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La politique spatiale française: bilan et perspectives

 

TROISIÈME PARTIE : LES SERVICES SPATIAUX

I. LES TÉLÉCOMMUNICATIONS : L'ESPACE COMME UN SERVICE DE SUBSTITUTION

Les télécommunications constituent un secteur clé de l'économie et de la société. Les télécommunications spatiales sont le domaine le plus important, quantitativement du moins, des services spatiaux.

Les retombées économiques, en matière d'emploi et sur la société en général de ce secteur sont considérables dès aujourd'hui et vont s'amplifier encore avec le développement de nombreux services et de nouvelles applications destinées aussi bien au monde professionnel qu'au grand public représentant des marchés de masse.

Dans le contexte de la déréglementation des télécommunications et dans la perspective de la mondialisation des échanges d'information, la maîtrise de ce que les Américains appellent le GII (Global Information Infrastructure), c'est-à-dire les « autoroutes de l'information » est indispensable pour les nations et groupes de nation qui souhaitent échapper à l'information dominante.

Cette maîtrise passe par le recours aux moyens spatiaux car les satellites sont appelés à jouer un rôle significatif dans la société de l'information. C'est déjà le cas en matière de diffusion de télévision où les satellites géostationnaires de télévision directe sont en passe de supplanter tous les autres moyens sol de diffusion de programmes (réseaux hertziens et réseaux câblés).

Ce sera également le cas pour les applications multimedia. Il convient d'analyser l'évolution du secteur des télécommunications spatiales afin de connaître le rôle qu'elles joueront par rapport aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, et d'explorer toutes les possibilités qu'elles offrent.

A. LES REVERS DES CONSTELLATIONS

L'échec de certains projets de constellations montre que dans le domaine des télécommunications, le spatial entre systématiquement en compétition avec les solutions terrestres.

L'explosion des besoins en outils de télécommunications liées au développement de la téléphonie mobile et des nouvelles technologies de l'information et de la communication, combinée avec certains inconvénients des transmissions par satellites géostationnaires (un « bond » Terre-satellite-Terre prend environ 300 millisecondes, temps incompressible car lié à la vitesse de la lumière) a conduit, au début des années 1990 à imaginer des constellations de satellites : ceux-ci étant plus proches du sol (1.469 km pour Skybridge par exemple), le « bond » Terre-satellite-Terre ne prend que 30 à 50 millisecondes. Par ailleurs, la puissance nécessaire à l'établissement de la communication est moins élevée que lorsque le satellite se situe à 36.000 km et il est possible d'établir une liaison entre un téléphone portable et un satellite, sans avoir recours à des équipements relativement lourds. Cependant, du fait de leur proximité avec la Terre, ces satellites n'arrosent qu'une zone limitée et doivent donc être lancés en constellations pour couvrir de larges zones.

Cette idée était séduisante et les projets de constellations de satelliites en orbite basse étaient nombreux. Les grosses constellations (Big LEO - Low earth orbite) visaient le marché de la téléphonie mobile tandis que les petites (Little LEO) étaient plutôt dédiées à la localisation et à la messagerie. Une seconde génération, « Internet in the sky » devait permettre des applications multimédias. Mais ces promesses n'ont pas été tenues.

La première génération a échoué. Le premier échec retentissant a été celui d'Iridium, lancée par le groupe Motorola dont les satellites viennent d'être rachetés par Boeing pour le compte du Département de la Défense à un prix extrêmement bas. Puis la compagnie ICO Global Communications a déposé son bilan avant même d'avoir lancé son premier satellite (les satellites sont actuellement en cours de modification pour pouvoir faire de la transmission de données en plus de la téléphonie mobile).

La constellation Globalstar, dont les concepteurs ont eu l'intelligence de ne pas chercher à court-circuiter les opérateurs classiques de télécommunications -contrairement au concept développé pour Iridium- est néanmoins menacée après avoir enregistré en 2000 une perte nette de 3,8 milliards de dollars (environ 27 milliards de francs).

Le coût des constellations Iridium, ICO ou Globalstar est de 20 à 30 milliards de francs. Celui des constellations telles que Skybridge ou Teledesic est estimé à près de 50 milliards de francs. L'avenir de ces dernières est aujourd'hui incertain.

Etat des constellations de satellites

Nom

Nbre de satellites

Opérateur

Constructeur

Valeur

Situation

Grosses constellations « BIG LEO »

Iridium

93

Motorola

Lockheed Martin

~6 Md$

Racheté (Boeing)

Globalstar

52

Loral

SS/Loral

~4 Md$

Problème financier *

ICO

12

Craig McCaw

Huthes/Boeing

~4,5 Md$

Fusion avec Teledesic

Odyssey

12

TRW/Teleglobe

TRW

~2,5 Md$

Abandonné

Ellipso

17

MCH Inc

Boeing

~1,5 Md$

Remplacé par Virgo

Virgo

15

Virtual Geosatellite

?

?

Projet

ECCO

12

CCI

Orbital Sciences

?

Problème financier

Skybridge

80

Alcatel

Alcatel

~4,8 Md$

Projet pour 2002

Teledesic

288

Craig McCaw

Boeing

~9 Md$

Fusion avec ICO **

Petites constellations « LITTLE LEO »

Orbcomm

26

OSC/teleglobe

Orbital Sciences

160 M$

Faillite

E-Sat

6

DBSI/Echostar

SSTL/Alcatel

?

Déploiement en 2001

Faisat

26

Final Analysis

Poliot (Russie)

?

Retardé en 2003

Leo One

48

Leo One Inc.

Astrium GmbH

400 M$

Problème financier

Starsys

24

GE Americom

Matra/Alcatel

150-190 M$

Abandonné

Gonetz

45

Smalisat

NPO PM

?

Problème financier

Signal

48

KOSS

NPO Energya

?

Abandonné

* 2,9 Md$ de dettes

** En mars 2001, ICO et Teledesic ont retiré leur demande de fusion déposée en septembre 2000 auprès de l'administration américaine

Source : AIR & COSMOS - n° 1770 - 10 novembre 2000

Un premier niveau d'explication des échecs des constellations se situe dans les problèmes de technologie et de marketing. Pour Iridium, par exemple, la complexité des satellites (processseur embarqué et liaisons intersatellites) a porté préjudice à la qualité du système.

De plus, le coût élevé du combiné (prix de 3.000 $) et des communications (7 $ la minute) n'a pas été correctement pris en compte dans l'étude de marché qui visait un million d'abonnés alors que le nombre de clients potentiels (très fortunés et vivant dans des endroits non desservis par des téléphones mobiles...) était bien inférieur. Enfin, l'insuffisance des tests fonctionnels du réseau, le manque de préparation technique et commerciale des opérateurs et des fournisseurs de services, la quasi-inexistence de l'assistance à la clientèle étaient des handicaps trop lourds.

A un second niveau d'explication, on doit prendre en compte la concurrence des systèmes terrestres, combinée au principal défaut de la solution spatiale : le délai de mise en oeuvre. Pour Iridium, treize ans se sont écoulés entre la conception du système et son ouverture au public. Le problème a été de même nature pour ICO. Ces constellations de première génération offraient des débits peu élevés, adaptés uniquement à la téléphonie. Mais durant la longue période nécessaire à leur mise en oeuvre, les téléphones mobiles cellulaires ont connu un succès fulgurant ; les émetteurs installés au sol ont vite couvert l'ensemble du monde développé. La concurrence des systèmes terrestres a été d'autant plus redoutable que les progrès des techniques électroniques ont permis de diminuer de façon spectaculaire le coût des câbles en fibre optique.

Quant à Skybridge et Teledesic, dont la conception est très différente des constellations de première génération (elle est conçue pour transporter en priorité des images ou des données plutôt que de la voix), elles risquent de rencontrer un problème de concurrence du même type. Lorsqu'elles seront en place, vers 2002-2003, des solutions techniques « terrestres » telles que l'ADSL (22(*)) sur les réseaux fixes ou l'UMTS (23(*)) sur les réseaux mobiles, auront peut-être rendu obsolètes les services offerts par les satellites.

« Après l'échec de la première génération de satellites LEO pour la fourniture de services de téléphonie et de données à des mobiles, le scénario de référence retenu est une pause, une sorte d'impasse sur la deuxième génération avant la définition de nouveaux projets de troisième génération beaucoup plus performants, dont la mise en place pourrait intervenir en fin de décennie » (24(*)).

* (22) UMTS - Universal Mobile Telecommunications Systems.

Norme qui permet de transmettre des données à haut débit sur les réseaux de téléphonie mobile.

* (23) ADSL - Asymetric Digital Subscriber Line.

Norme qui permet de faire transiter par le réseau téléphonique normal de gros débits de données, jusqu'à six mégabits par seconde.

* (24) Etude des perspectives d'évolution des marchés spatiaux à l'horizon 2005-2010. « La place du satellite dans la société de l'information ». EUROCONSULT.