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Marée amère : pour une gestion durable de la pêche

 

C. GÉRER LES RESSOURCES HALIEUTIQUES : UN DÉFI SCIENTIFIQUE

Les pêcheurs expliquent souvent que la pêche s'apparente à la culture voire à un labour. Là où on ne pêcherait pas, la mer serait moins productive.

Cette affirmation peut surprendre au premier abord car la pêche est une cueillette. Mais elle a un fondement scientifique. La pêche exploite en effet la capacité des populations d'animaux à retrouver leur biomasse d'origine après une réduction temporaire liée à une mortalité additionnelle.

« Lorsque l'abondance d'une population naturelle est réduite par la pêche, la population réagit au prélèvement d'individus par un accroissement des taux de survie, de croissance et de recrutement des survivants qui disposent alors de plus d'espace et de nourriture » expliquent Jean-Paul Troadec, Jean Boncoeur et Jean Boucher dans le rapport de l'Académie des sciences de 2003.

Ainsi, la pêche peut dans une certaine limite propre à chaque stock (espèce, milieu, conditions climatiques) maintenir une productivité élevée d'un stock et donner cette impression de mettre en culture. Cependant, il s'agit bien toujours d'une cueillette, la surexploitation entraînant à terme la baisse de la récolte.

Les deux leviers de cette gestion sont l'effort de pêche qui détermine la « mortalité par pêche » qui se distingue ainsi de la mortalité naturelle et la répartition de cet effort en fonction des classes d'âge (juvéniles, reproducteurs...).

Les scientifiques continuent d'être aujourd'hui extrêmement sceptiques sur la capacité de l'homme à véritablement accroître la productivité naturelle sur la longue durée par des aménagements car il paraît extrêmement difficile d'augmenter réellement la production de nourriture même si on peut favoriser des refuges ou des concentrations. C'est bien l'abondance des sels nutritifs qui contrôle l'abondance du phytoplancton, qui régit celle du zooplancton et ensuite des petits pélagiques et de leurs prédateurs. Les écosystèmes sont contrôlés de manière ascendante. C'est ce qui explique les fluctuations naturelles du hareng en mer du Nord ou de la sardine au large de la Bretagne. Le régime des vents joue un rôle décisif dans cette chaîne en suscitant le brassage des eaux profondes avec les eaux de surface ainsi que les courants marins.

Il existe donc une limite haute de la productivité du milieu naturel qui s'applique aussi bien à la pêche qu'à la conchyliculture, les capacités d'un bassin étant bornées.

Ce grand principe explicité, votre rapporteur voudrait entrer un peu plus en détail dans les principes qui fondent la gestion des stocks halieutiques car plusieurs d'entre eux diffèrent fondamentalement du milieu terrestre et peuvent donc apparaître comme contre intuitifs.

1. L'objectif de maximum de production durable (MSY) est-il atteignable ?

L'idée même de gérer les ressources marines et de pouvoir maximiser leur exploitation résulte de l'histoire scientifique. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis que Grotius affirmait en 1609 dans son Mare Liberum : « La pêche en mer est libre, car il est impossible d'en épuiser les richesses » à la différence de la pêche en rivière qui pourrait connaître un rapide épuisement. Votre rapporteur se référera ici aux travaux de Philippe Cury et Yves Miserey.

Ce n'est qu'à partir du milieu du XIXe siècle que les scientifiques se sont penchés sur la gestion des ressources halieutiques.

On avait d'abord cru qu'il serait possible de réensemencer la mer, comme on le faisait pour les rivières en relâchant un très grand nombre d'alevins. Dès 1911, l'ichtyologue français Louis Roule démontrait la vanité de vouloir repeupler les océans au regard des quantités naturelles. Cependant des tentatives se poursuivirent jusqu'à la première guerre mondiale.

Parallèlement, de premières études vinrent à la fin des années 1850 de deux chercheurs norvégiens Axel Boeck et Ossian Sars qui se penchèrent sur la pêcherie de morue arctique aux îles Lofoten. Ils parvinrent à montrer la double dynamique entre d'une part la variation naturelle de la ressource et le mécanisme de surcapacité qui conduisait périodiquement à l'effondrement de la pêcherie.

Dans le même temps également, sont apparues et se sont imposées les méthodes d'analyse quantitatives et statistiques qui conduisirent à bâtir une théorie des pêches permettant de définir de manière scientifique et donc « certaine » la gestion optimale et rationnelle d'un stock. A bien des égards, l'idée même d'un rendement maximum soutenable est donc fille du rationalisme et du scientisme du milieu du XIXe siècle.

Le biologiste anglais Michael Graham fut un des pères fondateurs. Il se fonda sur l'observation de la pêche de la plie en mer du Nord et fit notamment le constat que la diminution des prises durant la première guerre mondiale avait permis une récupération du stock. Il montra ainsi que les captures ne s'accroissaient pas en même temps que l'effort de pêche mais que, au contraire, la dynamique de course aux armements pouvait entraîner une diminution de la rentabilité et du tonnage total. Il en concluait que la régulation de l'effort de pêche était la clef de la gestion. Il remarquait en outre qu'il fallait porter attention aux classes d'âge des captures, le même poids capturé pouvant être réalisé par un nombre très différent de spécimens. De ce fait, il montrait également que la pêche était susceptible de stimuler la productivité d'un stock donné dans une certaine limite. Ces travaux marquèrent les recherches des années 1930 et ouvrirent la voie à un véritable calcul scientifique de la pêche maximale idéale.

C'est Schaefer qui en 1954 va proposer une formule mathématique permettant de calculer la capture conduisant un stock à retrouver son équilibre initial en augmentant son accroissement naturel et d'établir un nouvel équilibre d'exploitation.

Cette capture maximale que peut supporter un stock venait ainsi d'être définie. Apparaissaient les Totaux admissibles de capture (TAC) et le MSY ou la maximisation sur la longue durée du rendement d'un stock, le « maximum sustainable yied ».

Or, la productivité d'un stock résulte de trois éléments :

- le recrutement, c'est-à-dire le nombre d'oeufs émis qui est déterminé par la masse des reproducteurs. La surpêche des reproducteurs, surtout chez les espèces à vie longue et faible reproduction, peut rapidement entraîner le déclin du stock et ce qu'on appelle une surpêche de recrutement. D'ailleurs les espèces les plus communément pêchées sont ou étaient des espèces très prolifiques comme la morue, le hareng et la sardine.

- l'environnement joue ensuite un rôle déterminant sur le taux de survie des phases précoces : oeufs, larves et alevins. De nombreuses espèces sont très fragiles, quelques degrés de plus ou de moins, l'absence ou la faible abondance de la proie nécessaire et c'est le recrutement effectif qui s'effondre. La plupart des stocks de poisson connaissent donc une grande variabilité interannuelle qui est normalement amortie dans une population saine par le nombre des classes d'âge. Ainsi, en raison des conditions défavorables, un stock peut se trouver dans l'incapacité de supporter un surcroît de mortalité liée à la pêche.

D'ailleurs, il est souvent difficile de faire la distinction dans l'effondrement d'un stock entre les effets de la surpêche et ceux des conditions environnementales du moment. Fréquemment, c'est l'addition des deux qui provoque l'effondrement.

- Enfin, troisièmement, le volume des captures dépend du profil d'exploitation des classes d'âge. De manière générale, on considère qu'épargner les juvéniles et permettre au moins une reproduction autorise d'accroître les captures à terme. Toutefois, la sélectivité de la pêche est restée limitée par son caractère presque toujours multispécifique et par le caractère égalisateur d'un mode de sélection donné.

Les concepts de TAC et de MSY s'appliquent à une seule espèce et ne peuvent s'appliquer en théorie pure qu'à des pêcheries monospécifiques. C'est une faiblesse majeure. Au moment de l'apparition du modèle de Schaefer et en pleine période d'expansion des pêcheries mondiales et d'extension des zones économiques exclusives, il apparaissait au contraire comme la solution quantitative et scientifique garantissant l'exploitation la plus efficace des ressources marines. Il permettait aussi de définir la surpêche comme se situant au-delà de cette limite mathématique.

Une étape supplémentaire devait être franchie avec l'apparition des modèles « structuraux », c'est-à-dire prenant en compte la structure de la population : taille et âge. Ils furent développés par Wicker, à partir du saumon et du haddock, qui établit un lien entre le nombre des reproducteurs et des recrues. Puis Beverton et Holt menèrent des études sur ces mêmes poissons et sur la plie et réussirent à partir de 1957 à provoquer des mesures de gestion visant à réglementer plus scientifiquement la taille des mailles des filets. Ces travaux renforcèrent l'idée qu'une gestion scientifique et quantitative des pêches apporterait les garanties nécessaires à l'exploitation. A l'époque, cette approche scientifique permettait aussi de n'établir aucune ou très peu de contraintes sur la pêche tant qu'elle se situait en deçà du MSY.

Ces principes de gestion furent officiellement et internationalement adoptés par la FAO à Rome en 1955 suite à un vote très serré de 18 voix contre 17 car derrière la théorie scientifique, la liberté d'accès aux zones de pêche était en jeu, et cet accès devait être sans limite. Les États-Unis pesèrent de tout leur poids pour garantir leur accès à des zones comme le Pérou ou le Mexique.

C'est sur cette base de modèles halieutiques de dynamique des populations que furent gérées les pêches dans les années suivantes, laissant de côté les recherches qui dès l'origine avaient permis d'établir la double dynamique biologique et économique entre les poissons et les pêcheurs.