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Compte rendu analytique officiel du 26 mars 2013

Débat sur le rayonnement culturel de la France

M. le président. - L'ordre du jour appelle un débat sur le rayonnement culturel de la France à l'étranger

M. Louis Duvernois, pour le groupe UMP . - Dans mon rapport d'information de 2004 « Pour une nouvelle stratégie de l'action culturelle de la France à l'étranger », je mesurais le poids des attentes insatisfaites, qui généraient l'immobilisme. Le déclin de la France se nourrit d'abord des conservatismes et des corporatismes. En 2008, rapporteur pour avis de la mission « Action extérieure de la France », je dénonçais le nombre excessif des opérateurs culturels, une dispersion qui nuisait à notre efficacité. Aussi je me réjouis de la création des instituts français, dont j'ai arraché le nom de haute lutte, de « CampusFrance » et de « France expertise internationale » comme opérateurs uniques.

A l'École nationale supérieure, monsieur le ministre, vous avez qualifié la France de « puissance d'influence » et souligné l'importance du défi culturel et éducatif dans un monde en constante évolution, où la compétition est rude. Si la France a perdu l'influence qui était la sienne au XIXe siècle au bénéfice des États-Unis, puis des pays émergents, elle n'en dispose pas moins d'atouts, avec son histoire, sa création artistique, ses musées, ses écoles, sa langue, parlée par plus de 220 millions de locuteurs dans le monde.

L'Institut français et le réseau des Alliances françaises, près d'un millier dans le monde, CampusFrance, l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, et la Mission laïque française sont de bons outils pour développer notre influence, avec notre réseau audiovisuel.

Notre premier vecteur d'influence est l'Institut français. La loi de 2010 lui a conféré un statut et un mode de gestion compatibles avec la Lolf et comparables au British Council, au Goethe Institut, au Cercle Cervantes, aux Instituts Confucius. Sa présidence a été confiée à un homme de grande culture et de dimension internationale, M. Xavier Darcos. L'expérimentation, dans douze postes, a fait ses preuves : normes comptables plus efficaces, nomenclature budgétaire partagée, formation intégrée des gestionnaires et des comptables. Conséquence : fongibilité des crédits, visibilité de subventions jusqu'ici interdites par le décret de 1976, coopération universitaire fluidifiée.

Ces avancées devraient s'appliquer à l'ensemble du réseau. UbiFrance a créé soixante bureaux entre 2006 et 2009, mais les postes ne font que gérer les budgets de fonctionnement, les ressources étant centralisées à Paris. Autre avancée, la fusion des Services de coopération et d'action culturelle avec les Instituts français a renforcé, autour de la marque unique Institut français, le sentiment d'appartenance à un réseau. La formation a bénéficié, en 2012, à 1 300 agents. Les mutualisations ont été encouragées. Les acquis de la professionnalisation doivent être poursuivis.

Le pilotage stratégique par les ambassadeurs est également positif. Le conseil stratégique, sans être dépossédé de ses missions, travaille en accord avec eux. En présence de contraintes budgétaires fortes, les bureaux locaux peuvent lever des fonds multilatéraux. C'est l'exemple du British Council.

Avec 440 établissements d'enseignement homologués, la France dispose d'un puissant levier pour sa politique d'influence car elle forme des élites étrangères, véritablement bilingues, qui seront des ambassadeurs de la culture française. Nombre d'anciens élèves mènent de brillantes carrières : ils sont des relais très précieux pour la France. Ce réseau est aussi une vitrine de l'excellence de l'éducation à la française : laïcité, universalité, humanisme, exigence intellectuelle, promotion du multiculturalisme.

Une récente table ronde a permis de mieux saisir les relations entre nos différents opérateurs. Des liens se tissent entre eux car ils servent la même cause. Ainsi, nos chercheurs devraient jouer un rôle dans les écoles pour promouvoir nos universités. Faisons des lycées français un vivier pour nos universités.

L'Agence pour l'enseignement français à l'étranger, fondée sur le principe de cofinancement avec les familles, peine à trouver un équilibre. D'où la nécessité de préserver les bourses et des partenariats avec les établissements étrangers. Le label « France éducation », qui en est résulté, constitue une véritable marque. Nous avons récemment envisagé les perspectives offertes par ce label, en complément des dispositifs existants. Nous nous réjouissons que vous ayez choisi de préserver, monsieur le ministre, les moyens de l'Agence.

Troisième axe de notre influence : l'action audiovisuelle extérieure. L'avis de la France est attendu et respecté, bien au-delà de son poids économique. A l'heure de la mondialisation, il offre un regard singulier, qui trouve son ancrage dans le monde francophone et porte des valeurs d'égalité et de laïcité qui restent à promouvoir dans bien des régions du monde. On peut regretter que nos compatriotes connaissent mal cette action extérieure audiovisuelle, qui assure de surcroît le lien avec nos expatriés.

Que de mécomptes ne sont-ils pas résultés de plans de restructuration mal conçus ! Déjà considérable à près de 300 millions, le budget reste cependant insuffisant au regard des défis à relever. Médias de référence, France 24, RFI et Monte-Carlo Doualiya rassemblent des dizaines de millions d'auditeurs. En Tunisie, France 24 en arabe a plus d'audience qu'al Djezira. Tous les chefs d'État africains regardent cette chaîne. Au-delà, ces médias savent s'affranchir des frontières territoriales. Il s'agit de conforter cette présence, ce qui requiert des moyens car les entraves, de la censure politique au protectionnisme en passant par les coûts de distribution, sont nombreuses. Le passage à la TNT et à la haute définition justifient des financements spécifiques. Notre objectif est d'être présents au-delà de nos zones traditionnelles d'influence. Notre audiovisuel extérieur doit aussi disposer d'un point d'appui à l'intérieur de nos frontières, comme une fenêtre ouverte sur le monde.

Les Français vivent mal la mondialisation. La question est de savoir si nous voulons être des mondialisateurs ou des mondialisés. A des élites démissionnaires qui misent sur le tout-anglais, il faut opposer une confiance renouvelée. « Puissance d'influence », la France doit réapprendre à aimer sa langue.

M. Jean-Pierre Raffarin. - Très bien.

M. Louis Duvernois, pour le groupe UMP. - Développer une direction économique, comme vous le voulez, au sein de la direction de l'action extérieure participe de ce retour à la confiance. Le moment est venu de réenchanter le rêve de France sur le territoire national. (Applaudissements à droite et au centre)

Mme Catherine Morin-Desailly . - La diffusion culturelle est plus que jamais un enjeu économique et culturel. La France, qui a inauguré la diplomatie culturelle au XVIIIe siècle, doit s'adapter au monde nouveau. Elle a obtenu, en 2005, une convention sur la diversité culturelle de l'Unesco. Son réseau éducatif, les expositions universelles, l'action audiovisuelle sont des instruments efficaces.

En ces temps de mainstream, nous devons plus que jamais nous affirmer pour contrer l'homogénéisation. Telle est la conclusion de mon récent rapport sur le numérique en Europe. Internet est une chance, mais faut-il se livrer pieds et poings liés aux géants américains ? En décembre dernier, douze États membres ont envoyé une lettre conjointe aux commissaires Vassiliou, Barnier et Kroes afin que l'Europe ne devienne pas une colonie du numérique.

L'Institut français est le principal instrument de notre influence. La professionnalisation accrue de ses intervenants va dans le bon sens. Pour autant, ne marginalisons pas les Alliances françaises. Je me souviens de cette petite antenne à Manáos, au Brésil, et de sa directrice qui se sentait bien seule... L'Institut français doit animer effectivement l'ensemble du réseau.

S'il faut maîtriser notre dépense publique, je déplore les coupes opérées dans le budget pour 2013. Les crédits de coopération culturelle diminuent de 6,5 millions alors qu'ils sont indispensables pour l'Organisation internationale de la francophonie, qui regroupe 63 pays. Nous devons mieux promouvoir notre système éducatif dans la nouvelle économie du savoir.

Quels sont les résultats des années croisées ? Nous n'avons pas les moyens de les mesurer. La coopération culturelle passe aussi par les collectivités territoriales. J'en veux pour preuve le partenariat entre la région de Hué, au Vietnam, et le Nord-Pas-de-Calais où l'accord entre le troisième cycle du conservatoire de musique de Rouen et Hanoï, grâce auquel des musiciens vietnamiens viennent désormais se former dans une ville que vous connaissez comme moi, monsieur le ministre.

L'action de Mme Saragosse à la tête de l'audiovisuel extérieur de la France mérite d'être saluée. Fin 2011, l'inspection générale des finances préconisait de renforcer les synergies au sein du groupe. Qu'en pensez-vous ? (Applaudissements au centre)

Mme Françoise Laborde . - « Tout a changé. Nous ne sommes plus les rois du monde. » déclarait Bernard Kouchner. C'est peut-être aussi que nous nous sommes crus trop longtemps les rois du monde que notre diplomatie culturelle accuse un retard et souffre parfois d'un manque de légitimité. L'anthropologue Philippe Descola, professeur au Collège de France, a bien résumé le défi auquel est confrontée notre diplomatie d'influence : « incarner une civilisation singulière sans pour autant présumer de la supériorité de sa culture ». Depuis la Seconde guerre mondiale, Paris n'est plus la capitale des artistes.

La gageure est bien, désormais, d'incarner une civilisation singulière sans présumer de la dangerosité de notre civilisation. Il faut en tenir compte pour construire une nouvelle politique extérieure. Les chiffres ne sont pas glorieux : un tiers des centres ont fermé depuis 2000 et le budget a été amputé de 20 %. D'après le journaliste et chercheur Frédéric Martel, notre réseau est déprimé. Sans virer au catastrophisme, nous devons agir. Que faire ?

Pour développer un soft power à la française, l'argent n'est pas le seul nerf de la guerre. Soit, les instituts Confucius se sont multipliés ; ils sont présents dans cent pays, mais ce n'est pas parce que notre Institut français a un budget supérieur à celui des instituts Goethe, Cervantes ou des British Council que notre diplomatie culturelle est plus efficace -à supposer que l'on sache comment mesurer l'efficacité en la matière. La différence d'efficacité pourrait bien tenir à leur autonomie par rapport à l'exécutif. Cessons d'imposer nos normes et laissons faire les artistes. C'est au nombre de pièces de théâtre françaises programmées et d'artistes français exposés par des commissaires étrangers que nous mesurerons l'efficacité de notre influence. Je vous renvoie aux échanges réussis entre galeries privées d'art parisiennes et berlinoises avec le soutien de nos ambassades. Internet jouera également un rôle dans ce déploiement de la culture française.

Mais la diplomatie culturelle dépend aussi du hard power. Le 15 mars dernier, le président de la République a déclaré que l'exception culturelle ne devait pas être rediscutée dans le cadre de l'accord de libre-échange en négociation entre les États-Unis et l'Europe. Notre diplomatie culturelle doit désormais s'incarner au niveau européen ! (Applaudissements)

Mme Marie-Christine Blandin . - La culture mérite mieux que l'exacerbation des rivalités. Même avec des moyens modestes, c'est la qualité des liens tissés qui compte plus que tout. La France, riche de son histoire, ne doit pas afficher sa supériorité quand d'autres pays ont compris l'intérêt d'adopter un ton discret. La culture procède d'un dialogue entre les peuples ; le rayonnement ne se décrète pas, il se fait chaque fois que des équipes, que des artistes travaillent ensemble. Nous avons à nous émerveiller des cultures étrangères.

Nous navrons nos amis quand, au nom de la lutte contre l'immigration clandestine, nous bloquons aux frontières le violoniste d'un sextuor à cordes, les percussionnistes africains du festival de Bidon, un jeune chercheur en informatique qui sera accueilli les bras ouverts chez Apple. L'incompréhension est totale quand notre consulat de Yaoundé ne délivre pas de visa à la déléguée africaine de l'école Freinet, l'empêchant de venir au congrès mondial malgré son billet retour payé, son hébergement assuré, son invitation montrée. Il est vrai que c'était avant 2012 et que le changement nous est annoncé...

L'attention portée à la réciprocité porte davantage d'espoirs de retombées d'échanges marchands et durables qu'une offensive de rayonnement portée par la seule quête de nouveaux marchés. Hélas, les missions culturelles du ministère des affaires étrangères ont subi une baisse significative de leurs crédits. On ne sortira pas des vieux schémas postcoloniaux si la culture n'est que la cerise sur le gâteau de notre politique de développement. La coopération culturelle est un moyen de prévention des conflits. Sans culture, pas de paix et sans paix, pas de développement possible.

Au Vietnam, un tiers du financement de la saison croisée vient des entreprises. Ce n'est pas un bon signal. L'École française d'Extrême-Orient ne compte plus qu'un chercheur à Hanoï, contre trois autrefois. Le laboratoire sur la génomique du riz est, en revanche, un exemple de partenariat réussi avec le Vietnam : on y travaille sur un riz débarrassé des OGM.

Bref, je souhaite que la France se batte pour l'application de la convention de la diversité culturelle de l'Unesco dans le respect de nos partenaires. (Applaudissements)

M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères. - Merci.

M. René Beaumont . - Héritière d'un patrimoine et d'une histoire, la France compte encore, mais jusqu'à quand ? Grâce aux nouvelles technologies de l'information, notre culture n'a jamais été aussi accessible. Nos opérateurs peuvent diffuser leurs informations à la fois en français et dans la langue locale. Ce formidable potentiel doit être développé face à nos concurrents traditionnels et aux pays émergents. Tandis que nos concurrents traditionnels accentuent leurs efforts, le développement des nouvelles technologies donne les moyens de mener une action culturelle offensive à des puissances émergentes comme la Chine, les pays du Golfe, la Turquie.

Répondre au désir de France suppose des investissements. Or les crédits du programme 185 diminuent. L'Institut français, dont la loi de juillet 2010, a fait l'opérateur unique, a vu son budget réduit de 7 %. Idem pour les Alliances françaises. Sans doute des économies peuvent être réalisées mais n'allons pas trop réduire la voilure.

L'autofinancement, devenu indicateur de performance, a ses limites. Ne serait-ce que parce que dans certaines activités, la ressource est irrégulière : grâce aux cours de langue, les écoles françaises à l'étranger ont réuni 150 millions en 2011, contre 174,6 millions l'année précédente.

Je me réjouis que notre pays attire les étudiants étrangers : leur nombre a augmenté de 65 % en dix ans, pour représenter 12,3 % des étudiants. Former les élites étrangères de demain, et pas seulement en humanité, est un enjeu fondamental : travaillons à garantir l'excellence de nos formations.

L'État doit jouer un rôle de pilotage. CampusFrance propose aux pays partenaires un système performant de gestion des bourses délivrées à leurs étudiants. Le partenariat avec le Brésil dans le cadre du programme « Sciences sans frontières » est exemplaire. Hélas, CampusFrance attend toujours sa convention d'objectifs et de moyens et une stratégie claire.

Monsieur le ministre, vous avez annoncé une réflexion à l'automne dernier, où en est-on ? J'ai l'impression d'une baisse uniforme des crédits, sans orientations privilégiées. Quel est le but : la promotion de langue française ? Parce que choisir, c'est aussi renoncer. Quels seront les pays ciblés ? Pardonnez-moi, monsieur le ministre, de vous soumettre à la question mais vous avez esquissé des pistes dont nous ne voyons pas encore la concrétisation. (Applaudissements sur les bancs de l'UMP)

M. Jean-Louis Carrère . - Le rayonnement culturel d'un pays ne se décrète pas ; il est fonction d'abord de son patrimoine culturel, cela a été dit. A cet égard, la France représente une référence. A nous de la renforcer en appuyant la politique du Gouvernement sur l'éducation et en rappelant l'importance de l'investissement dans la création.

Le rayonnement culturel dépend aussi de la capacité à atteindre l'universel et à dialoguer avec l'extérieur.

Là où la liberté est restreinte, le rayonnement culturel s'étiole ; il est fondamental que notre pays continue de militer pour la liberté de création et de diffusion tout en protégeant la diversité contre l'uniformisation induite par les nouvelles technologies. Cela suppose de réguler les industries cultuelles, sans s'isoler pour autant.

Enfin, notre rayonnement culturel tient à la capacité de l'État à susciter le désir de France. La modernisation et la professionnalisation de notre réseau doivent se poursuivre. Le pilotage par des conventions d'objectifs et de moyens est une bonne chose en ce qu'il permet l'évaluation. Enfin, le rayonnement culturel est fonction de notre capacité à promouvoir notre culture et à susciter un désir de France.

MM. Vallini et Besson, les rapporteurs pour avis de la commission des affaires étrangères, s'exprimeront. D'emblée, je vous dis notre soutien : le rayonnement culturel est partie intégrante de notre influence. (Applaudissements sur les bancs socialistes)

M. Michel Le Scouarnec . - Notre diplomatie culturelle appartient au « pouvoir doux », le soft power.

La France possède le premier réseau de coopération culturelle, avec 154 services de coopération ou d'action culturelle, ainsi que le premier réseau scolaire à l'étranger, chapeauté par l'Institut français depuis 2010, présent dans 130 pays et accueillant 310 000 élèves. A quoi s'ajoutent 145 Alliances françaises.

Pour autant, on enregistre un déclin de notre culture dans le monde et un recul de la francophonie devant l'anglais, langue officielle de 94 pays contre 54 pour le français. Malgré son importance stratégique, notre diplomatie a été durement frappée par la RGPP. Ce gouvernement n'a pas enrayé cette tendance avec 184 postes supprimés en 2013 et des crédits diminués de 15 % de 2013 à 2015.

En revanche, notre réseau éducatif a été globalement préservé. Cependant, à l'heure où d'autres pays développent un réseau culturel -la Chine a installé son premier Institut Confucius en France en 2004 et en avait déjà créé 357 autres dans le monde en 2010-, notre stratégie paraît bien timorée. Or la France consacre l'essentiel de ses effectifs et de ses ressources à l'Europe et aux anciennes colonies. Il y va de la survie de notre culture et de nos valeurs dans un monde globalisé. (Applaudissements sur les bancs socialistes)

M. Christophe-André Frassa . - Sénateur des Français de l'étranger, je serais tenté d'évoquer l'AEFE et la prise en charge des frais de scolarité dans les lycées français. Je vous parlerai plutôt de notre réseau : comme tous les héritages, il faut le faire fructifier si nous ne voulons pas le voir dilapider.

Face aux défis de la mondialisation, nous ne répondons plus à la demande de France à l'étranger, faute de la susciter. D'ailleurs, le succès des Instituts Goethe et Confucius tient aussi à la capacité de leurs pays à gérer la crise ; c'est cela le véritable smart power que voulait développer Hilary Clinton sous le premier mandat d'Obama. Nous avons voté, il y a deux ans, une loi sur l'action extérieure de l'Etat et créé l'Institut français, mais cela ne suffit pas. Nous n'inspirons plus la confiance, ni en France ni à l'étranger. Le marasme économique persiste. De plus en plus de jeunes songent à s'expatrier : ils sont 65 % dans ce cas, selon un récent sondage. Pour mémoire, la moyenne d'âge des 20 000 Français de Shanghai est de moins de 29 ans. Prenons garde, tout de même, à une hémorragie de jeunes actifs qualifiés.

Ils sont loin d'être des millionnaires ! De même que nos ambassadeurs et nos agents consulaires ne sont pas des exilés fiscaux ! Une telle image est lamentable et irrespectueuse.

Monsieur le ministre, vous me pardonnerez mes propos un peu vifs car je sais que vous voulez, comme moi, plus de France et mieux de France ! (Applaudissements sur les bancs UMP)

M. Jean Besson . - Le président Carrère nous a appelés à actualiser notre diplomatie d'influence. Le travail commun engagé il y a cinq ans par le Sénat en la matière a débouché sur un constat unanime, que nous pourrions reprendre. La loi de 2010 a mis en place des opérateurs tels que l'Institut français, CampusFrance, France Expertise internationale. Fort bien. Mais nous sommes restés au milieu du gué et les faiblesses persistent, face à une concurrence croissante des pays émergents, la Chine mais aussi les pays du Golfe, comme le Qatar. Quant à nos opérateurs privés, à quelques exceptions près, ils restent très timides. La puissance de certains acteurs de l'internet doit également nous alerter. A force de réduire nos investissements, nous perdons notre influence.

Les moyens des opérateurs en diminution : une baisse de 7 % des crédits pour l'Institut français en 2013, de 4 % pour le réseau, même chose pour l'Alliance française.

Certes, il faut saluer les efforts de remise en ordre et de modernisation mais ne nous berçons pas d'illusions : ce n'est pas en affichant des prévisions irréalistes que l'on redressera la barre, ni en comptant sur l'autofinancement par les cours de langue ou le mécénat.

La formation initiale du personnel de direction des centres est insuffisante : sept jours en moyenne contre six mois en Allemagne. Comme le sont les formations en immersion, la formation des agents du réseau doit être une priorité. A-t-on vraiment progressé ? On ne saurait laisser les personnels déconnectés de l'opérateur central. Le pilotage par objectifs est plus opérant que les contrôles tatillons par la tutelle. La commission des affaires étrangères est mobilisée sur l'évaluation de l'expérimentation menée, concernant le rattachement du réseau culturel à l'Institut français. La démarche stratégique du Gouvernement doit être plus explicite. Trop d'opérateurs restent sans contrat d'objectifs et de moyens. Il est temps d'avancer et je crois que c'est votre volonté, monsieur le ministre.

L'heure est au choix entre les objectifs et les territoires sur lesquels porte l'effort. Les moyens manquent, depuis trop longtemps ; notre coopération culturelle a servi de variable d'ajustement. Sachez que nous serons à vos côtés pour rendre à notre diplomatie culturelle ses ambitions. (Applaudissements sur les bancs socialistes)

M. André Vallini . - Le rayonnement culturel dépend de multiples facteurs. L'explosion des nouvelles technologies de la communication exacerbe la concurrence, en particulier pour l'audiovisuel et les médias, car de nombreux pays ont une volonté farouche de promouvoir leur culture.

L'audiovisuel extérieur de la France a-t-il les moyens de jouer son rôle ? Si le Gouvernement a remis de l'ordre dans une situation devenue inextricable, reste à lui assigner des objectifs clairs. Où en est le contrat d'objectifs et de moyens de l'AEF, monsieur le ministre, et celui de TV5 Monde ? Quel rôle le ministère des affaires étrangères entend-il jouer face au ministère de la culture, sachant que l'audiovisuel extérieur ne recevra que 8 % de la contribution publique ?

Quelles ambitions au Maghreb, au Moyen-Orient ? Ne devrait-on développer l'information en langue arabe ? Et renforcer l'offre radiophonique sur notre territoire pour contourner le développement d'une offre orientée religieusement ? Quel usage des réseaux sociaux ?

Notre audiovisuel peut participer à l'effort d'enseignement du français, comme l'a fait TV 5 avec un site dédié à cet apprentissage. Il faut aller plus loin. Le français est parlé aux quatre coins du monde, mais il le sera encore plus dans les années à venir -jusqu'à 1 milliard de francophones dans deux ou trois décennies ! C'est là un élément essentiel de notre diplomatie et du rayonnement de notre culture : nous ne cesserons d'y être attentifs. (Applaudissements sur les bancs socialistes)

Mme Claudine Lepage . - Il y a 478 établissements d'enseignement du français, répartis entre 130 pays, ou encore 135 espaces CampusFrance ; à considérer les chiffres, notre réseau reste puissant. C'est un atout formidable. Le soft power contribue à notre rayonnement et constitue, avec l'exception culturelle, notre marque de fabrique.

Mais, depuis quelques années, le coeur n'y est plus. La présidence Sarkozy a été dépourvue de vision stratégique et la réforme de 2010 n'a pas rempli son objectif, ainsi que l'a rappelé M. Besson. Le nouvel Institut français peine à déployer une politique ambitieuse de coopération.

L'audiovisuel extérieur de la France contribue à notre rayonnement. Administratrice de la société AEF, je veux saluer le travail de Mme Saragosse qui, en quelques mois, a redonné espoir aux salariés durement éprouvés par l'ère Sarkozy-Pouzilhac.

Comme fut durement touché notre réseau d'enseignement, qui y a perdu des objectifs de justice et de mixité. François Hollande a supprimé la prise en charge (PEC) des frais scolaires à son arrivée, je m'en réjouis. Je m'inquiète en revanche d'une récente décision de justice de la cour administrative d'appel de Paris, l'arrêt Chauvet, qui ne permettra plus d'accueillir les élèves étrangers qu'en fonction des places laissées disponibles par les jeunes Français. Si la Commission européenne n'y voit pas une discrimination entre ressortissants des pays membres, il en résulterait un grand bouleversement de l'enseignement du français à l'étranger. Je me félicite par conséquent qu'une mission d'information soit constituée et que la ministre déléguée entende faire des propositions. Je souhaite y collaborer activement. Il s'agit de tenir de front la mission de scolarisation des enfants français et l'accueil de jeunes étrangers pour former, à l'avenir, de nouveaux Boutros Boutros-Ghali, de nouvelles Jodie Foster, qui ont fréquenté la langue et la culture françaises et en sont à présent les ambassadeurs ! (Applaudissements sur les bancs socialistes)

M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères . - M. Duvernois a porté un jugement positif sur l'Institut français, émis des suggestions sur notre réseau d'enseignement français et sur notre audiovisuel extérieur. Mme Morin-Desailly a souligné la nécessité d'une approche européenne, regretté les coupes budgétaires -mais d'autres ont eu l'amabilité de rappeler que tous les ministères y sont soumis et je rappelle que l'éducation a été épargnée. Mme Blandin s'est interrogée sur les visas pour les artistes. Qu'elle sache que nous avons tout récemment, avec Manuel Valls, pris une décision pour faciliter les visas courts pour les hommes d'affaires et les professionnels de la culture et envoyé des instructions en ce sens à nos postes. Elle a également souligné l'action des collectivités territoriales et l'importance de la convention de l'Unesco sur la diversité culturelle. Le Gouvernement partage ses analyses.

Mme Laborde s'est interrogée sur le pilotage de l'action culturelle. Certes, il faut faire appel aux artistes, mais beaucoup de diplomates sont assez cultivés. (Rires) Je m'efforce moi-même de les rattraper. (Même mouvement) Il faut trouver le bon niveau de brassage.

Le président de la République a demandé expressément que la culture soit exclue des négociations sur l'accord de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis. Nous ne sommes pas les seuls à tenir cette position, d'autres États membres souhaitent préserver l'exception et la diversité culturelles.

M. Beaumont s'est demandé jusqu'à quand la France resterait une puissance culturelle. Je ne partage pas ses inquiétudes ; notre réseau est puissant et, surtout, notre influence reste exceptionnelle. Je le sais pour faire deux fois le tour du globe par mois. Il est vrai que les contraintes budgétaires sont là, que la concurrence est rude et aiguisée par les nouvelles technologies mais la France a tous les moyens pour rester à la pointe.

M. Le Scouarnec, tout en insistant sur la place éminente de notre réseau, a lui aussi pointé le risque de déclin, face à ce qu'il a appelé « les pays d'avenir » -reste à les définir. Il est vrai que le monde a évolué. Je pense à l'Afrique, grand continent francophone : son développement devait nous faire approcher, dans trente ans, les 800 millions à 1 milliard de francophones.

M. Frassa s'est désolé, avec beaucoup d'humour, du recul de notre influence. Je ne suis pas aussi pessimiste que lui. Certes, la concurrence des États-Unis, de la Chine est forte mais on ne saurait parler d'une fuite de nos jeunes cerveaux : réjouissons-nous qu'il y ait beaucoup d'étudiants français à l'étranger. Ils sont nos meilleurs ambassadeurs. Le mouvement ne traduit pas un dépit de France, bien au contraire ! Je me réjouis de l'hommage rendu à nos expatriés et à nos postes.

M. Besson a pointé l'influence montante des « Bric ». S'agissant des opérateurs nouveaux, les ressources propres ne sont pas nulles mais, vu notre trajectoire budgétaire, il faut faire flèche de tout bois. Sur l'Institut français, il est trop tôt pour porter un jugement.

M. Vallini a demandé le renforcement de notre audiovisuel extérieur, y compris en France. J'ai demandé une réflexion, notamment sur la diffusion en arabe. Notre réseau est multiple et une fenêtre ouverte à l'intérieur de nos frontières ne serait pas inutile.

Mme Lepage est critique sur l'Institut français, mais accorde une mention bien, en revanche, à Mme Saragosse. Comme dans The Voice, je me retourne et je suis son vote. Elle a rappelé la réforme de la PEC, lancée il y a dix mois, et rendu hommage à notre ministre délégué qui s'est saisi de cette difficile question. Nous ignorons encore la portée de la décision judiciaire intervenue, mais il faudra y être attentifs pour éviter toute dérive.

Nous avons tous, sur le rayonnement de la France, quelques souvenirs marquants. Récemment, à l'occasion d'un déplacement en Colombie, j'ai assisté à une cérémonie traditionnelle au lycée français à Bogota. Tôt le matin, vers sept heures, 800 élèves, en uniforme, des petites classes à celles préparant au bac, en majorité colombiens, se tenaient dans la cour.

Ils ont chanté, dans un français impeccable, les cinq premiers couplets de La Marseillaise. Oserons-nous tenter l'exercice ici ?(Sourires) C'est en tout cas dans de telles circonstances que l'on se rend compte que le rayonnement culturel de la France n'est pas un vain mot.

La France conjugue le soft power, création de Joseph Nye, et le hard power. L'influence de notre pays est liée à un ensemble de facteurs, dont fait partie l'influence culturelle. Notre dernier prix Nobel nous le prouve, comme la liste de nos médailles Fields, nos prix Nobel de littérature, nos Oscars, nos établissements prestigieux à l'étranger. A regarder notre bilan, on peut dire sans arrogance que notre capacité de rayonnement est remarquable. Et cela va au-delà de nos intellectuels : nos designers, nos cinéastes, l'attrait de Paris, ville la plus visitée du monde, nos industries culturelles, qui comptent pour 5 % de nos exportations doivent aussi être pris en compte.

Nous avons, comme responsables politiques, une mission essentielle d'appui, en particulier dans les enceintes internationales.

Hommage soit rendu à ceux qui font vivre notre culture à l'étranger. Nous ne sommes pas les seuls. La Grande-Bretagne, avec le British Council, l'Allemagne, avec l'Institut Goethe -qui m'a permis tout à la fois d'apprendre l'allemand et de rencontrer ma première fiancée (sourires), l'Espagne, avec l'Institut Cervantes, sont à nos côtés. Et la Chine « produit » six millions de diplômés de l'université chaque année...

Quels sont nos objectifs ? Promouvoir la création et le patrimoine français là où se construit le monde de demain. Je pense à l'Afrique, à l'Amérique latine, à l'Asie. En certains lieux, nous sommes très aimés, même si nous sommes insuffisamment présents. Il faut donc travailler avec nos grandes institutions ; je pense à nos grands musées, comme Le Louvre, Orsay, le centre Pompidou ou le Quai Branly, qui sont d'extraordinaires vitrines. Nous soutenons la création en tous les domaines et nous agirons pour promouvoir nos industries culturelles, qui représentent 350 000 emplois.

Nous serons vigilants, dans la négociation avec les États-Unis, à la préservation de la diversité culturelle. L'enjeu est majeur. A l'occasion du Salon du livre, les responsables du Syndicat national de l'édition m'ont dit combien ils étaient attentifs à la possibilité de publier dans le monde. Mais l'audiovisuel compte aussi : il y aura plus de 30 000 chaînes en 2015 dans le monde. La France doit prendre toute sa place dans le monde des médias. D'où la mission confiée à l'Audiovisuel extérieur de la France. Nous avons des atouts majeurs et les turbulences sont apaisées. La réflexion est en cours sur la Convention d'objectifs et de moyens. Le pôle média de l'audiovisuel extérieur de la France sera renforcé et l'État assumera son rôle stratégique.

Autre axe prioritaire, la francophonie. Le français mérite d'être développé partout dans le monde... y compris en France. La francophonie accélère les échanges, y compris économiques, et rapporte un supplément de 6 % du PIB par tête dans les pays concernés, selon un rapport récent qui gagnerait à être connu. Preuve que la francophonie n'est pas une vieille lune. Nous en sommes cocréateurs et nous avons mis sur pied un programme d'action avec nos partenaires. Quand une assemblée francophone se réunit, pourquoi s'y exprimer en anglais à la tribune ? Outre que ce n'est pas toujours rendre service à l'anglais (sourires), comment un auditeur qui a peiné des années à apprendre le français peut-il prendre ceci ? (Applaudissements)

Une anecdote : lorsque les États-Unis ont eu à choisir leur langue, étaient en concurrence le français, l'anglais et l'allemand. L'anglais ne l'a emporté que d'une voix...

M. Gérard Longuet. - Comme pour la République ! Et pour la tête de Louis XVI !

M. Laurent Fabius, ministre. - ...et le bruit court que le français l'aurait devancé s'il n'y avait eu, parmi les votants, deux retardataires...

Le label FrancÉducation, créé en 2012, est un encouragement à l'enseignement français à l'étranger. Mme Conway-Mouret me rendra son rapport en juin, lequel prendra en compte les questions juridiques et les suites de la suppression du droit d'écolage. Un contrat d'objectifs et de moyens sera ensuite conclu avec l'AEFE.

Troisième priorité : l'attractivité de nos universités. Cela suppose la mobilisation de nos chercheurs et de nos universitaires à l'étranger, là où surgissent des idées et se forment des élites.

Nous travaillons à renforcer le lien entre CampusFrance et les universités, nous avons maintenu les crédits alloués aux bourses et abrogé la circulaire Guéant qui témoignait d'une méconnaissance de ce que sera le monde de demain.

M. Jean Besson. - Tout à fait !

M. Laurent Fabius, ministre. - Les étudiants étrangers, de retour chez eux, sont les meilleurs ambassadeurs de la culture française. Ils répondent aussi aux besoins de nos entreprises à l'international. Les accueillir chez nous nous donne une immense force. Répondre à la concurrence ne doit pas signifier se replier sur soi-même.

Dans toute politique de visa, il est deux considérations. Celle de la politique migratoire, qu'avait évoquée Michel Rocard quand il disait que l'on ne peut accueillir toute la misère du monde, mais aussi celle de l'attractivité. Foin de ces sottises qui ont conduit à refuser des visas à des artistes venant participer, chez nous, à des festivals.

Hommes d'affaires, universitaires, artistes ont la France pour destination privilégiée. Avec Manuel Valls, nous avons donné instruction à notre réseau diplomatique et consulaire de leur accorder des visas de circulation avec plusieurs entrées dans l'espace Schengen. Nous renforcerons ainsi notre attractivité tout en maîtrisant les flux migratoires.

M. Roland Courteau. - Très bien !

M. Laurent Fabius, ministre. - Nous développons également la coopération scientifique.

La modernisation de notre réseau implique un redéploiement géographique ; sans négliger nos partenaires traditionnels, nous devons répondre au désir de France dans les pays émergents présents et à venir, en liaison avec les collectivités territoriales et les grandes ONG. Nous devons agir aussi au sein du réseau européen des agences culturelles, dont la France assure actuellement la présidence. A ce sujet, monsieur Besson, notre réseau collecteur a levé 180 millions en cofinancement. Je veux féliciter les acteurs, souvent contractuels, qui animent notre réseau : ils en sont le coeur battant. Nous avons ouvert un chantier pour mieux valoriser leur expérience.

Un rapport récent sur les relations entre l'Institut français et les Alliances françaises insiste sur le renforcement du pilotage, la recherche de mécènes et la coordination européenne. Il sera transmis aux commissions compétentes du Parlement avant la fin du mois. Le budget de l'Institut a été préservé mais l'hypothèse du rattachement de l'ensemble du réseau, pour un coût évalué à 50 millions, ne paraît pas compatible avec la situation budgétaire. J'attends de connaître l'évaluation de la Cour des comptes avant de procéder à toutes les consultations pour d'arrêter les grandes orientations et la configuration du réseau.

Il n'y a pas, d'un côté, la diplomatie des grandes capitales et des chancelleries, de l'autre, l'action culturelle ; d'un côté, la diplomatie de l'économie, de l'autre, la diplomatie de la culture : il n'existe qu'une diplomatie au service de notre pays. Suscitons ce désir de France dont vous avez si bien parlé ! (Applaudissements)

La séance est suspendue à 19 h 35.

présidence de Mme Bariza Khiari,vice-présidente

La séance reprend à 21 h 35.