OBSERVATIONS DE M. BRUNO RACINE,
DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME

I. OBSERVATIONS GÉNÉRALES

La Direction de l'Académie a pris connaissance avec le plus vif intérêt des analyses du Rapporteur spécial de la Commission des finances du Sénat, M. Yann Gaillard, du diagnostic qu'il porte sur l'institution et de ses recommandations.

Tout en étant attachée à l'esprit de liberté nécessaire aux artistes et aux chercheurs accueillis à la Villa Médicis, elle estime, comme le rapporteur, que l'institution doit être soumise à une évaluation objective. C'est pourquoi, dès 1999, l'Académie et la Délégation aux Arts Plastiques du Ministère de la Culture ont entrepris de définir les termes d'une étude d'ensemble, en cours de réalisation par le Laboratoire du centre de sociologie européenne de l'E.H.E.S.S., qui constituera le premier bilan exhaustif de la réforme de 1971.

L'enquête menée par le rapporteur spécial fournit à cet égard d'utiles éléments d'information. Toutefois l'importance donnée à l'interview d'anciens pensionnaires et aux conclusions formulées en 1990 par l'inspection générale du Ministère de la Culture, aboutit parfois à une vision quelque peu décalée par rapport à la situation présente. Ainsi la critique fait-elle souvent référence aux vives polémiques des années 80. On observera de même la place réservée au projet présenté il y a vingt ans par Jean-Marie Drot par rapport à celui de l'actuelle direction.

Aussi plusieurs recommandations positives du rapporteur, en particulier la création d'un «médiateur culturel», la définition de liens plus étroits avec le Ministère de tutelle, l'établissement de relations suivies avec le réseau du Ministère des Affaires Etrangères et la transformation des anciennes expositions de pensionnaires en événements susceptibles de situer clairement la Villa comme l'un des lieux majeurs de la création contemporaine en Europe, correspondent en réalité à des orientations souhaitées ou déjà mises en oeuvre par l'Académie.

1) S'agissant du diagnostic, la direction est tout à fait consciente du défi que représente au début du XXI° siècle, l'existence d'une institution aussi singulière par son histoire et le mythe qu'elle véhicule. La prochaine fermeture pour travaux et la suspension du recrutement pour un an qui en résulte, donnent lieu à une réflexion menée en étroite liaison avec la Délégation aux arts plastiques sur les moyens de renforcer le rôle et les atouts de l'Académie, et de remédier à ses défauts. Le rapport, compte tenu de la date à laquelle ont eu lieu les entretiens avec les responsables, n'a pu faire état de cet important travail de réflexion, mais on se réjouira que ce dernier aille très largement dans le sens des considérations développées par le rapporteur spécial, qui conclut à la nécessité de tirer pleinement parti de l'acquis dont la France a hérité avec la Villa Médicis.

Fruit de l'histoire, la possession et l'entretien d'un tel patrimoine ne sauraient se justifier si la mission de l'académie était celle d'un simple centre culturel, et l'évolution de la société interdit d'en réserver la jouissance à une élite. Même si c'est au prix d'une certaine tension, le dynamisme de l'institution passe donc par un équilibre indispensable bien que toujours délicat à trouver entre les deux missions « Colbert » et « Malraux », - l'accueil des pensionnaires et l'organisation d'événements publics.

L'Académie comme le Ministère entendent donc accroître la cohésion interne de l'institution, sans remettre en cause la diversité qui fait sa richesse, programmer des expositions de grande qualité scientifique sans être pour autant élitistes, élargir la dimension européenne. Ces orientations inspirent d'ores et déjà la politique de l'Académie, telle qu'approuvée par son Conseil d'Administration. On peut citer à cet égard le renforcement de l'encadrement des pensionnaires (recrutement de chargés de mission pour la musique et l'art contemporain), le nombre très sensiblement accru de pensionnaires francophones, principalement européens (près du tiers en 2000), l'accueil réservé par la presse et le public, notamment italiens, à l'ouverture sans précédent de la Villa mise en oeuvre depuis 1998. Ainsi en 2000, avec sept expositions, la Villa Médicis a été ouverte au public plus de 10 mois sur 12, prouvant ainsi l'intensité des liens avec Rome.

C'est donc plutôt la fermeture de la Villa qui, dans ce contexte, apparaît comme un mythe.

2) S'agissant des recommandations, la direction estime que, sur plusieurs points, il conviendrait en priorité d'exploiter pleinement les possibilités ouvertes par la réforme de 1971.

Sur les pensionnaires, les positions nuancées du rapport démontrent bien la complexité du sujet. Les témoignages et les sondages recueillis semblent donner parfois des résultats contradictoires. L'on notera à la fois la permanence des critiques élevées par les pensionnaires envers l'institution depuis sa création et la reconnaissance de l'importance souvent décisive qu'a eue le séjour romain. La tension entre « l'abbaye de Thélème » et «  la caserne académique », comme la surnommait Berlioz, fait partie de l'essence même de l'Académie.

En pratique, les orientations de la direction rejoignent largement celles du rapporteur, qu'il s'agisse :

- d'assumer pleinement la vocation européenne du lieu que démontre l'éventail élargi du recrutement ;

- d'afficher des règles claires quant à la durée des séjours déterminée en fonction des besoins et des projets ;

- de mettre en oeuvre une véritable politique d'accueil d'hôtes en résidence afin d'aboutir à ce creuset culturel souhaité par le rapporteur, en s'appuyant notamment sur les propositions de ce dernier ;

- d'améliorer l'encadrement des pensionnaires, sans remettre en cause la liberté de chacun mais en assurant tant le suivi de leur projet romain que le maintien des contacts susceptibles de faciliter leur retour. Sur ce dernier point, le nouveau Maire de Paris a confirmé l'intention de la municipalité parisienne de maintenir des liens privilégiés avec la Villa, qui ont conduit à l'attribution de nombreux ateliers d'artistes aux anciens pensionnaires au cours des deux dernières années.

En ce qui concerne le recrutement, l'Académie prend d'ores et déjà une part active à la sélection des pensionnaires, - le Président du Conseil d'Administration et le Directeur étant membres de droit du jury -, mais la diversité des disciplines présentes à l'Académie fait que le directeur ne saurait assumer seul la responsabilité directe ou indirecte des choix comme semble le suggérer le rapport. L'Académie ne saurait s'identifier aux choix personnels d'un directeur, si prestigieux fût-il. A cet égard, on notera que Balthus s'est toujours gardé de cette tentation.

II. REMARQUES PONCTUELLES

Pour cette partie, les références renvoient aux pages concernées du rapport.

Page 19 - Note 1 : Le jugement porté sur la chance qu'auraient certains pensionnaires d'habiter « Neuilly » par rapport à ceux qui habitent « Sarcelles » n'est pas à prendre au pied de la lettre. Le folklore de l'institution doit être interprété avec humour. Certains pensionnaires n'échangeraient jamais « Sarcelles » et ses jardins, contre certains appartements anciens, certes pleins de charme mais parfois exigus et bruyants de « Neuilly ».

Page 26 : L'aspiration à se retrouver dans un lieu préservé et propice à la réflexion personnelle est fondamentale. Elle relativise l'objection selon laquelle Rome ne serait plus un lieu de création contemporaine. En témoigne au demeurant la présence dans cette ville de très grands artistes étrangers (Kosuth, Kounellis, etc.).

Page 33 : Sur l'ouverture de l'institution, il faut noter ainsi qu'entre 1998 et 2000, l'Académie et ses jardins ont été accessibles aux visiteurs pendant les trois mois d'été, grâce aux expositions d'art contemporain. L'exposition « La Villa Médicis ou le rêve d'un cardinal » a permis au public d'accéder aux appartements privés du directeur tous les jours de novembre 1999 à février 2000 et les expositions de l'atelier du Bosco, en majorité consacrées à des artistes italiens, ont permis tout au long de l'année l'accès aux jardins de la Villa.

Le lien avec la culture italienne est au coeur des projets actuels comme le démontrent en dernier lieu, le thème et l'impact public de l'exposition du printemps 2001 « Rodin et l'Italie ». Son ancrage dans le monde de la culture d'aujourd'hui se traduit par une exposition concomitante de Giovanni Anselmo, artiste majeur qui n'avait pas exposé à Rome depuis 25 ans.

Plus généralement, les activités d'art contemporain de la Villa sont reconnues comme des événements importants pour les artistes vivants en Italie de la vie culturelle italienne, les concerts sont très largement intégrés dans le seul grand festival de dimension internationale de Rome - RomaEuropa -, les nombreuses activités du département d'histoire de l'art sont considérées par tous les professionnels comme des espaces de débat scientifique de haut niveau, donnant lieu à une étroite collaboration et à des initiatives communes avec le ministère italien de la culture.

Enfin, le rayonnement actuel de l'institution est démontré par les deux dernières donations faites par des personnalités importantes du monde culturel romain à l'Académie, les historiens d'art Federico Zeri et Gonzales Alvar Palacios.

Page 61 : Le rapport donne un écho sans doute trop important à des polémiques vieilles de plus de 15 ans, liées aux réactions enregistrées à l'époque face à certains projets du directeur J.M. Drot.

Tirant les leçons de l'expérience, la politique actuelle repose sur l'idée que l'ouverture doit refléter, chaque fois que cela est possible, le travail interne de l'Académie et donc associer davantage les pensionnaires - comme c'est le cas pour les expositions d'art contemporain, les concerts de musique contemporaine ou de grandes expositions historiques ( « Rodin et l'Italie », par exemple, est conçue entièrement par une ancienne pensionnaire). Sans supprimer les difficultés ou les tensions inévitables, cette politique a permis de développer une démarche collective et positive au sein de l'Académie de France à Rome.

Page 63 : La procédure de recrutement actuelle de l'Académie n'est plus un véritable concours, mais une sélection sur dossier. L'objectivité est assurée par la diversité des rapporteurs et des membres du jury choisis par la Délégation aux arts plastiques. Au demeurant, il ne faut pas idéaliser le concours du Grand Prix de Rome au XIXè siècle, qui donnait lieu à des luttes d'influence ou à des tractations occultes entre les grands « chefs d'atelier ».

Page 74 : L'affirmation que « les expositions d'art contemporain à Rome n'attirent qu'un public restreint » mérite d'être nuancée au vu des résultats des trois dernières expositions d'art contemporain : en 1998, 16.250 visiteurs, en 1999 11.500 visiteurs et en 2000, 16.500 visiteurs, ce qui se compare très honorablement aux expositions d'art ancien. Ces chiffres sont importants dans le contexte romain. Ils doivent être comparés à la fréquentation des anciennes expositions de pensionnaires (de 500 à 1000 visiteurs) et traduisent aussi le succès de la formule mixte mêlant des artistes de forte notoriété aux pensionnaires. Les articles de la presse internationale, sur laquelle a été réalisé un effort de communication important, montrent que les pensionnaires sont eux aussi bénéficiaires de la notoriété accrue de la manifestation.

Il est évident aussi que l'introduction dans les traditions de la Villa de cette nouvelle formule n'a pu se réaliser que grâce à un engagement fort de l'équipe de direction et des pensionnaires eux-mêmes.

Page 78 : les ressources propres peuvent être perçues « comme un facteur de précarité », mais il est normal que les institutions culturelles diversifient leur financement. L'évolution très modérée de la subvention de fonctionnement (+12 % en 10 ans) rend nécessaire la recherche par l'Académie de financements extérieurs. Cette situation présente un caractère structurel, la «mission Malraux» n'ayant jamais bénéficié d'un financement stable de l'Etat. L'accroissement substantiel des activités « Malraux » a été mis en oeuvre par l'Académie à subvention de fonctionnement quasi constante, grâce à un développement de ses ressources extérieures qui sont passées de 18% des recettes totales en 1997 à plus de 26% en 2000. En outre, l'Académie étudie les moyens de valoriser de manière durable certains éléments de son patrimoine immobilier actuellement loués à des tiers.

Les mécènes de la Villa ont toujours respecté la liberté de programmation artistique de l'Académie, en particulier la Fondation Electricité de France qui est le plus ancien et le plus généreux d'entre eux.

Page 82 : La direction estime que l'accroissement de la cohésion interne de la Villa passe par le renforcement des deux missions Colbert et Malraux l'une par l'autre : c'est dans cette esprit que l'exposition et le concert des pensionnaires sont devenus depuis 1998 des manifestations ouvertes à d'autres artistes et compositeurs invités.

La Villa Médicis est déjà un « outil de coopération culturelle à l'échelle européenne », comme le montre la diversité accrue de son recrutement. Un autre exemple en est le projet européen déposé en avril 2001 auprès de la Commission Européenne, pour la création d'un réseau consacré à la revitalisation du patrimoine par les arts contemporains sur les deux rives de la Méditerranée associant l'Italie, la France, le Maroc, le Liban, la Turquie et la Tunisie. D'autre part, en fonction des projets des pensionnaires, des coopérations ponctuelles se sont multipliées avec des partenaires européens, en particulier dans le domaine musical.

Page 82 : « le pôle d'excellence autonome de la création d'expression française » proposé par le rapporteur doit s'entendre dans un contexte européen plus large afin de ne pas s'enfermer dans une conception trop « franco-française » qui en réduirait le rayonnement et la capacité d'attraction.

Page 83 : L'aide de la Réunion des Musées Nationaux suggérée par le rapporteur ne peut être une solution générale, l'Académie n'étant pas un musée situé dans la sphère d'action de cet organisme. La RMN peut en revanche intervenir, comme cela a été le cas à plusieurs reprises dans le passé, sur des co-productions avec un musée français.

Page 102 : Une tentative «d'associer plus étroitement les Ministère des Affaires Etrangères et de la Culture» a été menée par Jean-Pierre Angremy, ancien directeur général des relations culturelles, scientifiques et techniques (DGRCST) du Ministère des Affaires Etrangères, pendant qu'il était directeur de la Villa Médicis. La suppression du Centre Culturel Français à Rome avait conduit à la signature d'une convention le 18 janvier 1995 entre la DGRCST et l'Académie de France à Rome, visant à «organiser chaque année en commun à la Villa Médicis, un ensemble de manifestations culturelles» permettant de nouer des liens étroits entre les services culturels de l'Ambassade de France auprès du Quirinal et l'Académie. Ce système devait bénéficier d'une aide financière du Quai d'Orsay précisé par un avenant financier annuel. Or, il n'a fonctionné qu'en 1995 et pour des sommes inférieures à celles de l'objectif initial (500.000 francs par an). Les Affaires Etrangères ont dès 1996 réduit ces sommes à des soutiens ponctuels à travers l'A.F.A.A. dans le domaine des concerts ou des publications. L'Académie reste évidemment ouverte à la reprise d'un projet plus ambitieux de coopération institutionnelle.

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En conclusion, le patrimoine de la Villa Médicis, héritage de plus de trois siècles d'histoire, est exceptionnel. La direction de l'Académie partage le point de vue du rapporteur selon lequel il convient d'en utiliser toutes les potentialités.

Seule la rénovation de ses deux missions, qu'il convient de lier encore plus étroitement l'une à l'autre, garantit l'avenir de cette institution qui, après avoir été un symbole étroitement national, doit être celui de l'ouverture européenne de la culture française.

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