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Mission effectuée au Pakistan du 30 mars au 4 avril 2006 au Pakistan

 

EXAMEN EN COMMISSION

La commission a entendu le compte rendu de la mission lors de sa séance du 13 avril 2006.

A la suite de l'exposé de M. Jean-François Poncet, M. André Trillard a regretté que l'éducation des jeunes pakistanais soit largement confiée au système religieux des madrasas, car les 72 % d'élèves fréquentant l'école publique reçoivent un enseignement de faible qualité : le pays compte ainsi 52 % d'illettrés dans la population masculine, et un taux sans doute bien supérieur dans la population féminine. Il a ensuite rappelé que le Pakistan avait été créé sur une base religieuse, conception qui ne facilitait pas sa compréhension par les pays occidentaux. Il a enfin souligné l'existence d'intérêts économiques français dans ce pays, notamment dans les domaines de l'assainissement ou des fournitures militaires.

M. André Vantomme a relevé que le Pakistan avait été créé pour rassembler tous les musulmans du sous-continent indien, et que le caractère religieux de cet Etat était porteur d'ambiguïtés. Il a rappelé la puissance économique de l'armée qui irrigue l'ensemble du pays, et a souligné que la tradition électorale, bien ancrée au Pakistan, n'excluait pas l'existence d'une forte corruption. Il a déploré que la croissance économique réelle n'aboutisse à aucune amélioration du sort des plus démunis, induisant ainsi des frustrations qui pourraient profiter aux extrémistes. Il a également regretté que le gouvernement ne consente qu'à de tardifs investissements en faveur de l'éducation, laissant aux madrasas un quasi-monopole de l'accueil des enfants issus des classes défavorisées, puisque non seulement elles instruisent les enfants, mais encore les nourrissent et les logent. S'agissant de l'Afghanistan, on pouvait déceler des différences entre les discours officiels et la réalité, du fait des solidarités géographiques ou ethniques.

M. André Vantomme a par ailleurs rappelé le rôle déterminant du scientifique pakistanais Abdul Qadeer Khan en matière de prolifération nucléaire dans la région. Il a enfin relevé que l'acuité du conflit israélo-palestinien conduisait certains officiels pakistanais à l'évoquer au nom de la solidarité islamique. Si la haute hiérarchie militaire était solidaire du président Moucharraf, qu'en était-il des hommes du rang ou des sous-officiers ? En conclusion, il a souligné que le Pakistan méritait de retenir l'attention des pays occidentaux du fait de son rôle-clé dans une région instable, marquée en particulier par la difficile reconstruction de l'Afghanistan, et les revendications nucléaires de l'Iran.

M. André Boyer a rappelé que lors d'une précédente mission effectuée par une délégation de la commission, en mars 2002, en Inde et au Pakistan, il avait relevé le discours fondateur prononcé quelques mois plus tôt par le général Moucharraf, dans lequel il présentait un programme en faveur d'un Islam moderne et ouvert, et s'engageait à dissoudre les partis religieux extrémistes et à fermer les madrasas les plus radicales, ce qui avait été fait. Il a rappelé que celles-ci assuraient un rôle social incomparable auprès de très nombreux enfants pakistanais, et s'est préoccupé de leur réel contrôle par le pouvoir.

M. Josselin de Rohan s'est interrogé sur la perception de la France au Pakistan et sur les opportunités économiques et commerciales qu'il représentait pour elle. Il a souligné l'indéniable rôle joué par le docteur Khan dans la prolifération de technologies nucléaires, notamment vers l'Iran, et a estimé que les services secrets pakistanais, qui avaient vraisemblablement favorisé cette action, avaient leur propre vision du monde, qui ne correspondait pas totalement avec celle du général Moucharraf.

M. Serge Vinçon, président, s'est interrogé sur les rapports entre le Pakistan et la Chine, notamment en matière de fournitures énergétiques.

M. Jean François-Poncet a apporté les éléments suivants :

- le général Moucharraf a peu de marge de manoeuvre à l'égard des madrasas, puisqu'elles scolarisent et nourrissent gratuitement un grand nombre des enfants du pays : elles assurent le rôle d'écoles des pauvres. Les plus subversives ont été fermées, et seul celle d'entre elles, situées dans le Nord-Ouest du pays, ont formé les futurs talibans. Par ailleurs, leur enseignement s'est diversifié et porte désormais sur d'autres disciplines que la seule religion. Il est cependant indéniable qu'elles ont une influence « islamisante » sur l'ensemble de la société, alors que l'Islam du Sud-Est asiatique, qui prévalait jusqu'ici au Pakistan, était traditionnellement syncrétique et tolérant. Le fait est que l'ensemble de la société, notamment les élites étudiantes, sont désormais touchées par une profonde islamisation qui peut produire des résultats inquiétants et compromettre l'aspiration du général Moucharraf à voir le Pakistan devenir le vecteur d'un islam modéré. Cette évolution conduirait aussi à creuser un fossé entre l'Occident et l'Islam, qui a le sentiment d'être la victime d'une politique systématiquement favorable à Israël.

- le Pakistan pratique un double langage lorsqu'il affirme que le Dr Khan, le scientifique directeur du programme nucléaire du pays, a agi de façon individuelle et dans le plus grand le secret en transférant à des pays tiers, notamment à l'Iran, des données nécessaires à la réalisation de leur programme nucléaire militaire. Cette version est peu crédible, mais les Etats-Unis ont fait semblant de l'accepter, soucieux qu'ils étaient d'obtenir l'appui du Pakistan dans leur lutte contre le terrorisme. En réalité, la prolifération a été au coeur d'un système d'échanges entre l'Iran, le Pakistan et la Chine, qui a permis à chacun de ces pays d'en retirer des avantages spécifiques ;

- les services secrets ont été, après 2001, largement remaniés par le général Moucharraf, et ils ne semblent plus constituer, comme auparavant, un « Etat dans l'Etat » ;

- en matière de répression du terrorisme dans les zones tribales, les Pakistanais déploient des efforts réels, mais se heurtent à l'insécurité endémique dans cette région et à la solidarité entre Pachtounes ;

- l'image politique de la France au Pakistan est positive, du fait de sa politique au Moyen-Orient, notamment à l'égard de l'Irak. Il semble cependant que les entreprises françaises n'ont pas pris pleinement conscience des opportunités du marché pakistanais largement ouvert aux Européens. La diplomatie française, de son côté, semble, à tort, craindre de heurter l'Inde, en soumissionnant pour la fourniture de sous-marins classiques de nouvelle génération, alors qu'une vive concurrence allemande se fait jour qui ne semble pas partager nos inquiétudes ;

- le port de Gwadar, situé à l'ouest de Karachi et construit par la Chine, dispose d'un site naturel exceptionnel en face d'Oman, à l'entrée du Golfe persique. Le Pakistan est aujourd'hui à la recherche de capitaux privés qui permettraient de développer les premières infrastructures réalisées par les Chinois. Ces derniers entretiennent des relations étroites avec le Pakistan et fournissent de nombreux équipements à son armée de terre.

Puis la commission a autorisé la publication de la communication sous la forme d'un rapport d'information.