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Albanie et Macédoine : deux pays des Balkans à ne pas oublier

 

B. L'ALBANIE, PAYS CLÉ DE LA STABILITÉ DANS LA RÉGION DES BALKANS

L'Albanie peut jouer un véritable rôle modérateur dans la région, toujours sensible, des Balkans. Au moment de la guerre au Kosovo, l'Albanie a accueilli des centaines de milliers de réfugiés et elle a ainsi évité une aggravation de la situation humanitaire de la région. Par ailleurs, il faut souligner que l'Albanie est le seul pays de la région à ne pas avoir connu la guerre depuis 1945 et à ne pas souffrir de divisions ethniques.

De plus, le pays adopte un « profil bas » dans les négociations sur le statut du Kosovo. Votre rapporteur estime que la « grande Albanie » est véritablement un mythe car les Albanais sont très peu liés aux Albanais du Kosovo, qui ont vécu une histoire entièrement séparée au sein de l'ex-Yougoslavie. Leurs modes de vie, leurs aspirations, sont différentes, si bien que ni les uns ni les autres n'aspirent à un quelconque rapprochement. En revanche, les populations albanaises du Kosovo et de Macédoine investissent en Albanie, notamment dans la construction immobilière, comme cela est très remarquable à Durrës.

Enfin, après une très longue interdiction sous le régime communiste, l'Albanie présente aujourd'hui un vrai modèle de tolérance religieuse. À titre d'illustration, les mariages entre musulmans, catholiques, orthodoxes ou bektachis (3(*)) sont monnaie courante. Cette tolérance très ancrée dans les esprits, après des dizaines d'années d'interdiction des religions, paraît même parfois liée à une certaine naïveté quant au risque de voir se développer, comme dans d'autres pays européens, des groupuscules fondamentalistes.

Il faut en effet noter que l'Albanie est, avec la Turquie, le seul État européen membre de l'Organisation de la conférence islamique (OIC). Elle y a adhéré en 1992, et cette adhésion continue de susciter des polémiques au sein du pays. Il semble que le rapprochement de l'Albanie avec de nombreux pays arabes dans les années 1990 ait eu pour principal objectif d'attirer des capitaux. D'après les spécialistes, les tentatives de réislamisation de la société albanaise menées par certains milieux saoudiens ou pakistanais à partir de 1992 se sont globalement soldées par un échec, malgré une certaine bienveillance du régime albanais jusqu'en 1997. Il existe encore une dizaine d'organisations islamiques actives, mais le nombre de ressortissants arabes associés aux activités de prosélytisme religieux se serait réduit.

Quoiqu'il en soit, une implication forte de l'Union européenne auprès de l'Albanie, pour l'aider à se développer, reste le meilleur moyen d'éviter que le pays ne se tourne vers des bailleurs de fonds promoteurs d'un prosélytisme islamique radical. L'islam albanais apparaît en effet très éloigné des pratiques fondamentalistes.


Les particularités de l'islam albanais

« L'échec des tentatives de réislamisation peut s'expliquer par diverses raisons. Il convient tout d'abord de garder présent à l'esprit les particularités de l'islam albanais qui le rendent différent de l'islam moyen-oriental : l'islamisation des Albanais s'est faite progressivement jusqu'au XIXe siècle, les Bektachis, confrérie mystique musulmane connue pour sa tolérance ont eu une influence importante au sein de l'élite albanaise. En outre, un tiers au moins de la population n'a pas du tout été touché par l'islamisation (on estime que les orthodoxes représentent à peu près 20 % de la population, les catholiques 10 % et les musulmans 70 % dont 20 % de Bektachis). Les musulmans sunnites sont prédominants dans le centre et le Nord-Est du pays, les catholiques au Nord et les orthodoxes au Sud. Cette répartition géographique recoupe en fait le clivage qui divise les Albanais en deux groupes culturels et linguistiques: les Guègues au nord et les Tosques au sud.

Par ailleurs, la société albanaise a connu depuis les années 20 un large mouvement de sécularisation: nombre de notables musulmans ont suivi l'exemple du Roi Zog, admirateur d'Atatürk et marié à une catholique fervente. L'accentuation de la singularisation, parmi les musulmans, des Bektachis par rapport aux Sunnites - à tel point que l'on considère maintenant qu'il y a quatre religions et non trois en Albanie - a encore renforcé les particularités de l'islam albanais. Mais c'est surtout la féroce répression anti-religieuse à l'avènement du régime communiste, qui a abouti à une interdiction totale des religions en 1967, l'Albanie devenant alors par sa constitution « le premier État athée » au monde, qui a rendu la société albanaise globalement indifférente aux influences religieuses même si des formes de religiosités ont toujours persisté même aux moments les plus répressifs du régime communiste. »

Source : Albanie : un islam soluble dans le nationalisme ? par Hélène Rigal (janvier 2003.

* (3) Le Bektachisme est une confrérie mystique musulmane ottomane dont le saint éponyme, Hadji Bektach vécut au XIIIe siècle en Anatolie centrale, mais qui fut véritablement structurée au XVIe siècle. Sa doctrine, d'origine soufie, est syncrétique et très éloignée de l'islam sunnite traditionnel. Une des caractéristiques du Bektachisme est de s'être prononcé en faveur du nationalisme albanais à l'époque de la désagrégation de l'empire ottoman au début du XXe siècle. Cette confrérie est devenue une communauté religieuse à part entière à côté de l'islam sunnite dans l'Albanie des années 20. Le centre mondial du bektachisme est situé en Albanie depuis 1929.