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L'avenir de la filière agricole à l'horizon 2050

 

IV. LES AGRICULTURES DU MONDE. PENSER L'AGRICULTURE AUTREMENT

Vers la fin de son Petit précis de mondialisation, Erik Orsenna fait ce constat : « De retour chez lui, le voyageur ne peut que trouver suicidaires l'autodénigrement français et le recul du sentiment européen » Réagissons ! Et ayant compris que nous sommes dans un écosystème global fini aux nombreuses interactions, tentons de voir comment les contraintes démographiques, naturelles et organisationnelles abordées précédemment dessinent « des » agricultures à l'horizon 2050. Détectons les acteurs mondiaux moteurs et replaçons l'agriculture -ou les agricultures- française dans cet ensemble. Par l'exemple d'un groupe coopératif, comprenons les capacités et les limites des agriculteurs à s'organiser par eux-mêmes. Et voyons comment certaines grandes entreprises partenaires des agriculteurs conçoivent une agriculture durable.

1. Géopolitique agricole à l'horizon 2050

Pour les cinquante prochaines années, l'évolution des mécanismes démographiques est relativement fixée, comme nous l'avons vu. Les processus naturels (climat, ressources) sont plus difficiles à cerner et des modifications organisationnelles d'ampleur diverse peuvent être imaginées. Mais l'exercice de prospection doit être entrepris pour imaginer ce que devront être les efforts productifs par région pour satisfaire les besoins alimentaires vitaux. C'est ce que Michel Griffon a fait en s'appuyant sur les travaux de Philippe Collomb, auteur notamment d'Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d'ici à 2050.

L'Amérique du Sud va-t-elle devenir le principal pourvoyeur de matières premières agricoles ? Les Etats-Unis vont-ils rester compétitifs ? Les grands pays exportateurs à agriculture extensive vont-ils conquérir les marchés d'Asie ? Que va devenir l'Europe, bordée par des pays au potentiel agricole important tels que l'Ukraine ou la Russie ? Les migrations de population vont-elles modifier la donne ? Et l'urbanisation galopante ? Le changement climatique va-t-il réduire les surfaces disponibles de certains pays ? La déforestation et la dégradation de la productivité naturelle de certains écosystèmes (érosion des sols, perte de biodiversité, gaz à effet de serre ...) vont-elles définitivement diminuer les capacités productives ? Le choix des technologies agricoles (révolution agricole, « révolution verte », agriculture raisonnée, « révolution doublement verte ») est-il pertinent ? Les rendements ne vont-ils pas plafonner ?

L'équation à résoudre n'est pas simple. Cependant, une approche par scénarios successifs a été tentée.

Order from strength : l'ordre par la force

Le premier scénario prolonge la tendance historique : les pays cherchent à être autosuffisants en production alimentaire, importent de leurs voisins les plus proches ou des grands exportateurs mondiaux. Ils accroissent d'abord leurs surfaces cultivées plutôt que leurs rendements, sauf ceux qui ont réussi le démarrage d'une « révolution verte ». Bien entendu, tous les pays n'y arrivent pas et les difficultés rencontrées sont contenues par des pouvoirs politiques forts : ce scénario est dénommé Order from strength dans le Millenium ecosystem assesment synthesis report. Schématiquement, l'Asie, l'Afrique du Nord et le Moyen Orient doivent importer ; l'Afrique subsaharienne atteindrait au mieux l'autosuffisance alimentaire ; l'Amérique du Sud (mais aussi l'Australie et l'Amérique du Nord) exporteraient vers l'Asie.

La croissance des échanges

Le deuxième scénario table sur une croissance des échanges. La Chine importe principalement du Brésil et de l'Argentine, qui utilisent massivement des OGM, du maïs et du soja pour nourrir leurs volailles. Le Brésil accélère la déforestation de l'Amazonie. La Chine, l'Afrique du Nord et le Moyen Orient utilisent évidemment leurs surfaces et leurs ressources au maximum. L'Amérique du Sud triple ses surfaces cultivées, réalise tous les programmes d'irrigation aujourd'hui envisagés et augmente ses rendements. L'Afrique reste isolée et utilise ses propres ressources. La Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan sont très exportateurs de céréales. Ce scénario semble satisfaisant, mais il est très sommaire car il découpe le monde en six zones seulement, que l'on suppose homogènes, ce qui n'est pas réaliste. Les augmentations de rendement attendues de la « révolution verte » en Asie ne sont pas suffisantes, car on part d'un niveau déjà élevé. L'irrigation est supposée se développer au maximum et on ne tient pas compte de la détérioration de l'environnement. De même, l'Amérique du Sud, qui devrait augmenter ses rendements de 50 %, est hétérogène. Or, si le climat du Brésil est équatorial, celui de l'Argentine est relativement sec et froid. De plus, on suppose que d'immenses pâturages sont conquis sur la forêt : les risques environnementaux sont grands et si les augmentations de rendement escomptées ne sont pas au rendez-vous, il faut tabler sur une déforestation encore plus grande.

L'étude montre que l'on butte sur le problème des rendements, si l'on ne modifie pas les pratiques agricoles, et ceci après avoir tenté d'équilibrer de nombreux facteurs : migrations de populations agricoles, urbanisation, disparition de surfaces suite à la montée des océans (Bangladesh, Mékong, Birmanie, Java ...). Par ailleurs, les calculs ont été effectués en imaginant que les pays en développement auraient tous en 2050 un régime alimentaire ayant atteint un niveau de diversification (rapport viande/végétaux) proche de celui du Mexique en 1990. Cela implique des modifications très inégales du rapport viande/végétaux, et par conséquent des accroissements de productions végétales très variables selon les pays : 36 % pour la Chine, 50 % pour l'Inde, 65 % pour l'Indonésie, 81 % pour le Vietnam, 124 % pour le Bangladesh ; 13 % pour l'Egypte, 22 % pour le Maroc, 30 à 50 % pour les pays pauvres d'Amérique du Sud, de 60 à 125 % pour les pays d'Afrique de l'Ouest, de 60 à 125 % en Afrique de l'Est, de 80 à 140 % pour les pays d'Afrique centrale... Qui devrait renoncer à la diversification carnée ? ...

Sans changer la technologie agricole pratiquée aujourd'hui, est-il possible de multiplier par 2 la production en Asie, alors que les rendements viennent déjà de doubler en 30 ans ? De la multiplier par 2 aussi en Amérique latine ? De la multiplier par 5 en Afrique subsaharienne ? Et il faudrait la multiplier par 2,5 en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, ce qui est impossible !

Est-ce réaliste d'aller plus loin dans la « révolution verte » (déjà contestée pour ses effets négatifs) ? Que peut apporter l'agriculture de précision ? Et qu'attendre de l'agriculture raisonnée ?

Adapting mozaïc

De multiples aspects techniques ont été abordés : fertilité des sols, eau, épuration, génétique des plantes, espace et lumière, pollinisation ... Car la question posée est bien celle du caractère durable des agricultures. Celle de la viabilité des écosystèmes, c'est-à-dire de leur résistance aux « chocs » et de leur capacité à se perpétuer. De proche en proche, la conviction s'établit qu'il faut trouver des solutions à la fois intensives et écologiques.

Les agronomes ont établi que « différents cas d'écosystèmes productifs écologiquement viables et très productifs existent déjà dans différentes zones écologiques du monde ». En s'en inspirant, ils ont repris leurs scénarios. Le troisième scénario propose « une révolution doublement verte avec peu d'échanges entre grandes régions ». « Concrètement, on réduit l'usage des engrais chimiques, herbicides et insecticides. On utilise le plus possible les ressources naturelles : la biomasse comme source de fertilité, l'irrigation, les pesticides naturels. Ce scénario est bâti sur des hypothèses de rendement vraisemblables issues de l'expérience du présent. Il correspond au scénario Adapting mozaïc du Millenium ecosystem assessment, où l'on fait l'hypothèse que le monde doit réduire fortement les échanges internationaux (ce peut être le cas si les coûts de transport liés au coût de l'énergie sont très élevés) et où les sociétés doivent individuellement trouver des solutions technologiques à leurs problèmes. Mais le recours à une technologie écologique n'existerait que dans le cas de pays ou de régions n'ayant pas d'autre opportunité que de compter sur les ressources naturelles ».

Dans ce cas, l'Asie reste déficitaire, de même que l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. L'Afrique subsaharienne reste isolée, mais augmente ses rendements de 40 % en 50 ans, et multiplie ses surfaces cultivées par 2,6. L'Amérique latine pourrait alors se dispenser d'accroître ses surfaces cultivées. Au total, on observe encore une fois que, même avec la technologie de la « révolution doublement verte », l'autosuffisance alimentaire de l'Asie, de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient est impossible.

Techno garden

Le quatrième scénario teste « la "révolution doublement verte" et l'équilibre par les échanges internationaux ». L'Afrique subsaharienne reste dans les mêmes conditions ; elle pourrait augmenter plus encore ses rendements et envisager d'être exportatrice. Le déficit de l'Asie, de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient est compensé par le Brésil et l'Argentine, mais aussi par la Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan. « Ce scénario rappelle le scénario Techno garden du Millenium ecosystem assessment qui associe une libéralisation internationale maîtrisée et des technologies nouvelles, mais sans préciser qu'il s'agirait de technologies ayant un fondement écologique ».

En faisant une analyse de sensibilité sur les hypothèses de rendement, l'étude indique que l'on peut estimer que la « révolution doublement verte » est capable de nourrir le monde entier en 2050.

Cependant, c'est sans compter avec les zones cultivables nécessaires aux biocarburants. « Pour combler la totalité du déficit en biocarburants des pays industriels, il faudrait que l'Amérique latine et l'Afrique consacrent la quasi-totalité de leur territoire à la production énergétique avec des rendements élevés, ce qui n'est pas possible ».

Au total, Michel Griffon rappelle que réduire la pauvreté et mettre en oeuvre le scénario 4 exige des politiques publiques concernant le foncier, la diffusion des techniques et le crédit, mais aussi des dispositions pour enrayer la baisse des prix agricoles pour les agricultures pauvres ainsi que l'instabilité des prix : « maintenir les paysanneries en situation de pauvreté, c'est priver la société dans son ensemble de capacités de croissance et de développement ».

On le sait aujourd'hui, les objectifs de réduction de la pauvreté d'ici 2015 ne seront pas atteints. Il faut donc repenser le problème avec urgence. Et du point de vue agricole, il faut arrêter la poursuite des tendances actuelles (scénario 1), sinon l'humanité risque de dégrader les écosystèmes en allant au-delà de leurs capacités de résilience. Le risque de non renouvellement du potentiel de production est particulièrement visible en Asie, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il est aussi évident que pour de nombreux pays, la sécurité alimentaire ne peut plus être obtenue par la seule autonomie : c'est une obligation de raisonner les échanges. Et de réfléchir simultanément à l'échelon global et à l'échelon local aux conditions dans lesquelles les matières premières agricoles seront produites. Doubler la production agricole au niveau mondial est sûrement possible d'ici 2050, mais seulement si l'on ne va pas au-delà de la viabilité de chacun des écosystèmes locaux.

Pour cette raison, les pays comme le Brésil ou l'Argentine ne peuvent avoir pour seul objectif la libéralisation des échanges : ils doivent, pour eux-mêmes comme pour le monde entier, éviter une exploitation agricole « minière » de leur pays. De même, la Chine ou l'Égypte ne doivent pas résister à l'importation, au risque de passer les limites du non retour écologique.

D'une façon générale, il faut trouver le moyen d'éviter que certains pays pratiquent un « dumping écologique » en exportant à bas prix leurs matières premières agricoles en détruisant leurs ressources. Est-il concevable, symétriquement, que d'autres pays qui en ont les moyens protègent leur base écologique à des coûts plus élevés, alors qu'à l'horizon 2050, toutes les agricultures doivent être mobilisées et qu'elles auront toutes à faire d'immenses progrès d'ici cette date ? Notre monde est un écosystème « fini ». La régulation ne peut se faire uniquement par les marchés. Il faut penser l'agriculture autrement : l'OMC est nécessaire, mais pas suffisante. Les politiques agricoles sont loin d'être balayées par la mondialisation.