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INTRODUCTION

Cette étude a pour origine la constatation d'un paradoxe apparent concernant le statut du français en Corée : alors que très peu de Coréens maîtrisent cette langue, celle-ci fait partie du cursus d'un grand nombre d'étudiants, et la culture française conserve son prestige.

Dans l'esprit de nombreux Coréens, la France est synonyme de pays d'art, de culture et de luxe. Les références à la France en terme de littérature, de mode, d'arts plastiques... jusqu'à l'art culinaire, sont fréquentes.

Pourtant, la langue française concerne essentiellement le milieu institutionnel. Malgré l'intérêt qu'il suscite, son enseignement ne s'avère pratiquement jamais être à la hauteur des espérances des apprenants : ceux-ci souhaiteraient surtout la maîtrise de l'oral et l'accès à la culture du pays d'accueil.

Ce constat conduit à rechercher les possibilités d'un enseignement mieux adapté au contexte local.

On ne peut aborder le statut d'une langue étrangère dans un pays, sans évoquer au préalable le contexte général représenté par les traditions intellectuelles et culturelles, ainsi que le système de valeurs associé à ces traditions. Le bouddhisme et surtout le confucianisme ont marqué de leur empreinte la société coréenne, en particulier son système éducatif.

Par ailleurs, le statut du français ne peut s'établir qu'en relation avec les autres langues principales enseignées. La conception de la langue et de la culture par les Coréens eux-mêmes doit aussi être précisée, car elle influence leur attitude à l'égard des autres langues-cultures.

L'observation de ce contexte met en évidence la nécessité de dynamiser l'enseignement/apprentissage du français, ce qui entraînerait la valorisation de son statut. Cette valorisation devrait se donner trois objectifs :

- améliorer la formation des enseignants ;

- adapter les programmes aux besoins des apprenants ;

- rendre plus efficace le soutien du gouvernement français.

I. LA CORÉE TRADITIONNELLE : L'INFLUENCE DU BOUDDHISME ET DU CONFUCIANISME DANS LA SOCIÉTÉ CORÉENNE

Pour la Corée qui se veut moderne et ouverte au monde, l'éducation représente, avant tout, l'assise de la nation, du peuple et de la démocratie. Les Coréens ayant la volonté de faire aussi bien que les peuples des pays avancés, estiment que c'est à travers l'organisation du système éducatif qu'ils peuvent parvenir à cet objectif.

Dans ce cadre, l'éducation a une double fonction, d'assurer la formation intellectuelle et culturelle de chaque individu, et de servir le progrès économique et technologique de l'Etat.

Le prestige de l'éducation est issu de la tradition confucéenne, qui attache un grand prix au respect du savoir. L'ancien système éducatif se caractérise, en effet, par une forte influence de la philosophie confucéenne, elle-même originaire de Chine. Toutes les institutions des anciens royaumes s'inspiraient directement de celles des Chinois, et l'enseignement/apprentissage s'effectuait entièrement dans cette langue, aucun système d'écriture ne pouvant encore transcrire le coréen. Les lettrés avaient donc adopté les idéogrammes chinois, étudiaient la langue et connaissaient bien les textes classiques chinois. C'est par ce biais que le bouddhisme, puis le confucianisme, pénétrèrent en Corée dès le IVe siècle. Ce fut surtout le confucianisme -et ceci par la volonté délibérée du pouvoir en place- qui exerça une influence considérable sur toute la vie du pays, en particulier sur l'éducation.

Le système éducatif coréen ne peut être analysé que replacé dans le contexte de la société coréenne, et dans son système de valeurs. Les finalités éducatives en sont le reflet.

A. ORIGINES ET DÉVELOPPEMENT DU BOUDDHISME ET DU CONFUCIANISME

L'adoption du bouddhisme s'est faite dans le cadre des relations diplomatiques avec la Chine, au début du VIe siècle. C'est la famille royale qui a imposé cette religion à la noblesse du pays, afin de favoriser la centralisation du pouvoir. Une seule religion, commune à tout le peuple, pouvait servir les tendances centralisatrices du pays ; l'idée de réincarnation pouvait justifier également les stratifications de la société, mais aussi les notions de paradis et d'enfer, de bonté et de péché, de récompense et de punition, contribuaient à faire respecter les lois et les autorités.1

Ces calculs politiques accélérèrent l'adoption du bouddhisme par les classes dirigeantes et le peuple accepta cette nouvelle religion, plus noble, plus structurée et aussi plus compatissante que leur religion primitive, le chamanisme.2

Le bouddhisme réalisa ainsi une fusion symbiotique avec le chamanisme originel et commença à dominer le climat culturel général. Les moines bouddhistes jouissaient d'un grand respect auprès de la population rurale. Beaucoup d'entre eux étaient d'excellents professeurs, qui dispensaient un enseignement de qualité dans divers domaines : politique, tactique militaire, philosophie, art, etc. En somme, le bouddhisme constituait " la pierre angulaire de l'éducation pour une large majorité de la population " (Sun-Young PARK)3.

Le confucianisme pénétra, quant à lui, sur la péninsule de manière plus progressive, avec la propagation des idéogrammes chinois. Son adoption par les classes supérieures se généralisa à partir du VIe siècle. Le confucianisme formait, en effet, une base idéale permettant d'élaborer une éthique politique, qui prônait la piété filiale envers les parents et la loyauté envers son souverain.

Le premier institut public, établi en 372 selon le modèle éducatif chinois, fut d'ailleurs nommé Académie Nationale Confucéenne ; sa vocation de transmettre l'éthique confucéenne témoignait déjà d'une volonté de développer la structure bureaucratique et de renforcer le pouvoir royal. Le confucianisme, comme éthique nationale, fut légitimé lors de la première unification de la Corée en 668.

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1
Cf. André FABRE, La Grande Histoire de Corée, Lausanne, FAURE, 1988, pp. 73-79.

2 Les anciens Coréens croyaient que tous les éléments de la nature possédaient des esprits. Ils faisaient confiance au Chaman, Chef religieux et temporel dont les incantations et les exorcismes assuraient l'harmonie du monde et détournaient les mauvais esprits. Ces pratiques, se rapportant aux désirs et aux besoins de la vie quotidienne, concernaient rarement la vie antérieure ou la vie dans l'au-delà.

3 De l'influence du Confucianisme sur le système éducatif de la Corée de l'ancien temps. Article paru dans Culture Coréenne, un mensuel édité par le Centre Culturel Coréen à Paris - n° 28, décembre 1991, p. 3.


Le bouddhisme et le confucianisme coexistèrent durant six siècles sans conflits majeurs : le premier étant plus profondément enraciné dans la population rurale, les lettrés, sans être hostiles au bouddhisme, ayant une préférence pour la pensée philosophique confucéenne. Mais la corruption des moines et l'arrivée du néo-confucianisme chinois, à la fin du XIIe siècle, amèneront ces lettrés à réexaminer le bouddhisme avec un regard beaucoup plus critique. La théorie néo-confucéenne leur apportera surtout une nouvelle base d'analyse sur les origines de l'homme et de l'univers.

Cette théorie reposait sur l'existence d'une double composante de la nature humaine : le i représentant la raison et le ki correspondant à l'énergie. La partie i englobe la compassion, la droiture, l'humilité et la sagesse et la partie ki a un caractère plutôt néfaste, car elle correspond aux besoins matériels et aux désirs égocentriques de l'individu.

L'homme idéal, pour les Confucéens, est celui qui est parvenu à sublimer son ki et dont le comportement est régi par le i. Cet homme, cherchant la voie de la sagesse, est appelé " kunja " ou " grand homme ". Dans la société traditionnelle, l'usage voulait que la voie du kunja soit tracée d'avance. Tout d'abord, il se devait de servir l'Etat en entrant dans l'administration et d'indiquer au peuple le droit chemin en agissant toujours avec moralité. A la fin de sa carrière, il devenait professeur, chargé de transmettre aux jeunes son expérience et l'enseignement qu'il avait reçu. En résumé, il était à la fois un érudit, un éducateur et un homme politique.

Quant aux lettrés ou " sonbi ", ils se consacraient entièrement aux études confucéennes et à leur propre perfectionnement, en s'efforçant d'atteindre le degré suprême du i : être exemplaire et conduire les gens dans la bonne direction. Selon la loi fondamentale dictée par Confucius, le premier objectif ne pouvait être réalisé qu'à travers le perfectionnement de soi et l'enseignement confucéen, considérés comme deux facteurs complémentaires. Autrement dit, l'acquisition de textes sans un perfectionnement parallèle ne servait qu'à accumuler un savoir inopérant, tandis qu'une éducation sans connaissances pour l'éclairer n'aboutissait qu'à une vision étroite et obscurcissait les choses. Le second objectif -conduire le peuple dans la bonne voie- pouvait être atteint à condition que le gouvernement fût bon et que l'éducation fût dispensée comme il le fallait (Sung-Young PARK 1991, p. 6).

Tout cela est synthétisé dans l'ancienne sentence chinoise : Su-Sin-Jé-Ga-Chi-Kuk-Pyung-Chun-Ha, ce qui veut dire : " le perfectionnement de soi contribue au bon ordre de la famille, lequel est nécessaire au bon fonctionnement de la société. Le tout favorisant un bon gouvernement et donc l'harmonie de l'univers ".

L'éthique confucéenne, fondée sur un idéal d'ordre dans les relations humaines, obligeait tout individu à se conduire et à s'exprimer de manière convenable, en accord avec son rôle et son statut social. Ainsi, chacun devait respecter les principes du code de conduite : du sujet vis-à-vis de son roi (principe de pouvoir), des citoyens entre eux (principe de loyauté) et, au sein de la famille, des enfants vis-à-vis des parents, des cadets à l'égard des aînés, de la femme envers son mari (principe de respect). Un individu avait donc, dans l'existence quotidienne, plusieurs rôles à assumer en fonction des situations et de sa condition sociale, et il se devait de les intégrer tous, ainsi que les devoirs et les responsabilités s'y rapportant.

La prédominance du confucianisme eut, pour conséquence directe, une véritable floraison d'études néo-confucéennes, mais elle freina aussi le développement des sciences et des techniques, les activités pratiques et manuelles étant tout à fait déconsidérées. Il était hors de question, pour les lettrés, d'entreprendre un quelconque travail et surtout pas une activité manuelle. A l'inverse, le destin des bourgeois roturiers était de travailler dur dans leurs champs d'activités respectifs, sans jamais pouvoir s'adonner à la lecture des écrits confucéens. Cette hiérarchie était de la plus haute importance et la fonction de chaque classe était strictement codifiée et délimitée au sein d'un système rigide, qu'il était impossible de remettre en question.

Après avoir connu cette période florissante, la doctrine du néo-confucianisme devint victime, à la fin du XVIIIe siècle, de son autosatisfaction et de son étroitesse d'esprit. C'est que la classe dominante se perdait de plus en plus dans des discussions théoriques ou de vaines élucubrations, qui suscitaient la division et l'affaiblissement du pays. La lutte entre les notables s'aggravait, la corruption se répandait dans toute la société et le peuple souffrait. C'est dans cette atmosphère lourde de déception que de nombreux lettrés se mirent à chercher une nouvelle doctrine, capable de remplacer le néo-confucianisme.

Malheureusement, leurs efforts menés pour étudier la Science pratique (Silhak4) ou la Science occidentale (Sohak5), furent réprimés par la classe dirigeante, acharnée à préserver le système établi et donc incapable d'aucune vision d'avenir. L'Etat n'ayant su se renforcer à l'aide des idées nouvelles, ne put faire face, le moment venu, aux puissances étrangères et y succomba.

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4
Mouvement idéophilosophique né en réaction d'une société monarchique très affaiblie, caractérisé par le retour aux sources pour mieux appréhender l'avenir et une meilleure prise en compte des desiderata de la population, Encyclopédie du patrimoine culturel de Corée, vol. 14, pp. 114-123.

5 Nom coréen désignant le catholicisme au moment de son introduction en Corée. Le Sohak, déjà introduit en Chine, en apportant une nouvelle vision du monde, comprenait non seulement le dogme catholique, mais surtout la civilisation occidentale centrée sur les Sciences et excellait dans les domaines de la cartographie, de l'astronomie et de l'armement.Hung-Yun CHO, La rencontre des religions occidentales et coréennes, Culture Coréenne n° 20, décembre 1989, p. 3.

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