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Colloque Europe-Orient : Dialogue avec l'Islam



Colloque au Sénat Paris, le 12 juillet 2007 sous le haut patronage de Christian PONCELET, Président du Sénat

TABLE N° 5 : CONVERGENCES VERS LE PLURALISME ET LA DÉMOCRATIE

SOUS LA PRÉSIDENCE DE MARYSE BERGÉ-LAVIGNE, SÉNATRICE, PREMIÈRE VICE-PRÉSIDENTE DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-SYRIE

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Le sénateur Aymeri de Montesquiou présidera la dernière table ronde de cette journée extrêmement riche et remplie. Aymeri Montesquiou est un très fin connaisseur de l'Asie Centrale, des pays du Golfe et de ces terres d'islam.

AYMERI DE MONTESQUIOU, SÉNATEUR, VICE-PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-SYRIE

Mesdames et Messieurs les représentants de diverses religions. Après ces très nombreuses tables rondes, je ne sais si vous êtes à la recherche de plaisir ou de pénitence. En tout cas, la question se pose. En islam, peut-on identifier des convergences vers le pluralisme et la démocratie ? Ce sujet a déjà été entamé au cours de la journée. Il y aura donc certaines redondances. Une chose est certaine : il sera impossible d'être péremptoire dans la conclusion. La foi en général et la foi musulmane en particulier, peut-elle s'intégrer et être partie prenante dans un régime démocratique ? La démocratie fait-elle une place suffisante aux minorités notamment religieuses ? La chute du califat n'a-t-elle pas précédé l'intolérance en Turquie ? Enfin pour paraphraser un homme politique français : « Ceux qui sont démographiquement minoritaires n'ont-ils pas religieusement tort » ?

En France, nous sommes imprégnés de laïcité et nous avons perdu l'habitude de débattre sur le thème des relations entre le pouvoir et la religion. Depuis un siècle, le droit français a consacré cette séparation entre l'Église et l'État. Nous constatons que dans un pays où l'islam est majoritaire, nous ressentons le pouvoir religieux comme très proche du pouvoir politique et même très souvent ne faisant qu'un avec lui. Lorsque le pouvoir politique prend ses distances par rapport à la religion, comme en Syrie ou en Égypte, des mouvements religieux se radicalisent et entrent en conflit avec les autorités politiques. Je pense en particulier aux Frères Musulmans. L'islam est parfois représenté comme étant incompatible avec la démocratie. Cependant, il existe de très nombreux travaux qui sont tout à fait contradictoires sur ce sujet.

Selon Daniel Rivet, les musulmans sont déconcertés par le système démocratique car il génère une scission porteuse de rupture au sein de l'ordre islamique. Le parti (hizb) entérine la division de la communauté des croyants. Il suscite des réserves puisqu'en principe, il ne peut y avoir qu'un seul parti, celui de Dieu. On peut estimer, en se rapprochant du point de vue de Malika Zeghal, qu'une véritable démocratie parlementaire est très difficile à mettre en place dans les pays musulmans. On peut même avancer l'hypothèse qu'en Turquie, le parallélisme entre la démocratie populaire et l'AKP turc, ne semble pas approprié dans la mesure où la laïcité s'est imposée de force sous Atatürk et n'a pas été choisie par la population. Aujourd'hui la laïcité semble non seulement en conflit mais en voie d'être dépassée voire submergée par les islamistes. Il nous est difficile de concevoir en Occident qu'un ordre divin et le choix des hommes puissent être en harmonie. Les radicaux musulmans refusent démocratie et pluralisme mais les légalistes participent au jeu électoral. Cela ne signifie pas d'ailleurs nécessairement qu'ils adhèrent aux valeurs et aux normes démocratiques comme le souligne Salma Belaala en exposant le cas des Frères Musulmans égyptiens et les membres de l'AKP turc. A l'inverse, d'autres chercheurs estiment notamment à propos de l'AKP, que peuvent émerger des partis musulmans démocrates à l'image des partis chrétiens démocrates en Occident. Quels sont les ferments internes de démocratisation dans les pays musulmans ? Une démocratisation que nous espérons et attendons tous.

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Dorothée Schmid fera parfaitement le lien avec votre intervention en apportant des exemples très précis de dialogue avec ces mouvements politiques issus de l'islam. Dorothée Schmid est chercheur à l'Institut Français de Relations Internationales (IFRI). Elle étudie plus précisément les relations entre l'Union Européenne et les pays méditerranéens, en particulier le Proche-Orient et la Palestine.

DOROTHÉE SCHMID, CHERCHEUR À L'INSTITUT FRANÇAIS DES RELATIONS INTERNATIONALES (IFRI) - MÉDITERRANÉE - MOYEN-ORIENT

J'évoquerai les relations entre les États-Unis et l'Europe et les mouvements politiques islamistes dans le monde arabo-musulman en essayant de comprendre quelle pourrait être leur place dans les projets de démocratisation conçus par les puissances occidentales et appliqués de façon suivie au Moyen-Orient. Quelle est la perception de l'islam politique par les Européens d'un point de vue extrêmement pratique ? Comment peut-on les engager dans le jeu politique démocratique ? Faut-il faire des alliances avec eux ? Quel est leur rôle dans les dynamiques politiques locales ? Quelle est leur interaction avec nous en tant qu'acteurs politiques externes ?

Pourquoi ce sujet ? Parce que je suis politiste internationaliste et que je travaille sur les relations entre l'Union Européenne et le Moyen-Orient en faisant des comparaisons avec les politiques américaines au Moyen-Orient. On a un peu évoqué le débat sur les relations entre l'islam et la démocratie qui est un débat très classique. Nous avons eu beaucoup de débats érudits sur lesquels je n'ai aucune réponse à apporter car j'essaye de privilégier un point de vue extrêmement tactique sur toutes ces questions. C'est pour moi, un peu la seule manière de m'en sortir car je trouve que ces questions sont très difficiles et exigent une grande implication personnelle parfois difficile à avoir.

S'agissant de ce débat sur l'islam et la démocratie, un volet très concret porte sur la place des partis politiques islamistes et leurs relations à la démocratie. Comment ces mouvements et ces partis acceptent-ils le jeu démocratique ? Comment s'y inscrivent-ils et y participent-ils ? Ces questions ont été particulièrement importantes pour la mise au point des projets d'accouchement démocratique soutenus par l'Occident dans la région. Je ne discuterai pas ici de la validité ou de la légitimité de ces projets démocratiques sur lesquels j'aurais beaucoup de choses à dire, par ailleurs. Je m'intéresserai donc à la place particulière des islamistes dans ces projets démocratiques. Je souhaiterai montrer également comment ces projets de démocratisation ont progressivement complexifié la perception que les Européens avaient de l'islam politique et leurs relations avec l'islam politique. Nous affinons actuellement notre vision de l'islam politique. Nous pouvons dessiner un spectre assez large de l'islam radical jusqu'à l'islam légal qui est notre « ami » et qui serait théoriquement celui de l'AKP dont on beaucoup parlé. Le cas turc est marginal mais tous les cas sont marginaux dans la région. Le cas turc est marginal au sens où tous les Turcs ne sont pas des Arabes et les Arabes ne sont pas des Turcs. La Turquie a une tradition de laïcisme bien ancrée. Le contexte est donc très particulier.

En tout cas, il est clair que les rapports avec les islamistes sont un des points de dilemme centraux des programmes de démocratisation occidentaux appliqués au monde arabo-musulman. Il existe deux niveaux de dilemme :

Un dilemme éthique et philosophique sur la question de la place de la religion en politique

L'islam est-elle une religion qui entretient les mêmes rapports avec la politique que les autres religions auxquelles nous sommes habituellement confrontés ?

Un dilemme méthodologique

Les mouvements et les partis islamistes fonctionnent-ils comme les autres ? Ce dilemme découle du rapport de l'islam à la politique et à la démocratie.

Si l'on décide d'inclure les mouvements et les partis politiques islamistes dans notre analyse du paysage politique régional, décide-t-on de travailler avec eux et sommes-nous en mesure de faire des prédictions sur leur comportement ? On s'aperçoit finalement que dans toute la réflexion occidentale sur ces mouvements, on a toujours l'idée qu'on a un polichinelle dans le placard, un agenda caché, et une dynamique politique qui n'est pas classique et maîtrisable a priori. Ceci suscite donc en permanence une inquiétude.

L'origine de ces projets de démocratisation et leur rapport initial à l'islam

La question de la démocratie ou l'absence de démocratie dans le monde arabo-musulman est une question récurrente chez les politologues depuis les années 60-70. Ils s'y attachent avec quelques moments d'optimisme et de nombreux moments de pessimisme à partir du moment où on a commencé à comprendre que la région serait la seule à échapper à la troisième vague de démocratisation que décrivait Samuel Huntington avant de s'attaquer au clash des civilisations. En définitif, toute la réflexion sur la démocratisation de la région tourne autour de l'autoritarisme. C'est donc le négatif de la démocratie. Nous sommes même passés récemment de la question de la démocratisation à une réflexion sur la consolidation de l'autoritarisme. Comment a-t-on pu finalement détourner les mécanismes de démocratisation imposés de l'extérieur pour finir au contraire par renforcer les régimes autoritaires en place ? S'agissant de l'absence de démocratisation dans la région, on a toujours plusieurs facteurs classiques qui sont avancés : des facteurs de nature sociologique comme la prévalence de solidarités tribales qui empêchent l'émergence d'un sentiment collectif suffisamment fort ; un facteur économique avec l'influence du modèle de l'État rentier qui empêche l'émergence du modèle du citoyen contributeur et enfin le facteur religieux avec l'idée que l'islam serait incompatible avec la démocratie et que le champ religieux ne pourrait être séparé du champ politique. A partir de là, toute une série de perversions politiques, source d'autoritarisme, se seraient infiltrées dans le paysage politique local.

S'agissant de cette réflexion sur la démocratie régionale, on a eu un effet de polarisation extrêmement fort suite au 11 septembre 2001. Ces événements ont immédiatement apporté un diagnostic sur la politique au Moyen-Orient. Les terroristes étaient originaires de cette région. Le fait que cette région avait échappé à la démocratie représentait une difficulté politique grave et non-résolue. Cette absence de démocratie avait des conséquences très graves pour la sécurité des États-Unis et de l'Europe dans un deuxième temps. Il fallait donc essayer de promouvoir un nouveau projet de démocratisation de la région puisque la démocratie n'émergeait pas d'elle-même. Ce projet permettrait d'en finir avec les frustrations politiques génératrices d'une violence pas simplement interne mais désormais tournée vers l'extérieur et les intérêts occidentaux.

Je sais que mon discours est un peu globaliste mais l'on pourra évoquer plus tard des nuances un peu plus attendues. Après le 11 septembre, une attention particulière a été accordée à la question du terrorisme et du terrorisme islamiste en particulier car la guerre décrétée par Bush - vous l'aurez tous compris - concerne essentiellement le terrorisme islamique qui est systématiquement cité dans tous les documents de sécurité.

Ces projets de démocratisation occidentale sont incarnés dans le programme américain lancé en 2004. Cependant les Européens se sont alignés sur ce discours autour du thème de la démocratie pour le monde arabe et musulman. Méthodologiquement, nous avons tenté de définir la démocratie sachant que les Américains ont sur ce point une approche beaucoup plus précise que les Européens. Leur approche est institutionnelle avec une place centrale accordée aux processus électoraux. S'agissant des méthodes de démocratisation, si l'on s'intéresse aux politiques américaines, on a constaté une évolution vers le gradualisme en passant de l'intervention militaire, dans le cas extrême de l'Irak, à la menace de sanctions jusqu'à un travail de terrain avec les sociétés civiles. C'est à ce moment là qu'on s'est mis à rencontrer le plus de musulmans classiques, politisés ou non. On s'est finalement retrouvé confronté au phénomène de la société civile islamiste et à la question de son inclusion ou pas dans nos programmes de promotion de la démocratie. Cette question a provoqué des clivages immédiats et très forts tant aux États-Unis qu'en Europe avec des positions contrastées des différents États membres de l'Union Européenne. Globalement, on est plutôt dans une position de défiance, de méfiance et d'exclusion à l'égard de la société civile islamiste.

L'identification des forces politiques alternatives dans des contextes autoritaristes

On a eu très rapidement un malaise islamiste qui s'est instillé dans la réflexion occidentale car on ne peut pas faire clairement de politique aujourd'hui dans la région sans tenir compte de l'islam politique. La question était de savoir comment on allait en tenir compte. A partir du moment où on avait identifié l'islam radical comme un ennemi, on avait une approche agglutinante qui ramenait tous les mouvements politiques vers cette frange radicale en considérant qu'ils étaient tous séduits par le radicalisme. L'approche extrême américaine consistait à dresser des listes de mouvements terroristes avec lesquels on pouvait travailler ou pas. On se retrouve donc avec des forces politiques alternatives sur le terrain qui sont des forces d'opposition parfois parfaitement légales et représentées dans tous les parlements régionaux qu'il faudra intégrer dans ce projet démocratique.

Une réflexion sur l'inclusion politique de ces partis et mouvements islamistes

Selon moi, après avoir passé le test central des élections, on s'aperçoit que partout dans le monde, les mouvements islamistes ont une très grande chance d'être représentés assez massivement dans le Parlement. On finira par se demander s'il faut faire des élections. Question extrême, en l'occurrence sur le terrain palestinien. On sanctionne un mouvement en partie car il s'agit d'un mouvement religieux islamiste de résistance et que l'on craint la fusion islamo-nationaliste. Malgré tout, les analystes reconnaissent que l'engagement avec les mouvements politiques islamistes est inéluctable. Il faudra donc trouver un moyen à un moment ou à un autre de travailler avec eux.

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Aujourd'hui, l'Occident doit-il dialoguer avec un mouvement comme le Hamas par exemple ?

DOROTHÉE SCHMID

Ma réponse est purement personnelle. Je crois qu'il est assez évident qu'il faut dialoguer avec le Hamas à partir du moment où on lui a permis de participer à des élections. Il a gagné des élections qui ont été les plus libres et les plus propres de toutes celles qu'on a organisées nous-mêmes. Par ailleurs, les conditions que l'on a imposées au Hamas ne sont en réalité pas démocratiques car elles sont liées au conflit israélo-palestinien. Je crois qu'il faut engager le Hamas dans une tentative intégrée de règlement du conflit.

DE LA SALLE

Les islamistes peuvent-ils utiliser la démocratie uniquement comme moyen de prendre le pouvoir ?

DOROTHÉE SCHMID

Cela rejoint mes propos sur l'agenda caché. J'observe actuellement le cas de la Turquie. Je constate que cinq ans après les élections qui ont amené l'AKP au pouvoir, on est resté sur la réflexion obsessionnelle de l'agenda caché islamiste alors que l'islamisation de la Turquie n'a pas beaucoup progressé pendant toute cette période. Je crois que l'ultranationalisme est un nouveau danger plus grave. Cependant on peut toujours imaginer qu'ils ont une posture tactique pour s'emparer du pouvoir et transformer le pays en communauté islamique fermée. Personnellement je n'approuve pas cette idée car les dynamiques politiques sont beaucoup plus complexes dans tous ces pays. Ils n'arrivent pas dans un champ politique vide.

CHRISTIAN CASENAVE

Sur le plan culturel, il existe en France des écarts de culture religieuse. 85 % des Français se déclarent catholiques en Moselle contre 47 % au Val-de-Marne. Des travaux sont actuellement en cours pour intégrer la religion musulmane en Moselle et en Alsace comme quatrième option à côté des trois religions historiques (catholique, protestante et juive) introduites durant le Concordat Napoléonien. Disposons-nous des bases culturelles suffisantes pour formuler des interprétations sur les questions religieuses ?

Par ailleurs, je suis surpris de constater qu'au Liban, la police ne pénètre pas dans les villages dont les habitants sont d'origine palestinienne. A l'échelle du Liban, existe-t-il une maturité démocratique suffisante ne serait-ce que pour faire la police ?

DOROTHÉE SCHMID

Je travaille sur les questions politiques. Je considère donc la religion comme un fait sociologique et politique. L'exégèse religieuse n'est clairement pas le coeur de ma compétence. Par ailleurs, la démocratie n'apporte pas l'ordre ex-nihilo. C'est d'ailleurs la cause de l'échec du projet démocratique américain.

PIERRE-HENRI GERGONNE, RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, PUBLIC SÉNAT

Mona Makram Ebeid est une ancienne Députée égyptienne. Elle enseigne les sciences politiques à l'Université américaine du Caire. On a parlé de démocratie. On évoquera avec vous la capacité du monde musulman à atteindre des notions aussi occidentales que le libéralisme.

MONA MAKRAM EBEID, ANCIENNE DÉPUTÉE ÉGYPTIENNE (1990-1995), PROFESSEUR DE SCIENCES POLITIQUES À L'UNIVERSITÉ AMÉRICAINE DU CAIRE

Je résumerai en deux mots les sujets évoqués aujourd'hui : moderniser l'islam ou islamiser la modernité ? La question qui se pose est la suivante : quel est le sort de l'islamisation aujourd'hui entre le terrorisme global d'al-Qaida et l'islamisation de la morale publique ? Tout indique que le monde musulman, de Bali aux banlieues de l'Occident, vit à l'heure des crises et des replis identitaires. Pourtant, une nouvelle religiosité se crée, où l'Occident à nouveau fascine et sert de référence, que ce soit dans l'évolution de la pensée islamique ou de la prédication. Les emprunts à l'Occident se multiplient et la tendance générale est à la dépolitisation. Quant à l'islam comme idéologie totalisante, résumée en Égypte par le slogan des Frères Musulmans : « L'islam est la solution », ils sont toujours plus nombreux dans les rangs des Frères à ne plus trop y croire ni même aux fatwas qui ont transformé beaucoup d'hommes musulmans en nourrissons immatures. En Égypte, en matière d'islam, la nouveauté ne se situe pas dans le champ intellectuel. Depuis 20 ans, il est monopolisé par les mêmes personnes : Adil Husseïn, Tarek al-Bishri, Mohamed Selim al-Awa, Abdelwahhab al-Misiri, Mohamed Imara... Sous leurs plumes, les thèmes du grand récit islamique perdurent sans transformation notoire : l'islam comme projet de civilisation alternatif à l'Occident, l'aliénation, la résistance à l'hégémonie intellectuelle occidentale, la modernité islamique... Si cette stagnation provient sans doute de la panne intellectuelle de la revendication islamique, elle découle aussi d'une autre réalité : l'émergence d'un nouveau savoir éclaté sous l'égide non pas d'intellectuels mais de Young Urbans Professionnals (Yuppies). Nous avons des Yuppies islamistes, jeunes cadres pieux déçus du projet global de l'islam mais non de ses catégories de pensée alors que l'ouverture vers le monde est à nouveau valorisée à travers un nouveau savoir éclaté dont l'Internet islamique apparaît comme le principal canal de diffusion. Une visite du site « Islam online », une des adresses incontournables de l'Internet islamique peut constituer un détour utile pour tenter de saisir les mécanismes qui sont à l'oeuvre aujourd'hui dans la production et l'élaboration de nouvelles normes : désavouer la construction de l'État islamique avec à la clé une modification de perspective, que l'on peut s'accorder à considérer comme radicale, du dogme de la globalité de l'islam. On conteste donc aujourd'hui la globalité de l'islam. En d'autres termes, l'islam cesse d'être présenté de façon unilatérale comme la solution mais comme une solution parmi tant d'autres, naturellement la meilleure, même s'il arrive à ces jeunes de concéder que les musulmans ont encore insuffisamment exploré certaines questions. Seul compte dorénavant, la capacité de l'islam à apporter des solutions pragmatiques porteuses d'améliorations concrètes aux problèmes des musulmans vécus au jour le jour. D'où le succès que rencontre une très copieuse production éditoriale à l'enseigne du management islamique ou l'engouement que suscitent les nouveaux télé-prêcheurs tels que `Amr Khalid qui prône la réhabilitation de l'enrichissement personnel et légitime le goût pour les voitures luxueuses et les beaux vêtements.

Certaines prises de position recueillies auprès des rédacteurs du site Islam online à propos, par exemple, du processus de paix israélo-palestinien engagé à Oslo et qui correspondent à la ligne générale défendue par le site, en vif contraste avec le point jusqu'au-boutiste de nombreux islamistes, disent que c'est une bonne solution temporaire, critiquant ainsi le concept de jihâd civil et suggérant par là que combattre frontalement Israël est une solution objectivement irréaliste donc inutile. Il va sans dire que le même critère peut servir à justifier les attentats suicide dès lors qu'il y aurait provocation de la part d'Israël et dans le contexte de la répression.

Retournons à l'émergence de nos Yuppies qui a encouragé le développement de la communication et ce que j'appelle la « Génération Internet » en s'appuyant sur l'apparition de discours vantant la réussite individuelle ou les valeurs d'économie de marché qui marquent de nouvelles formes plus subtiles d'islamisation des sociétés. Nous soulignerons également l'émergence de nouveaux systèmes d'actions notamment dans les sphères économiques et sociales. La globalisation des marchés et des échanges, y compris universitaires, aurait favorisé la consolidation de nouvelles économies sociales mobilisant les vertus du good management, réhabilitant au passage, la réussite personnelle et l'enrichissement individuel voire le consumérisme dès lors que ceci serait purifié par le respect des règles d'une morale économique réputée musulmane, rejetant l'accaparement et l'enrichissement sans cause (ribâ') mais non l'exploitation capitaliste du travail.

Enfin, on s'appuie sur les réseaux internationaux et sur l'émergence de nouvelles normalités juridiques et éthiques. La réaffirmation de l'impératif catégorique du respect des prescriptions religieuses tendrait à s'accompagner d'un rétrécissement de leur champ d'application et aurait pour contrepartie de faire place à l'affirmation individuelle et au droit à la séparation de la sphère publique et privée en matière de religion. La vigoureuse auto-assertion d'un féminisme islamique tant dans les sociétés musulmanes elles-mêmes qu'au sein des communautés musulmanes en Europe et aux États-Unis vient donner corps de la façon la plus visible à ce renouveau normatif et éthique comme s'en sont avisées les différentes mouvances féministes occidentales à l'occasion du débat français sur le voile. Aujourd'hui, l'on trouve des manifestations nouvelles, inédites, souvent novatrices, du changement qui s'opère en terre d'islam. Les nouveaux intellectuels musulmans existent. On peut les rencontrer, tout comme les féministes islamiques, en Turquie ou ailleurs et même jusqu'en Iran. Des forces politiques explorent également les voies d'une démocratie musulmane comme on parle d'une démocratie chrétienne. Des firmes comme Mecca Cola ont entrepris d'appliquer les techniques de marketing les plus sophistiquées pour la promotion d'un consumérisme explicitement communautaire.

Nul doute qu'Internet aura contribué à une globalisation des problèmes posés par les interactions entre islam et modernité. Il suffit d'observer les innombrables sites dédiés à la promotion d'un islam du XXIème siècle pour constater ce qui se présente comme une inversion des flux de significations alors que les normes en vigueur dans les sociétés musulmanes étaient supposées sinon s'imposer du moins servir de modèle aux communautés musulmanes immigrées. Ce sont dorénavant, Internet aidant, de plus en plus souvent les problèmes spécifiques auxquels sont confrontés ces populations, soit les problèmes liés à leurs interactions avec la modernité, qui tendent à orienter la production normative y compris dans les sociétés majoritairement musulmanes.

La production de modèles de comportement, à la fois musulmans et modernes, constitue ainsi explicitement l'objectif de ces jeunes aujourd'hui surtout dans les communautés qui ne manquent pas d'influer en retour sur les recompositions en cours des mouvances islamistes dans les pays musulmans. Par exemple, l'affaire du foulard islamique a eu comme répercussion une augmentation du nombre de femmes portant le voile en signe de rejet protestataire.

S'il semble bien se confirmer que l'une des évolutions les plus décisives amorcées au cours de ces dernières années concerne l'abandon par de nombreux militants de la problématique de la construction de l'État islamique en même temps que les reflux de revendications liées à l'application de la charia ; il n'en demeure pas moins que l'abandon de ces objectifs a pour contrepartie, la revendication de plus en plus pressante, de la part de ces groupes, d'une participation à la scène politique formelle sur des bases explicitement communautaires.

Qui sont ces jeunes Urban Professionnals ? En termes sociologiques, ils sont plutôt jeunes, ambitieux, engagés dans l'industrie culturelle à référence islamiste, et profondément critiques par rapport à la scène politique existante et partant par rapport aux Frères Musulmans auxquels ils doivent pourtant leur socialisation politique dans les années 80 et 90. Multi-positionnés idéologiquement et en tant que faiseurs d'opinion, ils privilégient les approches partielles. L'environnementalisme islamiste, le féminisme islamique ou les concepts religieux classiques sont souvent vidés de leurs contenus originaux et reformulés à partir d'un régime de savoir clairement constitué en Occident. Pour eux, l'enjeu n'est plus de construire une alternative islamique globale à l'Occident mais de maintenir opératoire la référence islamique dans le cadre d'une pensée largement marquée du sceau de l'extraversion culturelle et accusant un penchant structurel évident pour la sécularisation. Accompagnant les mutations socio-politiques de l'Égypte au cours des 10 dernières années - retrait de l'État, valorisation du privé, focalisation sur l'individu en lieu et place d'une réflexion sur la réforme des collectifs - un nouvel imaginaire islamique se forme où l'Occident, à nouveau, fascine et sert de référence dans une consécration des valeurs individualistes : confort, hédonisme, bien-être et consumérisme. Paradoxalement, bien que les islamistes aient remporté un score historique aux élections égyptiennes parlementaires dont j'ai fait partie en 2005, c'est le surinvestissement de la scène politique que ces jeunes Yuppies contestent.

La pratique des Frères Musulmans est remise en cause aussi bien que leur crédo qui consiste à fonder un programme sur l'islam, à leurs yeux, une utopie globale totalisante. Pour eux, le réseau des Frères ne fonctionne plus comme une structure militante mais comme une structure d'opportunité. Leur système de pensée se caractérise par le bricolage, l'hétérogénéité, le refus des partis pris identitaires, le renoncement aux utopies globales et la préférence marquée pour les engagements et les causes partielles. Quelques-uns nourrissent un intérêt toujours plus marqué pour les droits de l'homme, le dialogue des religions et les mouvements anti-globalisation. A l'enfermement des Anciens, on oppose l'ouverture, l'insertion active dans la globalisation, le métissage et on vend les différents produits du marché idéologique. Ainsi va-t-il de l'étonnante success story du concept de management au sein de cette nouvelle mouvance islamiste. En véhiculant les principes de la littérature de management, le nouvel islam, loin d'indiquer un quelconque repli identitaire, participe à l'ouverture de l'Égypte s'offrant au vent de la globalisation néo-libérale, toutes voiles dehors.

Dans ce cadre, apparaît le gagnant islamiste, efficace économiquement, désengagé politiquement, il cultive les valeurs de la richesse et de l'achievement. Le modèle c'est `Amr Khalid, nouvelle vedette du prêche islamique, cheikh branché de la jeunesse dorée cairote dont la prédication, qui se construit toujours plus dans le cadre de la culture d'entreprise et de la réalisation de soi, a conquis grâce au satellite, une considérable audience bien au-delà de l'Égypte.

Avec l'idée gestionnaire au sein de la mouvance islamiste critique égyptienne, l'islam sort du politique. Le nouveau discours s'inscrit dans un discours néo-libéral traversant la richesse, l'ouverture et les vertus du privé. `Amr Khalid, costume Hugo Boss et lunettes de soleil, annonce la couleur de la nouvelle prédication qui se retrouve autour de quatre valeurs clé : richesse, générosité, ambition et rigueur.

L'islam est donc un moyen du processus de globalisation culturel dont nos promoteurs du nouvel islam sont le relais local. Faut-il ignorer cette nouvelle mouvance islamiste comme le jeu d'une petite clique insignifiante de Yuppies ? S'autoriser à le penser serait à mon sens gravement sous-estimer la portée et les enjeux de leurs témoignages. Donner à entendre les voix d'un autre islam, tout autant que les nouveaux intellectuels musulmans, et particulièrement les donner à entendre au sein de l'univers globalisé dont l'Occident a entrepris d'imposer les règles au reste de la planète ; rappeler que des liens existent entre la modernité occidentale et l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane et que ceux-ci peuvent sans doute être réactivés au bénéfice des sociétés musulmanes contemporaines, est peut-être une urgence absolue. Il s'agit de l'ultime chance de faire en sorte qu'échoue à s'imposer aux opinions occidentales, le stéréotype d'un islam jihâdiste, par essence fondamentalement hostile à la modernité et voué à sa destruction. Ultime chance que ne s'installe durablement dans les consciences, de part et d'autre, le paradigme du choc des civilisations.

DE LA SALLE

Quelle est la puissance d'action des mouvements islamistes et leurs relations avec le pouvoir en place, l'Europe et les États-Unis ?

MONA MAKRAM EBEID

Les islamistes s'appuient sur Internet qu'ils utilisent de façon très sophistiquée. Ils ont aujourd'hui une audience croissante. `Amr Khalid est révéré partout dans le monde car son discours est différent. Aujourd'hui, on ne condamne plus l'enrichissement et le capitalisme mais on l'encourage car il constitue une amélioration du bien-être. Évidemment, on n'évoque pas la justice sociale, le statut de la femme et des non-musulmans. Actuellement, le pouvoir les ignore.

DE LA SALLE

Je prépare une thèse sur les relations euro-maghrébines. Les Européens, en soutenant des pouvoirs autoritaires pour éviter l'arrivée au pouvoir de mouvements islamistes, n'ont-ils pas empêché les pays arabes d'évoluer vers la démocratie ?

MONA MAKRAM EBEID

Les pays européens ont toujours eu une politique contradictoire avec les pays de la région. L'année dernière les Américains, après la victoire du Hamas et des Frères Musulmans en Égypte, ont fait marche arrière. Ils préfèrent aujourd'hui la stabilisation à la démocratie. L'Europe qui n'a jamais une ligne particulière mais toujours une ligne américaine a soutenu aussi cette stabilisation dans le monde arabe.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Notre dernier intervenant est chercheur à l'Institut Français du Proche Orient.

JAMAL BAROUT, CHERCHEUR À L'INSTITUT FRANÇAIS DU PROCHE ORIENT (IFPO)

Intervention en arabe

Je souhaiterais aborder cette relation conflictuelle entre le pluralisme culturel et le pluralisme politique au Proche-Orient tel que nous le vivons aujourd'hui dans le monde arabe de manière plus générale. J'avais élaboré une ébauche de communication mais j'ai décidé à l'instant de tout changer. Je souhaiterais revenir sur ce concept de société mosaïque qui a été beaucoup utilisé pour décrire les sociétés du Proche-Orient. Je pense d'ailleurs que ce concept est source de nombreux malentendus dans les rapports entre Orient et Occident. En effet, ce concept a été élaboré dans le cadre de l'école orientaliste avec sa grille d'interprétation de ces sociétés. Cette lecture orientaliste a insisté sur le caractère « mosaïque » de ces sociétés car elles sont composées de différents groupes confessionnels comme s'il n'existait pas de socle commun ou de lien entre ces différentes parties de la mosaïque. Ce concept a été remplacé par le concept plus important, à mes yeux, de pluralisme culturel. Ce concept a été adopté pour mieux refléter les nouvelles avancées de l'anthropologie et nous libérer de cette vision ethnocentriste, impérialiste et coloniale née au XIXème siècle. Par le biais de ce nouveau concept, on a tenté de dépasser cette lecture orientaliste traditionnelle des sociétés orientales en tant que sociétés mosaïques. Néanmoins, ce pluralisme culturel se heurte à deux écueils dont l'impact de l'État-nation en Occident. Aujourd'hui, en Occident, nous nous situons dans la phase de l'après État-nation. Permettez-moi d'être tout à fait clair. Je pense que le modèle français, en matière d'État-nation, n'est pas aujourd'hui forcément valable. On se demande s'il est réellement capable de s'inscrire dans la durée. Le second écueil est que l'Europe, critique, rationnelle et au visage multiple a réussi également à opérer la révision de son Histoire et de son passé colonial et à revoir des concepts anciens comme celui de société mosaïque pour adopter le concept plus intéressant et sophistiqué de pluralisme culturel. Dans quelle mesure ce pluralisme culturel ne nous renvoie-t-il pas au rapport de l'Occident avec sa propre multiplicité ? Aujourd'hui, ne découvrons-nous pas comme Monsieur Jourdain dans la pièce de Molière que, finalement, en Europe, nous sommes multiples ? En outre, ce concept de pluralisme culturel n'a-t-il pas vu sa résurgence avec l'occupation américaine de l'Irak ? En effet, actuellement, le pluralisme culturel, en tant que concept, a connu un véritable effondrement en raison de cette invasion américaine de l'Irak. Nous savons que les concepts ont une durée de vie limitée. La laïcité a eu son heure de gloire ainsi que le principe ou la valeur de démocratie. En 1955, Nasser avait été confronté à des manifestations de militants syndicalistes. Ces derniers avaient déclaré que les jeunes officiers de l'armée voulaient les ramener au principe de démocratie. Cet exemple vous montre à quel point le principe de démocratie était tombé en désuétude en 1955 en Égypte.

Les concepts et principes connaissent ainsi différents aléas. Le concept de pluralisme culturel est véritablement décadent puisqu'il pervertit. Évoquer le pluralisme culturel revient à parler du pluralisme confessionnel. Par conséquent, le pluralisme ne peut-être que source de tensions et de conflits. Aujourd'hui, on parle de démocratie « conciliatrice » censée nous permettre de dépasser ce morcellement confessionnel. Ce concept serait valable aussi bien pour l'Irak que pour le Liban. Ce type de discours et de concepts constitue une véritable menace qui sape les fondements et les ciments de ces sociétés. Il s'agit véritablement d'un danger que l'on fait peser sur des États qui risquent d'éclater en petits États confessionnels avec d'éventuelles tentatives d'annihilation mutuelle de tous ces groupes comme on le constate actuellement en Irak.

S'agissant de la foi, je ne suis pas croyant mais je sais combien elle est importante pour les individus. En matière de fondamentalisme, nous n'avons rien à apprendre des fondamentalistes juifs ou américains. Pourquoi, lorsqu'on parle d'intégrisme et de fondamentalisme, ces termes sont accolés à ceux de « musulman » ou « islamique ». Je souhaiterais aussi revenir aux principes jihâdistes qui cherchent véritablement à détruire les États tels que nous les avons connus à l'ère des indépendances dans le monde arabe. Naturellement, nous n'avons pas toujours réussi à mettre en place des États-nations dans le monde arabe. Cependant, ces États sont menacés dans leur existence par les desseins jihâdistes.

Lorsque le grand réformateur musulman Mohamed Abduh est entré en Égypte à la fin du XIXème siècle il a dit : « J'ai vu en France un islam sans musulmans. J'ai trouvé en Égypte des musulmans sans islam ». Il fait référence ici au principe du maqâsid, les desseins suprêmes de la charia. Autrement dit, lorsqu'un État réalise le dessein ultime de la charia, soit un projet de société donné, c'est de l'islam même s'il ne se revendique pas en tant que tel.

Nous vivons dans un climat très tendu. Cette tension ne peut qu'augmenter si on persiste à jouer la carte du confessionnalisme. Je suis originaire d'Alep qui a été fondé au cours de la quatrième croisade sous l'égide du Royaume Latin. Alep avait ensuite conclu un traité avec la République de Venise. Il s'agit du premier traité commercial qui liait une ville d'Orient à une ville d'Europe. Ce traité n'était pas purement commercial. Il s'agissait d'un véritable partenariat culturel, religieux et artisanal. Par ailleurs, ce traité était bien plus précis que les accords de partenariats conclus entre l'Union Européenne et certains pays méditerranéens.

Je voudrais revenir sur l'importance de ce partenariat et ce dialogue. Il est clair que l'Europe elle-même est aujourd'hui morcelée car de nombreuses menaces pèsent sur l'État-nation qui pourrait fort bien exploser. Or l'Europe se sent menacée par le port du voile. Permettez-moi de citer dans ce contexte le voile des nonnes. Pourquoi y accorder plus d'importance que cela ? Pourquoi ne pas penser qu'il s'agit d'une pratique similaire ? Il faut absolument dépasser ces visions très naïves des moteurs de l'évolution sociétale pour parvenir à une perception et une compréhension plus juste de l'Autre.

PIERRE-HENRI GERGONNE

Lorsque vous évoquiez ce partenariat entre votre ville d'origine et Venise, faisiez-vous allusion à des partenariats économiques ou financiers ?

JAMAL BAROUT

Il s'agit du premier accord commercial entre les deux rives de la Méditerranée, signé entre le Roi Ghazi, fils de Saladin et le Doge de Venise. Cet accord est vraiment très détaillé avec tous les avantages et prérogatives des deux partis. Il comportait également un volet culturel. Cet accord a été signé 4 ans après la fondation du Royaume Latin. Un autre accord similaire a été signé avec Alexandrie. Il a été approfondi jusqu'à l'invasion mongole dans la région. Pour célébrer les 800 ans de cet accord, j'inviterai mes amis de la Commission Européenne à un événement que j'organiserai à cette occasion.

DE LA SALLE

En Irak et au Liban, nous savons qu'en l'absence d'un État-nation, le pluralisme culturel se transforme en pluralisme confessionnel. Quelle est la solution ?

JAMAL BAROUT, CHERCHEUR À L'INSTITUT FRANÇAIS DU PROCHE-ORIENT (IFPO)

C'est ce que j'appelle la période critique. L'État ne peut être laïque. Il connait seulement ses intérêts. En l'absence d'un État fort par sa société civile, par ses droits nationaux, son appareil policier et sa gestion des libertés, la société se dégrade. L'homme devient un loup pour l'homme. C'est la situation que connait l'Irak, le Liban et les territoires palestiniens occupés. L'Europe ne pourrait-elle pas mener une politique différente de celle de l'Amérique et dépasser son conflit historique avec les Ottomans ? Les livres scolaires doivent également être modifiés si nous voulons réellement fonder un cadre institutionnel à entités multiples. Il faudra donc changer l'éducation de toute une génération.

GUY PAGÈS

Vous avez indiqué que lorsqu'on évoquait le fanatisme, on mentionnait systématiquement le monde islamique. Si un chrétien commet un acte que la morale réprouve, il ne peut se justifier ni de l'esprit ni de la lettre de l'Évangile qui constitue le fondement de notre culture européenne. Si un musulman commet un acte d'intégrisme, il ne fait rien d'autre que se conformer aux écrits du Prophète et du Coran qui sont à la base de la culture islamique.

JAMAL BAROUT

Vos affirmations sont incorrectes. Ces fondamentalistes islamistes n'imitent rien et ne connaissent pas l'islam. En tant qu'athée, j'ai plus peur du fondamentalisme chrétien ou juif que du fondamentaliste islamiste. Pouvez-vous m'expliquer cela ?

AYMERI DE MONTESQUIOU, VICE-PRÉSIDENT DU GROUPE SÉNATORIAL FRANCE-SYRIE

J'irai plus loin que le Général de Gaulle. Je serai simplificateur dans ma conclusion. Nous appartenons à deux mondes différents. Je crois que ce serait une erreur majeure de souhaiter que le monde musulman soit identique au nôtre. Il faut manier l'ingérence avec la plus grande prudence voire ne faire aucune ingérence. Dans les pays musulmans où le régime politique est en harmonie avec la culture nationale, les minorités sont plutôt préservées. Paradoxalement, lorsqu'on cherche à imposer la démocratie, on assiste à une radicalisation de la religion majoritaire et à la brimade des minorités. Seuls ceux qui veulent cette démocratie doivent démontrer à leurs concitoyens qu'il s'agit d'un bon système. Autrement, on assistera, hélas, à des affrontements.