'au cours du XXème siècle, beaucoup de jeunes hommes dans les grandes villes chiites dont Kerbela ont rejoint les rangs du parti communiste irakien. En outre, les haouzas, soit les séminaires traditionnels chiites de Najaf, ont vu le nombre de leurs étudiants se réduire de manière très significative. A ce moment là, les dirigeants religieux chiites se sont montrés particulièrement préoccupés par cette désaffection des jeunes chiites à l'égard de leurs centres d'enseignement. D'ailleurs le grand Sheikh Mohamed Bakr as-Sadr qui a été assassiné par Saddam Hussein dans les années 60 ou 70 était en lutte contre le marxisme. Cependant, il a intégré de nombreux principes marxistes dans sa philosophie politique et économique. C'était pour lui une façon de rallier à lui une partie plus importante de la jeunesse chiite particulièrement laïcisée. Ce type de tribalisme religieux décrit par Monseigneur Sleiman n'est pas naturel et spontané dans la société irakienne. Il résulte d'un certain nombre d'évolutions sociales auxquelles a contribué le régime baasiste de Saddam Hussein.

Les années 70 ont été une sorte d'âge d'or pour l'Irak moderne car les revenus du pétrole rentraient dans les caisses de l'État en abondance. Nous avons également assisté à un essor économique et culturel du pays avec une régénérescence véritable de la société civile même à l'ombre d'un régime dictatorial. Les années 70 ont été les témoins d'une grande sécularisation de la société irakienne avec des droits plus importants accordés aux femmes par le régime baasiste. C'est pourquoi une grande partie de la population était en faveur d'un gouvernement centralisé car cela permettait une émancipation de la société par rapport à tous ces clivages.

Les années 80 avec le conflit Irak-Iran ont changé la donne. Ce conflit a pris un tour de plus en plus sectaire. Beaucoup de chiites ont été ensuite persécutés en Irak non pas parce qu'ils étaient chiites mais parce qu'ils disposaient d'une autonomie de financement et d'institutions autonomes en plus de leurs liens historiques avec l'Iran. Ce sectarisme constaté par la suite n'a donc pas été alimenté par des motivations religieuses. Ces dernières existaient mais elles ont joué un rôle tout à fait secondaire. Elles résultent plutôt d'un renforcement du contrôle dictatorial de ce gouvernement centralisateur baasiste. Nous avons eu ensuite la 1ère Guerre du Golfe et les sanctions économiques imposées par les nations unies à l'Irak. Ces sanctions ont été une véritable tragédie pour la société irakienne car elles ont entraîné l'appauvrissement de la majeure partie de la population. En réaction, le régime a essayé de faire revivre un certain nombre de réflexes sectaires, tribaux et claniques. Il a donc tenté de privilégier le sunnisme dans ses différentes variantes - wahhabites et salafistes - pour l'opposer au chiisme. Le régime a ainsi joué la carte clanique et sectaire pour mieux asseoir son contrôle de la société irakienne en cours de désagrégation. Par conséquent, la société irakienne s'est retrouvée fragmentée, fragilisée et confrontée à ce regain d'influence des cheikhs tribaux. Une fois que l'Amérique a envahi l'Irak et détruit stupidement les forces de polices, les forces armées et toute l'administration publique, les populations n'avaient plus d'autre recours que d'admettre cette influence et ce pouvoir des chefs de clans et de tribus.

La situation au Moyen-Orient résulte d'une Histoire où il y a eu des tentatives de purification ethnique. Aujourd'hui cette tentation progresse. La société cosmopolite moyenne-orientale est actuellement menacée même si on en voit des émanations en exil en Europe ou en Amérique. C'est dans ces régions que l'on retrouve des débats extrêmement sophistiqués et civilisés.

JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

Cette conclusion tend déjà la main vers la table ronde de cette après-midi qui portera sur l'Europe et l'islam. L'islam peut-il s'adapter à l'Europe ? Vous semblez dire que ce phénomène est déjà en cours.

ADRIEN GOUTEYRON, VICE-PRÉSIDENT DU SÉNAT, PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-LIBAN

Nous avons passé une matinée tout à fait passionnante avec trois tables rondes extrêmement riches. Les deux premières très remarquables étaient pleines de réflexion philosophique, historique, linguistique et sociologique. La troisième faisait état des difficultés de notre temps. Je crois que le rapprochement de ces trois tables rondes est en lui-même très instructif.