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ACTES DU COLLOQUE DU 2 NOVEMBRE 2005 - LA POLITIQUE SPATIALE EUROPÉENNE : QUELLES AMBITIONS POUR 2015 ?



OPECST

M. HENRI REVOL, SÉNATEUR, PRÉSIDENT DE L'OPECST ET M. CHRISTIAN CABAL, DÉPUTÉ, PRÉSIDENT DU GROUPE PARLEMENTAIRE SUR L'ESPACE

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sommaire suite

I. INTERVENTIONS DE LA MATINÉE

La séance est ouverte à 9 heures.

A. INTRODUCTION AU COLLOQUE PAR M. HENRI REVOL, SÉNATEUR, PRÉSIDENT DE L'OFFICE PARLEMENTAIRE D'ÉVALUATION DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES

Monsieur le ministre, Madame la ministre Claudie Haigneré, Mesdames et Messieurs chers collègues députés et sénateurs, Mesdames et Messieurs les intervenants, Mesdames et Messieurs, chers amis, je suis très heureux de vous accueillir aujourd'hui au Sénat pour une journée de réflexion sur la politique spatiale européenne.

D'ores et déjà, cette journée s'avère très prometteuse. Non seulement vous avez été très nombreux à vous inscrire, en tant qu'auditeurs, mais nous avons aussi été confrontés à un important afflux de demandes d'intervention, signe qu'il s'agit d'un thème d'actualité et mobilisateur.

Comme vous avez pu le constater, le programme d'aujourd'hui est très chargé. C'est la raison pour laquelle je me permets de demander à Mmes et MM. les intervenants d'être brefs dans leurs propos, afin qu'à chaque table ronde nous puissions consacrer un moment de débat. Je donnerai l'exemple en étant le plus court possible dans cet avant-propos.

Ce colloque est organisé par l'Office Parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, un organisme créé en 1983 et commun à l'Assemblée nationale et au Sénat.

Il répond à une double préoccupation :

Informer le Parlement des perspectives et des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique, afin de mieux éclairer ses décisions,

Doter le Parlement de moyens d'expertise qui lui soient propres, afin de préserver son indépendance et renforcer l'efficacité de ses activités de contrôle.

L'office comporte 18 députés et 18 sénateurs. Il ne choisit pas lui-même le thème de ses rapports. Il est saisi soit par l'Assemblée nationale, soit par le Sénat avec des procédures qui leur sont propres, soit par 60 députés, soit par 40 sénateurs.

Lorsqu'il est saisi, il nomme un rapporteur. Ce rapporteur (ou deux rapporteurs) travaille à construire ce rapport, en présente les conclusions devant l'assemblée plénière de l'Office parlementaire qui les adopte, les amende et ensuite entre en compte toute une phase de communication sur les sites Internet de l'Assemblée nationale et du Sénat, ainsi que dans les supports papier habituels de nos assemblées.

Depuis sa création, l'office a publié plus de 80 rapports, qui se répartissent en six grands thèmes, la communication, l'énergie, l'environnement, la recherche et, à l'intérieur de la recherche, le spatial, la santé et les technologies.

Le 10 mai dernier, la commission des Affaires économiques du Sénat a saisi l'office Parlementaire pour réaliser une étude sur les grands domaines programmatiques de la politique spatiale du futur. Concrètement, il s'agit de s'interroger, dans un contexte mondial de coopération mais également de compétition, sur les perspectives d'avenir du secteur spatial européen. En effet, la plupart des grands programmes spatiaux européens arrivent actuellement à leur terme en matière de développement et les futures priorités de la politique spatiale européenne font l'objet de nombreuses interrogations, faute d'orientations politiques claires.

Suite à la saisine de l'office sur ce thème, mon collègue M. Christian Cabal, député, que vous connaissez tous car il préside également le groupe parlementaire de l'espace et moi-même avons été nommés rapporteurs pour cette étude. Nous avons alors décidé de lancer cette étude en organisant un colloque international sur la politique spatiale européenne et ses ambitions pour 2005 avec des comparaisons internationales dans quatre domaines fondamentaux, l'accès à l'espace, l'espace scientifique et la connaissance, les nouvelles applications au service du citoyen et l'espace de la défense.

Une telle manifestation présente un double avantage. Elle va nous permettre, en un jour, de recueillir beaucoup de réflexions de spécialistes de renommée internationale, qu'ils soient scientifiques, industriels, dirigeants d'agences spatiales ou encore militaires. Nous constaterons ainsi quels sont les points de convergence et de divergence entre les différents acteurs de la politique spatiale, ce qui permettra d'orienter efficacement nos investigations futures.

En outre, à un mois du conseil de l'ESA au niveau ministériel, ce colloque a également pour but d'envoyer, si tant que faire se peut, aux responsables politiques des pays membres, un message sur la nécessité d'arrêter au niveau européen une stratégie claire dans le domaine spatial avec des budgets à la hauteur de nos ambitions.

A cet égard, je suis très heureux, Monsieur le ministre, que vous soyez ici aujourd'hui et que vous ayez accepté de présenter la vision actuelle de la France sur ce sujet.

Je tiens à préciser que j'ai déjà eu l'occasion de tester cette méthode de travail voici maintenant sept ans, lorsque l'Office parlementaire avait été saisi pour analyser la politique spatiale française. Nommé rapporteur, j'avais organisé en mars 1999 une journée d'audition publique sur l'espace d'aujourd'hui et de demain, qui avait réuni le ministre de l'époque chargé de ces questions, des parlementaires ainsi que des représentants d'agences spatiales et de l'industrie au niveau européen et mondial. En 2001, j'avais rendu mes conclusions, dont la plupart restent d'actualité.

Ainsi, j'insistais sur la nécessité de préserver la capacité d'autonomie stratégique de l'Europe et d'en faire l'objectif unificateur de la politique spatiale européenne. En conséquence, il me paraissait indispensable de privilégier une stratégie basée sur le lanceur Ariane et le champ de tir équatorial. Je proposais notamment de conduire un programme d'amélioration d'Ariane 5 avec le double objectif de suivre l'évolution du marché et de réduire de façon importante les coûts de production, d'améliorer la compétitivité du centre de lancement de Guyane, en perfectionnant les installations de lancement et d'accueil des utilisateurs, d'élargir la gamme des lanceurs dont dispose l'Europe, tant par des développements européens que par un élargissement de la coopération avec la Russie, d'explorer l'ouverture du centre de Guyane avec des lanceurs étrangers et notamment à Soyouz, de renforcer la structure d'Arianespace, de poursuivre un programme de développement technologique, destiné à préparer les lanceurs du futur.

Dans le domaine de la navigation, j'insistais sur l'importance du projet Galileo comme élément structurant de la politique spatiale, à la fois parce qu'il exprime un objectif précis d'autonomie stratégique et parce qu'il contraint à une harmonisation des structures de l'Europe spatiale et de l'Europe politique.

Enfin, je rappelais la dimension symbolique que matérialisent les vols habités et concluais qu'on ne pouvait exclure cette composante de la conception d'une politique spatiale, sans en amoindrir l'image, notamment dans l'opinion publique et particulièrement dans la jeunesse.

Pour autant, j'insistais sur le fait que les vols en orbites basses, sur lesquels le projet de station internationale (ISS) mobilise pour longtemps l'ensemble des partenaires des États-Unis, n'ont en regard de leurs coûts très élevés qu'un intérêt finalement relativement limité pour la recherche scientifique et pour le progrès de la technique spatiale.

En outre, je soulignais que ce programme de l'ISS gelait chez les partenaires des États-Unis une partie des moyens qu'ils pourraient affecter à d'autres développements.

En ce qui concerne les structures de l'Europe spatiale, deux éléments avaient retenu mon attention. D'une part, la nécessité pour les agences spatiales nationales d'harmoniser les relations entre leurs centres techniques, de façon à transformer ce qui est une juxtaposition de pôles d'expertise nationaux et européens en un réseau plus cohérent. D'autre part, il est important d'établir des relations organisées et formalisées entre les uns et l'Union européenne, c'est-à-dire entre l'Europe spatiale et l'Europe politique.

Aujourd'hui, ces recommandations semblent recueillir un large consensus au niveau européen. Certaines d'entre elles ont déjà fait l'objet d'accords de principe, qu'il s'agisse de l'alliance avec ROSKOMOS ou du lancement de Soyouz du centre de tir de la Guyane. Pour d'autres, la mise en application reste parfois délicate, comme en témoignent les retards pris par le projet Galileo ou encore les incertitudes sur l'ISS.

Par ailleurs, il nous faut dès aujourd'hui arrêter les programmes qui conditionneront la politique spatiale de demain. Tel est l'objet du présent colloque et je vais laisser la parole à M. le ministre François Goulard. Je vous souhaite une journée riche d'échanges et je remercie tous les intervenants, tous les participants et toutes celles et ceux qui nous ont aidés à préparer ce passionnant rendez-vous. Je vous remercie. Monsieur le ministre, vous avez la parole.

B. INTERVENTION DE M. FRANÇOIS GOULARD, MINISTRE DÉLÉGUÉ À L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET À LA RECHERCHE.

Merci beaucoup, Monsieur le président, cher Henri. Je voudrais saluer le président Henri Revol, président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques, le président Christian Cabal, président du groupe parlementaire pour l'espace et le président Alain Gournac, son homologue du Sénat.

En premier lieu, je voudrais saluer l'implication exceptionnellement forte des Parlementaires, tant du Sénat que de l'Assemblée nationale dans les questions spatiales. Nous sommes un certain nombre ici à avoir participé aux travaux de la septième conférence interparlementaire sur l'espace, qui avait été organisée à l'Assemblée nationale en juin dernier. Le Parlement français est très actif sur les questions spatiales et vous me permettrez de m'en réjouir, tant il est vrai qu'aucune grande politique n'est menée dans un pays démocratique si les représentants du Parlement ne sont pas très étroitement associés à la définition de cette politique.

Je voudrais aussi me réjouir que votre journée rassemble des représentants quasiment de toutes les grandes agences spatiales mondiales, que tous les grands industriels soient représentés dans vos travaux. Cela donne un relief très particulier à ces rencontres et les occasions sont peu nombreuses de réunir autant de représentants de toutes les grandes institutions intéressées aux questions spatiales.

La conviction durable du gouvernement français - je n'ai pas salué Claudie Haigneré mais c'est parce qu'elle est trop proche, elle ne pourra que souscrire à ce que je vais dire - est qu'il n'y a pas de politique spatiale pour les pays de l'Europe qui ne soit européenne. C'est une affirmation politique de premier plan. Les groupes industriels privés sont européens. Il n'existe plus de groupes industriels dans le spatial qui n'aient une dimension européenne. Le rapprochement récent entre les groupes ALCATEL et FINMECCANICA l'atteste, s'il en était besoin.

La vision européenne des besoins institutionnels doit s'inscrire au regard de cette organisation industrielle, qui est aujourd'hui européenne. Cela vaut pour les projets civils et cela vaut ou vaudra pour les projets militaires.

L'Europe spatiale se construit autour des projets. Le président Revol a évoqué Galileo. Malgré les difficultés et retards que nous connaissons, Galileo demeure un projet majeur, auquel nous sommes particulièrement attachés, projet européen puisqu'il associe l'Union européenne et l'Agence spatiale européenne, qui démontre aussi que l'essor d'une politique européenne et des coopérations internationales n'est pas incompatible. Galileo, avec les accords de compatibilité, de signaux GPS et Glonass, le montre.

L'autre grand projet est l'initiative GMES, qui sera la grande priorité de l'espace et qui a été identifiée comme telle par la septième conférence interparlementaire sur l'espace. C'est un projet européen de tout premier plan. La mise en place d'observatoires permanents et de services de valorisation de données satellitaires pour les besoins de la science et des citoyens européens contribuera à faire entrer l'espace dans le quotidien des Européens.

Le prochain conseil espace, qui se tiendra à Bruxelles, sera intégralement consacré à GMES.

L'Europe spatiale est l'Europe des projets au travers de l'ESA, qui va fêter cette année son trentième anniversaire. L'ESA s'étendra progressivement, personne n'en doute, à tout le continent européen. La Grèce et le Luxembourg rejoindront d'ailleurs l'ESA. Ils deviendront États-membres à la prochaine réunion ministérielle, qui doit se tenir en décembre prochain.

Le prochain conseil de l'ESA devrait permettre de consolider cette intégration spatiale européenne avec des engagements qui sont tout à la fois concrets et qui présentent également un caractère emblématique. C'est la priorité affichée pour les programmes de l'agence, qui permettra de réaliser des avancées scientifiques et technologiques, pour renforcer la compétitivité de l'Europe en matière spatiale. C'est l'utilisation optimale des capacités de l'Agence et des États-membres pour éviter les activités redondantes. Ce sont également - et je ne voudrais pas anticiper les décisions qui seront celles du Conseil ministériel de l'ESA mais la question de la politique d'approvisionnement européenne est tellement importante - des lanceurs pour les satellites gouvernementaux 100 % européens. Voilà des signaux forts d'une volonté d'intégration européenne qui pourraient être donnés.

La coopération, l'intégration européenne n'est en rien contradictoire avec une volonté de coopération internationale. Votre colloque le démontre par l'étendue et le nombre des personnalités et des organismes représentés ici. Nous souhaitons poursuivre et renforcer nos coopérations avec les grands pays du monde spatial, les États-Unis, le Japon, l'Inde, la Russie dans le secteur stratégique des lanceurs et également des pays plus récemment présents dans le spatial. Je cite comme exemple la Thaïlande. L'échelon européen est pertinent pour développer des coopérations internationales, lesquelles existent sur le plan bilatéral. Elles doivent exister sur le plan européen. Les exemples sont la station spatiale internationale ou le lancement de Soyouz depuis le centre spatial de Guyane, que nous qualifions de port spatial de l'Europe.

Des secteurs, des pans entiers de nos économies contemporaines sont aujourd'hui totalement dépendants des activités spatiales. C'est le cas à l'évidence des télécommunications, de la diffusion de la télévision, des transports, des secteurs majeurs de l'économie qui, aujourd'hui, ont besoin de l'espace.

Demain de nouveaux secteurs d'activité auront également des retombées directes en termes d'efficacité, de productivité, du fait de l'utilisation des satellites et du spatial. La science est également directement concernée. Tous les grands sujets environnementaux dépendent très largement et de plus en plus des données satellitaires. C'est dire si le spatial fait partie aujourd'hui du quotidien de l'ensemble de nos concitoyens. Je voulais dire ce matin, à l'occasion de l'ouverture de votre colloque, Monsieur le président, que nous avons des échéances importantes. Nous avons des rencontres au plan européen qui seront déterminantes pour l'avenir spatial de notre continent et la qualité exceptionnelle des participants de vos travaux devrait nous fournir un éclairage particulièrement utile pour les grandes décisions qui sont devant nous. Je vous remercie.

C. PREMIÈRE TABLE RONDE : L'AVENIR DE LA PROPULSION, LES LANCEURS DE DEMAIN

Président : M. Alain GOURNAC, sénateur, vice-président du Groupe parlementaire sur l'espace

M. Henri Revol - Merci, Monsieur le ministre. Sans plus attendre, nous passons à la première table ronde, présidée par Alain Gournac, l'avenir de la propulsion et les lanceurs de demain.

M. Alain Gournac - Je demanderai à chaque intervenant de bien vouloir délivrer son message en un quart d'heure.

J'ai la responsabilité de cette table ronde. Je souhaite qu'on soit éclairés. Nous pouvons nous dire plein de choses, d'une façon académique ou non. Nous devons ressortir enrichis de cette journée et en particulier de cette table ronde, qui rentre immédiatement dans le vif du sujet.

Nous avons peur d'une rupture de charge dans les dix à quinze ans à venir et d'une perte de compétences et de compétitivité. Notre souci est-il réel ou non ? Avons-nous la possibilité de parler de nouvelle propulsion ? Nous avons parlé de moteur plasmique. C'est maintenant, à cet instant, que nous devons préparer ce que nous réaliserons dans dix ou quinze ans, en particulier dans ce domaine.

Nous voulons entendre parler de ce sujet, ainsi que du projet Merlin. Ce projet est-il un projet intéressant ? Nous devons construire le spatial européen, sans oublier le fait d'être proches de tous ceux qui s'intéressent, sur cette planète, à ce domaine. C'est le travail que nous faisons avec le président du Groupe parlementaire de l'espace, c'est-à-dire d'entrer en contact avec tous ceux et celles, dans le monde, qui s'intéressent à ce domaine. Faisons en sorte d'obtenir cette richesse, de façon que ce soir, lorsque nous nous quitterons, nous ayons le sentiment d'avoir avancé dans notre réflexion et notre positionnement.

Nous entrons dans cette table ronde. Je passe la parole à Victor REMICHEVSKI, directeur général adjoint de Roskosmos.

1. M. Viktor REMICHEVSKI, Directeur général adjoint de ROSKOSMOS

La coopération avec l'Europe dans le domaine de l'espace est notre priorité, non seulement dans notre politique spatiale mais aussi dans notre politique en général.

Les lanceurs sont la base de l'activité spatiale. Ils garantissent l'accès et la présence constante dans l'espace. Pendant quinze ans, beaucoup de lanceurs de toutes capacités ont été créés pour répondre à la demande des activités spatiales.

Je voudrais commencer avec les problèmes ou plutôt les défauts. Les principaux défauts sont les coûts spécifiques des charges utiles, de 3 000 à 10 000 $ par kilo en orbite basse, plus pour des orbites géostationnaires.

Le deuxième problème, très important, de nos lanceurs modernes, est leur manque de fiabilité. Aujourd'hui, leur taux de fiabilité est de 0,95. Ainsi, il faut absolument moderniser les véhicules de lancement, les renouveler, les rénover, pour pouvoir les faire accéder à une plus grande compétitivité dans le monde. Actuellement, en Russie, nous utilisons les lanceurs légers, lourds et de type moyen. Les lanceurs légers sont Kosmos et Cyclon. Je vous les montre sur diapositive.

Nous avons aussi des lanceurs moyens, Soyouz et Zenit et des lourds comme Proton.

Les lanceurs disponibles satisfont la demande.

Pour maintenir et développer le potentiel des lanceurs de types moyen et lourd, nous travaillons sur la modernisation de Soyouz, de Proton et des véhicules de transfert géostationnaire comme Frégate.

Nous développons également des lanceurs lourds Angara et F5. Ce lanceur travaillera sur l'oxygène et le kérosène qui sont plus compatibles avec l'environnement. Voici une semaine, le gouvernement de la Fédération de Russie a adopté un programme fédéral de l'espace pour 2006-2015. Ce programme prévoit le travail de recherche et de développement sur la création de fusées de classe moyenne. Ces fusées auront des charges utiles plus élevées. Ce programme parle aussi de système réutilisable. Il utilise des carburants liquides.

Quant aux lanceurs Angara et F5, l'utilisation de D100 et de 91 est prévue. Ce moteur a été développé par ENERGOMARCH, qui est une société connue dans la Fédération de Russie. Ce nouveau moteur est basé sur les moteurs de RD100 et 80, qui sont utilisés pour les lanceurs Zenit et Atlas 5.

D'autres motorisations sont modifiées, comme le LERAD. C'est un moteur pour le lointain espace.

Comme l'étage supérieur d'Angara, nous le fournissons pour pouvoir utiliser de l'oxygène et de l'hydrogène. Angara 5 nous permet de créer une famille de lanceurs de portée courte, moyenne et longue, avec une charge utile de 4 à 25 tonnes sur la base de deux modules de fusée. C'est ce que vous pouvez voir sur cette diapositive. Ils utilisent des principes modulaires pour différents types de fusée. C'est ce qui est demandé ou exigé pour les systèmes futurs de propulsion. Il faut accroître la fiabilité et la sécurité à des limites proches de celles de l'aviation actuelle. Il faut éliminer les conséquences désastreuses de certaines parties des moteurs pour l'accroissement de la fiabilité des motorisations. Il faut réduire le coût spécifique des mises en orbite des charges utiles. Notre exigence est la réduction au minimum des problèmes de pollution de l'environnement.

Lorsque nous faisons passer les charges de la Terre à l'espace, il faut aussi augmenter la puissance et décroître les masses des moteurs. Il faut se diriger vers une plus haute fiabilité des lanceurs et une diminution des coûts de la mise en orbite des charges utiles.

Voilà ce que nous réaliserons en deux phases dans un avenir immédiat. Nous moderniserons les moteurs disponibles et développerons les motorisations pour les nouveaux types de fusée. Le but est d'améliorer la capacité des charges utiles.

La deuxième étape est l'étape de système de lancement réutilisable et d'amélioration des motorisations. Il faudra fournir véritablement de la recherche et du développement pour développer ces lanceurs et moteurs plus fiables et pour l'utilisation de carburants moins agressifs vis-à-vis de l'environnement. Il faut pouvoir mettre en orbite des charges utiles de plus en plus élevées, comme je l'ai dit précédemment.

Nous allons accroître la fiabilité. C'est notre point principal pour l'instant. Parmi tous les projets qui sont en cours, nous développons deux étapes de lanceurs à décollage vertical et à atterrissage horizontal.

Nous avons ici, sur cette diapositive, la première phase de développement des systèmes réutilisables. Il est possible de créer des lanceurs partiellement réutilisables, avec un premier étage réutilisable et un deuxième étage consommable. Nous pouvons le réaliser à horizon 2020. Cela nous permettra de réduire le coût des lanceurs et de diviser leur prix par 1,5 ou par 2.

Il faudra pouvoir développer des motorisations cinq fois plus puissantes que celles dont nous pouvons disposer aujourd'hui. Pour l'instant, nous ne pouvons pas prévoir exactement les moteurs du futur mais ces moteurs seront deux voire quatre fois plus puissants que ceux d'aujourd'hui. Il faudra accroître le rythme de lancement pour pouvoir accroître la fiabilité des lanceurs. Tout cela est bien entendu lié à de très hauts risques techniques et leur réalisation implique plus de recherche et de développement. Cela ne sera pas possible avant 2030.

Nous parlons des systèmes à décollage vertical et à carburant liquide, utilisés sur des fusées hypersoniques.

Tous ces points trouveront leur point d'équilibre financier à une échéance beaucoup plus tardive.

Le concept de système de lancement réutilisable n'a pas encore été choisi pour l'instant. L'une des options possibles pourrait être des charges utiles de plus de 25 tonnes, avec la première étape de motorisation oxygène/hydrocarbone. La deuxième partie sera oxygène/hydrogène.

La conception de la motorisation doit être clairement définie. Sa conception permettrait d'opérer les meilleurs choix, par rapport au fonctionnement du moteur.

La méthodologie doit être mise au point par ailleurs. La fiabilité des différents systèmes de propulsion ne doit pas être inférieure à 0,009. Un système de diagnostic et d'urgence pour propulser le moteur doit être également mis au point. Le cahier des charges pour assurer une meilleure fiabilité du système de propulsion doit atteindre les niveaux et les normes de la technologie en la matière.

Notre défi de charges doit répondre aux différentes exigences, même en cas d'urgence de l'arrêt de l'un des moteurs. Dans le cadre de nos programmes de coopération Volga et Oural, la réutilisation du méthane et de l'oxygène, LEA, de 200 à 400 tonnes de poussée, est envisageable. Ce moteur permettrait une impulsion nécessaire de 360 tonnes. La masse du moteur ne sera pas supérieure à 12,5 kilos par tonne. De tels moteurs peuvent être réutilisables jusqu'à 25 vols effectués. Actuellement, en Russie, pour pouvoir prévoir cette technologie à base de méthane et d'oxygène, nos résultats sont encourageants et prometteurs. Ils sont porteurs par rapport aux différentes études conceptuelles.

Les moteurs à base de méthane ont donné aussi des résultats encourageants.

Le développement non intensif des différentes procédures d'urgence dépasse 0,5 seconde, qui est donc propre à différents générateurs et moteurs. Dans de telles urgences, aucun dommage externe n'a été constaté. Les systèmes de protection d'urgence sont fournis ou assortis d'une augmentation du coefficient de couverture de 0,09 à 0,75.

L'augmentation ou la valorisation de l'efficacité de tels systèmes de propulsion passe par l'utilisation de composite carbone/carbone. L'utilisation de carbone/carbone et ses extensions pour les systèmes stationnaires ou non dans un contexte LEA est réalisée.

Les embouts et ses extensions carbone/carbone pour le RD58 pour les moteurs de kérosène ont répondu à tous les critères de tir. Leur fiabilité a pu être vérifiée.

C'est le DS thermosolaire. Il passe par le préchauffage d'hydrogène dans un accumulateur thermique approprié. Il s'agit de préchauffer l'accumulateur jusqu'à 2 000 °Celsius.

Il prévoit l'efficacité ou la fiabilité de l'utilisation dans des missions où il doit être inséré dans les orbites LEV. Le système des trajectoires interplanétaires avec un système de propulsion permet jusqu'à 70 % d'augmentation de la masse ESV insérée par rapport à d'autres systèmes de lancement classique, en raison justement de la poussée faible et de l'alimentation électrique, sur une période d'insertion qui augmente jusqu'à 30 à 60 jours.

Voilà les perspectives.

Nous pensons que la propulsion est le domaine scientifique technologique le plus porteur actuellement dans le cadre de notre programme fédéral. Roskosmos démarre de nouveaux projets qui portent sur la problématique que je viens de vous esquisser.

J'ai essayé d'être sommaire. Merci de votre attention.

M. Alain Gournac - Il faut lancer plus pour diviser ces coûts. Nous avons noté que les systèmes réutilisables peuvent être totaux ou partiels. Des moteurs peuvent servir jusqu'à 25 fois. Cette approche de modèle électrique nous intéresse.

Je passe la parole à notre collègue japonais, Kiyoshi HIGUCHI. Il est directeur exécutif de la JAXA, l'agence japonaise de l'espace.

2. M. Kiyoshi HIGUCHI, Directeur exécutif de la JAXA (Japan Aerospace Exploration Agency

Il est vrai que la coordination et l'harmonisation sont tout à fait les bienvenues, en l'occurrence l'Internet et l'informatique. Il faut espérer que tout cela soit de notre côté. La coordination internationale exige la patience également. Je vous demande de faire preuve de patience en m'écoutant et surtout votre indulgence quant à mon anglais.

Monsieur le président, éminents Parlementaires, cher public, je remercie chaleureusement les organisateurs pour leur invitation à participer à cette conférence des plus utiles. Je suis particulièrement heureux de vous présenter le programme aérospatial japonais. Compte tenu du temps limité qui m'est imparti, je me concentre sur l'essentiel.

Cette présentation se divise en trois parties. Je vous présente JAXA. C'est un système spatial de transport.

JAXA, que vous connaissez peut-être, est une agence d'exploration spatiale. Elle fait partie d'un ensemble d'organismes ou d'autres agences spatiales qui passent par l'exploration spatiale.

Voilà donc le système de transport japonais. Le véhicule de lancement H-IIA est notre véhicule prioritaire. Nous avons H-IIB, qui est un véhicule de lancement plus lourd et H-V, que les scientifiques universitaires ont mis au point.

Le véhicule H-II est une « Ariane » de transport pour les différentes stations internationales spatiales. Enfin, le véhicule de lancement GX relève du secteur privé, en collaboration avec les États-Unis.

Voici le véhicule de lancement le plus connu.

Nous célébrons le trentième anniversaire de la JAXA. Nous avons lancé voici 30 ans un satellite d'application. Nous en sommes actuellement à la quatrième génération de ce lanceur. Voici 30 ans, nous avons donc lancé notre véhicule Delta 4 des États-Unis. Nous sommes actuellement à la version 82, qui est mise au point par nos propres soins.

C'est un système avec deux étages, avec une suralimentation, avec de l'oxygène liquide et de l'hydrogène liquide pour le moteur des premier et deuxième étages.

Nous lançons ces véhicules en basse altitude avec 2 tonnes de charge. C'est actuellement notre talon d'Achille. Nous avons des moyens financiers limités. C'est actuellement le maillon faible de notre chaîne au Japon. Voici le véhicule de lancement HIIA sous ses différentes versions.

C'est notre véhicule amélioré de ceux de nos différents véhicules de transfert, dont le diamètre a été augmenté de 4 à 5 mètres.

Pour la deuxième étape, comme le 82A, nous avons doublé la capacité au niveau GTO.

Ce véhicule de lancement est actuellement en développement et doit être lancé en 2008.

Les différentes étapes font penser plutôt à un satellite de petite taille.

Le dernier montage est notre véhicule de transfert HTV pour transporter de la marchandise. Il transportera jusqu'à 6 tonnes de charge utile pour les liaisons avec l'ISS. Ce véhicule sera lancé en 2008.

Nous passons à notre stratégie nationale. Je vous présente notre politique de la science et la technologie, telle qu'elle a été débattue au sein de notre comité parlementaire présidé par notre Premier ministre. C'est un conseil pour la définition de la politique scientifique et technologique. Il s'est fixé comme priorité de développer davantage l'utilisation de l'industrie aérospatiale pour assurer une plus grande indépendance. Nous en attendons des retombées importantes.

Cette politique doit viser à renforcer la fierté nationale par différentes contributions. Cela signifie que nous devons relever certains défis dans l'exploration de l'espace. Les Japonais doivent se sentir fiers de ces projets. L'aérospatiale est particulièrement importante pour nos citoyens, pour notre quotidien et pour notre système d'enseignement.

L'aérospatiale est une technologie de base pour assurer le développement durable du pays. L'aérospatiale ne passe pas uniquement par l'exploration mais joue un rôle très important dans le quotidien des citoyens, de par ses structures sociales. C'est le deuxième message. Le troisième message est qu'il faut développer davantage des systèmes aérospatiaux de transport. L'aérospatiale et ses activités sont particulièrement importantes pour le Japon. Pourquoi ?

La capacité à accéder à l'espace, pour nous, est l'un des domaines les plus difficiles. C'est pourquoi le Japon doit pérenniser cette capacité.

Fort de ses constats, JAXA, au mois d'avril de cette année, a publié sa vision à échéance 2025. Nous avons pensé que peut-être d'ici vingt ans, l'industrie aérospatiale prendra une plus grande importance. Nous avons une vision en cinq parties. Nous devons faire en sorte que l'aérospatiale contribue davantage au quotidien des citoyens. Nous devons explorer l'espace pour obtenir de nouvelles connaissances. Pour réaliser cette vision, nous avons besoin de nos propres moyens en interne. Voici le quatrième volet de cette vision. La cinquième vision de JAXA doit permettre de couvrir les besoins de l'industrie aéronautique.

Je voudrais entrer dans quelques détails de notre troisième vision.

Nous imaginons ce qui va se passer dans les vingt années à venir. Pour l'instant, nous nous limitons aux dix prochaines années. Nous voudrions améliorer de plus en plus et nous avons donc besoin des véhicules de lancement plus fiables. En trente ans, nous avons eu 50 lancements et avons connu cinq échecs. Notre fiabilité est de 90 % mais elle est moindre que les lanceurs européens, américains ou chinois. Pourquoi ?

Nous avons lancé moins de véhicules. Nous ne voulons pas changer nos véhicules de lancement mais voulons les rendre plus fiables. C'est notre politique. Nous avons diverses possibilités pour accéder à cette capacité de l'espace, basé sur 82 véhicules de lancement. Nous avons installé des charges utiles différentes sur ces lanceurs. Nous nous sommes concentrés au cours des deux dernières années sur deux lignes de production. La première permet d'améliorer la fiabilité et le deuxième volet est de développer la capacité de notre lanceur HTV.

En raison du temps limité qui m'est accordé, je n'ai pas mentionné la coopération internationale. Nous souhaitons entrer dans des partenariats internationaux, comme ISS ou des explorations futures. En nous basant là-dessus, nous discutons des points communs entre Ariane 5, d'autres systèmes comme HTV et des systèmes de soutien à ces lanceurs. Nous sommes ouverts et nous espérons collaborer avec l'Europe, les États-Unis et la Russie.

Merci.

M. Alain Gournac - Mon cher collègue, merci. Bon anniversaire ! En effet, 30 ans, c'est un anniversaire qu'il faut souligner. Vous avez parlé de 50 lancements, de manque de moyens et de fierté nationale. Sachez que même en France, nous avons beaucoup à faire pour que le public s'intéresse beaucoup plus à l'espace. Nous vous remercions très sincèrement. La parole est donnée à Jean-Yves Le Gall, directeur général d'Arianespace.

3. M. Jean-Yves LE GALL, Directeur général d'Arianespace

Merci, Monsieur le président. M. Higuchi a parlé du trentième anniversaire de la JAXA en 2005. Nous avons fêté le vingt-cinquième anniversaire d'Arianespace. Ariane est souvent citée comme l'un des exemples de construction européenne. Ce succès d'Ariane trouve en fait son origine dans le refus des États-Unis de lancer en 1973 le satellite franco-allemand, Symphonie, pour une utilisation commerciale. L'Europe, à l'initiative de la France, avait alors décidé de se doter d'un lanceur de souveraineté, Ariane, dont le premier vol, intervenu le 24 décembre 1979, est encore présent dans tous les esprits. En 1980, quelques visionnaires, qui avaient bien compris l'intérêt de s'appuyer sur le marché pour garantir le libre accès de l'Europe à l'espace, ont créé Arianespace, afin de présenter aux opérateurs internationaux les services du lanceur européen.

25 ans plus tard, et c'est un chiffre que j'aime souvent citer, plus des deux tiers des satellites commerciaux, actuellement en orbite, ont été lancés par Arianespace. Je suis persuadé que si nous demandions à l'homme de la rue combien de satellites actuellement ont été lancés par Ariane, les réponses seraient certainement qu'Ariane en aurait lancé le moins. Les États-Unis, les Russes en ont beaucoup lancé, on parle beaucoup de la Chine mais peu d'Ariane. Plus des deux tiers des satellites ont été lancés par nos services. Le système de lancement européen est l'un des meilleurs, sinon le meilleur au monde.

Quelle est la clef de ce succès ?

Il s'appuie sur trois entités bien différentes. Le lanceur Ariane 5 a été développé sous l'égide de l'ESA par le CNES, d'où sort un gisement très important de compétences. Il s'appuie sur l'industrie européenne qui le produit. C'est le premier volet du triptyque.

Le deuxième volet est le centre spatial guyanais. De par sa localisation géographique, de par les investissements consentis par l'Europe et la France, il est de très loin le meilleur centre spatial, le meilleur cosmodrome, totalement dédié aux commerciaux et nos clients le répètent très souvent.

Le troisième volet est Arianespace. Les opérateurs recherchent un service de lancement, avec tout ce que cela implique de services, de moyens de financement, d'assurance. Nous lancerons la semaine prochaine un Ariane 5 ECA, avec une capacité de lanceurs record. Jamais nous n'avons lancé avec autant de valeur assurée. Tout ceci, seul Arianespace est capable de le fournir.

D'ailleurs, pour améliorer notre service, depuis quelques années, nous avons développé des lanceurs avec la Russie - je serai très heureux la semaine prochaine de retrouver mon ami Victor Remichevski, pour le lancement de Vénus Express, pour le compte de l'Agence spatiale européenne - et nous lancerons un lanceur Soyouz et la semaine prochaine aussi, nous lancerons Ariane.

Nous avons aussi engagé des coopérations avec le Japon. Arianespace a créé la Launch Services Alliance, qui est un acteur de back-up, avec le Sea Launch aux États-Unis, le HIIA au Japon et j'ai l'habitude d'affirmer devant d'autres assistances, devant nos clients, que notre concurrent l'a rêvé et nous l'avons fait. La Launch Services Alliance actuellement fonctionne bien. Tous nos clients sont enthousiastes à l'idée de disposer de ce service.

Néanmoins, ce succès reste fragile et nous devons nous interroger sur la façon de le pérenniser.

Le modèle original, sur lequel repose Arianespace, dépend à la fois du marché gouvernemental européen et du marché commercial international.

Force est de constater que les gouvernements européens n'utilisent pas Ariane pour leurs besoins nationaux. Quand bien même ils l'utilisent, c'est le plus souvent par le biais de contrats clefs en main qui mettent Arianespace en compétition. Lorsque nous devons lancer des satellites militaires, qu'ils soient français, britanniques ou allemands, très rarement le gouvernement français, le gouvernement du Royaume-Uni ou le gouvernement allemand passent un contrat Arianespace. Les gouvernements achètent des systèmes clefs en main auprès d'opérateurs et ces opérateurs nous mettent en compétition de façon très dure avec d'autres lanceurs.

Lorsque nous comparons cela avec ce qui se passe outre-Atlantique, nous observons qu'il existe le buy American Act, qui oblige le gouvernement américain à lancer des satellites américains par des lanceurs dont au moins 51 % de la valeur ont été fabriqués sur le territoire américain. Nous pouvons faire cette comparaison avec la Russie, la Chine, le Japon, l'Inde et peut-être le Brésil. Nous sommes dans une situation très déséquilibrée.

Le marché commercial est fluctuant et imprévisible. En 2000, les experts parlaient de dizaine de satellites à lancer, de plates-formes géantes en orbite, qui n'ont jamais vu le jour. Où en sommes-nous actuellement ?

Nous lançons entre quinze et vingt satellites commerciaux, dont la masse se situe d'un côté entre 2 et 3 tonnes et de l'autre entre 4 et 5 tonnes. Je ne vois pas de constellations géantes ni de satellites géants. Dans un secteur où les constantes de temps se chiffrent plutôt en dizaines d'années, il est très difficile de faire des prédictions.

De plus, Ariane doit faire face à une compétition acharnée des systèmes qui reposent sur des modèles économiques différents. D'un côté, les États-Unis financent massivement leur système de lancement ainsi que le Japon. De l'autre, des pays ont des coûts de production, parce que les modèles économiques sont différents, qui sont sans commune mesure avec l'Europe, dans le spatial comme ailleurs. Nous pourrions parler de la Russie, la Chine, l'Inde et demain le Brésil.

La troisième raison, pour laquelle notre succès pourrait être fragilisé, est le fait que l'industrie des lanceurs arrive aujourd'hui au point bas d'un cycle. Au même moment se terminent tous les développements qui permettaient d'entretenir les bureaux d'étude de cette industrie, Ariane 5, la participation européenne à la station spatiale internationale, avec l'ATV et Colombus, d'autres programmes gouvernementaux dans le cadre balistique. Je souhaite insister là-dessus, la production d'Ariane a besoin de développements indispensables au maintien des compétences, tout comme les développements ont besoin de la production pour amortir les frais fixes. Le système Ariane, depuis plus de 25 ans, repose sur deux jambes. Une est la production et l'autre est le développement. Si l'une de ces deux jambes disparaît, tout le système s'effondre.

Aujourd'hui, l'Europe spatiale est encore à la croisée des chemins. La dernière fois, c'était dans des circonstances difficiles, après l'échec du premier vol d'Ariane 5 ECA en 2002. Depuis, la situation a été bien remise d'aplomb, grâce aux décisions très importantes et pas du tout évidentes à prendre, prises par l'Europe, à l'initiative de la France et en particulier de Mme Haigneré, en mai 2003. Pendant quelques semaines, nous nous étions demandé si Ariane 5 aurait un lendemain. Aujourd'hui, la question pour le développement se pose.

Pour les développements, il ne faudrait pas, grisés par le succès d'Arianespace - et les chiffres que je viens de citer permettent d'être grisé - que les Européens oublient qu'ils ont besoin de soutenir leur industrie des lanceurs. Sans lanceur européen, il n'y a pas de politique spatiale européenne. Sans lanceur européen, qui lancera nos satellites d'observation de la Terre, qui lancera nos satellites de télécommunication militaire, qui lancera notre système de navigation Galileo ? Les lanceurs deviennent une commodité. Je peux vous dire que si pour Galileo, qui est présenté en quelque sorte comme le nouvel exemple dans le domaine spatial, qui a vocation à susciter des difficultés au GPS américain, au Glonass russe, d'autres lanceurs que les lanceurs européens sont considérés. Le même schéma que pour Symphonie recommencera ; au moment du lancement, les lanceurs ne seront pas disponibles. J'invite chacun à méditer sur ce qui s'est passé en 1973. Je ne peux pas exclure que dans quelque temps, nous serons dans cette situation.

De ce point de vue, il est très important que l'Europe fasse face à ses responsabilités. Comme je l'ai dit, un premier pas très important a déjà été fait en 2003 avec la mise en place du programme EGAS (European Guaranteed Acces to Space), qui permet à Arianespace, ainsi qu'à l'ensemble des industriels qui travaillent sur Ariane, de continuer à travailler et permet à l'Europe de disposer d'un lanceur de souveraineté.

Ce plan décidé en mai 2003 a donné ses résultats. Depuis 2003, Arianespace a signé 24 nouveaux contrats de service de lancement et neuf lancements parfaits d'Ariane 5 ont eu lieu, au bénéfice de la science, de la défense et des opérateurs de télécommunication. Le dernier de ces lancements a eu lieu voici deux semaines. Nous avons lancé Syracuse 3A et Galaxie 15 pour le ministère de la Défense. La semaine prochaine, nous lancerons un Ariane 5 ECA pour la lancée de satellites pour des contrats du marché international.

Après avoir pérennisé la production, l'Europe doit s'occuper des développements. C'est le sens des propositions qu'Arianespace, au nom de ses actionnaires industriels, vient de déclencher. L'Europe doit décider de se doter des briques élémentaires pour définir une politique spatiale. Les technologies liées à l'accès à l'orbite, à la rentrée atmosphérique, à la propulsion du futur, nous sont indispensables. Trois décennies d'efforts et des dizaines de milliards d'euros ont permis à notre continent de développer les compétences d'Arianespace. Ne les laissons pas se perdre.

Dans un domaine aussi particulier que la politique spatiale, les succès d'aujourd'hui sont liés aux décisions d'hier. A la question qui est posée, quel lanceur en 2015, la réponse ne se constituera pas en 2014 mais aujourd'hui, en 2005.

L'Europe excelle dans le secteur des lanceurs. Notre succès actuel le démontre amplement. L'Europe doit décider de nouveaux programmes de développement de lanceurs. Il faut surtout que l'Europe utilise systématiquement Ariane pour lancer ses propres satellites. Ce qui s'est passé pour Symphonie en 1973 l'a bien montré. Il n'y a pas de politique spatiale européenne sans lanceur européen. Il n'y a pas de lanceur européen sans production et surtout sans développement.

Je vous remercie.

M. Alain Gournac - Je remercie Jean-Yves Le Gall. Nous avons une oreille musicale. Nous n'avons pas oublié la Petite Symphonie. Encore un anniversaire, le vingt-cinquième en ce qui vous concerne. Vous avez rappelé que les deux tiers des satellites sont lancés par Ariane mais ajouté que le succès est fragile. Vous l'avez bien évoqué.

Vous avez analysé une grande part de votre succès sur le service de lancement, c'est-à-dire la globalité pour un client d'avoir une réponse et c'est certainement ce qui nous a aidés à progresser, même si nous devons rester vigilants. Je vous remercie.

Je passe la parole à Michel Eymard, directeur des lanceurs du CNES.

4. M. Michel EYMARD, Directeur des lanceurs du CNES

Monsieur le président, merci. Madame la ministre, Mesdames et Messieurs, la direction des lanceurs ne s'est pas exprimée en public depuis plus de deux ans. Pourquoi ?

L'échec de la version la plus puissante d'Ariane 5, en décembre 2002, a mobilisé sa direction et cet échec a montré, s'il en était besoin, combien l'activité des lanceurs était risquée et exigeante. Aucun acteur du secteur n'échappe à la règle. Vous l'avez vu récemment avec les échecs de nos partenaires internationaux.

Je voudrais profiter de l'occasion qui m'est donnée de m'exprimer pour rendre hommage à des pionniers qui, voici quarante ans, en lançant la première fusée Diamant, permettaient à la France d'entrer dans le cercle très fermé des nations disposant de l'accès à l'espace.

Plus de trente ans d'efforts de recherche, de développements et d'exploitation des lanceurs de la famille Ariane ont été nécessaires pour construire une Europe des lanceurs. La garantie d'accès à l'espace repose aujourd'hui en Europe sur Ariane 5 et sur la base de lancement de Kourou en Guyane.

Capitaliser les acquis pour préparer le futur

L'autonomie de l'Europe dans le domaine des lanceurs s'appuie sur les compétences des secteurs industriels et publics, ainsi que sur des moyens de production et d'essais.

Impossible d'imaginer l'évolution des systèmes de lancement et du secteur des lanceurs à l'horizon 2015 sans tenir compte de ces acquis obtenus grâce à de lourds investissements des États européens, au premier rang desquels la France. Il n'est pas non plus concevable de se projeter à dix ou quinze ans sans faire état de la situation du secteur des lanceurs et de son évolution à court et moyen terme.

Le retour en vol de la version la puissante d'Ariane 5, Ariane 5 ECA, le 12 février dernier, a été un grand succès et un soulagement. Ce vol est l'aboutissement de deux ans de qualification, très difficiles et très tendus, que la direction des lanceurs du CNES a eu l'honneur de piloter pour le compte de l'Agence spatiale européenne, en étroite relation avec l'industrie et Arianespace, qui ont maintenant en charge l'exploitation de ce système.

Stabiliser et consolider le système Ariane 5

Malgré ce succès, il faut reconnaître que le secteur reste fragile, tant sur le plan technique qu'au niveau économique. Il est maintenant essentiel de figer la configuration et la définition du système Ariane 5 pendant plusieurs années pour bénéficier de l'effet d'expérience. L'industrie a déjà accompli beaucoup, mais doit encore accomplir des efforts significatifs de rationalisation du processus de production, au-delà de celui déjà réalisé dans le cadre du lot de production PA, afin d'assurer la pérennité du système Ariane 5 au-delà de 2015. Pour renforcer cet effort de compétitivité, il est possible d'envisager une évolution du système Ariane 5 à mi-vie (vers 2012) : une telle décision ne pourrait être prise avant 2008 et s'appuiera, en tout état de cause, sur une analyse de l'environnement (du marché et de la concurrence) à cette échéance.

Le système Ariane 5 pourrait être opérationnel au moins jusqu'en 2020, assurant à la fois des missions institutionnelles et des missions commerciales, permettant une cadence minimale d'Ariane 5 d'au moins quatre à cinq lancements par an, seuil en deçà duquel le niveau de qualité et de fiabilité requis serait plus difficile à obtenir, comme l'a montré l'exploitation d'Ariane 5 ces trois dernières années, qui ont été particulièrement difficiles.

Répondre en priorité aux besoins institutionnels

· Quel lanceur à horizon 2020 ?

Sachant qu'à l'horizon 2015/2020, de nouveaux entrants, très agressifs - je pense à la Chine et l'Inde - pourraient arriver sur le marché, augmentant le volume de l'offre, le système de transport spatial de nouvelle génération devra, en priorité, se centrer sur les besoins institutionnels, tout en s'appuyant sur le marché commercial.

Compte tenu du nombre élevé des acteurs dans le secteur des lanceurs, des risques inhérents à tout développement et des investissements associés, une stratégie de coopération à l'échelle internationale paraît bien adaptée : C'est ce que la France et l'Europe ont initié avec la Russie au travers d'un programme d'études et de recherches, appelé Oural, que nous avons lancé voici quelques mois.

Cette initiative, lancée en parallèle du programme d'implantation du lanceur Soyouz en Guyane, marque le caractère stratégique de la coopération avec la Russie. Le succès de ces deux programmes (Oural et Soyouz en Guyane) permettrait d'envisager des initiatives plus ambitieuses, qui consisteraient à développer un lanceur en commun. Ceci ne pouvait s'envisager que si ce lanceur est unique sur le segment de marché concerné, c'est-à-dire s'il y a dépendance mutuelle des partenaires qui se doivent de conserver, chacun d'entre eux, la maîtrise des technologies-clés de l'accès à l'espace (en l'occurrence la propulsion et le système) ainsi que leurs propres installations de lancement.

· Développer et tester des démonstrateurs

Le développement des lanceurs reste une activité à très hauts risques. Les recherches et études sur le système du futur doivent s'appuyer sur des démonstrateurs technologiques, tout particulièrement dans le domaine de la propulsion. Cette stratégie de démonstrateurs, que nous avons initiée avec nos partenaires en 2003, permet d'améliorer les technologies les plus critiques, au sol ou en vol, avant d'engager leur développement. Chaque démonstrateur constitue une brique de base du lanceur de nouvelle génération et permet, tout particulièrement dans les trois années futures, de maintenir à leur meilleur niveau les compétences en ingénierie dans les domaines-clés du secteur.

Il est proposé, à moyen terme, de se focaliser sur un nombre limité de démonstrateurs, dont le moteur cryogénique Vinci, sur lequel la France et l'Europe ont déjà investi depuis plusieurs années.

Certains administrateurs, qui présentent un intérêt commun pour nos partenaires russes, seront menés en coopération, dans le cadre du programme Oural. M. Remichevski a évoqué d'autres programmes, comme Volga et d'autres démonstrateurs. Au niveau européen, le programme FLPP (Future Launchers Preparatory Programme) est en phase d'élaboration, reprenant les principes évoqués : un difficile consensus est encore à trouver entre les États-membres et nous avons quelques semaines pour le trouver.

· Un nouveau lanceur consommable pour 2015/2020

Les facteurs-clés de succès des lanceurs de demain seront d'abord la fiabilité, la disponibilité, la flexibilité mais aussi il sera important d'aborder le sujet en termes de coût complet, c'est-à-dire développement et exploitation, qui sera certainement un pilote essentiel pour les processus du futur. La nouvelle génération de lanceurs pour l'Europe ne sera sans doute pas réutilisable, compte tenu du manque de maturité de cette technologie, ce qui n'exclut pas des activités de recherche sur des véhicules ou des technologies réutilisables. Actuellement, nous privilégions les technologies dites duales, qui sont adaptables aux lanceurs consommables et aux lanceurs réutilisables.

Nous réfléchissons aussi à des systèmes nouveaux, dit systèmes hybrides, qui pourraient être des lanceurs mais aussi des satellites. Ces systèmes seraient susceptibles de créer de véritables ruptures pour le futur et pourraient répondre à des besoins de sécurité et de défense. La propulsion du futur pour l'Europe devrait être en priorité centrée sur la cryogénie. L'hydrogène n'est-elle pas l'énergie de demain ? Nous travaillons par ailleurs avec nos partenaires russes sur des technologies potentiellement intéressantes, qui utilisent l'oxygène et le méthane.

Les applications de sécurité et de défense, ainsi que les missions scientifiques d'exploration, pourraient guider le choix du futur système de lanceurs européens, dont la majorité des missions serait sans doute assurée en lancement simple, en s'appuyant sur une politique d'approvisionnement adaptée. Jean-Yves Le Gall l'a évoqué tout à l'heure. Les produits européens devraient en priorité être lancés par des lanceurs européens.

La décision de démarrage d'un nouveau système de lancement pourrait se prendre entre 2008 et 2012, ceci en fonction de l'évolution de l'environnement concurrentiel d'Ariane 5 mais aussi en fonction de l'effort que l'industrie aura pu réaliser pour réduire les coûts de ce système. Si nous devions rappeler un facteur de succès, pour développer le dispositif d'accès à l'espace de demain, je retiendrais en priorité la cohérence de l'action en Europe, à laquelle j'associerais bien volonté la non-duplication des compétences, qui sont rares dans ce secteur et que nous avons le devoir de conserver.

Je vous remercie de votre attention.

M. Alain Gournac - Merci beaucoup de votre intervention. Nous avons appris qu'Ariane 5 pouvait perdurer jusqu'en 2020. La cadence minimale est de quatre à cinq lancements par an. Vous avez développé le programme Oural.

Je passe la parole à M. Joël BARRÉ, vice-président et directeur général des moteurs spatiaux, SNECMA.

5. M. Joël BARRÉ, Vice-président et Directeur général des moteurs spatiaux, SNECMA

Merci. Monsieur le président, Madame la ministre, Mesdames et Messieurs, je voudrais parler de propulsion. Pourquoi réaliser une session particulière sur la propulsion spatiale ? Cela a été souligné par les intervenants précédents. La propulsion est une technologie-clé pour nos lanceurs actuels et nos lanceurs du futur. C'est d'abord le premier accord de performance. Je vous donne comme seul exemple pour vous convaincre le passage d'Ariane 5 générique à Ariane 5 ECA. Nous avons remplacé le moteur d'étage supérieur Aestus par un moteur HM7, repris d'Ariane 4. Nous avons remplacé le moteur Vulcain, de premier étage, par un moteur Vulcain 2, de performance améliorée, pour gagner en performance et nous avons procédé au surchargement de l'un des segments des moteurs, les deux boosters à poudre d'appoint, qui assurent l'essentiel de la poussée au décollage. La propulsion est le premier facteur de performance.

Nous avons insisté sur la nécessité d'améliorer la fiabilité de nos lanceurs en Europe, en Russie et ailleurs dans le monde. La propulsion est le premier facteur de fiabilité. Si nous examinons l'histoire d'Ariane depuis 1979, la majorité des échecs sont des échecs de propulsion. Il est fondamental que nous travaillions sur cette propulsion, même si elle représente une activité relativement faible en Europe. Il faut avoir quelques ordres de grandeur en tête. En 2004, la propulsion spatiale en Europe a représenté un chiffre d'affaires de 650 M€, réparti en 400 M€ pour la propulsion liquide et 250 M€ pour la propulsion solide. Je n'intègre pas les travaux réalisés au titre de la propulsion militaire, donc des missiles balistiques. Je parle de propulsion spatiale des lanceurs à usage exclusivement civil.

La propulsion est aussi une technologie-clé pour l'exploration spatiale. Smart One est une sonde lancée par Ariane 5 en septembre 2003. Elle a atteint l'orbite lunaire. Elle a été installée par Ariane 5 sur l'orbite de transfert géostationnaire et, depuis cette position de transfert géostationnaire, a atteint l'orbite lunaire grâce à un moteur à propulsion plasmique, que nous avons conçu et développé chez SNECMA. Cela a permis à un moteur qui a une poussée très faible, en un peu plus d'un an, de passer de la Terre à la Lune, grâce à quelques dizaines de kilogrammes de xénon. C'est une propulsion dont l'efficacité n'est pas à démontrer et qui permet, par rapport à la propulsion chimique, des gains de masses considérables, pour ces missions d'exploration planétaire mais également pour les satellites de télécommunication.

Les moteurs à propulsion plasmique sont réalisés par notre coopérant russe, l'industriel FAKEL, à Kaliningrad. C'est le premier exemple de coopération avec la Russie. Nous avons engagé cette coopération voici plus de dix ans. Elle s'est traduite ces deux dernières années par les premiers succès de la mise en orbite des premiers moteurs plasmiques.

Le deuxième message auquel je voudrais faire référence, qui a été évoqué par Jean-Yves Le Gall et Michel Eymard, est la nécessité de poursuivre nos efforts en recherche et développement. Pourquoi faut-il poursuivre nos efforts ? Jean-Yves Le Gall l'a dit, notre système repose sur deux jambes, la production et le développement, et si l'une des deux jambes s'écroule, tout le système défaille.

Nous avons besoin de maintenir notre capacité d'expertise technique. La période qui s'ouvre devant nous est critique de par l'achèvement des grands programmes de développement. C'est vrai dans la propulsion et pour l'ensemble des lanceurs. Je suppose qu'Alain Charmeau insistera sur ce point tout à l'heure.

Nous avons besoin de baisser nos coûts. Michel Eymard nous a répété que nous avons encore des efforts à fournir. Nous avons consenti des réductions de prix de plus de 20 % par rapport au précédent. Ce n'est pas suffisant en raison du contexte économique et commercial qui est le nôtre. Nous devons faire plus.

Enfin, nous avons besoin de recherche et de développement pour améliorer notre performance. Le système économique de nos lanceurs européens repose sur un compromis de coefficacité qui doit être sans cesse amélioré. Il faut gagner en efficacité et en termes de performance de lanceurs et de fiabilité.

Quelles sont les priorités que SNECMA et SAFRAN proposent aux agences et Arianespace en termes de propulsion spatiale pour le futur ?

La première a déjà été soulignée par Michel Eymard. Il faut poursuivre notre effort en propulsion cryotechnique parce que le couple oxygène liquide et hydrogène liquide est le plus efficace et qu'il est particulièrement bien adapté pour la motorisation des étages supérieurs.

La première priorité est de poursuivre le développement du moteur Vinci, engagé voici quelques années, dont la poursuite a été ralentie à l'issue de l'échec de décembre 2002. Nous proposons de poursuivre ce développement parce qu'il représente le moteur d'étage supérieur du futur lanceur européen, quel qu'il soit, qu'il soit une évolution d'Ariane 5 ou un lanceur de nouveau concept, ou tout autre lanceur que l'avenir pourrait faire apparaître en tant que besoin.

Ce moteur Vinci représente à la fois le maintien de compétences en propulsion cryotechnique, dans l'ensemble de l'industrie européenne, qu'il s'agisse de SNECMA mais aussi de nos partenaires coopérants, EADS en Allemagne, AVIO en Italie, VOLVO en Suède, TECHSPACE AERO en Belgique. Tout le tissu européen est concerné par ce programme.

De plus, il permettra de gagner en coût/efficacité. C'est un paramètre fondamental. Le moteur Vinci poussera trois fois plus que le moteur HM7 et nous nous sommes d'ores et déjà engagés à le produire au même prix. Voilà un gain significatif et une administration des progrès que nous permettent d'apporter nos travaux de recherche et de développement.

La deuxième priorité, au-delà de la propulsion cryotechnique, a été évoquée à plusieurs reprises, en particulier par le professeur Remichevski, la propulsion à oxygène/méthane.

La première raison est que, pour les missions d'exploration spatiale, le méthane est plus facilement stockable en longue durée en orbite que l'hydrogène. Nos amis américains, dans leurs programmes lunaires et martiens, étudient cette technologie comme une potentialité pour les moteurs des véhicules de transfert. Cette propulsion présente un intérêt majeur pour l'exploration spatiale.

La deuxième raison est que cette capacité est intéressante pour les moteurs réutilisables. Notre collègue Remichevski nous l'a affirmé tout à l'heure. Si nous voulons construire un lanceur réutilisable, le premier étage doit être la priorité de la réutilisation. Si le premier étage est construit en oxygène/méthane plutôt qu'en oxygène/hydrogène, il sera moins volumineux et moins lourd car le méthane est plus dense que l'hydrogène. Ainsi, nous travaillons sur cette technologie, dans le cadre de la coopération russe du projet Volga qui a été évoqué et illustré à plusieurs reprises ce matin.

La troisième priorité est de poursuivre notre effort en propulsion plasmique. Le succès de Smart One est un succès majeur. C'est une première mondiale. C'est la première fois qu'une sonde passe de l'orbite Terrestre à l'orbite lunaire, grâce à cette énergie de propulsion plasmique et cela a été un plein succès. Il faut poursuivre cet effort pour les sondes d'exploration et pour les satellites de télécommunication. La propulsion plasmique a déjà été retenue par nos satellitiers, Astrium et Alcatel, car elle permet un gain de masse très significatif par rapport à la propulsion chimique.

En termes de priorité, la propulsion solide est fondamentale parce que, sur Ariane 5, elle assure 90 % de la poussée au décollage et même au-delà. Elle représente, par rapport à la propulsion liquide, un très bon rapport qualité/prix quant à cette performance au décollage. Elle fait preuve d'une grande fiabilité. Elle est d'une mise en oeuvre relativement simple. Nous pensons que l'avenir de la propulsion solide, pour les lanceurs du futur, réside dans la propulsion d'appoint. Par exemple, pour le lanceur Ariane 4, nous avions des configurations modulaires, dont la performance pouvait varier en fonction de propulseurs d'appoint que l'on pouvait ajouter au coeur du lanceur. Nous avons proposé, dans le cadre de l'initiative que Jean-Yves Le Gall a lancée, des propositions d'Arianespace pour poursuivre l'activité recherche et développement en 2006/2008, que cette propulsion solide soit orientée sur la mise au point d'un nouveau propulseur d'appoint qui sera, lui aussi, utilisable, quel que soit le lanceur du futur.

Voilà les quelques priorités de propulsion que SNECMA et Safran proposent à l'ensemble des agences et aux gouvernements.

Je voudrais répondre à une question qui a été posée tout à l'heure. Où en est le projet Merlin ?

Nous sommes conscients de la nécessité de poursuivre l'effort de consolidation industrielle réalisé en Europe et nous sommes aussi conscients que la propulsion dans ce domaine est plutôt en retard par rapport au reste de l'industrie. EADS Space Transportation a regroupé les activités françaises et allemandes dans ce domaine. Nous voulons créer le même fonctionnement en propulsion liquide, toujours avec EADS Space Transportation. Nous avons présenté un projet, Merlin, qui consiste à regrouper nos activités de propulsion liquide et satellite dans une seule et même société. Elle serait détenue par Safran et EADS.

Ce projet pour l'instant a échoué devant les objections ou le refus des politiques allemands. Je ne me souviens pas, de la part des Allemands, de critiques fondamentales sur le concept industriel. Ainsi, il s'agit plutôt de raisons de politique, de souveraineté. Avec EADS, nous sommes décidés à représenter ce projet lorsque la nouvelle administration sera mise en place. Nous espérons le plus rapidement possible pouvoir franchir cet obstacle. Nous ne pouvons pas nous passer de l'accord des autorités politiques allemandes. Nous sommes dans un domaine où nous avons besoin du soutien du Gouvernement et du Parlement français et aussi de leurs équivalents allemands. Il faut que nous progressions dans ce domaine et j'espère que nous pourrons relancer les discussions sur ce point rapidement.

Je vous remercie.

M. Alain Gournac - Vous nous avez éclairés, parlé du deuxième vol ECA la semaine prochaine. Quand on s'intéresse à ce domaine, on est toujours très attentif. Vous avez donné le nombre de 650 M€ pour la propulsion privée. C'est un élément qui n'est pas inintéressant. Vous avez parlé de coopération avec la Russie. Cette coopération a démarré en 1992. Ceci confirme l'idée que nous devons agir maintenant pour obtenir une possibilité d'évolution. Dans vos priorités, vous avez parlé du moteur Vinci. Vous avez même dit qu'il était le moteur de l'avenir pour Ariane 5 ou pour une autre possibilité. Il poussera trois fois plus au même prix. Je vous remercie d'avoir répondu à la question que j'avais posée quant au projet Merlin. Il n'est pas abandonné. Merci.

Je passe la parole à Alain CHARMEAU, président d'EADS Space Transportation.

6. M. Alain CHARMEAU, Président d'EADS Space Transportation

Merci Monsieur le président. Madame la ministre, Messieurs les députés, sénateurs et président, Mesdames et Messieurs, j'ai été nommé au 1er septembre à la présidence française d'EADS Space Transportation. Je serai enchanté de faire votre connaissance à l'occasion de cette journée.

L'objectif de ce colloque et l'objet de cette table ronde représentent des enjeux majeurs pour EADS. Sans entrer dans les détails, je me contente de positionner quelques éléments de réflexion sur la situation actuelle et sur l'évolution possible des dix prochaines années.

La situation actuelle d'Ariane

Le dernier tir, parfaitement réussi le 14 octobre, est l'exemple même de la finalité d'Ariane. Avant tout, Ariane 5 existe pour satisfaire des besoins institutionnels. Le lancement de Syracuse 3, après le succès du lancement d'Hélios, démontre l'apport d'Ariane à la défense française et européenne. Lors du même tir du mois d'octobre, un satellite privé de télécommunication américain a été placé sur orbite. Cette deuxième application est également nécessaire à la survie d'Ariane. J'y reviendrai.

Ce partenariat public/privé apporte 4 000 emplois à l'industrie française, en plus des emplois de l'industrie européenne. Ce sont en général des emplois de haut niveau technologique. Après la reprise réussie des vols, la qualification sur un domaine d'utilisation d'Ariane étendue est en cours. Elle est en bonne voie et ce sera démontré lors des prochains lancements.

Dans le même temps, Arianespace, EADS ST et les partenaires industriels oeuvrent pour améliorer la compétitivité du lanceur, en production de série.

Nous recherchons cette compétitivité tout en respectant le rôle du CNES et tout en restant dans le cadre des accords de l'ESA, en particulier en ce qui concerne la répartition des compétences nationales.

L'aspect négatif du retour en vol d'Ariane et la réduction des travaux de développement.

Les charges de travail en production ne peuvent évidemment pas remplacer les compétences techniques démontrées ces dernières années. C'est particulièrement vrai à EADS, maître d'oeuvre et intégrateur, où les tâches d'étude générale, les tâches d'architecture, les tâches de simulation et les tâches de développement de logiciel ne sont pas entretenues par les activités de production.

Derrière l'aspect technique, Ariane est avant tout composée d'hommes et de femmes passionnés par leur métier et passionnés par l'espace.

Ce sont ces hommes et ces femmes expérimentés et passionnés qu'il nous faut garder, en France et en Europe, et avec un haut niveau de motivation. L'enjeu de ces prochaines années est de retrouver un élan, une ambition qui permet de conserver la motivation et la passion de ces équipes. Des projets concrets, qui conduisent à des réalisations de prototypes et à des essais, permettront de conserver cette motivation.

Le futur des lanceurs

Ariane 5 arrive sur le marché et devra y rester au moins dix ans, quel que soit l'environnement facile ou parfois plus difficile, en fonction de la dynamique du marché commercial, de la concurrence, du taux de change du dollar. Comme cela a été évoqué lors des interventions précédentes, la présence d'Ariane sur le marché commercial est nécessaire durablement :

- pour stabiliser la production, qui est une garantie de fiabilité et de compétitivité,

- pour partager les frais fixes, qu'ils soient étatiques ou industriels.

En échange de cette compétitivité commerciale, qui réduit le coût d'Ariane pour les institutionnels, les États membres de l'ESA se doivent d'apporter le financement des compétences nécessaires, à la fois pour accompagner la production mais aussi pour préparer le lanceur du futur. Les budgets de recherche et développement devraient se mettre à la hauteur des ambitions européennes.

Les axes stratégiques

Autour des études d'architecture et de concepts de futurs lanceurs, des projets concrets, comme celui d'un futur étage supérieur cryogénique réallumable et adaptable à plusieurs lanceurs, les technologies de demain pourront être préparées dans tous les domaines majeurs nécessaires aux lanceurs futurs, la propulsion, mais également les études générales de conception et de réalisation et ensuite de développement par essais au sol et en vol des futurs lanceurs.

Il ne faut pas oublier que la force de l'industrie française et des agences nationales, dans le domaine de l'espace civil comme dans le domaine de la défense, est la capacité à définir et à maîtriser la réalisation de systèmes complexes. C'est à travers des études d'architecture, à travers le travail entre équipes pluridisciplinaires de haut niveau, par la simulation, par les validations fonctionnelles, par les essais complexes au sol et en vol, que nous préparerons les compétences nécessaires demain.

En conclusion, vous aurez souligné la cohérence des différents exposés. Ce n'est pas un hasard puisque nous travaillons quasiment quotidiennement en collaboration sur cette préparation du futur.

Autour d'Arianespace, qui continuera de se développer, techniquement et commercialement pendant les dix prochaines années, un véritable partenariat public/privé qui devrait fédérer les droits et devoirs de l'industrie et ceux des instances étatiques.

Un deuxième point concerne l'adaptation de l'industrie. L'industrie s'adapte en permanence pour apporter la compétitivité nécessaire et la présence commerciale. M. Eymard le souhaite, nous l'avons fait. L'effectif d'EADS ST a été réduit de 30 % en 2004. Il le sera encore malheureusement très probablement dans les prochaines années, je n'espère pas avec la même amplitude.

L'organisation industrielle s'est adaptée également avec EADS, qui devient dans les faits le maître d'oeuvre pour les phases de développement ou pour les phases de production d'Ariane 5.

De leur côté, les États membres de l'ESA et le CNES lanceront les démonstrateurs technologiques, basés sur des réalisations concrètes. Ce sera nécessaire pour garantir les compétences utiles à l'accompagnement de la production et aux futurs lanceurs européens. J'insiste sur le développement de ces compétences au niveau système. Pour les nouveaux développements, l'enjeu est d'environ 200 M€ par an. Les industriels sont particulièrement attentifs aux décisions prises lors de la prochaine conférence ministérielle européenne.

Je vous remercie de votre attention.

M. Alain Gournac - Je voudrais vous remercier. Monsieur Charmeau, vous avez parlé de 4 000 emplois en France. Les enjeux sont de taille dans une situation de l'emploi qui n'est pas d'une grande facilité.

Vous avez parlé de retrouver l'élan, en particulier la motivation des équipes. C'est ce que j'évoquais au début. Attention à ne pas perdre cette motivation, cet élan, cette envie. Cela passe par la réalisation de prototypes, d'essais en vol et puis de celle des nouveaux développements qui emmènent les équipes vers le haut.

Je voudrais vous remercier tous, ce matin. J'ai trouvé aussi une grande cohérence dans les propos de l'ensemble des intervenants. Vous avez parlé de dix ans pour Ariane 5. Je suis persuadé que nous sortons de cette table enrichis. Je vous demande d'applaudir l'ensemble des intervenants.

Il est possible de poser quelques questions.

7. M. Eduard KUZNETSOV, Agence spatiale de l'Ukraine

Merci. Je suis Eduard Kuznetsov, de l'Agence spatiale de l'Ukraine. Nous avons un travail très dynamique et je voudrais vous demander de trouver un moment pour que je puisse intervenir, c'est-à-dire non pas seulement poser une question mais d'intervenir réellement pour huit minutes. Est-il possible de trouver un temps, maintenant ou plus tard ?

M. Alain Gournac - Cela peut avoir lieu tout de suite.

M. Eduard Kuznetsov - Merci Monsieur le président. Mesdames et Messieurs, Messieurs les députés, Messieurs les sénateurs, je vous remercie infiniment de me donner une possibilité de présenter mes vues à ce forum, qui est consacré à une question très importante pour toute l'Europe. Elle sera déterminante pour le futur du continent européen.

Je voudrais tout de suite souligner que, jusqu'à présent, aucun continent n'a essayé d'élaborer une politique continentale dans le domaine de l'espace. Je pense que cette initiative européenne peut être un des buts d'une politique planétaire dans le domaine de l'espace. Vous avez une grande responsabilité. Il faut trouver de bonnes solutions.

Quand on parle des objectifs principaux de la politique européenne spatiale, on peut probablement organiser plusieurs rencontres et non pas en une fois. Il faut que les savants éminents des centres scientifiques participent à l'élaboration de cette politique.

Dans mon intervention, je voudrais parler de l'aspect politique. J'ai écouté les interventions précédentes et je voudrais faire une remarque. Le secteur de l'espace ukrainien a créé des lanceurs qui ont effectué des milliers de vols et ont mis plusieurs appareils sur orbite. Nous avons une usine qui, dans les années 90, produisait cent fusées par an, des Cyclon, des Zénit, ce sont des fusées ukrainiennes. Aujourd'hui, nous disposons de cinq ensembles spatiaux, Cyclon, Zenit, Zenit 2, Zenit 2SL. 25 lanceurs ont été envoyés des pôles ukrainiens.

Aujourd'hui nous avons parlé des pays qui lancent leurs satellites avec d'autres lanceurs. Les satellites russes sont lancés avec des lanceurs ukrainiens. Je pense que dans la situation actuelle, il faut prendre en compte l'aspect suivant : La politique spatiale européenne doit se dissocier de la concurrence. La concurrence est un frein. A la place de la concurrence, il faut instaurer une coordination, et cette coordination permettra de déterminer les voies les plus efficaces et d'utiliser les meilleures technologies et les meilleures ressources matérielles et humaines.

En Europe, il faut une spécialisation des pays, c'est-à-dire que chaque pays se spécialise, en particulier dans la production spatiale de certains types de matériel.

Le futur de cette politique spatiale se fondera sur ce dont nous disposons aujourd'hui. On parle de secteur de haute technologie, des technologies spatiales. Nous recherchons des technologies qui seront déterminantes et importantes dans le 21e siècle.

Aujourd'hui, nous avons de bons exemples de coopération dans le domaine d'Ariane, de Vega, de Galileo.

Je voudrais d'ailleurs dire que les véhicules spatiaux envoyés vers l'ISS et les arrimages se font avec des équipements ukrainiens. Voilà des exemples de coopération entre différents pays pour atteindre un résultat commun.

Le pas d'après, pour l'Europe, est de réunir ces différents projets. Il faut ainsi avoir une politique raisonnable, acceptable pour tous les pays européens. Il faut un programme commun pour atteindre ces objectifs communs.

Je voudrais dire que beaucoup d'entreprises ukrainiennes participent aux projets dont j'ai parlé. Cela nous incite à vous dire que nous souhaitons qu'on change d'attitude envers notre pays. Nous mettons en place une collaboration avec le CNES.

Sur le continent européen, des problèmes sont liés à l'écologie, aux ressources en eau, à la prévention de catastrophes naturelles et au terrorisme.

Nos nations aujourd'hui ont des défis, tels que les vols vers Mars, la Lune, Vénus ou des longues missions dans l'espace.

Pour résoudre tous ces problèmes et pour effectuer ces projets ambitieux, il faut de grandes ressources techniques et financières, mais il faut réunir aussi la volonté de plusieurs pays.

Dans ces conditions, si on parle de la concurrence entre les différents pays, l'influence politique entre différents pays, cela peut créer un risque de commettre des erreurs stratégiques qui seront très préjudiciables pour le futur.

En effet, nous constatons une politisation maladive dans plusieurs domaines. Elle prend du temps, des ressources, ce qui nous empêche de continuer à avancer dans la réalisation de projets importants pour l'humanité et pour le monde entier.

Aujourd'hui, on peut parler du patriotisme, de la fierté nationale mais quelles sont les possibilités des pays séparément ? Que peut réaliser chaque pays séparément dans des projets tels que les projets globaux de navigation et la sécurité contre les astéroïdes ? Voilà des projets globaux où un pays ne peut pas pallier ces dangers tout seul. Il faut réunir les forces de l'Europe, peut-être même des forces des pays non européens pour répondre à ces défis.

Une des priorités dans la politique spatiale européenne, à mon avis, doit être la limitation des influences de l'espace. L'observation de l'espace de ce qui se passe sur Terre et l'influence des processus est primordiale.

Pour conclure, chaque pays utilisera les matériaux, les matériels et les équipements pour poursuivre la recherche dans ce domaine. Nous en avons parlé aujourd'hui. Nous devons investir. Nous l'avons fait voici 25 ou 30 ans. Nos outils fonctionnent, nous les utilisons et parfois nous les oublions. Les économistes d'aujourd'hui ne prennent pas en compte ce qui a été fait grâce aux hautes technologies développées depuis 30 ans. Aujourd'hui, nous parlons de nouveaux investissements pour le futur. C'est important de savoir où nous réaliserons ces investissements, comment nous dépenserons nos ressources. Cela déterminera l'image de notre monde dans 20 à 25 ans. J'ai entendu des présentations très intéressantes. Des pays sont capables, en pratique, de réaliser des gros projets dans le domaine spatial. Ils participent à la détermination de la politique spatiale européenne du futur.

Il faut prendre en compte les défis et les différents pays membres de l'Agence spatiale européenne répondent à ces défis et réfléchissent à la façon de répondre à ces défis.

Je voudrais vous assurer que les scientifiques et les industriels ukrainiens sont prêts à apporter leur contribution substantielle dans la formation et la réalisation de la politique spatiale européenne pour en faire bénéficier tous les pays d'Europe. Je vous remercie de votre attention et excusez-moi si j'ai dépassé les huit minutes.

M. Alain Gournac - Nous vous avons écouté avec beaucoup d'attention.

La séance, suspendue à 11 heures 15, est reprise à 11 heures 45.

D. DEUXIÈME TABLE RONDE : L'ESPACE SCIENTIFIQUE ET DE LA CONNAISSANCE, L'AVENIR DES VOLS HABITÉS

Président : M. Christian CABAL, député, membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, président du Groupe parlementaire sur l'espace

M. Christian Cabal - Cette deuxième table ronde est consacrée aux vols habités et à l'exploration de l'espace scientifique et de la connaissance. Ce thème est très large. Il concerne des domaines relativement différents puisque les vols habités sont une question différente de l'exploration planétaire ou extraTerrestre. Les conférenciers sauront aller à l'essentiel, situer au-delà de l'instant présent les perspectives à dix ou quinze ans.

Je donne la parole à nos intervenants. Compte tenu de l'organisation, je modifie légèrement l'ordre de passage. Je donne la parole à Roger-Maurice BONNET, président du COSPAR, qui va nous apporter une présentation brillante sur les perspectives des prochaines années.

1. M. Roger-Maurice BONNET, Président du COSPAR

Merci de m'avoir invité à cette conférence. Je voudrais parler de la recherche spatiale à horizon 2015 et je tiens à préciser que par recherche spatiale j'entends les sciences de l'Univers, au sens du programme scientifique obligatoire de l'ESA, les sciences de la Terre au sens du programme Living Planet de l'ESA et des programmes nationaux et l'exploration au sens du programme Aurora de l'ESA. S'agissant de politique spatiale européenne et d'ambitions, nous devons souligner le contexte particulier qui caractérise l'Europe, tant en matière d'organisation que de budget.

L'état des lieux

L'espace européen se caractérise par le grand nombre d'acteurs qu'il implique : Les 25 États membres de la Commission, les 17 États membres de l'ESA, dont 15 sont communs aux deux, l'ESA et la Commission. De plus, chaque grand pays de l'ESA possède une agence spatiale importante, tel est le cas de la France avec le CNES, et chaque pays possède un bureau qui lui permet d'entreprendre ses propres programmes d'intérêt national et « d'interfacer » avec l'ESA. Ceci est illustré par cette image d'Euroconsult qui montre la distribution des budgets nationaux. L'enveloppe en pointillé recoupe ces budgets nationaux et représente le budget de l'ESA. C'est dans ce contexte aux multiples composantes qu'on parle d'ambitions. On peut en effet en parler puisque l'Europe est la seconde entité politique spatiale du monde en termes de budgets et de programmes. La comparaison avec les États-Unis, le chef de file, montre à l'évidence cependant de larges disparités, en particulier dans le domaine scientifique mais pas seulement dans celui-ci, comme nous le verrons tout à l'heure.

Malgré ces disparités, la recherche spatiale européenne a connu des succès majeurs dans tous les domaines où elle intervient :

Dans le domaine de l'observation de la Terre, grâce aux mesures faites par Envisat, Topex-Poséidon, Jason, ERS1 et 2 ; nous obtenons à présent des mesures de la mer à quelques millimètres près et des mesures très précises de la température de surface de la mer. C'est un exemple.

En ce qui concerne les sciences de l'univers, nous avons été étonnés par les images de Mars, prises par la sonde Mars Express mais aussi par la découverte d'un vrai nouveau monde, grâce à la sonde Huygens, dont je salue la présence ici du chef de projet scientifique, Jean-Pierre LEBRETON, à qui l'on doit ces magnifiques images et la vraie découverte d'un nouveau monde. Smart One nous étonne par la qualité de ses images et le système de propulsion unique.

Ces succès d'aujourd'hui sont le fruit de décisions visionnaires qui ont été prises voici 20 ans à Rome, par le Conseil de l'ESA, au niveau ministériel. Elles sont aussi le résultat d'une gestion programmatique volontariste, voire sévère. Dans le domaine des sciences de l'univers, avec la présence d'implant à long terme qui tient compte des capacités scientifiques de l'Europe mais aussi des ressources financières limitées, nous voyons l'aboutissement de cet implant, qui a vingt ans, avec quelques années de retard.

Les sciences de l'univers à l'horizon 2015

Les grands sujets ou grandes questions scientifiques, qui interpellent la communauté scientifique et attendent une réponse en priorité, peuvent être regroupés en cinq thèmes principaux, selon un classement certainement subjectif qui n'engage que moi :

1. Origine et évolution future de l'univers et de quoi est-il fait ? Nous n'en connaissons que 5 %.

2. Les lois de la physique sont-elles suffisantes pour décrire l'univers à tout instant et prévoir son évolution ?

3. Existe-t-il d'autres planètes Terre ? Il en reste encore à découvrir parmi les planètes géantes qui sont découvertes quotidiennement aujourd'hui.

4. La vie existe-t-elle ailleurs que sur la Terre ? Nous n'en avons encore aucune évidence.

5. Quelle influence le soleil exerce-t-il sur ces planètes et en particulier sur la nôtre ?

Ce sont des sujets, de mon point de vue, qui devront trouver des réponses. Ce qui tient le monde montre en fait que nous ne connaissons que 5 % de cette masse. 75 % de ce que tient le monde est inconnu. Nous avons besoin de comprendre de quoi sont faites cette matière et cette énergie qui contiennent l'univers.

Des questions auxquelles j'ai fait allusion peuvent trouver des réponses dans un ensemble de missions qui font partie du programme « Horizon 2000 », lancé en 1985 et dont la continuité, « Horizon 2000 plus », a été approuvée en 1995 quoique avec des budgets réduits. L'effet de ces restrictions budgétaires est que nous accusons trois à quatre années de retard.

Le programme « Cosmic Vision » tente de répondre aux attentes scientifiques dans les 15 ou 20 prochaines années.

J'illustre mon propos par ces images. Je reprends dans mon texte les mêmes thèmes identifiés par les scientifiques et les missions qui pourraient y répondre. Aucune de ces missions n'est programmée.

C'est aujourd'hui que l'on prépare le futur des vingt prochaines années. Or il semble que l'on soit dans une situation d'attente. Attente d'avoir un programme pour lui attribuer un budget ou bien attente d'avoir un budget pour démarrer les projets de programme ? Je pense qu'il faut espérer que ce dilemme trouvera rapidement une solution après le Conseil au niveau ministériel de décembre prochain mais certaines rumeurs permettent d'en douter.

Les sciences d'observation de la Terre à horizon 2015

Elles font allusion à ce que nous comprenons du système. Des spécialistes seront plus à même de vous l'exposer. Sans prendre beaucoup de risques, tout ce qui concerne l'hydrosphère, la cryosphère, la biosphère, l'atmosphère, l'évolution et la prévision du climat, la structure interne de la Terre, sont des éléments intégrés d'une politique scientifique d'observation de la Terre, qui montre ses fruits mais qui n'a pas encore été exploitée au niveau le plus expansif possible.

Pour vous donner une idée des progrès accomplis, voici les prévisions météorologiques faites sur des bases opérationnelles mais qui font appel à une large communauté scientifique de recherche, où aujourd'hui nous remarquons les progrès considérables effectués sur les prévisions effectuées à trois, cinq ou sept jours depuis une vingtaine d'années.

A la différence des missions scientifiques, dont le caractère est unique, la continuité et la répétitivité des mesures d'observation de la Terre, sur une base de plusieurs années voire de plusieurs décennies est ici essentielle, une fois passé le cap de la première mission d'exploration. Le passage de la phase d'exploration scientifique à celle de missions opérationnelles est une caractéristique propre aux missions d'observation de la Terre et une composante qu'il faut prévoir dans tout programme d'observation de la Terre. Toutes les missions s'intègreront parfaitement dans le programme GMES de la Commission et de l'ESA, qui lui donne un fondement scientifique absolument nécessaire.

La série des six exploreurs du programme Living Planet, CRYOSAT, malheureusement victime d'un échec au lancement voici quelques jours, la mission atmosphérique, pour mesurer la dynamique de l'atmosphère, dont le lancement est prévu en 2007, l'étude de l'humidité du sol et de la salinité de l'océan en 2007, la mission Swarm de trois satellites pour l'étude du magnétisme à l'intérieur de la Terre et du climat pour mesurer la couverture nuageuse de la Terre, les aérosols et le rayonnement sont des missions qui répondent aux questions dont j'ai fait l'énoncé tout à l'heure.

Il faut espérer que la mission CRYOSAT pourra être relancée. En plus de ces missions scientifiques, on trouve les missions météorologiques, comme le Météosat de troisième génération, qui prendra le relais de Météosat en 2015 et Metop, dont le lancement en 2006 devrait commencer par une série de trois satellites lancés sur 14 ans.

Dans le domaine de l'exploration, troisième domaine scientifique auquel je m'intéresse aujourd'hui, tant la NASA que l'ESA, nous entendrons Anne BONDIOU nous expliquer comment aux États-Unis le programme d'exploration est géré, comment il est politiquement soutenu par le président lui-même. La NASA prend l'affaire très au sérieux et entreprend actuellement une pleine transformation en vue de la mise en oeuvre et du bon déroulement du programme d'exploration, qui induit une profonde mutation de l'agence spatiale américaine. L'Europe semble plus prudente. Elle ne souhaite pas revoir toute son organisation pour assurer la réussite d'un objectif relativement lointain, déposer des femmes et des hommes sur la Lune, un objectif ultime et très ambitieux. L'Europe n'a pas les moyens suffisants aujourd'hui pour pouvoir prétendre jouer un rôle de chef de file qui revient naturellement et par défaut aux États-Unis. Elle entend prudemment préserver tous ses acquis, dans tous les domaines où elle a jusqu'à présent excellé.

Cela ne l'a pas empêchée de définir une carte routière, parce que c'était essentiel, des étapes nécessaires à franchir pour atteindre le but éloigné de nous, qui consiste à envoyer un Européen sur Mars au début des années 2030 ! Cette carte routière est obsolète puisque le budget n'est toujours pas voté sur cette mission d'exploration. Il est donc normal que cette carte routière glisse régulièrement. Il est temps de la faire démarrer, de lancer la première mission Exomars en 2009 ou 2011. Nous sommes en retard. Néanmoins ces missions restent d'actualité. Le programme de la NASA aux États-Unis glisse mais moins rapidement qu'en Europe.

La première étape à franchir en Europe est celle de développer nos propres moyens car la NASA a rejeté toute possibilité de coopération dans le domaine de la technologie de l'atterrissage sur Mars. Le premier élément est d'apprendre à atterrir. On a pu atterrir sur Titan, mais sur Mars c'est plus délicat, car l'atmosphère est plus fine. Il faut des techniques beaucoup plus dynamiques que celle, un peu passive, du parachute.

L'Europe a-t-elle les moyens d'une ambition dans ces trois domaines ?

C'est un ensemble d'activités certainement à la hauteur des capacités scientifiques et industrielles de l'Europe, mais l'Europe n'a pas aujourd'hui donné l'évidence qu'elle n'avait ni l'ambition de les financer ni la volonté politique de le faire, tout en maintenant en ligne les programmes de lanceurs de navigation, de station spatiale internationale et autre GMES.

L'ESA existe, mais ses États membres n'ont pas réussi à la doter d'un budget qui est resté toujours inférieur à 3 Md€, donc 3,45 Md$, à comparer aux 16,2 Md$ pour la NASA. Dans sa totalité, l'Europe est à même d'aligner quelque 7,5 Md$ pour l'ensemble des activités spatiales et militaires, là où les États-Unis en alignent 40 Md$.

En 2003, Jean-Jacques DORDAIN, arrivé à la direction de l'ESA, se fixait comme objectif de l'agenda 2007 d'accroître les activités de l'agence de 30 %. Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Simultanément, la Commission européenne établissait un livre blanc sur l'espace, en vue de redresser une situation du secteur spatial, que chacun reconnaît très préoccupante. Le défi que cette initiative se proposait était d'accroître le leadership européen en sciences de l'espace et sa capacité à soutenir les politiques de l'Union en renforçant l'Europe de la connaissance au travers d'une recherche de pointe en sciences de l'univers, de la Terre, de la biologie, de la physique et de l'exploration.

Le programme énoncé plus haut prétend répondre à ce défi. Lors de la présentation publique du Livre blanc en 2003, s'appuyant sur la vision du programme de Lisbonne de 2000 de faire de l'Europe en 2010 l'économie la plus compétitive du monde basée sur la connaissance, Philippe BUSQUIN, qui avait pris l'initiative de ce livre blanc, soulignait que pour relever ce défi, il fallait augmenter en même temps les budgets spatiaux d'un facteur deux et le nombre de chercheurs dans le même rapport. Où sont aujourd'hui ces belles intentions ? Quel espoir peuvent porter scientifiques et industriels de l'Europe, d'échapper à la lente décroissance d'une activité stratégique et créatrice d'excellence dans de nombreux domaines et donc d'emploi ?

Où est la vision politique, celle qui a permis aux Soviétiques de lancer leur premier satellite, Gagarine dans l'espace, celle qui a permis aux Américains d'aller pour la première fois sur la Lune en moins de dix ans, celle qui a permis aux Chinois d'envoyer trois astronautes, dont les deux derniers voici quelques jours.

Le rôle crucial politique avait permis à la France, grâce à la création du CNES, qui a préludé à la création de l'ESA, de développer et de donner à la France, donc à l'Europe, son autonomie d'accès à l'espace.

Où est la vision ?

L'espace est une compétence partagée, disait la Constitution mort-née, sur laquelle la France a voté non. Les budgets sont également partagés.

Les États membres n'ont jamais donné plus de 3 Md€ mais sont de plus en plus réticents à payer leur contribution. Certaines politiques nationales ignorent tout à fait la lutte stratégique, pas nécessaire selon eux, tant qu'on peut compter sur les États-Unis. Par ailleurs, la Commission européenne n'est pas organisée proprement pour gérer de manière cohérente la politique européenne, qu'il s'agisse des sciences spatiales, de l'exploration, de la navigation, du GMES et encore moins de la défense.

Les succès d'aujourd'hui sont le résultat des décisions prises voici vingt ans. Si nous voulons obtenir des succès dans vingt ans, il faut prendre les décisions maintenant. La Commission européenne précédente avait clairement identifié la recherche et l'innovation comme atout futur de l'Europe. Malheureusement, certaines politiques nationales ignorent cette vue stratégique.

La nouvelle Commission n'est ni organisée proprement, ni capable de débloquer les ressources nécessaires. Où sont-elles ? Galileo stagne. La vision de Lisbonne semble un objectif inatteignable.

Aux États-Unis, l'espace est considéré comme élément politique stratégique. L'Europe devrait tirer la leçon de cet exemple et créer un Conseil européen de l'espace au plus haut niveau. Cette recommandation avait été faite voici quelques années grâce à la Commission que Claudie Haigneré, ministre déléguée à l'Espace et à la Recherche, avait engagée.

Pour cela, encore faut-il se doter d'un but politique et stratégique. Il faut refaire l'Europe spatiale, celle qui a été faite en 1960, reprise à la création de l'ESA et reprise à la conférence ministérielle de 1985. Il faut refaire l'Europe spatiale de la science et de la recherche par les applications civiles en créant une défense spatiale, qui fait défaut actuellement, en sauvegardant l'industrie, qui est le maître d'oeuvre de toutes nos activités scientifiques et spatiales, en arrêtant l'évaporation des cerveaux, dont on remarque l'effet dévastateur dans les instituts de recherche et nos laboratoires.

Sans vision politique, sans soutien financier nécessaire, - car c'est bien d'affirmer qu'on va construire des lanceurs en 2030 mais si l'argent n'est pas disponible, c'est du rêve - nous ne parlons pas de rêves mais de réalités technique, industrielle et d'emplois. Sans une communauté scientifique active et présente, sans industrie, l'espace spatial européen risque de disparaître et l'Europe ne pourra qu'être dominée.

Merci.

M. Christian Cabal - Tu as su positionner avec grande précision et clairvoyance la situation de l'Europe à l'instant, mais aussi des perspectives dans les dix prochaines années. Ce constat peut sembler dur par rapport à ce qui a été indiqué précédemment mais il reflète aussi la réalité. Il appartient à cette instance, qui associe Assemblée nationale et Sénat, que les politiques soient éclairés avec le maximum d'informations nécessaires, pour que les décisions qui relèvent du politique, au plan national et au plan européen, puissent être engagées pour préparer l'avenir. C'est le sens du rapport qu'Henri Revol et moi-même rédigerons.

L'appel vient d'être lancé, même si l'expérience du passé montre que parfois des espoirs ont été déçus. L'appui du politique ou la conviction qui doit être partagée entre la communauté scientifique et les politiques est absolument nécessaire si nous voulons franchir cette nouvelle étape du développement, qui assurera, à l'Europe et aux pays associés, les compétences nécessaires à l'exercice de la souveraineté et au progrès général de la connaissance dans ce domaine. Des questions seront posées sur ce point.

Je propose à Jeffrey HOFFMAN, qui partage avec Claudie Haigneré le privilège d'avoir fréquenté les étoiles et d'être un praticien, de prendre la parole. Cette expérience des uns et des autres dans ce domaine est de très grande importance.

2. M. Jeffrey HOFFMAN, Professeur au MIT

Je suis très heureux de participer à cette conférence. Il me plaît beaucoup de revenir à Paris, ville dans laquelle j'ai eu le privilège d'habiter pendant quatre ans, lorsque j'étais représentant de la NASA pour l'Europe. J'ai eu le plaisir de participer à des conférences ici au Sénat et je remercie MM. Revol et Cabal.

Je dois expliquer que je ne travaille pas encore pour la NASA. Je suis professeur d'ingénierie aérospatiale au MIT. Bien que je ne parle pas officiellement pour la NASA, je maintiens des contacts proches avec des collègues à la NASA et je connais bien les plans de la NASA pour l'exploration. Pour mieux l'expliquer, je demande votre compréhension car je vais parler dans ma langue maternelle.

J'ai participé à plusieurs études au MIT en analysant l'architecture technique et les politiques publiques avec la vision américaine de l'exploration.

Je vais commencer par un passage en revue des nouvelles directions prises par les programmes civils américains.

Le président BUSH a présenté cette nouvelle vision pour l'exploration spatiale en janvier 2004. La vision appelle à une approche durable - et j'insiste sur le terme durable - humaine, et par les robots de la Lune et de Mars. Je voudrais dire ce que j'entends par les vols habités, de concept critique et de concept durable. Nous n'avons jamais parlé de programme durable dans le domaine de l'exploration.

Au cours des 25 années écoulées, la navette spatiale a dominé les programmes habités américains sous la nouvelle politique, les opérations de la navette cesseront à la fin de cette décennie, en 2010.

Marc COSTEL, qui était l'adjoint administrateur de ce programme, a parlé des coûts extraordinaires de la rentrée dans l'atmosphère après l'échec de Columbia. Si ce n'était pas pour la station spatiale internationale et nos obligations internationales, il est sûr et certain qu'après l'échec de Columbia nous aurions arrêté le programme des navettes.

Tous les vols de la navette seront dédiés à la plate-forme internationale.

C'est un peu ironique, car pour diverses raisons la NASA a pris une décision d'arrêter les budgets de recherche que nous comptions faire pour la station spatiale internationale, la microgravité et les sciences de la vie. On ne dépenserait pas tout cet argent sur le retour de la navette pour une mission vers Hubble. Il faut reconnaître que nos obligations internationales sont la seule motivation des vols de la navette. Beaucoup de discussions sont en cours avec les partenaires et les associés de la station spatiale internationale.

Passons au programme exploration.

L'exploration lunaire et martienne peuvent être le but à long terme de la nouvelle vision pour les vols habités américains.

Le problème critique, auquel la NASA doit faire face, est que si la navette est abandonnée, comment soutenir les vols habités ?

Les États-Unis ont besoin de maintenir la capacité de lancer des êtres humains dans l'espace. La réponse, vous la connaissez tous : Un nouveau lanceur, CEV (Crew Exploration Vehicle). Ce véhicule sera conçu pour emmener des êtres humains, non pas du fret et devra répondre à des exigences similaires à celles que nous avions pour le programme Apollo. En effet, les lois de la physique n'ont pas changé au cours des 50 dernières années. Le CEV ressemblera beaucoup à Apollo, sauf qu'il sera beaucoup plus grand, conçu pour avoir cinq personnes à bord au lieu de trois, et nous espérons qu'il pourra atterrir à l'ouest des États-Unis plutôt que d'amerrir dans l'océan.

Le premier étage est composé d'une fusée à propulseurs ou plutôt à carburants solides. Nous avons procédé à plusieurs envois dans l'espace de ce type de lanceur. Il est plus fiable. Il aura un étage supérieur, autour d'un moteur de la navette remaniée, qui ne sera pas réutilisable. Nous essayons de réutiliser autant de pièces que possible avec un minimum de nouvelles technologies. Nous espérons accélérer la conception et la construction du CEV pour minimiser l'écart entre la mise à la casse de la navette et le premier vol du CEV. De plus, nous espérons disposer de l'avantage de l'expérience opérationnelle que nous avons acquise de tout cet équipement de la navette au cours des 25 dernières années.

Bien que le CEV soit conçu pour aller vers la Lune, ses premières missions seront de transporter des personnes vers la station spatiale internationale et le retour. Pour aller explorer la Lune, nous aurons besoin de plus d'équipements.

Il faut examiner des modules supplémentaires de propulsion pour les premiers étages et d'autres systèmes d'exploration lunaire. Cela va peser beaucoup. Soit il faudra les envoyer dans l'espace avec les fusées existantes et les assembler dans l'espace, comme la station spatiale internationale, ou avoir un lanceur beaucoup plus lourd que celui de Saturne 5, qui nous a amenés sur la Lune. C'est le plan de la NASA, de développer un nouveau véhicule beaucoup plus lourd, le HLLV, en réutilisant beaucoup d'équipements et en les améliorant.

Selon cette architecture, chaque envoi sur la Lune peut permettre deux lancements, un HLLV avec la plus grande partie de l'équipement, suivi d'un autre lancement d'humains par le CEV. Un rendez-vous serait pris avec l'équipement sur une orbite Terrestre. Ensuite, ils poursuivraient le chemin vers la Lune et le retour.

Pour aller sur Mars, ce sera plus difficile et Mars a quasiment disparu de ce qui se dit à la NASA en ce moment. On ne fait aucun plan pour aller sur Mars. La philosophie choisie est la suivante : au moment où nous serons prêts, tellement de changements technologiques se seront passés que tous les plans actuels seront parfaitement obsolètes.

Ce que j'ai présenté, ce sont les plans sur lesquels la NASA travaille pour mettre en place ces techniques.

Je voudrais ajouter mes propres commentaires. Je parle en tant que professeur au MIT et non en tant que représentant de la NASA. Je voudrais me concentrer sur l'aspect durabilité. Apollo n'a jamais été conçu pour être durable. John KENNEDY nous a défiés. Il a demandé d'envoyer un homme sur la Lune et de le ramener en toute sécurité avant la fin de la décennie. ARMSTRONG est remonté sur son échelle après avoir planté le drapeau sur la Lune et nous avons relevé le défi de Kennedy. Et nous avons cependant continué pendant quatre ans. A la fin, le programme n'a pas pu être prolongé. Que faudrait-il pour que cette nouvelle vision de l'exploration spatiale soit durable ?

Nous avons étudié les politiques publiques appliquées dans la plupart des entreprises par rapport à quatre exigences, afin que ces entreprises soient durables.

La première est atteignable d'un point de vue financier. Le premier projet a dépensé 5 % de notre budget fédéral. Cela pouvait être justifié du fait d'un effort de guerre dans la guerre froide. Lorsque la Lune a été atteinte, ce niveau de dépenses ne pouvait pas être maintenu. Il faut que ce soit abordable d'un point de vue financier. Il s'agit de réduire le coût des vols humains pour les rendre abordables. La navette n'a pas volé aussi souvent que nous l'aurions souhaité. Le coût des vols était beaucoup plus élevé que ceux anticipés. La NASA a été capable de maintenir ce programme avec une partie du budget. C'est vraiment remarquable parce que le budget navette est resté constant, en dépit des réductions budgétaires. On peut conserver ce niveau de dépenses pour des activités spatiales civiles.

Le défi de la nouvelle entreprise d'exploration est de savoir si nous pouvons rester dans cette enveloppe budgétaire.

Je vous montre quelques dépenses qu'on peut extrapoler.

Si vous faites le programme d'exploration spatiale à enveloppe budgétaire constante - on ne parle pas d'un projet Apollo - et quoique la NASA puisse réaliser, commencer de nouvelles activités n'est possible que si nous en cessons d'anciennes. C'est cela qui nous cause des problèmes et suscite beaucoup de douleur et d'angoisse chez les personnes qui recevaient ces projets et ces budgets de recherche.

Avec le temps, l'exploration prendra une portion de plus en plus importante du budget de la NASA. Comme je l'ai mentionné, il est très clair qu'avec cette nouvelle politique, la station spatiale n'est plus au centre des buts de l'exploration et de la politique spatiale américaine.

Si nous voulons des vols spatiaux à l'avenir avec la NASA, il faudra consentir à des sacrifices douloureux dans d'autres domaines d'activité. L'administrateur de la NASA a décidé que, quel que soit le coût, c'était la priorité numéro 1. Il faut que cela se produise. Souvenez-vous, au cours des trente dernières années, de plusieurs tentatives de construction de nouveaux véhicules de différents types. Aucun n'a eu de succès. Le CEV doit réussir si nous voulons un avenir. Quels que soient les coûts et les sacrifices, le CEV doit réussir.

Que faire avec la station spatiale ?

C'est une des plus grandes questions politiques à laquelle il faut répondre. Cela aura un impact très important sur nos partenaires internationaux y compris en Europe.

Revenons à ce qui est nécessaire pour qu'un programme soit durable.

Le deuxième point est le côté robuste de la politique, la capacité de survivre à plusieurs administrations américaines.

Le président BUSH a affirmé que ceci faisait partie de son agenda politique, mais si cette vision reste une vision de George Bush plutôt qu'une vision nationale, elle ne survivra pas à l'administration Bush. De la plupart des plans ambitieux pour l'exploration à l'avenir, le seul approuvé pour l'instant est le CEV et la nouvelle fusée capable de le lancer.

L'administration Bush ne prendra pas la décision de retourner sur la Lune. Lorsque je parle de décision véritablement politique, cela signifie que des budgets sont attribués ; or aucun ne l'est pour l'instant. Ils le seront à l'avenir. Le défi présent est d'aller de l'avant avec le CEV pour que ce programme ait suffisamment d'élan pour survivre à l'élection de 2008. C'est la raison pour laquelle les administrateurs ont tellement hâte de s'assurer l'argent ou les budgets d'autres programmes de la NASA pour aller de l'avant.

L'aspect unique, pour l'exploration humaine, est la gestion du risque.

A travers l'histoire de l'humanité, l'exploration a impliqué des risques et l'exploration spatiale n'est pas une exception. Beaucoup d'accidents dans l'espace ont eu lieu, en dépit de l'histoire d'Apollo 13. Je ne pense pas que les gens savaient quelle était l'étendue des risques quand nous sommes allés sur la Lune. Beaucoup de personnes haut gradées à la NASA et d'astronautes pensaient que le programme après Apollo 11 devait être arrêté car les risques devenaient trop importants. Si nous persévérons dans nos nouveaux plans pour revenir sur la Lune, nous apprécierons les difficultés et les risques de la première sur la Lune. Nous sommes allés sur la Lune avec un seul ordinateur, un seul système de navigation. Nous sommes moins tolérants aux risques que voici 40 ans. Les vols spatiaux doivent être aussi sûrs que possible. Pour qu'une entreprise soit durable, le public doit comprendre qu'il en a pour son argent. La valeur doit être donnée à intervalle régulier.

Les personnes ont perdu l'intérêt qu'elles avaient après Apollo 11. Lorsqu'Apollo 13 est apparu, les médias ne couvraient plus l'actualité des vols. Cela reflète plus l'état d'esprit des médias dans les années 70 qu'un détachement de l'opinion publique.

La première fois que nous sommes allés sur la Lune, c'était quelque chose ! Ensuite, ce n'était plus nouveau et des pans entiers du public ne faisaient plus attention à ce qui se passait à la NASA. Pourtant, des proportions du public étaient intéressées mais n'avaient plus accès à l'information. Le seul accès à cette information était assuré par les principaux médias, à l'époque. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. Chaque personne, qui est intéressée à suivre l'histoire, peut le faire grâce à Internet ou d'autres canaux. La NASA montre plus d'images de Mars que précédemment. Les sites Web de la NASA sont parmi les plus populaires au monde. Les merveilleuses photos, qui proviennent de Mars Express, alimentent l'imagination du public. Nous avons aussi un succès commercial avec les films Imax à trois dimensions. Le public est fasciné par l'espace. Il faut construire la capacité de partager l'aventure de l'exploration avec le public, pour que l'exploration soit durable mais des coûts seront ajoutés. Si c'est budgété par des fonds publics, le public doit pouvoir prendre sa part de l'exploration.

Le troisième point est la possibilité d'avoir des activités commerciales par des vols spatiaux habités. L'implication dans des activités spatiales, telles que la navette et la station spatiale, était le rêve du ministre des Finances pendant des années mais cela n'a jamais été un succès. Les mentalités ont changé avec la nouvelle génération de personnes excessivement riches, qui sont enthousiastes à l'idée d'aller dans l'espace et veulent que des citoyens puissent aller dans l'espace et en tirer profit.

Nous avons Burt RUTAN, financé par Microsoft et Paul ALLEN, qui a connu un suivi énorme par le public. Ils sont suivis par Richard BRANSON, pour créer des lignes intergalactiques Branson. Une autre personne développe toute une gamme de fusées David et Goliath. Il veut entrer en communication avec Delta 4, la classe 5 et avec Ariane. Il conçoit ses lanceurs pour être économiques et pour être suffisamment fiables pour des lancements de vols habités. Je ne sais pas combien de temps lui sera nécessaire pour qu'il réussisse les transports humains en orbite terrestre mais ce sont des personnes sérieuses, intelligentes, qui ne font pas que rêver. Elles ont les ressources personnelles. Elles dépensent leur propre argent pour que cela puisse se produire.

S'ils réussissent, l'avenir des vols habités est assuré. Lorsque le premier touriste sera revenu avec ses histoires de l'espace, les personnes se presseront pour y aller. Dans un avenir proche, il est difficile d'imaginer des institutions autres que les gouvernements capables de financer l'exploration de Mars.

La NASA dépense la moitié de son budget pour soutenir une infrastructure qui permette aux personnes d'aller en orbite terrestre et de pouvoir les y faire vivre. Si cette infrastructure peut être soutenue par le secteur privé et que le gouvernement peut acheter des services, quand un besoin s'en fait sentir, sur une base économique, beaucoup de ressources seraient libérées pour l'exploration et ce qui devrait être le travail de la NASA.

En dépit de tous les problèmes que j'ai décrits, je demeure optimiste quant à l'avenir des vols habités, en général parce que cela se produit sur plusieurs niveaux. Nous continuerons à explorer les vastes régions de l'univers avec des télescopes de plus en plus puissants et à explorer notre système solaire avec les sondes robotisées.

J'espère que les êtres humains, à nouveau, pourront jouer un rôle primordial, à l'avant-garde de l'exploration de l'espace et je suis certain que cette exploration, comme beaucoup d'autres activités, deviendra un effort international. Merci beaucoup de votre attention.

M. Christian Cabal - Nous pouvons remercier M. Jeffrey Hoffmann pour cette présentation. Il nous fait part d'une expérience, tant en homme de science qu'en astronaute. J'observe que les mêmes problèmes se sont posés dans l'histoire de l'espace aux États-Unis que maintenant en Europe et que les mêmes solutions ont été apportées, quelles que soient les options complémentaires et nouvelles qui complètent l'effort gouvernemental ou étatique, sous l'angle d'intervention d'investisseurs privés. Cela ne peut rester que relativement accessoire dans les grandes opérations d'exploration spatiale, a fortiori au plan planétaire proche de la Terre.

Cette expérience est résumée par la comparaison avec le programme de Kennedy sur le programme Apollo. La volonté étatique, lorsqu'elle est supportée par les moyens financiers, naturellement, permet d'aboutir à des résultats dans des délais très brefs.

Nous ne sommes plus dans les mêmes périodes d'abondance au plan financier. Néanmoins, les moyens dont disposent les scientifiques ne sont pas tout à fait négligeables. Sous l'angle et sous l'effort d'une action internationale, même si cela est souvent difficile parce qu'il faut rendre compatibles les programmes entre eux et les concurrences, tout en maintenant l'émulation nécessaire, nous pouvons progresser et rejoindre dans l'histoire les résultats que nous avions obtenus avec les programmes Apollo, pour les nouvelles explorations, que le président Bush veut lancer sur la Lune et Mars.

Cette expérience, seuls les États-Unis en ont la maîtrise du début jusqu'à la fin. Nous devons partager cette expérience, développer de nouveaux programmes et associer l'Europe à l'effort de la NASA et de l'Amérique de façon plus globale.

Vous avez évoqué le financement public/privé. C'est une solution utile mais non suffisante. Elle ne peut en aucun cas se substituer à l'effort gouvernemental, tel que la NASA l'a toujours montré et continue de le montrer. Vous avez fait allusion aux ministres des Finances de différents pays. Il serait très dangereux de penser que l'espace peut s'autofinancer et ne pas bénéficier des crédits publics. Ce serait une grave erreur. Les États doivent continuer d'investir. Aucune alternative n'est possible, même si nous faisons appel au secteur privé et à l'industrie en particulier pour la réalisation de programmes dans des conditions économiques intéressantes. La volonté politique doit persister. Les États mettent en face les financements nécessaires.

Merci pour cette présentation très complète qui a passionné notre auditoire.

Nous poursuivons notre panorama international et revenons sur le plan européen avec la DLR et avec Monsieur KAFF. Sa présentation permet de compléter le panorama européen de la découverte spatiale.

3. M. Heinz-Joseph KAAF, Deutsches Zentrüm für Luft- und Raumfahrt (DLR)

Merci beaucoup de votre invitation à laquelle je suis très sensible. J'excuse le professeur Ritich, qui devait être là. Il est à Berlin où se met en place le nouveau gouvernement.

J'apporterai quelques réflexions sur le passé, le présent, l'implication allemande en matière de vols habités et sur la recherche en général et je me projetterai dans l'avenir.

Depuis 20 ans, l'Europe s'implique dans un programme de station spatiale. Au milieu des années 80, le président REAGAN a invité à une participation plus large de ce programme. Suite à la réussite des activités de développement de différentes missions, les politiques allemands ont cru bon à ce moment-là de jouer un rôle de chef de file en Europe sur un nouveau projet, dont l'objet était de pérenniser la recherche scientifique, le développement de nouvelles activités et le renforcement de la coopération internationale.

A ce moment-là, ce programme était peu clair quant aux différents apports que l'Europe devait mettre en avant.

Au début, on pensait qu'il s'agissait d'un laboratoire, éventuellement de modules de différents types de services, de différentes formes. Après une période de consolidation, un choix a été opéré.

Un laboratoire a été rattaché à l'ISS. Un laboratoire en voie libre devait être desservi soit par Huygens, c'est-à-dire un nouveau système de transport spatial, soit une station spatiale ou une plate-forme. Dix ans plus tard, suite à la conférence ministérielle à Toulouse, la décision a été prise sur le développement des différents éléments et on en a tiré quelques leçons. Les ministres ont constaté que le projet initial était trop ambitieux. Les capacités autonomes ont donc été revues, avec la volonté de prendre en charge et en considération le laboratoire Colombus, l'utilisation d'Ariane 5, le véhicule logistique qui n'est pas habité et une plate-forme polaire qui, à l'époque, s'était inscrite dans le programme d'observation terrestre dont le résultat a été couronné de succès, toutes proportions gardées.

Dix ans plus tard, nous pouvons jeter un regard en arrière pour constater que bon nombre de changements se sont produits au niveau des stations spatiales. La Russie à présent participe au projet. Elle a été la bienvenue en Allemagne. Différents domaines de coopération ont été lancés entre l'Europe et la Russie, certains pour pouvoir mieux maîtriser les coûts. Malgré les difficultés techniques, qui se sont traduites par des retards des différentes séquences d'assemblage, nous avons néanmoins travaillé convenablement ensemble. Malheureusement, le désastre de Columbia a eu lieu et le comité d'enquête de l'accident a nécessité une refonte du système de navigation. Un nouveau vol a eu lieu cet été avec Discovery. Quelques difficultés techniques se sont encore posées. Ceci met en doute quelque peu la sécurité en vol et d'autres incertitudes règnent encore quant à l'avenir de vols ultérieurs.

M. Hoffmann a précisé tout à l'heure que la NASA se prépare à d'autres initiatives en termes d'exploration et d'autres vols habités. A échéance 2008, cette initiative, pour l'instant, passe par le développement du CEV et d'autres véhicules lourds au décollage. Nous y voyons plus clair à présent. Quant à l'assemblage et à l'utilisation de l'ISS, nous avons mieux défini le nombre de vols de navettes, au nombre de 18, plus un pour la mission de service. Pour l'instant, nous n'avons pas la confirmation du nombre exact des vols.

Par ailleurs, nous avons constaté qu'il était possible d'acheter d'autres missions Soyouz aux Russes, ce qui garantirait la continuité du programme de l'ISS. En Europe, l'industrie travaille avec les fournisseurs de matériel et un autre programme de différentes missions de fusées et d'autres missions de capsules non habitées est en route.

Quelle est la position de DLR ?

Nous devons garantir les investissements et dépenses engagées. En effet, pour l'Allemagne, il s'agit de 2 Md€ depuis 1995, depuis la conférence ministérielle à Toulouse. Nous attendons également que notre partenaire américain puisse encore contribuer à d'autres missions (au nombre de six) d'ici 2009 et que l'ISS soit utilisée jusqu'à 2013, qui est donc le délai de référence pour les projets européens.

Nous espérons que l'ESA et l'industrie spatiale démultiplieront leurs efforts pour réussir le lancement d'ATV d'ici la fin de l'année prochaine. Nous pensons que ces programmes iront de l'avant de manière prudente, avec des dates jalons pour respecter les budgets affectés.

Quant à l'avenir, sur les vols habités, la position allemande reste inchangée. La priorité sera mise sur l'utilisation réussie de l'ISS. Des missions ISS ultérieures pourront servir d'essai pour expérimenter d'autres techniques et d'autres travaux de recherche. Le programme d'exploitation ISA, à notre avis, est trop ambitieux et son organisation n'est pas tout à fait appropriée. Nous préférons une approche par paliers. Nous ne sommes pas pressés. Nous estimons qu'on veut trop de choses trop vite.

Par ailleurs, DLR, dans un avenir proche, n'envisage pas d'autres activités humaines dans l'espace. La participation à une nouvelle mission robotique sur Mars est la bienvenue pour vérifier d'autres techniques, contribuer aux avancées de la science et surtout étudier la vie sur Mars. Nous attendons du gouvernement allemand, d'ici la prochaine conférence ministérielle, qu'il décide de la continuité du programme d'exploration avec la participation de LIPS et la mission Exomars.

Je passe maintenant à certains travaux de recherche en matière d'utilisation. L'ISS pourrait être utilisée dans différents domaines scientifiques, la physique fondamentale, les sciences de la vie, les sciences spatiales et d'autres domaines techniques.

En tant que banc d'essai, pour essayer d'autres techniques, les process ISA, avec l'annonce de nouvelles possibilités et la revue des pairs pour pouvoir valoriser les différents domaines scientifiques, seront les bienvenus. Nous pensons qu'il faut donner une marge de manoeuvre aux scientifiques plutôt que de leur imposer des contraintes, ce qui n'est pas le but recherché.

A présent, ces expériences allemandes ont été menées à bord de l'ISS ou sont en cours de réalisation. Une centaine est en préparation et attend des possibilités de vol. Ceci nous donne un tableau prometteur. Néanmoins, des incertitudes restent quant à l'avenir du programme ISS.

Je vous remercie de votre attention.

M. Christian Cabal - Je vous remercie de cette présentation de la DLR. Beaucoup de points d'interrogation demeurent pour le moment car les grands programmes ont été engagés, réalisés au sol, avec de multiples expérimentations. Il n'a pas encore été possible, compte tenu du calendrier défini par la NASA pour le retour en vol de la navette, de fixer avec suffisamment de précisions les possibilités de tir pour amener le modèle Colombus et poursuivre les autres explorations. C'est le prix à payer de la politique de coopération qui est nécessaire.

Nous sommes tributaires des moyens de tir, de transport et de mise à poste. C'est le cas précis après la catastrophe de Colombia. Je suis convaincu que nos collègues de la NASA sauront remédier à cette situation et proposer un calendrier qui permette de poursuivre la construction de la station spatiale internationale et, en particulier, des modèles européens qui sont un des éléments essentiels du développement. Je sais que nos collègues de la NASA fournissent tous leurs efforts pour répondre, dans les délais les plus brefs, au calendrier initialement prévu. Plusieurs questions seront posées et permettront d'approfondir le rôle de la DLR et les capacités que la DLR peut apporter pour résoudre cette situation.

M. BONNEVILLE va nous indiquer les perspectives sur l'étude et l'exploration du CNES, tels que sont définis les objectifs pour l'instant.

4. M. Richard BONNEVILLE, Chef du service Etude et exploration de l'Univers du CNES

A titre d'introduction, je voudrais insister sur ces deux mots complémentaires que sont la science et l'exploration.

La science

Ce programme a d'abord une vocation cognitive, mieux cerner notre connaissance et notre compréhension de l'univers - qui sont le sens des propos de M. Bonnet - sur son origine, sur son destin ultime et les objets qui le composent que sont les galaxies et étoiles. Une question qui traverse tout le programme est la question finale de la vie dans l'univers.

L'exploration

L'objectif est d'étendre la présence humaine, virtuelle ou réelle, au-delà des limites de notre planète. Virtuellement, il s'agit de l'exploration du système solaire par des véhicules automatiques. C'est aussi la recherche de planètes éventuellement habitables autour d'étoiles proches. Réellement, il s'agit de futures missions vers la Lune et Mars, comme celles dont a parlé Jeffrey Hoffmann. Le pré-requis est de développer les technologies qui seront nécessaires pour atteindre ces objectifs.

Je voudrais insister sur la complémentarité entre la recherche au sol et la recherche spatiale. Pour l'astronomie, les observatoires spatiaux permettent d'observer dans des domaines de longueur d'ondes. Pour les objets du système solaire, les sondes spatiales sont indispensables pour toutes les étapes de l'exploration, depuis le survol jusqu'au retour d'échantillon final.

L'espace est à la fois l'objet de l'étude et le moyen de l'étude. Cela explique un partenariat naturel entre l'agence spatiale et la communauté scientifique.

Pour les programmes français, le programme scientifique obligatoire de l'ESA, Horizon 2000, est le noyau du programme français. 30 % des instruments scientifiques des missions européennes sont fournis par les instituts de recherche français, avec le support du CNES.

Cette participation sera complétée par d'autres programmes européens qui ont un contenu scientifique. Je voudrais citer l'utilisation de la station spatiale ou le futur programme d'exploration Aurora.

En dehors de l'ESA, nous voulons compléter les missions européennes ou préparer de futures missions sur des objectifs scientifiques et technologiques bien identifiés, comme les missions d'opportunité, la participation à des missions spatiales d'initiative extérieure, avec nos partenaires les États-Unis, la Russie, la Chine, le Japon et d'autres pays européens et des activités nationales. Elles impliquent presque toutes des participations extérieures. Très peu de programmes spatiaux sont monocolores.

Les minisatellites de la filière Proteus, comme le satellite Corot, les microsatellites, les microscopes, les ballons et les activités de préparation du futur, font partie de la recherche et de la technologie, des avant projets. L'initiative de vol en formation est aussi un élément.

Il est très important que les orientations scientifiques de ce programme soient données par la communauté scientifique elle-même. Nous nous réunissons tous les quatre à cinq ans. La dernière réunion a eu lieu en juillet 2004. Nous essayons de maintenir un équilibre entre les activités, à travers l'ESA et en dehors de l'ESA. Nous essayons de maintenir un équilibre entre les principaux domaines, le système solaire et l'astronomie, et nous essayons d'introduire de nouveaux thèmes, par exemple la physique fondamentale, l'exobiologie, c'est-à-dire la vie dans l'univers, la météo de l'espace (ou l'activité solaire) et la menace des astéroïdes qui peuvent rencontrer la Terre.

Les instruments scientifiques sont développés par les laboratoires eux-mêmes, avec le support technique et financier du CNES, ou par le CNES en étroite collaboration avec les laboratoires.

Une notion importante est la subsidiarité scientifique. On peut classer les missions spatiales scientifiques en trois grandes catégories :

- les très grandes missions, qui doivent se faire dans un contexte international, comme dans l'avenir le retour de l'échantillon de Mars,

- les grandes missions, qui ont leur place naturelle dans le programme européen,

- les micromissions, qui s'accommodent très bien d'un contexte national, avec les coopérations bi ou multilatérales.

Je vais développer deux grands thèmes. Le premier thème est l'origine et la fin de l'univers.

Seulement 5 % du contenu de l'univers est fait de matières ordinaires (protons, neutrons et électrons). La plus grande partie est faite de matière noire, c'est-à-dire une matière dont on remarque les effets à travers le mouvement des galaxies mais qu'on ne détecte pas, et l'autre matière est une forme d'énergie qu'on ne connaît pas mais qui est nécessaire pour expliquer que l'univers soit plein.

Quelles sont cette matière et cette énergie noires ? Comment la galaxie se forme-t-elle ? Comment les grandes structures se forment-elles ? Voici les enjeux scientifiques de ce thème.

Aujourd'hui, de plus en plus, l'astrophysique, la physique des particules, tendent à se rejoindre à travers des thèmes qui sont tous liés aux interactions fondamentales, à leur unification et au rôle particulier de la gravitation par rapport aux autres interactions, fortes, faibles ou électromagnétiques.

L'objectif des missions est d'élaborer progressivement une nouvelle physique ou de trouver des éléments qui mettront sur la voie d'une nouvelle physique, au-delà de la physique actuelle, celle de la relativité générale. Une approche est multiple à travers la cosmologie observationnelle - ce n'est pas seulement une activité théorique mais aussi expérimentale - qui est d'utiliser l'univers comme un laboratoire et les observatoires spatiaux.

Ce dessin montre peut-être l'histoire de l'univers depuis le big bang, la période d'expansion rapide, la période d'expansion lente et l'expansion qui s'accélère vers une dislocation générale.

La cosmologie observationnelle est à la frontière entre l'astronomie et la physique fondamentale. Il s'agit d'étudier par exemple l'univers primordial à travers le rayonnement cosmologique et de déterminer les paramètres cosmologiques fondamentaux, qui permettent de distinguer les différents modèles d'univers.

Il s'agit de tester ou de mettre en évidence des conséquences observables, des théories d'unification, par exemple l'équivalence entre la masse pesante et la masse inerte. Je voudrais parler du projet microscope, qui est un microsatellite du CNES, qui sera lancé en 2009. Il s'agit aussi de tester de façon aussi précise que possible la gravitation à diverses échelles et en particulier dans le système solaire. Ce sera fait en partie avec le projet Gaïa, de l'Agence spatiale européenne. Gaïa permettra aussi de mesurer avec précision les paramètres post-newtoniens.

Les observatoires spatiaux permettront d'observer le ciel dans toutes les gammes de longueur d'ondes, depuis l'infrarouge lointain jusqu'aux hautes énergies, les rayons X et gamma, qui permettent d'étudier les sources de rayonnement intense, énergique. Il s'agit d'étudier les objets très lointains, donc très vieux, et peut-être ouvrir de nouvelles fenêtres d'observation, par exemple le ciel dans le domaine des ondes gravitationnelles.

Le deuxième thème est la vie dans l'univers. Comment est-elle apparue ?

Il faut regarder dans le système solaire, Titan, les astéroïdes, les comètes, la matière primitive.

La vie est-elle apparue ailleurs que dans le système solaire ?

L'objectif prioritaire est Mars. Existe-t-elle ailleurs dans l'univers ? Est-ce un phénomène exceptionnel ou au contraire très répandu ? Il s'agit de chercher les planètes extrasolaires dans la zone habitable et de chercher ensuite une signature de l'activité biologique dans leur atmosphère.

Voici l'arrivée de Huygens sur Titan en janvier 2005. Voici des vues de Mars par la sonde européenne Mars Express, qui ont mis en évidence que les pôles étaient essentiellement constitués de glace, d'eau permanente recouverte de couche de neige carbonique. La bande rouge est un dépôt de gypse, ce qui montre que de l'eau stagnante et probablement très acide à la surface de Mars s'y est trouvée.

Comment se forment les planètes extrasolaires ? Quels sont les types de planètes extrasolaires ? Peut-on trouver une activité biologique ? Nous avons trouvé 160 planètes extrasolaires, toutes de type Jupiter, chaudes, totalement inadaptées pour héberger la vie.

Dès 2006, le minisatellite du CNES, Corot, pourra détecter des grosses Terres, c'est-à-dire des planètes dont le diamètre est de deux fois le diamètre terrestre et à la fin de la prochaine décennie, de grands interféromètres, comme l'interféromètre Darwin, pourront voir des planètes de type terrestre.

Le contexte international :

· l'émergence de nouveaux pays spatiaux, par exemple la Chine, qui a lancé voici quelques semaines sa seconde mission habitée. ;

· le Conseil ministériel de l'ESA ;

· l'implication de l'Union européenne dans les activités spatiales. Il semble que les sciences et l'exploration ne sont que marginalement concernées par les projets européens ;

· l'initiative du président américain dont je dirai un mot tout à l'heure.

Roger Bonnet a parlé de la prospective Cosmic Vision 2015/2025. Egalement, la première tranche du programme d'exploration Aurora est importante. Les deux sujets importants du Conseil ministériel seront le nouveau niveau de ressources du programme scientifique obligatoire et le feu vert pour la première mission du programme Aurora, qui est une mission Exomars, la première mission européenne à se poser sur Mars.

Des problèmes budgétaires se posent sur Cosmic Vision. Il sera difficile d'entamer de nouveaux grands projets avant 2013. Comment préparer de futures grandes missions qui auront lieu après 2015, comme le projet Darwin ?

Le contexte américain est dominé par l'initiative américaine d'exploration dans la perspective de missions habitées vers la Lune et vers Mars, avec le retrait de la navette et la priorité au développement du Crew Exploration Véhicle.

Une conséquence sur la science de ce programme américain est que cette priorité de la NASA à l'exploration habitée impliquera une réduction de l'effort américain dans certains domaines de la science spatiale comme l'astronomie, la cosmologie ou la physique fondamentale. Le programme d'astrophysique est mal parti. Le programme robotique d'exploration de Mars est affecté. Le satellite Mars Telecommunications Orbiter, qui devait être lancé en 2011, a été annulé.

Cela peut être une opportunité pour les Européens puisque la concurrence scientifique internationale est assez vive. Globalement, c'est mauvais pour la science parce que la science doit être internationale.

Je présenterai, sur ce qui pourrait être une vision européenne de l'exploration, une vision de la coopération avec les Américains. Un programme d'exploration européen doit permettre aux Européens de poursuivre leurs recherches avec leurs propres moyens, si la coopération qu'ils nourriraient avec les États-Unis ne remplissait pas tout à fait leur objectif, afin de ne pas reproduire la situation de dépendance, qui est celle de la station internationale.

Si nous prenons en compte la différence de moyens que les États-Unis et l'Europe consacrent au spatial civil, il nous semble que la priorité européenne devra aller aux missions robotiques. Le programme européen doit être construit dans cette perspective.

Pour nos scientifiques, la Lune est une faible priorité. La priorité de la communauté scientifique est l'exploration de Mars. Cela a été dit à plusieurs occasions et réaffirmé récemment. Nous remarquons un fort support de cette communauté à la mission Exomars, en particulier Mars Express, qui réalisait une étude globale depuis l'orbite. L'accent est mis sur l'exploration in situ sur les court et moyen termes.

Cette mission Exomars, en 2011, aura pour objectif de montrer que les Européens savent se poser sur Mars avec des technologies européennes et ce sera le vecteur d'une mission scientifique importante avec une science aussi large que possible sur l'exobiologie, la caractérisation de l'environnement, la géophysique et la géochimie.

L'étape suivante sera le retour de plusieurs échantillons de plusieurs sites, a priori dans un programme international car c'est une mission complexe. Les Européens auront une participation importante à ce programme. Ils doivent réfléchir dès à présent au rôle qu'ils pourraient jouer dans un tel programme.

Les autres cibles sont les planètes géantes et les satellites. De telles missions doivent être vues dans un contexte international, par exemple Jupiter et ses satellites. Quant aux petits corps du système solaire, les astéroïdes, les comètes, en particulier dans la perspective de cette menace d'astéroïdes géocroiseurs, une coopération est possible, où l'Union européenne pourrait jouer un rôle important.

La préparation du futur est essentielle dans le spatial. Les programmes se font sur des échelles de temps assez longues. L'enjeu majeur est la maîtrise du vol en formation. Il s'agit de plusieurs satellites dont les positions sont mutuellement asservies, avec une instrumentation distribuée, qui reconstitue un très grand instrument qui ne pourrait pas être installé sur un seul satellite. Par exemple, Symbol X est un observatoire dans le domaine des rayons X. C'est une très longue focale, avec un détecteur sur un satellite et l'optique sur un autre satellite. Un autre exemple est l'interféromètre Pégase avec deux satellites qui recueillent les lumières et un troisième qui recombine les faisceaux. Ceci pourrait être utilisé pour voir des planètes extrasolaires et pourrait être un précurseur à la mission Darwin.

Je vous remercie de votre attention et j'espère que je vous aurai convaincus que la science a de beaux jours devant elle dans l'espace.

M. Christian Cabal - Monsieur Bonneville, vous n'aviez pas besoin de nous convaincre. En revanche, ce qui est délicat, c'est le montage financier de toutes les explorations, qui sont nombreuses, presque surabondantes, qui doivent faire appel à des coopérations internationales, tout en préservant pour l'Europe les moyens de son autonomie, de sa capacité de ne pas être tributaire d'autres puissances ennemies. Nous avons quelques milliards d'années pour le réaliser. Tous les espoirs sont permis.

Je donne la parole à André BRAHIC, quant aux perspectives sur l'exploration planétaire et de l'espace.

5. M. André BRAHIC, Astrophysicien au CEA

Je ne vais pas répéter mes prédécesseurs. Je vais essayer de vous convaincre que l'enjeu pour l'espace est crucial pour notre civilisation.

Je ne voudrais pas décrire chaque mission ou chaque semaine où nous avons des découvertes, des photographies, des informations qui seront dans tous les livres d'école dans le futur, et nous sommes les premiers à y participer.

Au-delà de l'aspect scientifique, qui est essentiel, actuellement je suis non pas triste, mais inquiet, du fait que la science dans notre société est moins présente qu'elle ne devrait l'être, ou moins présente qu'elle ne l'a été dans le passé.

Je constate qu'une grande partie des étudiants des grandes écoles se dirige finalement vers des métiers autres que la science. C'est vraiment dommage car ces métiers ne sont pas rendus attractifs. Le footballeur et le chanteur sont donnés comme modèles et rarement le scientifique. Il faudrait essayer d'inverser le mouvement car quelque chose d'essentiel se joue.

L'enjeu est d'une part culturel, d'autre part scientifique, et enfin industriel et commercial.

Je suis persuadé que la culture scientifique est aussi importante que celle artistique, littéraire et autre mais elle est souvent oubliée. Quand je lis l'actualité du jour, on me parle de violence, de chômage ou d'intolérance. Je vous montre une photographie du monde de Saturne. Pourquoi dépenser de l'argent pour photographier Saturne alors que nous avons tant de problèmes sur Terre ?

Je voudrais vous montrer le ciel tel que nous le connaissons, un ciel assez statique, formé d'étoiles. Si Aristote revenait parmi nous, il penserait qu'il n'a pas bougé. Si je cite Aristote, c'est que toute notre civilisation, notre système politique, la démocratie, notre système judiciaire, le fait qu'on soit croyant ou pas, tout cela est fondé sur la philosophie grecque, laquelle repose sur la constellation du ciel, sur les rapports de l'homme et du ciel.

Cependant, au 20e siècle et au début du 21e, notre vision du ciel a totalement changé. Pourquoi ? Parce que nous sommes allés sur place dans le système solaire, parce que nous voyons les différents rayonnements, ce que nos yeux ne voyaient pas. Je vous donne un exemple. Vous allez ce soir à un concert, composé d'un orchestre de 150 musiciens. Si ce soir, vous êtes un peu sourd et n'entendiez qu'un seul instrument, le triangle par exemple, vous vous ennuierez. Dites-vous que nous avons tous les instruments pour voir l'espace, de toutes les longueurs d'ondes et nous assistons à un concert complet mais dont nous ne comprenons pas encore toute la musique. L'enjeu est essentiel pour cette raison.

Voici une peinture du ciel de Van Gogh quand il était, paraît-il, en bonne santé et voici une peinture du ciel qu'il a peint quand il est devenu fou. Ce ciel ressemble au ciel réel. Le ciel est violent, changeant et sans arrêt en bouleversement. Nos yeux ne le voient pas, mais nos engins, si.

Je vous montre ce dessin qui met en scène deux femmes. L'une dit à l'autre : « un jour, l'homme ira sur la Lune ». Elle poursuit : « Pendant ce temps-là, nous prendrons le pouvoir ». C'est exactement ce qui s'est passé à la fin du 20e siècle, les hommes sont allés sur la Lune et les femmes ont enfin la place qu'elles méritent dans la société. Dans les pays où l'astrophysique est absente, les femmes sont maltraitées. D'ailleurs, si on se met un voile sur la tête, on voit mal le ciel.

Quelque chose d'essentiel est présent et cette dimension est quelquefois oubliée.

Quelle est la place de l'homme dans l'univers ?

C'est la question que se posaient les philosophes grecs. Nous connaissons un bouleversement complet, total. Nous n'avons pas encore la réponse à certaines questions mais j'espère que nous l'aurons prochainement.

Je reviens sur cette image et une photographie du soleil prise à 6 heures du matin quand il fait beau. Deux manières de voir le monde existent. La première est celle d'alimenter l'irrationnel et l'autre manière est de comprendre le monde. On a essayé de le comprendre parfois.

La première dimension est culturelle. J'entends parler de violence. Je suis allé dans les banlieues difficiles où on brûle des voitures. J'ai rencontré ces jeunes, je leur ai parlé de l'espace et j'ai vu des yeux qui brillaient. J'ai compris à ce moment-là que nous n'avions pas joué tous les arguments en leur faveur. Quand une compagnie de CRS est envoyée, quand on est un gamin, on n'a qu'une envie, celle d'envoyer des pierres.

J'ai eu l'occasion de dîner avec Jacques CHIRAC et Lionel JOSPIN. Je leur ai expliqué que quand on a des problèmes avec les banlieues, il faut envoyer les astronomes d'abord et après la police. Je ne suis pas naïf au point de croire qu'une conférence sur l'espace va tout changer mais je pense qu'un message est à donner. Ces jeunes sont passionnés. Le message qu'on leur donne pour l'instant est : ou la mosquée ou les CRS. Un enjeu est fondamental. Devant les fondamentalistes, la réponse est la protection ainsi qu'un message culturel et je ne suis pas sûr que nos journaux, nos écoles, nos médias et nous-mêmes le relayions assez. Comment résoudre le problème du chômage ? Avec une économie meilleure. Comment sera-t-elle meilleure ? En poussant l'industrie.

L'espace est un champ essentiel de bataille au sens noble entre les États-Unis, l'Europe et le Japon, qui sont les actuelles puissances, et la Chine a très bien compris que c'était un enjeu important.

Je pense aussi à l'intolérance, l'irrationnel et je vois des choses qui m'effraient, aussi bien en Hollande qu'aux États-Unis, où on apprend que la Terre a 6 000 ans. Des courants sont très forts. La manière de lutter est de faire comprendre ce qu'est une démarche scientifique. Une démarche scientifique repose sur deux piliers, d'une part l'expérimentation pour le physicien ou l'observation pour l'astronome, et d'autre part la théorie. L'un ne va pas sans l'autre.

Le scientifique est pragmatique, il s'incline devant les faits.

Quelques députés et sénateurs sont présents. J'ai envie de voter pour un homme politique quand il dit à la télévision qu'il s'est trompé. En effet, il aurait tout compris. Quand on tente une expérience et qu'elle ne fonctionne pas, on tente autre chose. Quand j'entends des hommes politiques affirmer avec force qu'ils ont raison, je me dis qu'à l'école ils n'ont pas assez suivi les classes scientifiques. Ce que nous apprend la science, c'est qu'un scientifique ne dit jamais ce qui est vrai, mais il est capable de dire ce qui est faux. Ceux qui prétendent détenir la vérité ne sont pas très intelligents. La notion de vrai et de faux est importante.

L'espace est un laboratoire gratuit. Il règne dans l'espace et dans l'univers en particulier des températures extrêmes, de temps et de densité que jamais nous ne reproduirons dans nos laboratoires terrestres. Le seul moyen de faire avancer nos connaissances en physique, en chimie, en biologie est d'aller voir ce qui se passe à l'extérieur et l'univers est gratuit. Certes, le prix du voyage coûte cher mais ce prix est négligeable par rapport à la construction d'un laboratoire. Essayez de créer un trou noir dans un laboratoire, avant même d'avoir nommé le directeur, le laboratoire aura explosé depuis longtemps. Le futur de la physique est dans l'astrophysique, c'est dans l'univers qu'est notre futur du point de vue scientifique.

D'autre part, souvent on mélange recherche, sciences et technologie, sciences appliquées et sciences fondamentales. L'un ne va pas sans l'autre. Il faut bien comprendre que la science fondamentale est un instrument gratuit. Des directions ne donnent rien, certains chercheurs sont dans des impasses mais c'est à ce prix-là que l'avenir s'ouvrira ou pas. Evidemment, quand on parle d'échelle de temps de 20 à 25 ans, on ne sera peut-être plus là mais c'est pourtant maintenant que cela se joue. Si nous sommes, dans le monde occidental, légèrement en avance, c'est parce qu'a eu lieu la renaissance scientifique, c'est pourquoi il a porté en germe la révolution industrielle. Nous jouons notre futur. Ne le manquons pas.

Les étudiants ne vont pas dans les disciplines scientifiques. A l'université Paris VII, vingt étudiants sont en physique alors que 700 sont en psychologie. J'adore la psychologie mais ce déséquilibre signifie beaucoup de chômeurs. Un travail de fond est nécessaire parce que la science est passionnante. L'aspect austère est souvent montré, comme si pour la musique, on ne montrait que le solfège alors que ce qui compte est le spectacle. Il en est de même pour la science.

L'industrie et l'économie

La compétition d'aujourd'hui se passe dans l'espace et l'industrie de demain est la recherche d'aujourd'hui.

La planétologie comparée

Si nous voulons comprendre le futur de la Terre, apporter une réponse à ce que sont l'effet de serre, la couche d'ozone, les tempêtes, la température, le seul moyen que nous aurions d'agir en tant que scientifiques serait d'expérimenter sur la Terre mais ce n'est pas la peine. Il suffit d'aller dans le système solaire. Nous voyons des mondes plus violents, d'autres plus calmes, d'autres plus froids, d'autres plus chauds, d'autres plus ou moins denses et par comparaison, nous comprenons le rôle de chacun des facteurs physiques pour les modèles que nous développons, qu'il s'agisse de météorologie, de climatologie, de vulcanologie et tout ce qui concerne la Terre. C'est ainsi que nous progresserons. Cela me paraît essentiel et là aussi je crois que l'effort n'est pas suffisant dans notre pays.

Si j'avais quelque moyen de faire passer un message à l'Assemblée nationale et au Sénat, je souhaite un accord entre tous les partis politiques sur l'importance de la science et qu'on ne subisse pas de coup de volant à gauche et à droite, avec les pouvoirs qui se renouvellent tous les quatre ou cinq ans. Un accord complet est tout à fait facile à obtenir. Je discute individuellement avec chaque personne. Tout le monde en est convaincu mais nous ne le faisons pas.

Les échelles de temps sont considérables. Je me régale de la mission Cassini qui nous apporte des éléments extraordinaires chaque jour. Je me souviens qu'en juin 1980 nous étions un petit groupe à parler de cette mission. Nous avons obtenu les financements au début des années 90. C'était voici 25 ans. Ce que nous réalisons aujourd'hui, nous en récolterons les bienfaits dans 25 ans. Il faut une volonté politique que je ne ressens pas et surtout une réforme profonde. Des chercheurs sont dans la rue et réclament plus d'argent. Le problème n'est pas que le budget. Réformons d'abord le système pour qu'il soit plus efficace. Ensuite, donnons le budget correspondant et pas l'inverse. Je ne vois pas de signaux très positifs.

La photographie que je montre est l'état de l'univers, la carte du ciel, 380 000 ans après l'instant zéro et le dépouillement de cette image vous donne l'âge de l'univers, 13,7 milliards d'années alors que l'âge de la Terre - nous le savons depuis 1953 - est de 4,55 milliards d'année. L'expansion de l'univers a commencé voici 13,7 milliards d'années. Cela ne signifie pas qu'un homme barbu a pris un peu de temps pour créer l'univers et s'est reposé le septième jour. Cela signifie que nous, astronomes, sommes capables de remonter l'histoire jusqu'à 13,7 milliards d'années.

J'assiste à des conférences au Maroc, en Tunisie et ailleurs, et je suis souvent confronté à des personnes qui me rétorquent que mes propos ne sont pas conformes au Coran. Je leur réponds qu'ils m'ont bien écouté, c'est ce que je voulais dire. Je crois qu'une réponse culturelle est à apporter et nous n'y faisons pas suffisamment attention.

Les conditions extrêmes sur la Terre, où nous avons découvert que la vie existait, nous ont fait penser qu'elle doit exister ailleurs. Nous ne l'avons pas encore découvert. Voici l'une des missions prévues, où des télescopes d'environ 10 mètres de diamètre sont lancés dans l'espace. Si une nouvelle Terre est découverte, nous fournirons tous les efforts et cela changera notre histoire.

Inéluctablement, la vie sur Terre est beaucoup plus proche de la fin que du début. La vie a démarré voici 3,8 milliards d'années. Dans un milliard d'années, au centre du soleil, la densité augmentera. Ainsi, l'énergie augmentera. Par conséquent, la température augmentera. La chaleur du soleil augmente légèrement, environ 20 % au cours des 3,5 milliards d'années. Dans le futur de la Terre, la quantité d'oxyde de carbone aura décrû, la quantité de vapeur d'eau aura crû, l'effet de serre sera majeur et voici à quoi ressemblera la Terre, une zone non habitable. C'est pourquoi nous sommes intéressés par Vénus et Mars. Sur Vénus, l'effet de serre s'est emballé alors que sur Mars, il a avorté. Nous sommes au milieu. Nous avons intérêt à être vigilants et actifs dans ce domaine.

Nos anciens rêvaient d'aller voir les planètes et ceci a été réalisé.

Je voudrais parler de la mission Cassini. 17 pays sont engagés. Les idées ont démarré voici 25 ans. La mission sur Saturne a été lancée en 1997, est arrivée en 2004. La mission dure jusqu'en 2008. Je pense que la mission sera étirée jusqu'en 2010, voire 2012. Le dépouillement aura lieu jusqu'en 2020. Une mission, à présent, dure 40 ans. C'est le grand-père qui plante un arbre et les petits-enfants qui en profitent.

La science est par définition internationale. Quand vous travaillez avec ces personnes, vous oubliez leur passeport et l'enthousiasme est commun. Culturellement, cela apporte beaucoup. Il faudrait des missions vers Uranus, Neptune et retourner vers Jupiter, mais chacune de ces missions coûte des budgets. Je ne voudrais pas être polémique mais aller autour de Saturne sur une mission de 25 ans coûte quelques jours de guerre en Irak. Cela apporte plus à mon sens.

Je me souviens avoir eu le plaisir de dîner avec Bill CLINTON et j'ai vu un homme passionné par la science et l'astronomie. J'ai compris que la science est favorisée ou non si le président l'a décidé. Il me disait que 25 % du budget dépensé en Irak pour entretenir l'armée américaine pourraient scolariser tous les enfants d'Irak. Ces enfants sont actuellement soumis aux mollahs, vont dans les mosquées. Certains même se suicident avec des bombes, ce qui est une folie. Avec beaucoup moins d'argent, l'éducation et la culture pourraient prendre le pas et nous n'avons pas fourni tous les efforts dans cette direction.

Je vous montre la sonde américaine Cassini à laquelle est accrochée la sonde européenne Huygens. (Cette situation est oecuménique. Cassini était un catholique florentin et Huygens protestant hollandais). Elles ont été séparées le 25 décembre.

Je vous montre des exemples sur Saturne. Des vents à l'Equateur soufflent à 1 800 kilomètres à l'heure. Les tempêtes terrestres sont un doux zéphyr par comparaison. Des anticyclones, des tempêtes sont dans des dimensions supérieures à la Terre. Les météorologistes, pour tester leurs modèles, ont besoin de conditions extrêmes. Pour tester des modèles, Saturne est l'endroit idéal. Nous apprenons sur la Terre en observant Saturne. Pourquoi donner de l'argent pour l'espace alors que la Terre nous intéresse tant ? Dans la vie, pour résoudre un problème, on prend du recul. Prendre du recul, c'est possible en observant l'espace.

Les anneaux de Saturne sont le disque le plus fin de l'univers. De 300 000 kilomètres, l'épaisseur du disque est seulement de quelques mètres. Ce disque est un laboratoire d'objets lointains (des galaxies spirales, le système de planètes, de satellites...) et en même temps un laboratoire du passé puisque, avant que la Terre se forme, un disque existait autour du système solaire.

Voyez cette matière. Si n'importe quel étudiant m'avait dit qu'un arc de matière était autour de la planète, je lui aurais répondu de faire autre chose. Selon la loi de KEPLER, l'anneau doit être étalé. Cela signifie que la matière est confinée. On confine la matière avec les champs magnétiques. Je ne dis pas que nous résoudrons tous les problèmes en observant Saturne mais que la physique est universelle et on l'étudie dans tous les aspects.

Phoebé, le corps le plus lointain capturé par Saturne, Hypérion, un mouvement chaotique, Titan, l'exploit européen. En effet, l'Europe a posé l'engin le plus lointain, Japet, dont nous ne comprenons pas la forme. Encelade est un petit corps de 500 kilomètres. Nous avons à présent une résolution de 4 mètres sur ce corps et nous y trouvons des phénomènes étonnants.

En conclusion, notre futur est l'enjeu et il est essentiel. J'appelle à un consensus complet, j'appelle à une réflexion d'échelle de temps qui soit plus longue que l'échelle annuelle. J'appelle à une très forte volonté politique et je ne la vois pas. Des hommes politiques en France ont eu une très forte volonté. J'en cite deux, Pierre MENDES-FRANCE et Charles de GAULLE. L'un a régné plus longtemps que l'autre. Nous bénéficions des efforts de Charles de Gaulle. Les successeurs ont été moins dynamiques.

Il faut une réforme profonde de l'université de la recherche. Les méthodes de recrutement sont stupides. Il faut une sélection sévère, qui n'a pas lieu actuellement, une grande liberté des chercheurs et une évaluation a posteriori et non pas a priori, la suppression de la bureaucratie - lorsque moins d'argent est donné, plus la bureaucratie est présente - l'arrêt de l'évaporation des étudiants. La France paie des étudiants de haut niveau et ils partent aux États-Unis. Quel dommage ! Les carrières scientifiques doivent être plus attractives et je ne parle pas seulement du budget. Une action d'éducation doit être relevée. En effet, la science doit être au coeur de notre culture.

Je rêve d'un nouveau Frédéric II. Il a été roi du Danemark en 1580. Il a consacré 5 % du PIB à la seule construction d'un laboratoire. Nous bénéficions encore de cet argent bien placé. A la même époque, l'Espagne se ruinait pour entretenir son armée. Nous connaissons la décadence qui a suivi. L'enjeu est essentiel. Je rêve qu'aux prochaines élections, en 2007, les candidats se battent sur les trois thèmes, à l'exclusion des autres, la recherche, l'enseignement et la culture. Cela me paraît essentiel. J'ai envie de paraphraser une personne connue. Le 21e siècle sera spatial ou ne sera pas.

M. Christian Cabal - André BRAHIC est toujours décapant et presque provocateur. Il sait faire remuer les choses et les personnes et je l'en remercie vigoureusement.

Nous n'avions pas le temps nécessaire à un long développement. Tu as su appuyer où il était nécessaire, notamment pour les décideurs politiques qui ne s'inscrivent pas dans la durée et dans cette rigueur scientifique, mais il faut de tout pour faire un monde.

Le CNES s'est beaucoup investi pour que l'exploration spatiale, expérimentée sur le terrain par les jeunes dans les banlieues, soit en oeuvre. Il faut plutôt favoriser cette connaissance de l'espace et la citoyenneté par l'espace plutôt qu'envoyer des CRS. Nous partageons ce point de vue.

Je donne tout de suite la parole à Anne BONDIOU car nous sommes en retard et je voudrais qu'elle ait le temps de s'exprimer.

6. Mme Anne BONDIOU, Directeur du développement des activités spatiales, ONERA

J'ai la tâche redoutable de clore une session qui a été animée par des intervenants très brillants. Je voulais consacrer cette intervention aux activités de recherche technologiques, qui sont souvent dans l'ombre des succès des missions proprement dites. Néanmoins, la recherche et technologie, qui rassemble tous les acteurs du domaine, depuis les laboratoires, les centres de recherche, les PME, les industriels, est indispensable pour préparer des futures missions et pour se doter des technologies-clés qui autorisent les avancées dans le domaine instrumental comme dans les domaines des satellites. Il s'agit d'un ensemble de recherche très vaste. J'illustrerai aujourd'hui quelques cas, qui sont emblématiques.

Préparer les futures missions scientifiques suppose un effort de longue haleine. J'en veux pour preuve le cas que nous connaissons à l'ONERA de l'accélérométrie ultra-sensible, dispositif qui permet, comme l'a rappelé Richard Bonneville, la mesure de force très faible. Nous avons atteint le pic, dix moins douze fois le champ de gravité terrestre. Ces technologies, dont les progrès s'opèrent à présent depuis plus de 15 ans, permettront en 2009 la mise en oeuvre de la mission Microscope. Cette mission du CNES, en coopération avec l'ESA, est une mission de physique fondamentale, dédiée à la recherche d'une éventuelle violation du principe d'équivalence, un des principes fondateurs de la relativité générale, avec une précision mille fois supérieure à ce qui peut être expérimenté au sol.

C'est un principe vérifié depuis Galilée. C'est l'universalité de la chute des corps. Il dit que tous les corps tombent de la même façon dans le champ de gravité, quelle que soit leur composition.

C'est, parmi les grandes questions actuelles, une des questions posées sur la voie de la réconciliation entre mécanique quantique et relativité générale. C'est une question scientifique de la plus grande importance. La technologie intervient puisqu'il s'agit de mesurer une éventuelle accélération relative entre des masses de composition différente en chute libre dans leur mouvement autour de la Terre. C'est une mission très attendue par la communauté de la physique fondamentale.

Ce type de technologie employée dans cette mission pourrait être, dans des versions différentes, utilisé dans le cadre d'une mission pour la détection des ondes gravitationnelles, grâce à la détection de mouvements très subtiles de masse d'épreuves.

L'accélérométrie ultrasensible est le type même de ces technologies essentielles, nécessaires pour proposer des solutions spatiales quand de nouvelles questions scientifiques émergent.

L'ONERA et le CNES, dans le cadre de programmes communs, mais d'ailleurs d'autres agences, comme l'ESA ou le DLR, travaillent ensemble sur deux thématiques particulièrement porteuses sur le plan technologique, pour de futures missions scientifiques à horizon 2015/2020, dont il a été question aujourd'hui.

En premier lieu, il s'agit d'une thématique relative à l'autonomie des systèmes spatiaux - ceci peut sembler abstrait - qui vise très concrètement à augmenter la part d'intelligence embarquée à bord des satellites, afin de diminuer le recours aux stations sol et ainsi d'autoriser des missions, par exemple pour l'exploration interplanétaire ou des missions adaptées à un environnement évolutif, qui réclament une replanification autonome ou une reconfiguration. Cette autonomie est un point crucial pour le développement de ces futures missions, en particulier d'exploration.

En second lieu, une autre thématique a été abordée également en fin d'exposé par Richard Bonneville. C'est également un thème de coopération entre le CNES et l'ONERA et un thème très large de recherche technologique. C'est le vol en formation. Cela a été évoqué. Ce sont des missions, si nous les définissons de façon très large, qui utilisent un groupe de satellites, dont les positions relatives doivent être contrôlées de façon très fine, parfois en deçà du micron, lorsqu'il s'agit de missions d'interférométrie. Ces formations de satellites permettent de réaliser des missions tout à fait irréalisables autrement car elles permettent, en combinant les informations de leurs différentes charges utiles, d'accroître les performances vis-à-vis d'une plate-forme et d'un instrument monolithique.

Nous citons les missions de détection de planètes extrasolaires, prévues par l'ESA dans le cadre de la mission Darwin, ou la NASA dans le cadre de la mission Terrestrial Planet Finder. Ces missions associent trois ou quatre satellites, utilisent des principes d'interférométrie et permettent de détecter des objets très faibles au voisinage d'étoiles. D'autres applications se profilent sur ce vol en formation comme l'astronomie X ou gamma - cela a également été cité - ou même de géoscience. On parle de groupe de satellites équipés de radars, qui permettent la mesure de courants marins ou la mesure de faible vitesse.

Pour réaliser des missions aussi ambitieuses, aussi prometteuses, d'incontournables avancées technologies sont à réaliser relativement rapidement, vu les ambitions qui se profilent. Il s'agit d'abord d'affiner les techniques de mesures relatives de position entre satellites dans le domaine optique ou dans le domaine des radiofréquences.

Il s'agit d'atteindre des mesures de positionnement de l'ordre inférieures au micron, voire au nanomètre, pour les missions d'interférométrie optique. Il faut développer et fiabiliser des technologies de propulsion dédiées, utiliser des propulseurs très fins, améliorer les méthodes de guidage, de navigation contrôle pour la mise en place - ce n'est pas un problème simple - et le maintien stable de la formation de satellites et éventuellement, si on veut réduire les risques et les coûts pendant le développement du système, mettre en place des méthodes de simulation au sol tout à fait particulières, qui permettent de simuler les différentes avioniques des différents satellites, leurs modes de communication et leur architecture de commande. Ainsi, beaucoup de technologies doivent être maîtrisées pour autoriser ces missions futures.

Les grandes puissances spatiales nationales et internationales investissent toutes dans ce domaine, qui est évidemment riche d'avancées. Nous espérons qu'il soit également, comme l'ensemble du secteur de la R&T, un domaine riche de coopération potentielle entre instituts de recherche, industries et agences. L'ambition et la difficulté du problème le justifient très largement.

J'ai donné quelques exemples. J'ai parlé d'accélérométrie ultrasensible, d'autonomie de vol en formation.

En conclusion, je voudrais insister sur l'importance de cet arsenal technologique, sans lequel les futures missions que nous avons évoquées ne pourront pas atteindre leurs objectifs. Je vous remercie.

M. Christian Cabal - Merci. Dans un laps de temps très court, vous avez su présenter, avec une très grande clarté et une très grande précision, votre exposé et je tenais à vous en remercier. Cette présentation fait honneur à l'ONERA et à vos qualités personnelles.

Nous ne pouvons pas lancer de discussion à présent.

Comme nous déjeunons ensemble, nous aurons l'occasion de pouvoir discuter plus largement. Je remercie une nouvelle fois les participants de cette deuxième table ronde.

La séance est suspendue à 13 heures 40

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