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Étude économique n° 2 - 15 octobre 2008 - La croissance du PIB : une mesure à déchiffrer

 

LES DOCUMENTS DE TRAVAIL DU SÉNAT

Série : Études économiques

LA CROISSANCE DU PIB :
UNE MESURE À DÉCHIFFRER

L'étude présentée dans ce document est de la seule responsabilité du Service des Études économiques et de la prospective du Sénat. Elle constitue un instrument d'information et de réflexion à l'intention des Sénateurs et ne contient aucune prise de position susceptible d'engager le Sénat.

n° EC-02 Octobre 2008

INTRODUCTION

La mesure de la croissance économique passée donne lieu à des publications régulières de l'INSEE, principalement la croissance trimestrielle et la croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB), chiffres largement diffusés et commentés.

Semblant clore la phase des prévisions, ces chiffres, lors de leur parution, ne sont pourtant pas stabilisés. Ils ouvrent une phase de consolidation statistique, rendue nécessaire par la précocité de leur parution et la recherche d'une fiabilité maximale pour les résultats définitifs. Dans les faits, les révisions de l'évaluation du PIB se poursuivent pendant trois ans, dans des proportions souvent non négligeables (cf. encadré infra).

Après la période de prudence qu'il convient ainsi d'observer à l'égard des premiers chiffres communiqués par l'INSEE, demeurent encore plusieurs interrogations comptables1(*), voire philosophiques2(*), en rapport avec la portée socio-économique3(*) de l'agrégat « PIB ».

Enfin, et c'est l'objet de ce document, nonobstant l'ensemble de ces précautions et objections, les chiffres de la croissance présentent, de par leur construction calendaire, des caractéristiques qui les rendent d'une interprétation parfois délicate.

La présente note s'attache à traiter ce dernier aspect, qui fait l'objet d'une clarification susceptible d'être utile à quiconque s'intéresse au suivi de l'activité économique.

Évaluations et révisions4(*) du PIB et de la croissance par l'INSEE

L'INSEE produit formellement cinq évaluations successives du PIB français au titre d'une année N :

1°) vers le 15 février N+1, avec les « Premiers Résultats » du 4ème trimestre de l'année N ;

2°) vers le 30 mars N+1, avec les « Résultats détaillés » du 4ème trimestre de l'année N ;

3°) vers le 15 mai N+1, sous la forme du compte annuel « provisoire », à l'occasion des « Premiers résultats » du 1er trimestre de l'année N+1, évaluation le cas échéant actualisée lors des publications des comptes trimestriels suivants ;

4°) vers le 15 mai N+2, sous la forme du compte annuel « semi-définitif » ;

5°) vers le 15 mai N+3, sous la forme du compte annuel « définitif ».

Le tableau suivant donne les écarts constatés entre les « Premiers Résultats » et le compte annuel définitif, de 2000 à 20055(*) :

On observe que, pour 2003, la correction a approché le point de croissance du PIB (0,2 % annoncé en provisoire contre 1,1 % dans le compte définitif), valeur extrême de la période considérée. Sur toute la période 2000-2005, la moyenne (de la valeur absolue) des différences entre la croissance annuelle du PIB communiquée dans les premières évaluations -abondamment commentée- et celle figurant dans le compte annuel définitif approche encore 0,45 point de PIB, soit près du quart du taux de croissance moyen observé sur la période (2 %) représentant près de 9 milliards d'euros de PIB (sur la base du PIB prévu en 2008), auxquels correspondent un différentiel moyen de recettes fiscales de plus de 1,2 milliard d'euros6(*) (sur la même base).

D'une façon générale, ces écarts paraissent significatifs au regard des enjeux, notamment politiques, que peut comporter l'annonce de la réalisation, en plus ou en moins, de quelques dixièmes de points de croissance.

I. LA MESURE DE LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE

Les concepts d'évolution en glissement et en moyenne sont rappelés avant d'expliciter les différents instruments de mesure concernant la croissance économique : croissance du PIB en moyenne, en glissement, trimestrielle, trimestrielle annualisée, acquis de croissance.

A. LES CONCEPTS D'ÉVOLUTION EN GLISSEMENT ET EN MOYENNE


· Une évolution en glissement compare la valeur d'une grandeur à deux dates généralement séparées d'un an (par exemple décembre N par rapport à décembre N-1). En revanche, une évolution en moyenne annuelle compare la moyenne d'une année à la moyenne de l'année précédente.

Sur le graphe suivant, on suit l'évolution d'une grandeur quelconque, mesurable sur 24 mois (barres colorées) pour en déduire les évolutions en glissement et en moyenne annuelle.

ÉVOLUTIONS EN GLISSEMENT ET EN MOYENNE SUR DEUX ANNÉES CONSÉCUTIVES

Les flèches colorées matérialisent les évolutions en glissement annuel. Par exemple, la flèche jaune représente l'évolution en glissement annuel de janvier N-1 à janvier N et la flèche verte, l'évolution en glissement annuel de décembre N-1 à décembre N. Les deux piliers noirs représentent respectivement, pour N-1 et N, la moyenne des douze mois de l'année civile (soit, visuellement, la « moyenne » des barres colorées). La flèche blanche matérialise alors l'évolution en moyenne annuelle.


· Une proposition telle que « en 2007, l'emploi salarié a augmenté de... » peut avoir a priori deux significations différentes, selon qu'on se réfère à la moyenne de l'emploi salarié au cours de l'année 2007 par rapport à la moyenne de 2006 ou bien qu'on compare, en glissement, la situation au 31 décembre 2007 par rapport à celle au 31 décembre 2006.

Lorsque l'UNEDIC annonce que « sur l'année 2007, l'emploi progresse de 2,2 % »7(*), il importe donc de savoir que l'assurance chômage constate ce type d'évolution en glissement, ici de la fin décembre 2006 à la fin décembre 2007, et non pas en moyenne.


· En revanche, l'inflation est calculée par l'INSEE en recourant alternativement aux deux méthodes, l'inflation en glissement comparant l'indice des prix de date à date (par exemple, de décembre N-1 à décembre N), alors que le calcul de l'inflation d'une année N s'effectue en moyenne annuelle, en comparant la moyenne des 12 indices mensuels de l'année N à la moyenne des 12 indices de l'année N-1.

Ainsi, l'INSEE communique chaque année l'augmentation moyenne des prix à la consommation (par exemple 1,5 % de 2007 sur 20068(*)) et chaque mois l'augmentation en glissement annuel (par exemple, 2,6 % de décembre 2006 à décembre 2007 et, en dernier lieu9(*), 3 % de septembre 2007 à septembre 2008).


· Il est remarquable, mais statistiquement normal, que les deux méthodes, appliquées à une même série, puissent suggérer des évolutions sensiblement différentes.

Ainsi qu'on le verra, elles peuvent même aboutir à des résultats opposés : par exemple, si l'année N-1, la grandeur observée est fortement croissante et l'année N faiblement décroissante, alors l'évolution en moyenne annuelle au titre de l'année N peut être positive et l'évolution en glissement, de décembre N-1 à décembre N, se trouver négative. Les développements qui suivent permettront d'appréhender la signification de ces possibilités de « découplage », appliquée à la croissance économique.

B. LES INSTRUMENTS DE MESURE DE LA CROISSANCE ÉCONOMIQUE

La croissance mesure l'évolution du PIB, c'est-à-dire de la richesse produite sur le territoire français.

Définitions du produit intérieur brut (PIB)

Le PIB est un agrégat représentant le résultat final de l'activité de production de biens et de services des unités productrices résidentes. Il peut se définir de trois manières :

- le PIB est égal à la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs institutionnels ou des différentes branches d'activité10(*);

- le PIB est égal à la somme des emplois finals intérieurs de biens et de services : consommation finale effective + investissement (formation brute de capital fixe) + exportations - importations + variations de stock ;

- le PIB est encore égal à la somme des emplois des comptes d'exploitation des secteurs institutionnels : rémunération des salariés, impôts sur la production et les importations moins les subventions, excédent brut d'exploitation et revenu mixte11(*).

A titre liminaire, on rappelle que le PIB non corrigé de l'inflation est dit « en valeur ». Les données exprimant la croissance sont systématiquement corrigées de l'inflation12(*), le PIB étant alors donné « en volume », ce qui est le cas pour les développements qui suivent.

1. Croissance en glissement et en moyenne

a) La croissance en glissement

Le taux de croissance du PIB en glissement compare le niveau du PIB pour un trimestre donné à ce qu'il était au même trimestre de l'année précédente.

Cette donnée retrace fidèlement l'évolution du niveau de l'activité économique à l'intervalle d'un an, mais elle ne rend pas compte du total de la richesse produite sur l'ensemble de la période (l'activité des trois trimestres intermédiaires est ignorée), contrairement au taux de croissance du PIB en moyenne.

b) La croissance en moyenne, mesure centrale de l'économie

Principal instrument existant, le taux de croissance du PIB donné au titre d'une année civile -c'est à cette donnée qu'on fait généralement référence lorsqu'on parle de croissance économique- rend simplement compte de la progression du volume de biens et services produits cette année par rapport à celle qui la précède.

Ainsi, la croissance du PIB de l'année N est donné par la formule13(*) : (PIBN - PIBN-1) / PIBN-1.

Observons qu'il est aussi fait référence à la croissance du PIB en moyenne annuelle, ou croissance moyenne, qui correspond à la même valeur14(*). Celle-ci revêt une importance particulière pour les finances publiques, puisque les recettes fiscales et sociales d'un exercice budgétaire dépendent de l'activité économique tout au long de l'année, donc du PIB annuel. En outre, le niveau de l'activité conditionne, en sens inverse, celui de quelques dépenses publiques, notamment les allocations de chômage et certains minima sociaux.

Par ailleurs, les critères de Maastricht sont exprimés en pourcentage du PIB15(*), le déficit public annuel ne devant pas excéder 3 % du PIB et la dette publique 60 % du PIB. L'évolution du PIB en moyenne importe donc au regard du suivi de nos engagements européens puisque, seule, elle rend compte de la croissance annuelle de l'agrégat.

On remarque incidemment, concernant le ratio [déficit public/PIB], que le taux de croissance moyen du PIB joue directement non seulement au dénominateur, mais encore au numérateur, puisque le solde public est fortement impacté par l'activité économique. L'évolution de ce ratio est d'autant plus élastique, à court terme, à l'évolution du PIB.

*

Le graphe suivant permet de visualiser l'évolution des taux de croissance en glissement au cours d'une année civile (flèches blanches). Le graphe comporte également le taux de croissance moyen (flèche noire). La construction de ces deux taux de croissance apparaît fondamentalement différente16(*) : la croissance en glissement (flèches blanches) se calcule à partir de deux valeurs de PIB trimestrielles, alors que la croissance moyenne annuelle (flèche noire) se calcule à partir de deux valeurs de PIB annuelles, donc de huit valeurs de PIB trimestrielles.

L'exemple retenu est celui de la France sur la période 2005-2006.

Source : Sénat

NB : Le PIB annuel (plateau rouge) représente graphiquement la « moyenne » des valeurs du PIB trimestriel (points oranges) relevées au cours de l'année civile, l'échelle de droite (PIB annuel) étant quatre fois plus distendue que l'échelle de gauche (PIB trimestriel).

Il est à noter que dans l'hypothèse d'une croissance trimestrielle constante, les taux de croissance en moyenne annuelle et en glissement annuel s'égalisent, comme le montre le graphe suivant, construit sur l'hypothèse d'une croissance annuelle de 2 % :

Source : Sénat

c) Une déclinaison de la croissance moyenne aux fins d'analyse économique : la croissance potentielle

La croissance du PIB donne lieu à une déclinaison théorique dénommée « croissance potentielle », définie comme la croissance maximale à moyen terme d'une économie sans tension inflationniste.

En amont du calcul de la croissance potentielle, la production potentielle désigne le niveau de PIB maximal « soutenable » à moyen terme, c'est à dire sans susciter de tensions inflationnistes, compte tenu du taux d'utilisation des facteurs de production (capital ou travail) et des progrès technologiques ou organisationnels réalisés par ailleurs.

L'écart de production (« output gap ») est la différence entre la production effective et le niveau de la production potentielle.

Au-dessus de sa production potentielle (« output gap » positif), une économie atteint ses limites en termes d'utilisation des facteurs de production. Dès lors, la rémunération d'un des facteurs augmente au-delà des revenus qu'il engendre, entraînant une hausse de la demande et donc des tensions inflationnistes. Si la situation perdure, une telle économie est alors réputée souffrir d'un problème d'« offre ». Inversement, une économie dont la production est inférieure à sa production potentielle (« output gap » négatif) suggère volontiers un problème de « demande ».

Le taux de croissance potentielle est le taux de croissance de la production potentielle.

A un horizon de moyen terme, la croissance effective tend normalement à rejoindre la croissance potentielle, sauf si la politique économique pèse durablement sur la croissance (par exemple, pour respecter une contrainte d'assainissement budgétaire).

Sur la base de l'identité comptable [PIB = productivité du travail x emploi], on peut estimer que la croissance potentielle à moyen terme de l'économie française, correspondant à l'évolution tendancielle de la productivité et de l'emploi, avoisine 2 % dont 1,7 % résultent des gains de productivité et 0,3 % de l'augmentation de la main d'oeuvre disponible17(*).

Si le calcul de la croissance potentielle pose de redoutables problèmes méthodologiques et statistiques rendant son estimation relativement incertaine, sa portée n'est pourtant nullement théorique. Par exemple, les estimations de croissance potentielle participent largement à la définition de la politique monétaire d'une Banque centrale : lorsqu'il semble que l'activité évolue en dessous de son potentiel, le risque inflationniste paraît plus faible et la Banque centrale peut en tenir compte pour la fixation des taux d'intérêt à court terme18(*).

Plus généralement, le diagnostic global résultant de la comparaison entre croissance potentielle et croissance effective (problème d'offre ou de demande) n'appelle pas les mêmes profils d'interventions macroéconomiques (par exemple, renforcer le soutien à l'investissement des entreprises ou au pouvoir d'achat des ménages).

2. Glissement trimestriel et croissance trimestrielle annualisée

Le taux de croissance trimestriel, également désigné glissement trimestriel, mesure l'évolution de la production entre deux trimestres consécutifs. A partir de cette mesure, se construit par extrapolation le taux de croissance trimestrielle annualisée, en multipliant le taux trimestriel par quatre.

Par exemple, si le PIB augmente de 0,1 % du 2ème trimestre au 3ème trimestre, le taux de croissance trimestriel annualisé du PIB au 3ème trimestre est de 0,4 %. Cette mesure, souvent reprise par les médias pour mieux percevoir le rythme instantané de la croissance, donne une approximation mathématique19(*) de ce que serait la croissance annuelle si la croissance trimestrielle se maintenait au même niveau20(*).

D'une grande volatilité, cette mesure permet cependant de souligner les inflexions de la croissance.

Il est à noter que ce sont les chiffres de la croissance trimestrielle qui permettent de qualifier une récession économique, épisode caractérisé par deux trimestres consécutifs de contraction du PIB, donc deux glissements trimestriels négatifs successifs21(*).

*

Le graphe suivant met en regard l'évolution des taux de croissance trimestriels annualisés et des taux de croissance moyens. L'exemple retenu est celui de la France sur la période 1999-2006.

Source : Sénat

NB : la moyenne des quatre taux de croissance trimestrielle annualisés d'une année N (ou la somme des quatre taux de croissance trimestrielle de cette année) est égale à la croissance en glissement du 4ème trimestre N-1 au 4ème trimestre N, et non pas à la croissance moyenne annuelle au titre de l'année N22(*).

3. Acquis de croissance 

a) Une notion clé

L'acquis de croissance est le résultat de la mesure, à n'importe quel stade de l'année, de ce que serait la croissance moyenne annuelle si la production se stabilisait à son dernier niveau connu. Ce résultat présente un intérêt certain. Si l'on considère que la production, trimestre après trimestre, a généralement tendance à augmenter - les épisodes de recul sont relativement rares23(*) - l'acquis de croissance constitue le « socle » d'une croissance annuelle qui se « construit », trimestre après trimestre, et permet en cela d'apprécier les probabilités des prévisions économiques24(*).

Au cours d'une année N (au 1er janvier, à la fin du 1er, du 2ème ou du 3ème trimestre), l'acquis de croissance désigne précisément la croissance moyenne annuelle qui serait obtenue en supposant que le niveau de la production se stabilise au niveau atteint lors du dernier trimestre connu.

*

Les cinq graphes ci-après aident à visualiser cette mesure25(*).

Sur les quatre premiers graphes, la première colonne représente le PIB de l'année N-1 et la deuxième, l'« acquis de PIB »26(*) en N, c'est à dire le niveau du PIB annuel de l'année N correspondant à une production stabilisée au niveau du dernier trimestre connu. L'acquis de croissance (flèche grasse noire) est donc le taux de croissance permettant de passer du PIB de l'année N-1 à l'« acquis de PIB » pour l'année N.

Une fois connu le PIB du 4ème trimestre N (cinquième graphe), la deuxième colonne figure alors le PIB de l'année N, et la flèche noire le taux de croissance en N.

Commentaire : une fois connu, le PIB du 4ème trimestre N-1 est reconduit à l'identique pour les 4 trimestres de l'année N afin de calculer l'acquis de croissance pour N (flèche grasse).

Commentaire : une fois connu, le PIB du 1er trimestre N est reconduit à l'identique pour les 3 trimestres restants de N afin de calculer l'acquis de croissance pour N (flèche grasse).

Commentaire : une fois connu, le PIB du 2ème trimestre N est reconduit à l'identique pour les 2 trimestres restants afin de calculer l'acquis de croissance pour N (flèche grasse).

Commentaire : une fois connu, le PIB du 3ème trimestre N est reconduit à l'identique pour le 4ème trimestre N afin de calculer l'acquis de croissance pour N (flèche grasse).

Source des cinq représentations ci-dessus : Sénat

Commentaire : le PIB du 4ème trimestre et donc la croissance en N (flèche grasse) sont connus.

La décomposition de la croissance moyenne du PIB pour une année N montre que celle-ci ne dépend pas de la seule évolution infra-annuelle de l'activité. Elle est partiellement imputable à un acquis de croissance au 1er janvier N, qui dépend du profil infra-annuel de la croissance réalisée au cours de l'exercice N-1. En application de la définition ci-dessus, cet acquis est égal au taux de croissance calculé entre le PIB pour N-1 et un exercice fictif, dont le PIB représente quatre fois le PIB du dernier trimestre de l'année N-1.

On mesure ici l'ambigüité de la mesure de la croissance moyenne au titre d'une année N : attribuée « facialement » à l'exercice N, elle résulte en réalité du continuum d'activité au long des années N-1 et N. Le II infra (« Limites et complémentarité des mesures de la croissance ») illustre les limites de la croissance moyenne et son étroite complémentarité avec l'acquis de croissance.

b) Une formation accélérée en début d'année

Il reste à préciser comment évolue l'acquis de croissance en cours d'année. Cette tendance n'est pas linéaire, mais asymptotique : l'acquis de croissance se rapproche rapidement, mais généralement sans l'atteindre, de la croissance définitive de l'année considérée. Dans l'hypothèse d'une croissance trimestrielle constante sur N-1 et N, les acquis de croissance au 1er janvier, au 1er avril, au 1er juillet et au 1er octobre N tendent respectivement vers 6/16, 10/16, 13/16 et 15/16 de la croissance moyenne de l'année N.

Ce type de progression s'explique intuitivement : comme la croissance constatée chaque trimestre de l'année N impacte la production des trimestres restant à courir et non celle des trimestres passés, la croissance réalisée au 1er trimestre a plus de poids que la croissance du 2ème trimestre, et ainsi de suite.

Le graphe suivant retrace, dans l'hypothèse d'une croissance trimestrielle constante au rythme annuel de 2 % (soit approximativement le rythme de la croissance à long terme de l'économie française), l'évolution infra-annuelle de l'acquis de croissance (flèches rouges) qui tend, trimestre après trimestre, vers la croissance moyenne annuelle définitive (flèche noire).

Source : Sénat

La progression théorique se retrouve largement observée, en moyenne, ces trente dernières années en France (période 1978-2007) ainsi qu'il ressort du tableau suivant :

Acquis de croissance en proportion de la croissance annuelle définitive

 

Valeur théorique

Moyenne observée sur la période 1978-2007

Fraction approchée

en %

en %

Mesure de dispersion

Ecart type27(*)

Ecart type relatif28(*)

Au 1er janvier

6/16

37,5 %

32,1 %

19 %

60 %

Au 1er avril

10/16

62,5 %

62,5 %

26 %

42 %

Au 1er juillet

13/16

81,3 %

80,6 %

15 %

18 %

Au 1er octobre

15/16

93,8 %

92,0 %

7 %

8 %

Taux de croissance définitif

16/16

100 %

100 %

0 %

0 %

Source : Sénat

Sur le tableau ci-dessus, la progression asymptotique constatée en moyenne pour l'acquis de croissance est complétée par une indication de la dispersion (écart-type et écart-type relatif) pour chacune des quatre séries (au 1er jour de chaque trimestre civil) afin d'apprécier dans quelle mesure prévisible le taux de croissance définitif peut être impacté par l'acquis de croissance.

Cette dispersion est illustrée par le graphe suivant :

Source : Sénat

La dispersion est forte à la fin des premier et deuxième trimestres (écarts-types relatifs de 60 % et 42 % par rapport à la moyenne) mais elle se resserre sensiblement à partir du troisième trimestre : à la différence des points blancs et jaunes, les points oranges et rouges sont relativement groupés autour des droite figurant leurs moyennes respectives (écarts-types relatifs de respectivement 18 % et 8 % par rapport à la moyenne des 3ème et 4ème trimestres).

Pour les deux premiers trimestres civils, la dispersion des points signifie que « rien n'est joué » : la croissance définitive s'éloigne de l'acquis de croissance dans des proportions très variables.

En revanche, sitôt connu l'acquis de croissance au 1er juillet et, surtout, au 1er octobre, la marge d'incertitude, ou de manoeuvre, se réduit significativement. En effet, la croissance définitive s'éloigne alors de l'acquis de croissance dans des proportions sensiblement plus homogènes : l'acquis de croissance au 1er juillet représente le plus souvent entre 7/10 et 9/10 de la croissance définitive tandis qu'au 1er octobre, il tend à représenter un peu plus de 9/10 de la croissance définitive.

Ainsi, à partir du troisième et surtout du quatrième trimestre d'une année N, la croissance moyenne annuelle de N paraît, dans des proportions surprenantes au premier abord29(*), assez largement prédéterminée, à moins que la croissance pour le trimestre (ou le semestre) restant à courir ne connaisse une inflexion marquée, ou bien que l'acquis de croissance demeure faible en valeur absolue au début du second semestre (par exemple en 1981 et en 2003), la croissance moyenne étant alors susceptible de s'écarter sensiblement de la proportion attendue (cf. points oranges excentrés sur le graphe ci-dessus). D'une façon générale, il faut compter en outre avec les révisions apportées aux évaluations successives de la croissance trimestrielle -cf. encadré en introduction.

Enfin, le graphe précédent montre qu'un « acquis » de croissance ne l'est pas toujours : les cas de recul du PIB trimestriel expliquent la présence de points au dessus de la ligne bordeaux (qui figure la croissance définitive) ; aux échéances correspondantes, l'acquis de croissance n'était donc pas « acquis ».

On observera cependant que l'acquis de croissance au 1er janvier n'est généralement pas remis en cause (pas de points blancs au dessus de la ligne bordeaux30(*)), ce qui confirme la fiabilité de cette valeur en tant que « socle » de la croissance de l'année à venir, sauf épisode marqué de recul de l'activité.

*

Le graphe suivant retrace un exemple concret d'évolution infra-annuelle de l'acquis de croissance (flèches rouges) qui tend, trimestre après trimestre, vers la croissance moyenne annuelle définitive (flèche noire). Il s'agit de la France en 2006.

Nous savons que, dans le cas d'une croissance trimestrielle constante, l'évolution de l'acquis de croissance dessine une trajectoire asymptotique. De fait, pour l'année 2006, la trajectoire constatée évoque bien une asymptote, dont les « déformations » résultent des fluctuations du taux de croissance trimestriel (comparer avec l'avant-dernier graphe).

Source : Sénat

Commentaire

A la fin de chaque trimestre, les acquis de croissance sont matérialisés par les flèches rouges, la croissance du PIB en 2006 étant représentée par la flèche noire. Les acquis de croissance mesurent ainsi l'écart entre le PIB de 2005 et les « acquis de PIB » successivement mesurés en 2006.

L'« acquis de PIB » pour 2006 se retrouve logiquement au même niveau graphique que le PIB trimestriel à la fin du 4ème trimestre 2005 et au 1er trimestre 2006 puisqu'il représente quatre fois ces dernières valeurs.

Un décrochage se produit à la fin du 2ème trimestre. En effet, l'« acquis de PIB » à la fin du 2ème trimestre n'est pas égal à quatre fois le PIB du 2ème trimestre, mais au PIB du 1er trimestre plus trois fois le PIB du 2ème trimestre. De même, l'« acquis de PIB » à la fin du 3ème trimestre n'est pas égal à quatre fois le PIB du 3ème trimestre, mais au PIB du 1er trimestre plus le PIB du 2ème trimestre plus deux fois le PIB du 3ème trimestre.

A la fin du 4ème trimestre, l'« acquis de PIB » pour 2006, égal à la somme des PIB de chacun des quatre trimestres civils, n'est autre que le PIB de l'année (point rouge croisant la ligne rouge).

NB : Comme sur l'avant dernier graphe, le PIB annuel (plateau rouge) représente visuellement la « moyenne » des valeurs du PIB trimestriel (points oranges) relevées au cours de l'année civile, l'échelle de droite (PIB annuel) étant quatre fois plus distendue que l'échelle de gauche (PIB trimestriel).

* *

*

* 1 Le travail au noir, l'auto-production et le bénévolat ne sont pas comptabilisés dans le PIB. Par ailleurs, le fait que la production des administrations publiques soit égale, par convention, à leur coût, quelle que soit la valeur des services rendus peut, d'une certaine manière, être considéré comme insatisfaisant.

* 2 L'incapacité du PIB à rendre compte, d'une façon générale, de la qualité de vie, a suscité de nombreuses critiques et quantité de propositions alternatives qui n'accèdent pas, dans leur ensemble, à une réelle visibilité. On note cependant que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a créé en 1990, au motif que le PIB par habitant ne donnait pas d'information satisfaisante sur le bien-être individuel ou collectif, un « indice de développement humain » (IDH), indice statistique se présentant comme la moyenne des indices de longévité, du niveau d'éducation et du niveau de vie, dont l'emploi est fréquent pour les comparaisons internationales (Cf. le dossier intitulé « Les indicateurs de développement durable » annexé à l'édition 2008 du rapport sur les comptes de la Nation de l'INSEE).

* 3 Si ces défauts fragilisent les comparaisons de richesse internationales, ils sont à relativiser pour le suivi de la croissance au sein d'un même pays car ils ont tendance à se répéter d'année en année.

* 4 Les révisions des comptes annuels résultent d'une part de l'utilisation de nouvelles sources au fur et à mesure de leur disponibilité, d'autre part des arbitrages entre ces différentes sources pour les rendre cohérentes. En effet, les comptes annuels définitifs et semi-définitifs sont établis en confrontant deux approches : mesure du PIB par les emplois finals et la production (« approche des biens et services ») et mesure par l'« approche du revenu » (INSEE, inventaire des sources et des méthodes pour le calcul du revenu national brut de la France, septembre 2007).

* 5 Source : OFCE, Indicateur avancé de l'OFCE pour l'économie française (mise à jour du 24/07/2008)

* 6 Sur la base d'une élasticité des recettes fiscales au PIB égale à 1, ce qui constitue la tendance de longue période, les recettes fiscales tendant spontanément à croître comme le PIB nominal.

* 7 Intitulé du communiqué de presse de l'UNEDIC, en date du 29 juillet 2008.

* 8 Information rapide n° 29 du 28 janvier 2008. Évolution concernant l'ensemble des ménages pour la France entière (métropole et DOM).

* 9 « Informations rapides » en date du 14 octobre 2008.

* 10 Augmentée des impôts moins les subventions sur les produits, lesquels ne sont pas affectés aux secteurs et aux branches d'activité.

* 11 Solde du compte d'exploitation pour les entreprises individuelles.

* 12 L'inflation est souvent mesurée en suivant l'évolution des prix à la consommation, mais elle peut aussi l'être en suivant celle des prix à la production. Le déflateur du PIB n'est pas l'indice des prix à la consommation (IPC), mais une mesure des prix à la production, car les importations ne sont pas comprises dans le PIB, alors qu'elles participent à la formation de l'IPC (la situation est inversée pour les exportations, valorisées dans le PIB mais dont le niveau des prix est sans incidences sur l'IPC). Au total, l'écart entre le déflateur du PIB et l'IPC peut être substantiel, surtout en conséquence des fluctuations de prix de certaines importations, en particulier de l'énergie.

* 13 Ou encore : PIBN /PIBN-1 - 1. Exprimé en pourcentage (taux de croissance), le résultat obtenu est à multiplier par 100.

* 14 La croissance du PIB peut être décomposée en la somme des contributions de ses différentes composantes (cf. encadré supra) : dépenses de consommation des ménages et des administrations publiques, investissement, variations de stocks et solde commercial.

* 15 Critères de Maastricht (1992), repris par le Pacte de stabilité et de croissance (PCS) en 1997.

* 16 Toutefois, le taux de croissance moyen d'une année civile est égal à la moyenne des quatre taux de croissance en glissement annuel constatés chaque trimestre. Sur le graphe, la flèche noire est donc aussi la « moyenne » des quatre flèches blanches.

* 17 Cf. p 53 et s. du rapport d'information du Sénat n° 81 (2007-2008) intitulé « Perspectives économiques 2008-2012 » de M. Joël BOURDIN, au nom de la Délégation du Sénat pour la Planification. Il est possible que les gains de productivité aient un peu ralenti ces dernières années pour approcher 1,4 %, mais cela demande confirmation.

* 18 Ainsi, plus la Banque centrale se fait une idée pessimiste de la croissance potentielle, plus elle tend à se montrer restrictive.

* 19 Il s'agit en effet d'une approximation : pour un taux trimestriel de n %, la valeur exacte serait (1 + n/100)4-1. Mais l'addition des pourcentages de croissance constitue, d'une façon générale, une approximation satisfaisante pour des valeurs faibles sur une durée limitée.

* 20 4 trimestres consécutifs pour la croissance en glissement et 7 trimestres consécutifs sur deux années civiles pour la croissance moyenne.

* 21 Il s'agit de la « définition technique » de la récession, aujourd'hui généralement admise ; communément utilisée aux Etats-Unis, cette définition n'y fait cependant pas l'unanimité, le comité des cycles économiques du Bureau national de recherche sur l'économie (NBER) préférant celle d'une inflexion simultanée de la production industrielle, de l'emploi, des revenus et du commerce de gros et de détail.

* 22 La croissance moyenne annuelle est en revanche égale à la moyenne des quatre taux de croissance en glissement annuel constatés chaque trimestre civil de l'année considérée (supra).

* 23 On peut en répertorier 13 depuis 30 ans (du second semestre 1978 au premier semestre 2008), ce qui représente moins d'un trimestre sur neuf.

* 24 L'acquis de croissance permet aussi -voir infra- de mieux apprécier les performances de croissance réalisées au cours d'une année.

* 25 Pour faciliter cette perception, le choix a été fait d'un taux de croissance trimestrielle très élevé et constant.

* 26 Concept intermédiaire ici proposé pour faciliter la compréhension de l'acquis de croissance.

* 27 L'écart-type sert à mesurer la dispersion d'un ensemble de valeurs autour de leur moyenne.

* 28 L'écart-type relatif rapporte l'écart-type à la moyenne des valeurs. Cette mesure est utile pour comparer les degrés de dispersion de séries dont les moyennes sont sensiblement différentes. Ainsi, au 1er janvier, avec un écart type de 19 % autour d'une valeur moyenne de 32,1 %, la dispersion est proportionnellement plus forte (écart-type relatif de 60 %) qu'au 1er avril, avec un écart-type de 26 % autour d'une valeur moyenne de 62,5 % (écart-type relatif de 42 %).

* 29 Mais qui s'expliquent par construction 1°) du fait qu'un taux de croissance moyen annuel ne se calcule pas seulement à partir des PIB trimestriels de l'année N en cours, mais aussi de ceux de N-1, ce qui sous-pondère l'impact de chaque trimestre de N sur la croissance (observation que traduit l'existence d'un acquis de croissance au 1er janvier N) ; 2°) du fait que la croissance constatée chaque trimestre de l'année N impacte la production des trimestres restant à courir, ce qui aboutit à une pondération décroissante des taux de croissance trimestriels de l'année N pour la détermination du taux de croissance moyen en N.

* 30 En 1993, l'acquis de croissance (- 0,3 %) est supérieur à la croissance définitive (- 0,8 %) mais, s'agissant de deux valeurs négatives, la proportion demeure positive si bien que le graphe ne rend pas compte du fait que l'acquis de croissance au 1er janvier ait, pour cette année là, été remis en cause.