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Mission de contrôle effectuée à l'académie de France à Rome

18 avril 2001 : La villa Médicis: le mythe et les réalités ( rapport d'information )

 

 

3. Recrutement : clarifier les règles du jeu

La modification des règles de recrutement découle directement de celles du profil des pensionnaires et n'est pas indépendante de l'évolution de celui de l'équipe de direction. Deux points paraissent souhaitables à votre rapporteur : une réforme du mode sélection pouvant rendre plus transparentes les règles, le maintien, en principe du moins, d'un lien entre le projet du candidat et la culture italienne.

(1) Rendre plus transparente la sélection ou officialiser le pouvoir discrétionnaire du jury

Il faut revenir, à ce stade, sur la façon dont sont choisis les pensionnaires. Le processus de sélection comporte deux étapes : la présélection des candidats et l'intervention du jury. Pour les analyser, on s'appuiera sur le rapport déjà cité remis au délégué aux arts plastiques de juin 1990 par Mme Françoise-Claire Prodhon qui est tout à fait significatif de la façon dont se déroulent les épreuves.

On peut rappeler que le décret modifié n° 86-233 du 18 février 1986, prévoit, en son article 4, que les candidats déposent, à l'appui de leur demande d'admission, un dossier, dont la composition est fixée par arrêté du ministre chargé de la culture. On note que ce dossier comprend obligatoirement une lettre exposant les motivations du candidat et la nature du projet qu'il envisage de réaliser à l'Académie de France à Rome sous l'autorité et le contrôle du directeur, ainsi que les moyens pratiques devant permettre cette réalisation.

Le jury comprend :

- le président désigné chaque année par le ministre de la culture,

- le directeur de l'Académie de France à Rome, vice-président,

- le président du conseil d'administration de l'Académie de France à Rome,

- le délégué aux Arts plastiques ou son représentant,

- trois personnalités nommées chaque année par arrêté du ministre de la culture.

L'article 7 dispose que le choix définitif des candidats se fait après une instruction effectuée par des rapporteurs « adjoints au jury » nommés chaque année par arrêté du ministre de la culture, sur proposition du jury statuant à la majorité. Les rapporteurs sont adjoints au jury au moment où celui-ci auditionne les candidats de sa discipline.

Les rapporteurs proposent une liste de candidats établie par ordre alphabétique comportant au moins trois fois plus de noms qu'il n'y a de vacances. C'est au vu de ces propositions et de l'ensemble des candidatures que le jury arrête la liste des candidats qu'il décide d'entendre et qu'il recevra individuellement. On remarque que le jury peut consulter des personnes désignées par arrêté du ministre, à même « d'apprécier les capacités des candidats ainsi que les perspectives qu'un séjour à l'Académie est susceptible de leur ouvrir ».

Le jury délibère et arrête la liste des candidats et propose leur nomination au ministre en précisant la durée de leur séjour en fonction de la nature de leur projet ou de leurs travaux, sans que cette durée puisse excéder deux ans.

La présélection est effectuée par des rapporteurs choisis chaque année pour chacune des disciplines représentées à la Villa en fonction de leurs compétences.

En fait, les rapporteurs ont la possibilité et sont même incités à faire appel à des candidats dont ils connaissent la qualité et le travail. Comme le note le rapport susmentionné : « si l'idée qui sous-tendait cette suggestion était d'élever le niveau général du recrutement, et de multiplier et de diversifier les candidatures, elle a pour effet de créer quelques ambiguïtés... Dès lors qu'un rapporteur conseille à un ou plusieurs candidats de se présenter, il a logiquement tendance à favoriser ces candidatures au détriment des autres. Le résultat est qu'il y a à présent deux modes de recrutement et deux sortes de candidats : les candidats parrainés par un rapporteur et les candidats libres d'emblée défavorisés ».

Dans cette perspective, on voit bien que l'intervention du jury est perçue comme introduisant un aléa difficilement maîtrisable dans la sélection des candidats. Cela résulte clairement du même rapport qui n'hésite pas à affirmer : « ... ce problème[ce pourquoi les membres du jury ne peuvent pas avoir toutes les compétences nécessaires] est, a priori, relatif car le jury s'en remet le plus souvent aux avis des rapporteurs et à ceux de ses membres spécialistes de la discipline examinée. La situation est a fortiori différente lorsque l'on touche aux disciplines plus visuelles que sont les arts plastiques ou la photographie, sur lesquelles chacun se sent en mesure de donner un avis, ce qui peut être sujet à caution ».

La conséquence qu'en tire le rapport mérite également d'être citée in extenso : « s'il est hors de question de réunir un jury spécialisé pour chaque discipline, ou même pour chaque section, ce qui relèverait d'une gestion beaucoup trop lourde, on peut cependant faire en sorte que l'avis des spécialistes soit respecté, pour peu que ceux-ci aient été judicieusement choisis par le ministère de la culture ».

Ainsi, la boucle est bouclée. On voit bien que l'on se trouve face à un fonctionnement répondant à une logique de microcosme. C'est d'ailleurs l'impression qu'a retenue votre rapporteur spécial à la suite de son entretien avec un ancien président du jury, dont il était évident qu'il n'était pas intervenu dans le choix d'un certain nombre de candidats dans le souci de respecter l'avis des spécialistes chargés de la présélection.

Votre rapporteur spécial a tendance à considérer que, si le système du concours est maintenu, il doit l'être dans des conditions de transparence inattaquables ; il n'est pas possible de laisser planer un soupçon où la notion, légitime, de parrainage puisse être interprétée comme du copinage.

Il est anormal qu'il y ait effectivement deux catégories de candidats, et que le résultat du « concours » reflète plus encore l'influence respective des spécialistes choisis par la Délégation aux Arts plastiques que l'opinion des membres du jury.

Si tant est que l'on ne choisisse pas, tout simplement, de calquer voire de fusionner la procédure de sélection des stagiaires sur celle applicable aux bourses accordées dans le cadre de la procédure « Villa Médicis hors les murs », le minimum que l'on puisse faire est de rétablir la souveraineté du jury, qui devrait nommer directement les rapporteurs, en donnant alors un poids particulier, selon les cas, soit au président du jury, soit au directeur.

De deux choses l'une, soit l'on privilégie une certaine de forme de cohérence sur plusieurs années de la sélection, et en définitive de responsabilité de celui qui assure la continuité de l'institution et l'on renforce l'influence directe ou indirecte du directeur, soit l'on met l'accent sur la diversification du processus de sélection en se contentant de réévaluer le poids du président du jury, en s'assurant simplement que la diversité des choix ministériels garantisse de façon statistique, la qualité de la sélection.

Dans la première hypothèse, on pourrait, en s'inspirant notamment du modèle fonctionnant pour le recrutement des artistes et créateurs résidant au château « Solitude », officialiser le système des rapporteurs spécialistes, dès lors que leur responsabilité serait clairement engagée.

Le directeur pourrait désigner, après approbation du conseil d'administration, le président du jury à qui il reviendrait de désigner les autres membres du jury et, en particulier, les spécialistes des disciplines, que ceux-ci fassent partie ou non du jury. C'est à cette condition que l'on mettrait en place un système assurant la transparence des responsabilités et non un mécanisme de sélection occulte d'élèves « protégés ». Ainsi, la responsabilité en dernière instance incomberait au directeur, car c'est à lui que revient la charge de l'animation du lieu, quitte à abandonner le système du concours pour la sélection sur dossier.

Dans l'autre hypothèse, on ferait reposer le système de sélection sur une forme de « main invisible », qui aboutirait à donner une chance à des candidats d'horizons intellectuels ou esthétiques différents, d'une année sur l'autre. La crainte des logiques de microcosmes pourrait amener à préférer une telle solution, même si elle semble limiter les perspectives de synergies créatives pendant le séjour à la Villa.

Il est une fatalité des microcosmes, qu'ils soient intellectuels ou médiatiques, à laquelle il est difficile d'échapper comme en témoigne la liste des personnalités reçues à la Villa, qui donne l'impression qu'elle privilégie plus facilement d'éminents représentants des milieux parisiens, sans que les personnalités choisies soit du fait de leur disponibilité, réellement utiles à la maturation ou à l'épanouissement des pensionnaires.

(2) Exiger, en principe, un lien avec Rome ou la culture italienne

Cette question est très controversée et fait entrer en ligne de compte des préoccupations contradictoires. Toute la question est de savoir si l'on privilégie le lien avec Rome et l'Italie ou si l'on s'attache à la personnalité et donc au « potentiel » des candidats.

Il faut d'emblée considérer que ne retenir comme critère que la personnalité du candidat peut aboutir, selon votre rapporteur spécial, à ce qu'il considère comme des dérives remettant en cause le principe même d'une sélection par un jury. Le rapport de Mme Françoise-Claire Prodhon est particulièrement intéressant à cet égard dans la mesure où une telle logique peut conduire à remettre en cause la légitimité du contenu même du dossier destiné à apprécier les motivations du candidat.

L'étude s'interroge sur le bien-fondé de l'entretien20(*) avec le jury comme de la note d'intention demandée au candidat. Dans bien des cas, celle-ci serait « artificielle et inadaptée ».

Dans cette optique, « pour un très grand nombre de pensionnaires de la première section, devoir constituer un projet précis est vécu comme une aberration qui mène le plus souvent à une petite tricherie : au-delà de la volonté de se retirer pour travailler dans le calme, dans de bonnes conditions, en ayant le temps de réfléchir, et pourquoi pas, de remettre en cause ce que l'on fait, il est rare de partir avec un projet très précis à réaliser. Ainsi, les candidats sont-ils conduits à créer de toutes pièces des projets cohérents dans le but de séduire le jury, et qu'ils ne réaliseront pas par la suite ».

Certes, précise l'étude, « l'intérêt pour la culture italienne demeure du domaine de l'évidence, elle ne doit donc pas nécessairement constituer un critère de sélection en première section, tout au moins... ». En outre, « exiger l'inspiration ou le sujet italianisant en arts plastiques » mènerait à ne sélectionner qu'un seul profil d'artistes et induirait certaines pratiques dites classiques.

Le rapport de M. Michel Berthod remis au ministre de la culture en février 1990 pose également la question du lien avec l'Italie. Celui-ci observe que le lien est revendiqué ou accepté par une majorité mais non l'unanimité des plasticiens, photographes et architectes. En revanche, il est refusé ou subi comme un « habillage opportuniste » par les écrivains, cinéastes et compositeurs. De fait, reconnaît le rapport « si on voit bien ce que l'environnement romain ou italien peut apporter aux uns, on voit mal ce que, sauf exception, il peut apporter de spécifiquement stimulant ou enrichissant aux autres ».

La conclusion du rapport est nuancée : « par conséquent, on n'osera pas ici proposer de faire de « l'italianité » du projet professionnel des candidats une condition nécessaire de leur sélection. En revanche, entre plusieurs candidats de même qualité, le jury devrait naturellement donner la priorité à celui qui tirera le plus grand profit d'un séjour à Rome, donc à celui dont le projet établira clairement et sans artifice un lien avec le patrimoine, ou la culture vivante et les réalités sociales de l'Italie ou des institutions présentes à Rome (et qui ne sont pas toutes italiennes...) ».

Pour votre rapporteur spécial le lien avec Rome reste, en principe du moins, essentiel. Il rejoint ainsi pleinement l'opinion exprimée par M. Macé de Lépinay pour qui il faut que le jury choisisse des pensionnaires motivés par Rome et réceptifs à leur environnement. Rien ne serait plus dangereux pour l'avenir de l'institution que de retenir des artistes ayant déjà trouvé leur « créneau » et profitant seulement du confort matériel de la Villa.

L'éventail des résidences, bourses et autres aides à la création apparaît suffisamment vaste pour que l'on puisse trouver les moyens de soutenir efficacement des projets qui n'ont pas de lien nécessaire avec Rome ou l'Italie.

Ce devrait conduire à restreindre l'éventail des disciplines accueillies à la Villa, dont certaines ne devraient pas trouver à Rome le milieu propice à leur épanouissement, sauf à considérer que cette diversité est de nature à conforter la Villa comme un lieu pluridisciplinaire.

Dans la perspective de la deuxième option où l'on chercherait à doter l'Académie de France d'une autonomie culturelle accrue, l'on peut justifier la présence de créateurs et d'intellectuels indépendamment de l'intérêt propre de Rome par la nécessité de renforcer le caractère pluridisciplinaire de la Villa : cela justifierait non seulement le maintien de résidences pour les écrivains ou les musiciens mais encore l'extension de cette possibilité pour des philosophes voire des scientifiques.

Dans cette dernière hypothèse, il serait alors tout à fait envisageable d'accueillir des créateurs ou des intellectuels sans liens avec Rome. La présence de ces créateurs serait alors motivée par une cohérence avec la philosophie de la Villa, telle qu'elle résulte de la politique de son directeur.

En définitive, au travers de cette diversification des profils des résidents, il est proposé de se rapprocher du modèle appliqué dans certaines fondations américaines. Un tel système « à géométrie variable » est aux antipodes d'une tradition française, qui place au tout premier plan le principe de l'égalité de traitement, en termes de rémunération comme de durée de séjour, et qui se manifeste encore aujourd'hui par la revendication récurrente des pensionnaires à l'égalité des disciplines.

* 20 Le rapport de Mme Françoise-Claire Prodhon note que, bien que la majorité des personnes interrogées se soient déclarées d'accord sur le principe de l'entretien, un certain nombre de candidats regrettent certains aspects peu agréables du jury mentionnant « l'ambiance permis de conduire », son côté « tribunal » ou encore le « ton scolaire de distribution des prix ». Le rapport précise : « Il est vrai que cet entretien peut constituer un plus pour le jury, et l'aider à prendre une décision finale ; néanmoins, il serait injuste d'en exagérer l'importance et de faire de la prestation orale du candidat un critère absolu. Après tout, un candidat brillant et présentant un dossier intéressant, peut par timidité se révéler un piètre orateur ! ». Dont acte.