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La bataille des centres de décision : promouvoir la souveraineté économique de la France à l'heure de la mondialisation (rapport)

 

b) Une diversité des politiques linguistiques des entreprises qui justifie un certain volontarisme

Les auditions auxquelles a procédé la mission commune d'information ont révélé la variété des modes d'organisation des entreprises en ce qui concerne la langue. Ainsi, par exemple, M. Christian Steiff386(*) a exposé : « Pour EADS, l'anglais est la langue officielle et de travail. A Saint-Gobain, la langue officielle est le français et la langue de travail est l'anglais. PSA n'emploie qu'une seule langue, le français. »

Le choix francophone de PSA en Slovaquie

Notre collègue Jacques Legendre, à l'occasion de son rapport pour avis sur les crédits de la francophonie dans le projet de loi de finances pour 2005, a salué l'engagement francophone de PSA en Slovaquie et « les effets positifs que peut présenter [...] une politique linguistique volontaire et délibérée d'une grande entreprise » :

« Le constructeur automobile PSA a récemment fait un investissement important pour créer à Trnava, près de Bratislava, une usine qui emploiera 3.500 personnes. Il ne s'agit pas d'une délocalisation, il faut le préciser, dans la mesure où les voitures construites seront destinées au marché d'Europe centrale et limitées à des séries équivalentes à l'ancienne 206.

« PSA a décidé que le français serait langue de travail sur ce site, et a passé un accord spécifique avec le ministère de l'éducation nationale d'une part, et le ministère slovaque de l'éducation de l'autre, pour assurer une formation professionnelle en français soit à la faculté de mécanique de Bratislava, soit dans l'un des trois lycées professionnels concernés ; cette formation sera assurée par des enseignants français mis à disposition.

« Un autre accord passé entre PSA et l'Institut français de Bratislava a pour objet de dispenser des cours de français à des niveaux divers, aux personnels recrutés ou en préembauche. 250 personnes ont été ainsi déjà formées. Il pourrait être ainsi envisagé de former quelque 800 personnes d'ici 2007.

« Ces initiatives ont induit un cercle vertueux tout à fait remarquable : pour répondre aux besoins des expatriés et des Slovaques, l'ambassade de France a dû créer une école française à Bratislava en septembre 2003 ; les effectifs sont déjà passés de 16 élèves à la rentrée 2003 à 53 à celle de septembre 2004.

« L'attitude de PSA en Slovaquie ne semble pas lui avoir nui. Elle se révèle très positive pour la langue française.

« Souhaitons que beaucoup d'autres entreprises françaises s'en inspirent. »

Source : Jacques Legendre, rapport pour avis n° 75 (2004-2005), au nom de la commission des affaires culturelles, sur le projet de loi de finances initiale pour 2005

En écho à ce propos, le président de la mission commune d'information, Philippe Marini, a pu faire état de ses propres constatations : « Lors d'un déplacement récent à Bucarest, il nous a été expliqué que les pratiques linguistiques des entreprises françaises implantées dans ce pays étaient très différentes. La Société Générale applique une politique très francophone : la connaissance du français est un critère important dans le recrutement des cadres. A l'inverse, Orange, filiale de France Telecom, travaille uniquement en anglais. Ces deux exemples appartiennent à des branches différences, l'une étant plus technique que l'autre, mais nous avons été frappés par les différences de stratégies et de cultures de ces entreprises. De même, Michelin, qui a installé une grande usine en Pologne, a recruté des francophones. A l'inverse, dans la grande distribution, certaines enseignes sont indifférentes à la pratique du français. »

M. Franck Riboud, président-directeur général de Danone SA387(*), a présenté la politique équilibrée suivie en ce domaine par le groupe : « La règle est la suivante : les employés internationaux doivent comprendre le français, mais les Français doivent comprendre l'anglais et le parler. Il est évidemment plus facile de comprendre une langue que de la parler. Si, au cours d'une réunion, il y a un anglophone et dix francophones, il serait agaçant de devoir avoir recours à un traducteur pour communiquer. La personne anglophone doit donc être en mesure de comprendre le français, libre aux Français de décider de s'exprimer en anglais ou non, mais ils doivent comprendre l'anglais. Je considère qu'il est important d'être tolérant. Nous sommes foncièrement européens chez Danone. Notre latinité étant un avantage compétitif, il est normal de faire des efforts pour la défendre, y compris à travers la langue. »

Cependant, d'après une étude réalisée en 2002, à la demande de la DGLFLF, par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC), au sein des entreprises, en général, « le choix d'une politique linguistique n'alimente pas de débats soutenus. A quelques exceptions près, on ne peut pas à proprement parler de politique linguistique. C'est le pragmatisme qui règne en maître et le positionnement par rapport à la langue étrangère ne suscite aucun état d'âme388(*)»

Il est indéniable que, dans un monde où l'anglais est désormais la norme, imposer la pratique du français ne va pas de soi. Plusieurs des responsables auditionnés ont témoigné en ce sens, tel M. Jean-Cyril Spinetta389(*) : « Cette question de la langue a constitué une des difficultés de la négociation [entre Air France et KLM] : les Néerlandais préconisaient l'anglais, j'ai tenu à imposer le français. » De même, M. Christian Streiff390(*), mentionnant que l'emploi exclusif du français dans le groupe PSA engendrait « certaines difficultés », a précisé : « il faut trouver le bon chemin pour conserver ses racines et affirmer que le français est la langue de PSA tout en se développant en Asie, en Amérique du Nord et en Europe de l'Est. Afin d'apporter du « sang neuf » dans les structures dirigeantes, il est capital de montrer aux étrangers du groupe qu'ils y ont un avenir et qu'il n'est pas nécessaire de posséder un passeport français pour accéder à un poste de dirigeant. »

Dans ces conditions, en dernière analyse, le volontarisme des décideurs paraît constituer le facteur décisif de la préservation de l'usage du français dans l'entreprise, notamment parmi les états-majors. On l'a vu, c'est à la pugnacité de M. Jean-Cyril Spinetta que la compagnie aérienne nationale doit d'avoir conservé l'emploi du français. M. Christian Streiff, de manière analogue, a fait part de l'expérience suivante, dans le cadre de sa direction des affaires nord-américaines de Saint-Gobain, à la suite de l'acquisition de Norton : « J'ai dû apprendre l'américain afin de m'imposer comme le « patron » de cette division. Je me suis donc installé avec deux bureaux, l'un à Boston, l'autre à Paris, pour prendre pied. J'ai ensuite dû expliquer à mes collaborateurs américains que la langue du groupe était le français, et que l'accession au comité de direction du groupe était conditionnée par l'apprentissage du français, ce qui a constitué un choc pour eux. »

L'exemplarité des responsables français dans l'emploi de leur propre langue est évidemment essentielle pour en promouvoir le maintien, et résister à l'hégémonie de l'anglais. On se souvient du mouvement du Président de la République, M. Jacques Chirac, le 23 mars 2006, quittant avec l'ensemble de la délégation française la salle où se tenait, à Bruxelles, une réunion du conseil européen, parce que M. Ernest-Antoine Seillière, s'exprimant en tant que président de l'Union des industries de la Communauté européenne, avait choisi de le faire en anglais - « la langue de l'entreprise », selon ses termes rapportés par la presse. On mesurera, par comparaison, la force d'engagement en faveur du français que traduit cette déclaration de M. Jean-François Dehecq391(*), véritable « militant » de la francophonie dans l'entreprise : « J'ai aujourd'hui un procès que j'espère perdre avec les syndicalistes de l'usine de Marcy-L'Etoile qui font les vaccins - elle emploie 2.000 salariés - et qui ont reçu leur plan de retraite en anglais ! Heureusement qu'ils me font un procès » !

* 386 Audition précitée du 8 février 2007.

* 387 Audition du 31 janvier 2007.

* 388 CREDOC, « Les pratiques linguistiques dans les entreprises à vocation internationale », octobre 2002.

* 389 Audition précitée du 14 février 2007.

* 390 Audition précitée du 8 février 2007.

* 391 Audition précitée du 15 mars 2007.