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Colloque Europe-Orient : Dialogue avec l'Islam



Colloque au Sénat Paris, le 12 juillet 2007 sous le haut patronage de Christian PONCELET, Président du Sénat

TABLE RONDE N° 4 EUROPE OCCIDENTALE ET ISLAM, L'ISLAM PEUT-IL S'ADAPTER À L'EUROPE ?

SOUS LA PRÉSIDENCE DE MONIQUE CERISIER-BEN GUIGA, SÉNATRICE, PRÉSIDENTE DU GROUPE D'INFORMATIONS ET DE CONTACTS SUR LES RELATIONS FRANCO-PALESTINIENNES

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Je cède la parole à Monique Cerisier-ben Guiga qui est sénatrice. Elle s'occupe activement du groupe d'information et de contact sur les relations franco-palestiniennes. C'est l'une de ses nombreuses facettes.

MONIQUE CERISIER-BEN GUIGA

L'intitulé de cette table ronde me pose, pour ma part, quelques petits problèmes. J'aurais tendance à dire que le problème est d'être aujourd'hui, en 2007, musulman, en Europe. L'islam peut-il s'adapter à l'Europe ? On peut poser la question comme cela. Comment être musulman en Europe aujourd'hui ? est une autre manière de poser cette question. Ce serait plus la mienne car la situation de l'islam en Europe n'est vraiment pas simple. Les études montrent les discriminations et les défiances dont sont victimes les musulmans dans beaucoup de pays européens. Le terme « islamophobie » est apparu en 1997 en Grande-Bretagne. Il semble, en effet, que la situation soit plus difficile aujourd'hui qu'elle ne l'a été dans le passé. Par ailleurs, on peut se demander si la persistance d'une vision coloniale ou post-coloniale de l'islam n'est pas en cause car au lieu de percevoir l'islam comme une composante de l'Europe, on continue à le percevoir comme un élément extérieur. L'islam aurait-il du mal à s'intégrer en Europe ? Existerait-il une incompatibilité de valeurs ? C'est ce que nous demanderons à nos intervenants. Abdennour Bidar est normalien, agrégé de philosophie et Professeur de philosophie en classes préparatoires à Sophia-Antipolis et à l'Université de Nice. Il a écrit « Un islam pour notre temps » en 2004 et « Self islam » en 2006. Il prépare un nouvel ouvrage qui serait une anthropologie coranique. Jocelyne Cesari est politologue et spécialiste de l'islam contemporain. Elle est chargée de recherches au CNRS et Professeur à l'Université de Harvard où elle dirige le programme interdisciplinaire « Islam in the West » consacré à l'islam en Europe et aux Etats-Unis. Elle dirige jusqu'en 2008 un programme de la Commission Européenne relatif aux musulmans dans 7 pays européens depuis le 11 septembre 2001. Parmi ses nombreuses publications, on peut relever « L'islam à l'épreuve de l'Occident » en 2004 ou « When Islam and Democracy Meet » en 2006. Enfin, Christian Lochon est enseignant. Il a occupé de nombreux postes dans des pays arabes (Algérie, Liban, Irak et Égypte). Chargé de cours dans de nombreux établissements supérieurs français tels que l'ESSEC, HEC, l'Institut Catholique de Lille ou au Centre des Hautes Études sur l'Afrique et l'Asie Modernes et à l'institut de formation des imams de la Mosquée de Paris.

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Madame Cerisier-ben Guiga a fait allusion aux nombreux ouvrages écrits par Monsieur Bidar. Il a également écrit dans le journal Le Monde, il y a quelques semaines, un article qui a fait grand bruit. Je cite ses propos : « il faut refondre tous les principes de l'islam y compris les prescriptions de la loi religieuse pour que l'islam s'adapte aux réalités européennes ». C'est très précisément le thème de l'intervention de Monsieur Bidar.

ABDENNOUR BIDAR, PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE EN CLASSES PRÉPARATOIRES À SOPHIA-ANTIPOLIS ET À L'UNIVERSITÉ DE NICE, ESSAYISTE (UN ISLAM POUR NOTRE TEMPS, SEUIL 2004 - SELF ISLAM, SEUIL 2006)

Je tenterai d'emblée de ne pas être aussi brutal que cette formulation certes synthétique mais un peu abrupte sortie de son contexte. Je commencerai par m'interroger sur l'intitulé de la réflexion qui nous est proposée ici : L'islam peut-il s'adapter à l'Europe ? Nous avons trois termes ici qui sont très généraux : l'islam, le concept d'adaptation et le concept d'Europe. De quel islam parle-t-on ? Selon moi, il s'agit de réfléchir sur les pratiques religieuses des musulmans européens, leurs moeurs, leurs mentalités, leur façon d'être, de vivre et de se représenter à eux-mêmes ainsi que leur façon de se représenter la place qu'ils occupent dans la société européenne. Dans l'idée de s'adapter, il y a l'idée d'un effort à faire sur soi-même. Cette référence à un effort que l'islam devrait faire sur lui-même particulièrement en Occident est une notion qui m'intéresse. Je crois que l'islam en Europe a le devoir de faire un effort critique sur lui-même. De plus, il a l'opportunité de faire cet effort dans des conditions exceptionnellement favorables par rapport aux conditions d'existence de leurs coreligionnaires dans la majorité des pays musulmans. Que signifie pour l'islam, cette adaptation à l'Europe ? Vous êtes familiers de certaines expressions que l'on entend souvent. On se demande si l'islam est soluble dans la démocratie, s'il est compatible avec la modernité. Pour nous, aujourd'hui, s'interroger sur une possible adaptation de l'islam à l'Europe revient à s'interroger sur sa compatibilité avec la modernité occidentale et avec, entres autres, ses conditions démocratiques notamment la laïcité.

Selon moi, il existe trois conditions ou moyens par lesquels l'islam peut effectivement s'adapter à l'Europe. Le premier de ces moyens est la discrimination de tous les principes de l'islam par les valeurs européennes. Le deuxième est la pratique du « self islam » ou le choix par chaque musulman d'un islam personnel de la responsabilité qui n'est pas reçu passivement mais choisi de façon autonome par chaque conscience spirituelle. La troisième condition est le refus de la tentation communautariste. Si j'ai dit au départ que j'étais très heureux de discuter de l'adaptation de l'islam à l'Europe et donc de la nécessité de l'islam à faire un effort sur lui-même en Europe pour se rénover, c'est parce que l'on entend trop souvent un éloge indifférencié du multiculturalisme. Différentes cultures sont appelées à cohabiter à l'intérieur des mêmes territoires. A partir de là, la seule chose à faire serait d'accorder à chacune de ces différences culturelles le droit à la reconnaissance. Je crois que l'islam doit bénéficier du droit à la reconnaissance de sa différence culturelle mais cet éloge du multiculturalisme ne doit pas faire oublier à l'islam et aux musulmans qu'ils ont aussi un devoir d'adaptation.

S'agissant du premier moyen évoqué, je crois qu'une nécessité s'impose aux musulmans aujourd'hui en Europe : conserver ou abandonner tout ce qui est compatible ou incompatible avec les droits de l'homme. Si quelque chose dans nos textes ou dans nos moeurs est incompatible avec les droits de l'homme, je ne vois pas quelle légitimité cette tradition - où qu'elle se trouve et quelle que soit son autorité antérieure - peut conserver. Cette démarche sera très difficile à réaliser par les musulmans et par l'islam. Nous, les musulmans, avons tendance à considérer que tout ce qui vient de la tradition présente un caractère sacré. Nous en sommes restés à un concept de la sacralité qui est archaïque. Le sacré est quelque chose que nous qualifions d'intouchable et relevant de l'interdit comme tout ce dont l'homme n'a pas la puissance et le droit de se saisir. Il faudra donc chercher dans le texte un certain nombre de versets qui seront littéralement incompatibles avec les droits de l'homme. Je pense notamment à un certain nombre de versets qui concernent le statut des femmes et qui évoquent les chrétiens ou les juifs dans des termes inacceptables. Il ne s'agit pas de prendre un crayon et de supprimer ces versets et donc de réécrire le texte. Il s'agit de déclarer solennellement que nous, musulmans européens, nous considérons que ces versets n'ont plus d'autorité à l'heure actuelle. Cette première condition nous permet de nous adapter à l'humanisme européen. Les droits de l'homme étant le fleuron de cet humanisme.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Selon vous, quelle autorité spirituelle pourrait prendre une décision aussi audacieuse c'est-à-dire rendre caduque les versets qui vous semblent incompatibles avec les sociétés européennes ?

ABDENNOUR BIDAR

Cela me conduit directement à mon second point. Le « self islam » est une formulation provocatrice mais sa provocation même peut s'avérer nécessaire en des temps où il faut faire évoluer les choses. Le « self islam » est un islam déterminé et choisi par chaque conscience spirituelle de façon autonome. C'est pour l'islam une façon nécessaire de s'adapter à l'Europe puisqu'en Europe prévaut un double principe fondamental : la liberté de conscience et la liberté de penser. Or l'islam s'est toujours défini de façon holiste. En islam, ce qui est orthodoxe et ce qui ne l'est pas, ce qui est permis et ce qui est interdit a toujours été fixé par une autorité religieuse transcendante aux individus et aux consciences qui est incarné par le corps des ulémas. Nous avons encore entendu ce matin que dans le monde musulman, leur avis est sollicité de façon souvent ubuesque ou grotesque sur tout et n'importe quoi car il n'y a pas encore suffisamment dans la conscience musulmane le réflexe - comme le disait Kant - de se servir de son propre entendement. Le « self islam » consiste à se servir de son propre entendement c'est-à-dire de choisir en toute autonomie, en tant que conscience musulmane libre, ce qui dans la tradition me paraît conservable ou pas et adaptable ou non à ma situation. Je prends l'exemple du port du voile. Qu'est-ce qu'un islam adapté à l'Europe ? Ce n'est pas un islam dans lequel toutes les femmes enlèvent le voile. Absolument pas. C'est un islam dans lequel chaque conscience musulmane, chaque conscience féminine, affiliée à l'islam, choisit pour des raisons librement consenties et réfléchies de porter ou non le foulard. On pourrait multiplier les exemples à l'infini. L'islam adapté à l'Europe est un islam dans lequel l'individu choisit ou non d'effectuer les cinq prières rituelles que la tradition a ordonné de faire. De fait, aujourd'hui si l'on considère les moeurs et les pratiques religieuses des musulmans européens, on s'aperçoit qu'ils sont déjà parvenus au stade de ce « self islam ». La plupart des Européens de culture musulmane s'inscrivent déjà dans une démarche d'autonomisation de leur conduite. Les uns choisissent de prier selon la tradition soit cinq fois par jour, aux heures réglementaires. Les autres choisissent de regrouper leurs cinq prières le soir, de ne prier qu'une fois ou d'être croyant sans être pratiquant. Certains choisissent même d'être athées. Autant les musulmans doivent demander à l'Europe de reconnaître leurs différences, autant la communauté musulmane, pour être authentiquement européenne, doit reconnaître de façon interne sa propre différence et rendre légitime tout un ensemble de façons possibles d'être et de se sentir musulman ici en Europe.

Une distinction s'impose entre adaptation et installation. J'ai trop souvent le sentiment aujourd'hui que l'islam essaye de s'installer en Europe. Autrement dit, il tente de se perpétuer ou de se reproduire selon les mêmes modes que ceux sous lesquels il a vécu à une autre époque dans l'histoire et dans d'autres territoires. Je crois que l'islam européen ne pourra pas être un islam identique à celui qui est vécu dans les pays musulmans ou qui a été légué par la tradition. Cette conviction est liée à la question du communautarisme. A partir du moment où l'islam essaye de se perpétuer tel qu'il a toujours existé ailleurs, il demande qu'on le laisse s'organiser de façon communautaire. Il demande donc quasiment qu'on lui offre les conditions d'un développement séparé. Nous voulons des lycées musulmans, nous refusons les mariages mixtes, nous souhaitons que le vendredi soit un jour férié... Dans ce cas de figure, nous sommes dans une perspective d'installation et non d'adaptation. Autrement dit, l'islam demande des droits mais ne se reconnaît aucun devoir. Je crois que c'est une condition éliminatoire si l'islam veut réellement s'adapter à l'Europe. Le comble serait que les musulmans acquièrent le statut de dhimmis qu'ils donnaient autrefois aux minorités, soit le statut d'une communauté protégée avec laquelle on ne se mélange pas et que l'on autorise à conserver ses règles, ses rites...Nous, les musulmans européens, voulons-nous être les dhimmis de l'Europe ? Je pense que cette question est très importante. J'observe autour de moi avec tristesse à quel point un certain nombre de dignitaires musulmans sont tentés par cette stratégie communautariste qui se réfugie derrière la revendication du droit à la différence. J'entends un certain nombre de dignitaires dire qu'ils revendiquent de pouvoir vivre en tant que musulmans au nom du principe européen du droit à la différence qui découle de la liberté de conscience. Selon moi, il s'agit de la vieille technique du cheval de Troie qui consiste à retourner un principe contre lui-même car nous prétendons utiliser le principe d'une société ouverte pour constituer une communauté fermée, ce qui est totalement contradictoire.

Je crois que l'Europe offre un terrain culturel particulièrement favorable à l'islam soucieux de se régénérer. Je voudrais rappeler, comme l'a fait récemment l'historien américain Richard Bulliet, que l'islam a toujours eu le génie particulier de se régénérer par les bords. Il montre que l'islam a toujours su se renouveler sous l'impulsion, non pas des centres du monde musulman, mais des communautés situées sur les marges, en position d'extériorité par rapport à la masse principale. C'est notre responsabilité aujourd'hui, nous musulmans européens, d'élaborer un islam compatible avec la modernité qui puisse servir - rêvons un peu - de modèle au monde musulman. En tout cas, ne nous laissons pas ici fasciner par les crispations du monde musulman en pensant qu'elles sont indépassables et que l'islam européen ne saura pas écrire son propre destin.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Rêvez-vous également, Monsieur Bidar, d'institutions représentatives du monde islamique en France qui n'aient pas d'ambigüité car vous dénoncez cette ambigüité ?

ABDENNOUR BIDAR

Si vous le permettez, je voudrais revenir sur la notion de rêve. Lorsque j'ai lu l'intitulé de la table ronde, j'ai eu un mouvement de surprise. L'islam est déjà adapté à l'Europe. Ne serait-ce pas plutôt à l'Europe de s'adapter à l'islam ? J'espère que certains intervenants développeront cette idée. Ce n'est pas un rêve de dire que les musulmans s'adaptent à l'Europe. Depuis les premières vagues d'immigration, les musulmans ont fait, à travers un certain nombre d'actes et leur manière de s'investir dans la société européenne, la preuve de leur capacité à s'adapter à l'Europe. J'essaye de thématiser l'articulation intellectuelle qui permet de rendre compte d'une situation de fait. La situation de fait est déjà là. Seulement, il nous manque, à nous musulmans, les mots pour le dire.

DE LA SALLE

Je suis historien en Tunisie. Lorsqu'on pose la question de l'adaptabilité de l'islam, on part toujours d'une façon implicite du constat que l'islam, comme un tout culturel identifiable, existe. Le problème est de savoir comment il s'adaptera à cette réalité européenne. Pour moi, il s'agit d'un faux débat. La question de l'adaptabilité pour un historien ne se pose pas parfois. J'invite les auditeurs à lire l'ouvrage de Clifford Geertz « Islam Observed » où il constate à travers une comparaison entre l'islam marocain et indonésien, les formes d'adaptabilité de l'islam à une réalité culturelle. Le problème se pose au niveau de l'adaptabilité des musulmans eux-mêmes en tant qu'acteurs sociaux. L'exemple que vous nous proposez existe déjà dans les sociétés musulmanes. Nous observons des formes de sécularité au Maroc, en Égypte et en Tunisie. Autrement dit, l'islam n'a pas besoin uniquement de l'Europe pour évoluer ou s'adapter.

ABDENNOUR BIDAR

Prenons garde à éliminer certains problèmes qui ne se posent pas par manque de vigilance ou de sens des responsabilités. Peut-on dire sérieusement que la question de l'adaptation de l'islam est un faux problème ? Je suis d'accord avec vous pour dire que l'islam, comme toute grande civilisation, a démontré à plusieurs reprises dans son Histoire ses capacités d'adaptation. Il n'empêche qu'aujourd'hui la présence musulmane en Europe ne va pas de soi. Elle pose des problèmes à la fois conceptuels et des problèmes de présence au quotidien. Je travaille à Nice. Le vendredi, il n'y a pas assez de place dans la mosquée du centre-ville pour faire la prière. Les musulmans effectuent donc leurs prières dans la rue. L'islam donne le bâton pour se faire battre. Au lieu d'organiser deux services pour la prière, on se donne en spectacle dans la rue, en provoquant l'incompréhension des passants. Par ailleurs, on pourrait offrir aux musulmans un lieu de culte digne de ce nom. Nous nous apercevons donc, quel que soit le côté où l'on place la responsabilité, que les deux parties ont encore besoin de s'adapter.

DE LA SALLE

Je me réjouis que Monsieur Bidar ait reconnu qu'il existe dans le Coran des versets incompatibles avec les droits de l'homme et la raison. Je me demande ce que vaut ce discours lorsque l'on sait que le principe en islam de la tâqiya légitime la dissimulation, le mensonge et la fraude en situation de minorité sociologique, politique ou militaire.

ABDENNOUR BIDAR

J'ai tendance à me méfier des phrases qui commencent par : « en islam, il y a un principe... ». Nous sommes des Européens. Un des acquis de la conscience et de la culture européenne est que tout principe ou toute vérité est révisable par un travail critique de l'esprit. Cela fait partie des choses que nous devons réviser. Je ne vois pas au nom de quoi cela me serait interdit en tant que conscience musulmane européenne. Je ne crois pas que le principe de dissimulation soit inscrit de façon intangible dans l'essence de l'islam. Je pense que cela fait partie des problèmes qu'il faut résoudre.

MONIQUE CERISIER-BEN GUIGA

Je crois qu'attaquer un islam général au titre de mots souvent sortis de leur contexte reviendrait à attaquer le christianisme sur le fait que la Bible est remplie d'appels au meurtre et de récits épouvantables.

DE LA SALLE

Je remercie Monsieur Bidar car je le considère comme l'anti-Tarek Ramadan. Par ailleurs, j'exprime ma satisfaction de constater que quelqu'un qui se prénomme au départ Pierre Bidar et qui a choisi de changer de religion peut intervenir dans le Sénat d'un pays à la base chrétien mais qui a opté pour la laïcité. En tant qu'européenne, je jouis de certaines libertés. En revanche si des membres de ma famille installés en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient souhaitent faire un choix religieux, ils seront menacés de mort. De nombreux secteurs dans les grandes villes des pays arabes sont au stade de la sécularisation comme en France. Le problème qui se pose pour les musulmans transplantés en Europe se pose également pour les musulmans dans ces pays. Je constate également le décalage des porte-parole de l'islam avec la réalité. Sur le point très sensible des mariages mixtes, le problème se pose uniquement dans un sens, pour les femmes musulmanes. Or on apprend dans un sondage que 63 % des musulmans sont prêts à accepter que la musulmane épouse un non-musulman. Dans la commission islamique pour la fatwa en Europe, Youssef Qardawî s'immisce dans la vie des musulmans installés en France. Il autorise une française chrétienne ou juive à divorcer de son mari uniquement si elle est en voie de devenir musulmane. Nous avons donc toujours cette captation et cette politique du nombre. En revanche, la française musulmane de naissance n'a le droit à aucune ouverture. Youssef Qardawî a également déclaré aux autorités à Rome en 2002 : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques, nous vous domineront ». Il convertit à l'islam des participants à la manifestation du Bourget mais a été dépêché à Alger, à grands renforts, quand des centaines de personnes se sont converties au christianisme à l'initiative de pasteurs évangéliques américains.

ABDENNOUR BIDAR

Mon prénom d'état civil est double : Abdennour-Pierre. Je viens d'une famille qui est à la fois convertie à l'islam et d'origine chrétienne. Dans mon histoire spirituelle personnelle, le christianisme est aussi important que l'islam. Je suis très sensible à ce que vous avez dit car la fin de mon intervention y faisait allusion. Dans la bouche du personnage que vous avez cité qui fait partie d'un conseil européen autoproclamé de la fatwa, il y a une entreprise de captation. Je n'apprécie pas ce terme car il est guerrier. Je souhaiterais par ailleurs que l'islam éradique aussi sa culture du jihad quelles que soient la signification et la portée qu'on lui donne. Je voudrais faire entendre à la société française que je ne suis pas une exception, un « gentil » musulman derrière lequel sont cachés plein de « méchants » musulmans. De nombreuses personnes d'origine musulmane ou de culture musulmane partagent les idéaux, les valeurs et la culture européennes. Il faut nous donner les moyens de cultiver une autonomie musulmane européenne par rapport à un certain nombre de tentatives de captation. Les espaces de sécularisation que vous avez évoqués et qui existent dans les pays musulmans sont tout de même menacés. En outre, nous jouissons, par rapport aux musulmans de ces pays, d'une plus grande liberté qui nous donne une responsabilité et nous invite à aller beaucoup plus loin dans l'affirmation de quelque chose de neuf.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Je souhaiterais vous présenter Jocelyne Cesari, Professeur à Harvard, auteur de nombreux ouvrages et l'une des plus fines observatrices de ces 11 millions de musulmans qui sont installés en Europe avec énormément de facettes et de réalités différentes.

JOCELYNE CESARI, PROFESSEUR À HARVARD UNIVERSITY, DIRECTEUR DU PROGRAMME « ISLAM IN THE WEST »

En guise d'introduction, je souhaiterais reprendre cette idée du dialogue. Lorsqu'on appose les termes islam et Europe, nous sommes loin d'être dans le dialogue. Nous sommes plutôt dans une série de récriminations des deux côtés. Du côté des musulmans, la récrimination s'exprime par le terme « islamophobie ». Aujourd'hui, les musulmans se plaignent d'être victimes de l'islamophobie, avec toutes les situations que vous pouvez imaginer : discrimination à l'emploi, au logement, situation des banlieues, privation de la liberté de religion...Du côté des non-musulmans, il y a aussi des récriminations qui sont liées au fait que les musulmans et l'islam seraient des menaces pour les principes universels que nous défendons : liberté de conscience, démocratie et modernité.

Mon rôle est de faire avec vous un petit voyage pour sortir de cette vision binaire et de regarder des deux côtés. Je pense que le titre de cette table ronde demeure unilatéral. A travers mon rôle d'observatrice et de politologue qui a travaillé depuis plusieurs années sur l'islam en Europe, j'ai constaté que les sociétés européennes ont changé et pas seulement les musulmans. Les sociétés européennes ont dû se poser des questions qu'elles avaient oubliées ou qui ont été ré-ouvertes comme la sécularisation, la nationalité, le statut des cultures, des minorités et de l'ethnicité. Je souhaiterais essayer de sortir de ce tête-à-tête un peu névrotique qui bute comme sur un mur sur le terme du Coran. Dans certaines de mes classes, je demande toujours à mes élèves ce qu'ils ont fait après le 11 septembre. J'enseigne de l'autre côté de l'Océan. Il est donc très intéressant de voir cette même démarche essentialiste à l'oeuvre. Pour comprendre Ben Laden, de nombreuses personnes, dans un bon mouvement, ont acheté le Coran. Je leur ai dit que leur démarche ne servait à rien. On ne peut comprendre Ben Laden en lisant le Coran. Ce Texte comme tous les textes - les Professeurs Arkoun et Seddik nous l'ont brillamment rappelé ce matin - est un texte fluide et ouvert même si les interprétations sont fermées. Lire le Coran ne permet donc pas de comprendre les mécanismes sociaux, politiques et historiques qui aboutissent à al-Qaida et Ben Laden. Le Coran sera ainsi mis à l'écart de ma description. La démarche la plus saine et la plus utile, selon moi, est de sortir de l'essentialisme qui n'est pas seulement l'apanage des non-musulmans regardant l'islam. Il s'observe également chez les musulmans regardant les non-musulmans sur la question de la religion, de l'athéisme, de la sexualité...

Beaucoup de musulmans ne sont pas définis au jour le jour par le Coran. Tous les spécialistes des religions vous diront qu'aucun croyant n'est défini jour par jour et heure par heure par son Texte. Il existe une grande fluidité dans les pratiques, dans les identifications et dans les manières d'être. Je souhaiterais vous restituer ici un travail collectif sur l'islam en Europe. Je commencerai par décrire les pratiques des musulmans. J'évoquerai ensuite tous les enjeux théologiques de ces pratiques qui, dans le contexte européen, sont devenus aussi très politiques. J'aborderai également l'écart qui existe souvent entre les pratiques des musulmans et le discours sur l'islam.

Qui sont les musulmans d'Europe ?

Les musulmans d'Europe sont des émigrés qui sont arrivés en masse après la première guerre mondiale pour reconstruire l'Europe. Nous avons donc affaire à un groupe d'émigrés avec une mémoire coloniale ou post-coloniale. Ces émigrés ne venaient pas d'un espace vide. Il existait une mémoire partagée du côté des musulmans et des non-musulmans qui a créé ce temps de retard dans la question de l'islam. Quand j'ai commencé mes enquêtes, il y a plus de 15 ans, je me suis adressée à la première génération, des algériens qui sont les plus nombreux en France. Ils ne parlent pas d'islam. Ils me parlent de nationalisme. Le nationalisme arabe à l'époque représente également une manière de gérer la résistance. Ce qu'on disait il y a trente ans sur la génération des immigrés est traduit aujourd'hui dans un langage plus islamique. L'islam ou le Coran sont-il en jeu dans ces questions ?

A travers toute l'Europe, la plupart des immigrés d'origine musulmane sont situés dans le prolétariat européen. Cela influencera considérablement ce qu'on dit sur l'intégration socio-économique, le succès scolaire, sur la capacité de promotion sociale au point que certaines fois, on renverse le discours en attribuant à l'islam la cause de l'échec ou du manque d'intégration. Partout, les sociologues et les observateurs vous diront que le manque d'accès à l'éducation est d'abord lié au niveau culturel des familles et à la manière dont elles vivent. L'islam n'est pas toujours l'élément central de ces motifs d'échec.

L'islam n'est pas transculturel et trans-ethnique contrairement à ce que les approches coraniques ou textuelles veulent nous faire croire. La plupart des musulmans que nous rencontrons dans tous les pays européens appartiennent à des communautés ethniques. La plupart des discours des musulmans sur la question des femmes sont liés à des pratiques patriarcales que l'on a recouvertes du terme islam. En Grande-Bretagne, il existe une grande mobilisation des femmes musulmanes non-laïques contre le mariage forcé en disant que ceci n'a rien à voir avec l'islam qui dispose de toutes les ressources pour que le mariage soit un contrat entre deux individus libres. La version culturalisée, patriarcale de l'islam est la version dominante dans la plupart des islams européens. Les crimes d'honneur relèvent également de la culture et du patriarcat. Que les musulmans appellent cela de l'islam est un fait. Je comprends d'ailleurs que les non-spécialistes de l'islam soient dans la confusion. Cependant, les musulmans eux-mêmes s'expriment sur ces questions, notamment les nouvelles générations nées en Europe, en essayant de distinguer l'ethnicité de la culture.

Lorsqu'on observe les pratiques des musulmans à travers l'Europe, des différences émergent. Elles sont liées aux systèmes culturels dominants dans lesquels ils vivent. Un musulman britannique ne ressemble pas à un musulman allemand. Il existe également des différences dans le rapport entre le privé et le public. Des interprétations existent dans l'islam sur cette séparation. Je constate toutefois que les musulmans sont très attentifs à la séparation privé-public qui est dominante dans les sociétés dans lesquelles ils vivent. Je voudrais également vous donner un exemple de ces adaptations à travers un sondage effectué par l'institut Gallup auprès des musulmans de Paris, Londres et Berlin. Des questions sur les identifications ont été posées. Il a également interrogé un panel de non-musulmans dans les mêmes endroits pour se faire une idée des différences éventuelles entre les deux groupes. Ce sondage fait apparaître que la majorité des musulmans interrogés (entre 70 et 80 %) se sont déclarés très attachés aux valeurs nationales et politiques des pays dans lesquels ils vivent. En Grande-Bretagne, ils sont même plus attachés aux valeurs de leurs pays que l'échantillon non-musulman. En même temps, les musulmans se déclarent très religieux. Les musulmans nous disent donc qu'ils peuvent être musulmans et citoyens. Nous sommes au coeur d'une des incompréhensions qui se produit et qui devient aujourd'hui dramatique dans le rapport entre musulmans et non-musulmans en Europe. Il existe des tensions mais elles ne portent pas sur la politique. Tous les musulmans interrogés ne souhaitent pas l'instauration d'un État islamique, excepté les petits groupes en Grande-Bretagne comme les mouhâjirouns qui rêvent du rétablissement du califat et qui pensent que le premier acte vers cette évolution serait la conversion du Prince Charles, par exemple. La majorité des musulmans sont très contents des États sécularisés. En revanche, les problèmes émergent pour les questions de statut personnel, soit les valeurs morales liées à l'islam. Dans ce domaine également, des incompréhensions apparaissent. Si un musulman dit qu'il approuve la charia, cela ne veut pas dire qu'il souhaite un État islamique ou un droit positif. Cela signifie qu'il est en faveur de principes, de morale et de normes éthiques issues d'un texte ou d'une tradition.

Le conflit, partout en Europe, émerge sur le statut de la femme et de la sexualité. On ne peut appréhender l'évolution de la société néerlandaise depuis 2001 si on ne comprend pas que d'un coup les Néerlandais se sont sentis attaqués par les musulmans sur le coeur de leurs valeurs libérales et la reconnaissance des minorités sexuelles. Huntington n'avait pas tort. Il existe un clash mais il avait tort de l'attribuer au politique. Ce que je vois à l'oeuvre, c'est le conflit sur Eros, sur les valeurs, sur le statut de la femme et sur l'homosexualité. Ce sont de vrais problèmes où les enjeux de confrontation se nouent entre valeurs libérales d'un côté et valeurs morales et conservatrices de l'autre. Le fait de prendre parfois du recul et d'aller aux États-Unis où les mêmes débats se posent est très intéressant car les musulmans qui défendent les mêmes valeurs et qui sont dans certains cas bien plus conservateurs que les musulmans européens, n'ont pas les mêmes problèmes. Aux États-Unis, il existe des groupes religieux très conservateurs sur l'avortement et l'homosexualité. Ils se manifestent davantage que les musulmans même si ces derniers peuvent être aussi conservateurs qu'eux. Il faut absolument dissocier tous ces enjeux.

S'agissant des enjeux théologiques, l'espace est beaucoup plus limité et sclérosé. Je voudrais identifier trois principaux groupes qui traduisent, dans l'espace public et dans l'espace théologique mondialisé de l'islam, tous ces conflits. Le premier, c'est l'islam version nationale du Maroc, de l'Algérie ou de la Turquie puisque ce sont les trois principaux pays concernés aujourd'hui par la question de l'islam en Europe. Nous sommes là au coeur de ce que l'on appelait ce matin le « corpus théologique clos ». On ne pense pas, on ne critique pas. On produit du discours transposé d'un contexte national particulier au contexte européen. Beaucoup de jeunes européens ne se reconnaissent plus dans le discours de ces « leaders bureaucratiques » venant de certains pays du monde musulman. Le deuxième courant des « transnationaux » qui a une audience croissante propage des interprétations qui ne sont plus liées à un pays d'origine. Ils ont un discours très négatif sur la culture des pays d'origine et des sociétés européennes. Nous les appelons actuellement des salafistes. J'aimerais les appeler « néo-wahhabites » car ce courant n'est plus lié uniquement à l'Arabie Saoudite. C'est devenu la doxa globale de l'islam. Nous nous situons là dans l'essentialisme de l'islam, c'est-à-dire une interprétation anhistorique retournant au Coran et aux hadiths. Pour être un bon musulman, il faut vivre comme au temps du Prophète Muhammad à Médine. Nous sommes là dans une opposition constante entre l'islam et l'Occident qui est perverti par l'homosexualité. Tous les événements qui se sont produits, depuis les caricatures jusqu'aux versets sataniques, en passant par les discours du Pape, corroborent et renforcent cette vision essentialiste qui existe du côté de certains interprétateurs de l'islam aujourd'hui. Ils prônent une vision séparatiste en disant aux jeunes gens qu'ils sont citoyens mais qu'ils ne font pas partie de ces sociétés. Un autre discours retourne au Coran et à la Sunna et insiste sur la liberté de l'individu. Il n'opposera pas automatiquement le fait d'être un individu, un musulman et un citoyen de ces sociétés européennes. De nombreux discours qui émergent sur ce point de vue en Europe, sont tenus par des représentants des Frères Musulmans. Je ne mettrai pas ici sur un pied d'égalité les salafistes et les Frères Musulmans, du moins pour certains d'entre eux. Dans d'autres circonstances, d'autres groupes, salafistes et Frères Musulmans peuvent aller main dans la main mais pas partout en Europe et aux États-Unis. Il s'agit d'un vrai débat. Qui a vraiment la charge de ce discours de légitimation de la citoyenneté avec l'islam ? Cela ne veut pas dire que ces personnes adoptent automatiquement une position libérale sur la question des femmes et le statut du Texte. La question de la démocratie et de l'enracinement citoyen n'est pas un problème théologique en soi. Je voudrais citer un troisième groupe, celui des jihadistes qui sont des mouvements radicaux. Lorsqu'un individu qui n'a pas les moyens d'éducation et de connaissance, interprète le Texte, cela peut être très dangereux politiquement. Beaucoup de groupes jihadistes ont recruté des personnes qui pensaient pouvoir effectuer le « self islam ». Le « self-islam » a des enjeux politiques dangereux parfois. Certains pensent qu'ils sont dans un voyage spirituel alors qu'ils sont dans un voyage politique. Ils finissent à présent en Afghanistan et maintenant en Irak.

SAADANE BENBAALI

Je suis maître de conférences à Paris III. Je salue Jocelyne Cesari qui, dans ce dialogue avec l'islam, a au moins le mérite de chercher à comprendre ces musulmans auxquels on souhaite s'adresser. Pour instaurer un dialogue, il faut qu'il y ait les bases de ce dialogue. On ne va pas vers l'autre avec le soupçon de dissimulation et avec l'accusation de terroriste. On ne peut aller vers l'autre qu'avec une parole d'amour. Je pense que les chrétiens présents ici qui veulent dialoguer avec les musulmans doivent relire leurs Évangiles. Ce sont les musulmans qui vivent ici depuis des générations dont il faut parler. Ils sont venus ici contraints et forcés pour construire ce pays. Ils ont été traités comme vous le savez tous. Aujourd'hui, une génération qui est embrigadée se lève comme l'a très bien analysé Madame Cesari. Cette génération posera des problèmes qui aboutiront à la réfutation de quelque chose qui est totalement étranger à ce dont on l'accuse. Il manque ici, en dehors de la raison, une parole d'amour.

DE LA SALLE

Que pensent nos intervenants du rôle joué par le Conseil Français du Culte Musulman ? Comment interprètent-ils le fait que la suppression du point relatif au droit à la liberté religieuse dans la charte adoptée par le CFCM ait été acceptée du côté français ?

JOCELYNE CESARI

Le CFCM doit être replacé dans la particularité européenne. Il existe un rapport État-organisation religieuse en Europe qui s'impose comme un modèle. On éprouve la nécessité d'avoir un représentant. L'État américain ne cherche pas de grand mufti pour discuter de l'islam. La religion peut être considérée dans un État sécularisé comme une affaire d'organisation des croyants eux-mêmes. Dans le cas du CFCM, on peut s'interroger sur le rôle de l'État dans cette relation avec une religion particulière. Un Etat démocratique comme la France dispose de toutes les ressources pour sanctionner toutes les pratiques anti-démocratiques et non-laïques. Ce qui s'est produit est l'élaboration d'un texte spécifique pour une religion. Napoléon avait fait cela pour la communauté juive mais à l'époque la France n'était pas encore un État démocratique ou sécularisé.

ABDENNOUR BIDAR

Je réagis d'abord aux propos de Madame Cesari sur les conséquences politiques potentiellement dangereuses du « self-islam ». Je pense effectivement que la pratique du « self islam » est redoutable puisqu'il doit éduquer à la responsabilité spirituelle. De ce point de vue, une instance comme le CFCM peut aider à renouveler la culture musulmane telle qu'elle se transmet. En revanche, j'aurais préféré qu'on le nomme « Conseil Français de la Culture Musulmane ». A partir du moment où ce Conseil est censé fixer le culte, je ne vois pas sa différence avec une autorité religieuse traditionnelle. Je ne vois pas comment on peut injecter de la liberté de conscience et de pensée dans ce type d'institution.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Monsieur Lochon, vous enseignez à la grande Mosquée de Paris. Vous êtes Professeur au titre de la formation des imams. Vous êtes également fin connaisseur du monde musulman. Le dossier de l'insertion des citoyens musulmans dans la société française a été ouvert par Madame Cesari.

CHRISTIAN LOCHON, PROFESSEUR À L'INSTITUT DE FORMATION DES IMAMS DE LA GRANDE MOSQUÉE DE PARIS

Quelqu'un a prononcé dans le public le mot « amour ». Nous ne sommes peut-être pas tous ici par amour les uns pour les autres mais c'est une dimension qu'il faut avoir. Il faut remercier Mesdames et Messieurs les sénateurs de nous avoir donné précisément l'occasion d'être ensemble.

Au cours de ma carrière à l'étranger, j'ai bénéficié de l'hospitalité dans plusieurs pays et j'ai séjourné aussi bien à l'Université d'al-Azhar qu'au patriarcat grec-catholique de Damas. Il m'est arrivé d'enseigner au Maqasid de Beyrouth et pendant cinq ans à l'Université d'al-Azhar. Pour cette raison, le Docteur Boubakeur a bien voulu me confier un enseignement d'histoire des pays méditerranéens. Il a tenu à le confier à un non-musulman et à un chrétien reconnu en tant que tel. Nous avons là une dimension nouvelle dans notre pays qui est due principalement à l'insertion d'un grand nombre de citoyens musulmans en France. Moi qui ai été, pendant 42 ans, un simple fonctionnaire français, je n'ai pas eu l'occasion de parler en tant que catholique car cela était refusé. Cette insertion de très nombreux musulmans en France change le paysage médiatique comme nous tenterons de le démontrer. De 1998 à 2005, j'ai eu l'occasion de côtoyer Leïla Babès à l'Institut Catholique de Lille pour un séminaire. Je souhaiterais donc montrer ce nouveau visage de la France qui fait que dans un institut catholique, un chef de département soit reconnue comme musulmane et donne à un de ses collègues, reconnu comme chrétien, un enseignement sur l'expansion de l'islam en Europe. Je préfère parler d'insertion plutôt que d'intégration. Je remercie également plusieurs étudiants et étudiantes de cet Institut. Le Sénat est là pour tous les citoyens français. Madame Cesari et Monsieur Bidar ont montré combien ceci est important.

Je voudrais répondre à la question posée sur l'autorisation de changement de religion qui a été refusé par l'UOIF dans le CFCM. Je citerai d'abord le préfet Alain Boyer, de confession protestante, qui constate dans son ouvrage « La Mosquée de Paris » de 1998 que « l'islam oblige à repenser la laïcité, à en voir les limites réelles, les insuffisances en ce qui concerne en particulier la place de la religion dans la vie collective et le rôle indispensable d'un enseignement des religions, largement déconnecté d'une catéchèse confessionnelle et a fortiori opposé à tout endoctrinement ». Cette participation aux institutions démocratiques par des citoyens français se déclarant musulmans a surpris et a révélé à l'ensemble des français que leur pays devenait multiculturel et devait adopter une conception moins étroite de la citoyenneté et des pluralités sociales et religieuses. Certes, il existe des facilitateurs d'insertion, notamment dans le cadre associatif. Les associations laïques, tout d'abord, comme la Fédération internationale des droits de l'homme et la Ligue de l'enseignement qui ont joué un rôle dans la fondation de la Haute Autorité de Lutte contre la Discrimination. L'islam est apparu dans l'espace public, à plusieurs reprises, notamment dans la presse. En effet, on lit dans le Figaro-Magazine du 18 février 2005 une enquête sur les croyances des français. Le même journal récidivait le 1er septembre 2006 avec un document sur les conceptions des catholiques, protestants, juifs et musulmans relatives au rôle de la religion dans la cité. A cette occasion la parole a été donnée à des responsables musulmans. Le Docteur Dalil Boubakeur, à la question « La loi religieuse a-t-elle vocation à remplacer les lois républicaines ? » a répondu : « Non. Les lois républicaines doivent régir la vie exotérique tandis que les lois religieuses sont destinées à baliser le cheminement spirituel de l'homme. Ma conception de la laïcité est forte au point que j'aimerais que beaucoup de pays musulmans respectent cette séparation ». A la question « Une femme peut-elle présider au culte ? », le recteur répondait : « J'ai entendu des religieuses remarquables dans différentes religions. Je pense que les religions doivent désormais tenir compte de l'évolution des rapports entre hommes et femmes. Comme toutes les religions, l'islam ne pourra échapper à cette évolution dans le dogmatiquement possible ».

La religion investit l'espace public. De nombreux sportifs sud-américains se signent avant le match ou l'épreuve. En 2003, la bibliothèque du centre Georges Pompidou organisait un cycle de conférences sur les religions face aux interrogations contemporaines. L'acteur Gérard Depardieu lit des textes de Saint-Augustin à Notre-Dame-de-Paris, renouvelant un peu ce que le Président Bouteflika avait organisé deux ans plus tôt en faisant à Alger un colloque sur Saint-Augustin et en insistant sur le caractère méditerranéen de Saint-Augustin qui « traitait une question de droit comme un avocat de Rome, une question d'exégèse comme un Docteur d'Alexandrie. Il argumentait comme un philosophe d'Athènes. Il racontait une anecdote comme un carthaginois ». L'islam n'apparaît pas car il n'existait pas à l'époque mais c'est un musulman qui prononce cette phrase.

Parmi nous, se trouve Nadia Khoury-Dagher qui vient de réaliser un excellent reportage dans L'Express sur cette insertion de nouveaux citoyens. Vous avez constaté ce matin des exemples d'insertion professionnelle en écoutant les Professeurs Mohamed Arkoun, Abdelmajid Charfi et Sami Zubaida. Nous voyons combien des Professeurs de culture musulmane sont très bien renseignés sur ce qui se passe dans nos États laïcs. Je rappelle ce que Monsieur Arkoun disait dans ce merveilleux livre « De Bagdad à Manhattan » qu'il a écrit avec Joseph Maïla, ancien recteur de l'Institut Catholique de Paris : « La modernité n'est pas la modernisation. La modernité ce sont les philosophes et les historiens humanistes en islam classique ». Il avait déclaré à l'Université de Balamand au Liban : « Les livres révélés ont un substrat historique. Il se comprennent à la lumière des cultures qui leur sont antérieures ». Nous en avons eu un exemple ce matin. Nous savons très bien combien l'islam peut être ouvert. Monsieur Arkoun, l'a rappelé ce matin. Il existe également cette dimension de la culture mésopotamienne qui se retrouve par pans entiers dans la Bible et le Coran.

Je me trouvais au Caire et le chauffeur de taxi écoutait Khaled. Il m'a dit « Vous êtes français. Vous êtes bien représenté au Caire avec Khaled ». Ces paroles m'ont fait un plaisir fou car lorsque je visitais le Yémen ou d'autres pays, on me demandait « Etes-vous français ? ». Je répondais « Oui. Je suis l'oncle de Zidane ». Ma réponse, naturellement, remportait un succès extraordinaire. Ce rapprochement, voyez-vous, c'est la France d'aujourd'hui. Une vingtaine d'auteurs français accueillis en décembre 2006 à Beyrouth donnèrent des conférences à l'Université Saint-Joseph, dans le centre culturel français et dans les librairies. Parmi eux se trouvaient Antoine Sfeir, Vénus Khoury-Ghata, Rachid Benzine, d'origine marocaine et auteur des « Nouveaux penseurs de l'islam ». Il obtint un succès d'estime en tant que représentant de l'Université française.

S'agissant de l'insertion citoyenne, je souhaiterais rappeler ce que Madame le Sénateur Bariza Khiari déclarait à France 2 dans « Vivre l'islam », le 27 février 2005 : « Je revendique mon appartenance arabo-musulmane haut et fort ». Je crois qu'il est rassurant de voir d'une part que l'appartenance à une religion n'est plus bannie dans notre pays. D'autre part, l'appartenance à la religion musulmane ne contredit pas la citoyenneté européenne. Lorsque le débat sur l'enseignement du fait religieux aura lieu au Sénat, il faut absolument qu'il y ait une unanimité. Monsieur Arkoun l'a rappelé ce matin. C'est au niveau de l'école primaire, du collège et du lycée qu'on doit enseigner cette « méditerranéité ». Je me souviens, lorsque je travaillais à l'Institut du Monde Arabe, que Jean-Pierre Chevènement, alors Ministre de l'Éducation Nationale avait comme conseiller Jacques Berque qui lui a mentionné ce fait culturel. Nous avons réalisé une étude pour montrer que les prénoms de part et d'autre de la Méditerranée sont semblables que ce soit par exemple Adel ou Justin, Ghazi ou Victor, Atallah ou Aimé, Malek ou Basile qui signifie « empereur ». Il existe de nombreux moyens pour transmettre des notions comme celle-ci qui peuvent lier ensemble des communautés scolaires.

Lorsque les représentants de la nation comme au Sénat aujourd'hui, organisent un tel colloque où la qualité des intervenants, leur diversité culturelle sont mis à l'honneur, ils prennent en compte ces perspectives de coexistence et d'épanouissement pour l'ensemble des citoyens de notre pays.

DE LA SALLE

Je me permets de vous demander un éclaircissement sur la religion musulmane. D'après ce que j'ai cru comprendre, cette religion ne se limite pas dans son enseignement aux faits spirituels mais inclut aussi les faits politiques. Les responsables religieux prennent la parole non seulement pour éclairer la vie spirituelle de leurs fidèles mais saisissent également cette occasion pour les orienter au niveau politique.

CHRISTIAN LOCHON

Faites-vous référence à la France et à l'Europe de manière générale ou à l'ensemble des pays musulmans ?

DE LA SALLE

Je fais allusion à la période qui débute au moment où les mosquées se sont multipliées en France et ont été animées au départ par beaucoup de chefs musulmans qui n'étaient pas d'origine française. Ces derniers ont peut être influencé l'orientation politique ou changé l'adaptation des mentalités des musulmans résidant en France.

CHRISTIAN LOCHON

Madame Cesari pourra répondre beaucoup mieux que moi à cette question avec toutes les enquêtes qu'elle a menées. Au moment du Ramadan, nous avons entendu des prêches prononcées par des imams d'Arabie Saoudite disant : « surtout dans votre travail, ne serrez pas la main des kufâr » c'est-à-dire des mécréants qui sont autour de vous. Cette position n'est approuvée que par 5 % des musulmans.

JOCELYNE CESARI

Des études ont été faites sur la khutba, le sermon du vendredi qui peut donner lieu à un discours plus social. La majorité des sermons évoquent la moralité, la question des relations parents-enfants ou la spiritualité. Il y a eu à une époque, un discours un peu plus ancré dans le social mais il ne faut pas oublier que toutes les mosquées sont surveillées depuis le 11 septembre. C'est un leurre de penser que la mosquée est un centre d'activisme. Parmi les personnes qui circulent, des activistes qui ne sont pas automatiquement des responsables de mosquées, peuvent avoir un discours salafiste ou néo-salafiste. Ce discours sera fondé sur le rejet de la société dominante même si on en fait partie légalement ou théoriquement.

MONIQUE CERISIER BEN-GUIGA, SÉNATRICE, PRÉSIDENTE DU GROUPE SÉNATORIAL D'INFORMATIONS ET DE CONTACTS SUR LES RELATIONS FRANCO-PALESTINIENNES

Je crois que ces débats ont été très éclairants. Les éléments concrets exposés par Madame Cesari, Monsieur Bidar et Monsieur Lochon ont été très enrichissants. Cependant, comme toujours dans les colloques, le débat avec la salle est inévitablement restreint.