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Clôture de la 4è année polaire internationale (actes du colloque des 14 et 15 mai 2009)

 

DEUXIÈME TABLE RONDE : LA GOUVERNANCE DES PÔLES

Dr Christian GAUDIN

Mesdames et Messieurs, je vous propose de reprendre nos travaux. Nous allons maintenant passer au programme de l'après-midi. Pour faire le lien entre la table ronde de ce matin, « L'Homme et l'environnement », et celle de cet après-midi, « La Gouvernance des pôles », nous avons demandé à une personnalité bien connue, le Pr. Jean Malaurie, d'intervenir pour introduire les débats. Je suis très heureux de sa présence et qu'il ait répondu à notre invitation. M. Jean Malaurie, si vous voulez bien rejoindre la tribune pour introduire cet après-midi. Je vous remercie.

A. PR JEAN MALAURIE, AMBASSADEUR DE BONNE VOLONTÉ DE L'UNESCO EN CHARGE DES QUESTIONS ARCTIQUES, DIRECTEUR DU CENTRE D'ÉTUDES ARCTIQUES, EHESS, CNRS

M. le Président, mes très chers collègues de l'Année Polaire internationale, mes chers amis, je saluerai M. l'ambassadeur Michel Rocard, parce que je veux tout d'abord dire combien je suis heureux de la décision de M. le Président de la République, de lui avoir confié la défense de ce pôle mythique, ce pôle du nord, ce pôle des hyperboréens, qui est non seulement mythique mais qui, pour Hölderlin et Nietzsche, est mystique. C'est important pour l'avenir de notre planète. C'est l'honneur de la France de participer à ce combat avec les compétences de tous. Je rappelle que M. le Président de la République m'a chargé par une lettre personnelle, datée de 2008, d'une large mission sur ces problèmes.

Je vais tout d'abord rendre hommage aux organisateurs et aux inspirateurs de ces journées, qui font le bilan de la quatrième Année Polaire internationale. Je suis probablement le doyen parmi vous. Je puis vous dire que nous ne pouvons que saluer cette initiative. Cette année a été active, elle a été riche de promesses mais nous sommes ici pour travailler ; puisque c'est un bilan : il faut donc réfléchir. Il y a progrès dans la dénomination de cette Année Polaire internationale. Lorsque j'ai été nommé en 1957 à la première Chaire polaire de l'université française, régnait une quasi-dictature des sciences dures. Ce qui fait que la troisième Année Polaire internationale s'est appelée « Année Géophysique internationale ».

Or l'idée même des fondateurs de l'Année Polaire internationale, au congrès de Berlin, était de faire se rencontrer toutes les disciplines. J'ose dire - et je me permets de prononcer ces mots devant Madame la Présidente du CNRS - que les programmes français, comme ceux de quelques autres pays, restent sur le plan polaire, et naturellement arctique, fortement déséquilibrés au titre des moyens et des perspectives, et l'Antarctique étant, en France, très largement privilégié.

J'ai fondé le Centre d'Études Arctiques en 1957 à l'initiative du grand historien Fernand Braudel, qui était mon président à ce qui devait devenir l'EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris). En quelque sorte, lorsque j'ai été élu à cette fonction de directeur d'études dans les domaines arctiques, j'ai succédé au commandant Charcot qui, comme vous le savez, n'a jamais eu des rapports très structurés avec l'université. Ce qui fait qu'il a reçu le titre cocasse de « directeur d'études honoraire du laboratoire maritime de l'École Pratique des Hautes études », 3ème section, Sciences naturelles. C'était le « Pourquoi pas ? ». Le « Pourquoi pas ? » ayant sombré, les projets du Commandant Charcot n'ont pas été suivis et l'initiative est revenue à Paul-Émile Victor qui a situé, après guerre, le cadre opérationnel de son activité hors du système universitaire (loi association 1901). Il avait ainsi plus de liberté d'action et il avait raison. Le danger, c'est que quand on est dans un comité scientifique sélectif dans ses objectifs, il y a des clans. Ce clan était naturellement glaciologique et géophysique, puisque c'était le but essentiel de l'expédition à laquelle j'appartenais en tant que géographe, nommé par l'Académie des sciences pour les deux premières missions fondatrices. Le but principal était de suivre la voie du grand prédécesseur Alfred Wegener et de construire une Station centrale géophysique et glaciologique au coeur du Groenland, à 3000 mètres d'altitude.

Comme me l'a dit Fernand Braudel, lorsque nous avons fondé ensemble le Centre d'Études Arctiques avec l'appui de mon ami Claude Lévi-Strauss, les programmes polaires étaient déséquilibrés. Ce fut le péché originel de cet âge d'or de la recherche scientifique polaire française, dont nous continuons à subir les effets. Ce Centre d'Études Arctiques, qui a été par la suite intégré au CNRS et qui est aussi sous l'autorité de l'EHESS, son organisme fondateur, s'est voulu délibérément tourné vers l'Homme. Comme l'a écrit dans toute son oeuvre le grand historien Fernand Braudel, l'Homme est au coeur de tout. C'est l'Homme qui doit être au centre d'un tel programme.

Cette interrogation nous a hantés. Je suis un homme habité par une vision dramatique, à l'issue de ma troisième expédition à Thulé, en 1950-51. Le 16 juin 1951, du haut d'un glacier, j'ai découvert, alors que j'étais en traîneau à chiens, avec mes caisses de fossiles, des appareils singuliers qui s'approchaient d'une région mythique, absolument vierge de toute préoccupation militaire. C'était US Air Force qui construisait une base militaire ultra secrète contre laquelle, seul étranger sur place, je me suis aussitôt érigé. Non pas que je sois contre le principe d'une base militaire mais l'emplacement a été mal choisi, au coeur du peuple le plus au nord du monde, sans son autorisation, et dont les hommes et les femmes, par leur philosophie de la nature et leur sagesse, veulent être perçus comme des hommes naturés. Toute minorité, et celle-ci en particulier, parce qu'elle est au faîte du monde et légendaire - et à cet égard, dois-je rappeler que tout intellectuel est une minorité ? -, appelle le respect.

Quand on fait une mauvaise action, la suite arrive, et cette mauvaise action était luciférienne. Aussi le 29 janvier 1968, un B52 s'est écrasé avec quatre bombes H, à quelques kilomètres de la base de Thulé. Trois se sont pulvérisées, polluant à jamais ces eaux et une est toujours sous ces eaux glacées. C'est donc avec une double préoccupation, anthropologique et écologique, dans un esprit humaniste, que j'ai aussitôt créé la collection Terre Humaine, où j'ai écrit mon propre livre, Les Derniers Rois de Thulé, suivi de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss et de tant d'autres livres. En 2005, nous avons célébré le cinquantenaire de la collection Terre Humaine, sous le patronage et avec la présence de Jacques Chirac, Chef de l'État, à la Bibliothèque Nationale de France, avec une importante exposition.

Je voudrais éveiller un malentendu. Je ne suis pas du tout contre les sciences dures, puisque j'en suis. Je suis un géographe physicien, un naturaliste et, pour mieux vous préciser, je ne suis pas seulement un homme qui lève les cartes. Il est vrai que j'ai levé des cartes dans ces régions lointaines au 1/100 000, sur 300 kilomètres, publiées par l'Imprimerie Nationale. Il y a même un fjord de mon maître, De Martonne, et également un fjord de Paris... Ce qui m'intéressait, c'était des problématiques de géocryologie et des préoccupations assez pointues, qui consistent à comprendre comment, dans les canalicules, les eaux se comportent sous l'effet des pressions qui sont assez variables dans la longue durée. C'est-à-dire qu'en fait, je m'attache à l'écosystème des pierres dans ces déserts froids.

J'avais pour but - but qui m'a retenu pendant douze ans de ma vie - de calculer quantitativement l'érosion pendant le postglaciaire, qui est très bien daté, au pied de ces falaises précambriennes du grand nord du Groenland, en Terres d'Inglefield et de Washington, fondant ainsi une discipline en inventant un vocable : l'éboulologie. Et j'ai eu la joie de voir nombre de mes étudiants poursuivre ces recherches géomorphologiques à la base française CNRS, au Svalbard, que le Centre d'Études Arctiques a dirigée pendant dix ans (1979-1989), après l'avoir modernisée. Mon but était de quantifier, c'est-à-dire d'être aussi près que possible de ce qu'on appelle la science exacte.

Il se trouve que je n'étais pas seul. Alors que toutes mes missions depuis 1950 sont solitaires, j'étais avec des chasseurs inuit qui, à leur manière, avec leur touche, dans leur approche, m'ont peu à peu fait comprendre que dans la matière, il y a une énergie, il y a un potentiel de force qui relève d'un ordre du monde, d'un ordre caché. L'espace, l'Umwelt, les inspire. Et c'est introduire l'animisme.

J'arrive d'Uummannaq, où j'étais il y a quelques jours. Uummannaq est, dans une petite île, un village inuit de la côte nord-ouest du Groenland. Il est dominé par une montagne de 1 200 mètres qui, pour eux, a une forme de coeur. Il y a dans ce coeur de pierre, uummaa, deux ventricules. Il y en a un, à gauche, qui oxygène ces forces qui viennent de l'invisible, de l'immatériel ; et un, à droite, qui réinsuffle cette énergie dans la nature et dans les hommes. Uummaa, « le coeur », et naq, « comme ». Je vous donne là les linéaments de cet itinéraire singulier qu'ont ces hommes et qui inspire cette perception animiste qui a été si souvent décriée par les rationalistes, en Sibérie par les autorités soviétiques, et de par le monde, par les églises. L'animisme a pour expression, notamment, le chamanisme. Là, je retrouve un homme que j'ai connu, un grand savant, Gaston Bachelard, et un collègue et un ami, un des grands esprits français méconnu, Roger Bastide. Avec ces deux maîtres, on retrouve une intelligence compréhensive de l'imaginaire de la matière. C'est là un champ d'étude immense, que la neurologie permettra de mieux cerner. Tous les peuples premiers, qu'ils soient en Amazonie, en Australie ou en Afrique, sont habités par l'environnement qui les entoure qui, peu à peu, les a construits dans leurs intuitions, leurs anticipations et leur philosophie de vie.

C'est une des raisons pour lesquelles je me suis attaché à enseigner, pendant cinquante ans, à l'EHESS, l'anthropogéographie arctique, c'est-à-dire à développer cette dialectique entre l'Homme et son environnement vécu en conditions extrêmes. Penser à l'amont ce qui est consubstantiel, c'est une branche de la géographie humaine ou de l'ethnohistoire, que j'appelle l'anthropogéographie, qui a été, par les géographes, très négligée, pour ne pas dire ignorée, et qui n'est possible qu'avec des « peuples racines », comme disent élégamment les Russes.

Ainsi a vécu le Centre d'Études Arctiques. La France n'ayant pas de territoire polaire arctique, nous avons cru devoir agir aussitôt sur un plan international, en multipliant les confrontations. Il y en a eu treize, dont beaucoup ont été exceptionnelles. A eu lieu, en novembre 1969, le quatrième congrès international du Centre d'Études Arctiques, qui rassemblait, pour la première fois de leur histoire, à Rouen, des Inuit et leurs représentants venus de Sibérie, de l'Alaska, du Canada et du Groenland. Cette rencontre exceptionnelle, rassemblant des peuples qui ne s'étaient pas rencontrés depuis 10 000 ans, a eu lieu dans la vieille halle aux toiles, c'est-à-dire un drakkar renversé, sous mon autorité et avec la présidence de cet homme d'inspiration qu'est René Cassin, le prix Nobel de la paix. Ce visionnaire qui était aux côtés du Général De Gaulle, à Londres en juin 1940, a écrit en 1945 à San Francisco, pour les Nations Unies, la Charte des Droits de l'Homme. Lorsque j'ai demandé à René Cassin de présider ce congrès, il m'a dit : « Cette charte n'est pas bien écrite. On aurait dû l'appeler `Charte des droits de l'Homme et des Peuples'. » Il y a eu ensuite un autre congrès sur le pétrole et le gaz arctiques, en 1973, avec le puissant concours et l'expertise de l'Institut Français du Pétrole (IFP). Ces deux congrès de très grande portée internationale nous ont incités, avec l'appui de Fernand Braudel et sous l'autorité du CNRS et de l'IFP, à solliciter, de la part du Président de la République et des autorités des ministères concernés, une politique arctique française spécifique de recommandation pour la gouvernance écologique onusienne de ces espaces. Une longue expérience m'a montré que, lorsqu'un homme de sciences sollicite les pouvoirs publics pour de telles actions internationales de grande portée, s'il n'est pas soutenu par un parti, sa vision, si élevée soit-elle, et sa demande, sont sans conséquences et décisions. Et l'intégralité des rapports et des verbatim de ces congrès a été publiée au Centre d'Études arctiques avec l'appui de la Fondation Française d'Etudes Nordiques (Rouen). Ce sont des documents historiques exceptionnels.

C'est donc naturellement que pour ouvrir la quatrième Année Polaire internationale dans une grande enceinte scientifique, le Centre d'Études Arctiques a été appelé à l'organiser et à le présider. Le directeur scientifique était le professeur Jan Borm, de l'Université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines. Ce congrès sur l'avenir de l'Arctique, a eu lieu les 8-10 mars 2007, sous l'autorité du chef de l'État, Jacques Chirac, et avec une adresse personnelle de celui-ci. Participaient à ce congrès des personnalités savantes de tous les pays concernés - notamment le Prince Albert II de Monaco, Arthur Chilingarov, vice président de la Douma et conseiller polaire du président Poutine, et le grand ethno-archéologue de la Sibérie, Serguei Arutiunov. Il y avait également une exceptionnelle délégation groenlandaise. Y participaient aussi l'ancien chef de cabinet de Pierre Trudeau, Mark Malone, et le très grand savant et intellectuel Bruce Jackson, de l'université d'État de New York. Ce congrès a été préparé dans l'esprit même de ce qui nous a toujours animés : les sciences dures et les sciences sociales enfin réunies et réconciliées. Ce congrès doit paraître dans la revue arctique du CNRS, Internord n°21, publiée par les Éditions du CNRS.

Ce congrès, au cours duquel a été célébré le cinquantenaire du Centre d'Études Arctiques, qui a fait l'objet d'une Commémoration Nationale, nous a fait prendre conscience que les problèmes restaient très mal posés pour l'avenir des peuples autochtones. Incontestablement, la quatrième Année Polaire internationale a fait faire des progrès considérables à la science glaciologique, à la géophysique, à la climatologie et à l'océanographie. Mais nous avons pris conscience, par cette quatrième Année Polaire internationale, que l'orphelin, l'enfant pauvre de nos débats, reste les populations autochtones qui risquent d'être submergées par d'importantes poussées d'immigration venues du sud : Russes, Canadiens, Nord-Américains. En avril dernier, les représentants de ces peuples se sont justement réunis pour revendiquer le droit pour ces peuples qui se jugent souverains de décider de leur avenir dans leurs territoires dont ils sont les héritiers légitimes.

Pardonnez-moi de ne pas avoir été présent ce matin mais nous avions à l'Unesco une réunion annuelle des Ambassadeurs de bonne volonté, pour décider des actions à venir, en particulier sur le plan arctique. En effet, j'ai été nommé Ambassadeur de bonne volonté pour l'Arctique en juillet 2007, par le Directeur Général, M. Koïchiro Matsuura, au titre des sciences de la nature et au titre de l'Homme, et je me suis tourné vers celui-ci. C'est un homme d'une grande intelligence, de surcroît un homme de coeur, qui a réintroduit à l'Unesco - peut-être par tradition shintoïste - l'immatériel de notre patrimoine dans l'étude de l'avenir de ces populations autochtones. J'ai fait comprendre à M. Koïchiro Matsuura qu'il était souhaitable qu'un grand congrès sur les peuples du nord ait lieu, sous l'égide de l'Unesco, qui est en retard à cet égard. Ce congrès doit s'interroger sur le développement durable de ces peuples compte tenu du réchauffement climatique.

Avec l'appui du Prince Albert II que j'ai sollicité - très soucieux, dans la tradition d'Albert 1er, de laisser sa trace dans l'Histoire polaire, et qui me porte de l'amitié, à laquelle je suis très sensible - a eu lieu ce grand congrès de l'Unesco des 3-6 mars 2009 à Monaco que j'ai eu l'honneur de présider et de conclure. Ce congrès a permis d'entendre les savants océanographes, glaciologues et climatologues, du point de vue de ce qui nous préoccupe - les changements climatiques - mais surtout les représentants de ces peuples. Ils ont insisté sur les problèmes de développement durable. Nous avons été tous très impressionnés par l'intelligence politique et la force d'action et de diplomatie de nombre de ces délégations, notamment des Samis, mais aussi des Inuit de l'Alaska et des Groenlandais. Les Samis ont dû faire face à un problème sérieux, en tant qu'éleveurs de rennes, de pollution radioactive après le nuage de Tchernobyl. Je pense pouvoir dire que ce congrès, dont les travaux, les rapports et les débats paraîtront, sous l'égide de l'Unesco, dans les mois qui viennent, avant le congrès écologique de Copenhague, que nous avons fait du bon travail de défricheurs et d'éclaireurs, mais nous avons eu tous le sentiment qu'il fallait aller plus loin.

En effet, il ne faut pas se faire d'illusion : l'Arctique va mal. Les glaces s'en vont et les raisons ne sont peut-être pas que climatiques. Il y a peut-être des facteurs plus complexes. De toute manière, nous vivons ce que l'on pourrait qualifier de crépuscule des glaces, révélateur d'un changement de civilisation technique et éthique. Les équilibres naturels sont gravement atteints. L'Arctique change mais ce qui est plus grave, c'est qu'il change contre les intérêts immédiats de ses peuples, avant qu'ils ne soient en force pour préparer une nouvelle stratégie qui leur soit bénéfique. Ces peuples sont amenés à changer certes, mais il leur faut changer très vite - et peut-être trop vite. Il est évident que la chasse au phoque ne sera pas toujours au coeur même de ces sociétés. Le temps des civilisations de chasseurs s'éloigne. Le Groenland, du reste, pour les trois quarts de la population, est tourné vers la pêche à la morue et aux crevettes. Et c'est une industrie qui s'est peu à peu constituée à partir de pêcheries artisanales dispersées dans une centaine de petits villages. Mais l'ombre d'une industrie minière se profile, à la faveur de concentrations massives de la population, jusqu'alors dispersée. L'ensemble de l'économie va changer parce qu'en effet, les conditions naturelles changent. Le malheur, c'est nous. C'est nous qui avons été des impérialistes de tout temps. C'est notre force ; l'expression de notre énergie conquérante ; mais c'est aussi notre indignité.

Vous savez que je suis aussi éditeur. J'ai fondé et je dirige la collection Terre Humaine, aux Éditions Plon. Avec étonnement, et je dois dire avec émotion, j'ai vu récemment, à la télévision, le Président Hugo Chavez remettre au Président Barack Obama un livre que j'ai moi-même édité, intitulé Les veines ouvertes de l'Amérique Latine, d'Eduardo Galeano. Je vous relate la scène : « M. le Président des États-Unis, vous voulez être mon ami. Lisez auparavant ce livre. » Il y a quelques années, j'ai publié un ouvrage devenu un livre essentiel du pionnier de l'écologie, René Dumont. Michel Rocard en a écrit la postface. Nous nous étions rencontrés tous les trois à ce sujet.

Je ne voudrais pas qu'un de mes élèves ait à écrire Les veines ouvertes de l'Arctique. Ce sont les sérieux motifs pour lesquels, avec le Prince Albert II, nous avons décidé d'aller plus loin. Nous ne voulons pas qu'une mal-gouvernance se traduise par des situations telles que je les vois décrites dans une région que j'ai parcourue, la Tchoukotka, où une politique tout à fait déraisonnable, pour ne pas dire chaotique, a été et est conduite par M. Roman Abramovitch, avec des moyens financiers importants. Manifestement, il n'y a plus de politique cohérente des minorités du Nord en Sibérie. Les 26 populations - 400 000 hommes et femmes - vivent une situation difficile : pollution, éducation médiocre, détournements de crédits...

Toutefois on observe la naissance de jeunes nations métissées et en rapide évolution technique. Les évolutions sont très différentes de l'ouest à l'est. Le postcolonial est toujours, et partout dans les empires, délicat, difficile. Il l'est encore davantage dans ces régions extrêmes. Or rien de grand, rien de durable ne se fera à ces latitudes extrêmes, pour la défense du climat et le développement durable, c'est-à-dire de notre avenir à nous, Hommes de l'Occident et plus généralement, tous les habitants de la planète, sans que nous ayons le concours actif de ces peuples habitants de la toundra qu'il faut situer comme des éclaireurs et des administrateurs de nos politiques écologiques. Or ils sont très rarement conviés à niveau international, et c'est la raison pour laquelle, après les missions qui m'ont été confiées par l'Unesco, je suis très reconnaissant au Président Nicolas Sarkozy de m'avoir confirmé, lors d'un deuxième entretien, le programme d'action dont nous avions convenu et dont la réalisation se fera en collaboration étroite avec Madame la Présidente du CNRS et du Conseil International des Sciences de l'ONU (ICSU), Catherine Bréchignac.

Si ces peuples et jeunes nations cherchent à s'affirmer, ils ne se font toutefois aucune illusion. M. Paul Okalik, Premier Ministre de Nunavut, a rappelé dans une déclaration récente que s'il était l'un des artisans de Nunavut, qui est un vrai pas en avant, il n'en reste pas moins que depuis dix ans, l'essentiel reste à construire. Les hommes manquent à l'Ouest, à l'Est et au centre de cet immense espace circumpolaire. Les autorités autochtones souhaitent disposer de davantage de cadres d'entrepreneurs à niveau, pour discuter avec l'Occident conquérant. J'en suis d'autant plus conscient qu'en 1968-69, à la demande du gouvernement du Québec, le Centre d'Études Arctiques a été invité, dans le cadre d'un mandat initié par un accord du président De Gaulle et par le Premier Ministre Daniel Johnson, une coopération étroite franco-québécoise pour la définition d'un nouveau Québec inuit, qui est devenu Nunaviq. Le Centre d'Études Arctiques est fier d'avoir participé à cette architecture, à cette révolution. Et comme nous l'avons rappelé dans un ouvrage récent paru à Paris et au Québec, qui présentait les grandes lignes de nos recommandations, l'autonomie définie est fragile.

C'est la raison pour laquelle, j'ai aussitôt répondu à l'appel des Groenlandais qui sont très attachés à l'oeuvre scientifique que nous avons réalisée avec eux et chez eux. Ils ont même décidé de m'accorder la plus haute distinction du Parlement du Groenland, Nersornaat, qui honore tous les chercheurs français qui ont travaillé dans notre laboratoire. La Présidente du Parlement groenlandais à Nuuk, Madame Ruth Heilmann, est venue en délégation à Paris, le 27 février 2009, me remettre, au siège de l'ICSU cette médaille d'or, en présence de Madame Catherine Bréchignac, Présidente de l'ICSU et du CNRS, de deux représentants du cabinet de M. le Président de la République ainsi qu'un représentant de M. l'ambassadeur du Danemark. Il s'agit là d'un fait exceptionnel : les autorités groenlandaises remettent en effet très rarement leur plus haute distinction à un savant étranger. Lors de cette importante cérémonie, Madame la Présidente du Parlement groenlandais m'a fait savoir qu'elle souhaitait que je participe activement avec eux à cette politique de formation accélérée des cadres et d'une intelligentsia scientifique. C'est la raison pour laquelle je suis parti, il y a quelques semaines, avec le Prince Albert II, qui m'a fait l'honneur de m'accompagner, et Arthur Chilingarov, vice président de la Douma. Nous avons inauguré l'Institut Polaire groenlandais (UPI - Uummannaq Polar Institute) le 28 avril 2009, dont ils m'ont demandé d'accepter la présidence d'honneur. Au cours de la première réunion du comité directeur, les intentions immédiates de l'UPI ont été précisées.

Quelles sont-elles ? Tous les ans, de choisir cinq Groenlandais, hommes ou femmes. Des jeunes - de niveau master - et qui sont volontaires pour être recyclés d'une manière accélérée, pour devenir des entrepreneurs, des chercheurs de pointe, des administrateurs, la pépinière de la nouvelle élite groenlandaise. Ils partiront à l'Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, où vient d'être créé par Madame le professeur Sylvie Faucheux, Présidente de l'université, un Institut Polaire dont la direction est confiée au professeur Jan Borm. Il aura une étroite collaboration avec le Centre d'Études Arctiques et le CNRS. Les cinq Groenlandais, auxquels s'ajouteront cinq autochtones de Sibérie, du Nord de la Scandinavie, de Nunavut et de Nunaviq, et de l'Alaska, seront formés en cet institut pendant une année. Des parrainages personnels sont prévus. Le Prince Albert II a bien voulu parrainer deux de ces bourses, et également Madame la Présidente du CNRS. Le programme est en dix ans et pourra recycler cinquante jeunes hommes et femmes venus de ces peuples circumpolaires, en étroite collaboration avec l'Académie Polaire d'État à Saint-Pétersbourg, dont je suis un des co-fondateurs, suite à une coopération franco-soviétique en Tchoukotka souhaitée sous l'autorité du Président Gorbatchev en 1990. Cette école des cadres nord sibériens regroupe 1600 élèves dans un puissant ensemble universitaire à Saint-Pétersbourg, de 26 000 m².

Tout n'est pas parfait. J'ai été instituteur volontaire dans des écoles inuit en 1987 (Canada) et 1990 (Sibérie) et je sais le désastre que sont ces écoles, souvent d'esprit dominateur et colonial. Qui éduquera les éducateurs ? Voilà tout de même plus d'un siècle que le Danemark forme les Groenlandais dans des écoles : très peu d'ingénieurs, très peu de médecins... Il y a donc un problème, qui est celui des peuples de société orale. Je pourrai parler de la Russie, du Canada, de l'Alaska. Peut-être faut-il d'abord réformer l'éducateur et faire comprendre que l'éducation se fait dans les deux sens, l'élève venu d'une civilisation si différente, si lointaine, ayant à apprendre de son maître. C'est un problème récurrent que nous nous posons à l'Unesco. Je relisais ces jours derniers Emile ou de l'éducation de Jean-Jacques Rousseau. Rousseau demandait à l'éducateur ce qu'il voulait faire et celui-ci lui a répondu : « Je veux lui apprendre à vivre ».

L'Institut Polaire d'Uummannaq vient de terminer un grand film, qui va être présenté au festival de Venise, Le Voyage d'Inuk - on thin ice. C'est le premier grand film avec des acteurs groenlandais, qui ne parlent que groenlandais - c'est la confrontation entre des hommes de vieilles traditions et un jeune qui à Nuuk, la capitale du Groenland, s'intègre mal, connaît la drogue, l'alcoolisme, le chômage... Le taux de suicide est alarmant en Arctique. Il est un des plus élevés au monde dans le Nord canadien. On peut l'interpréter comme une réponse politique des jeunes qui ne comprennent pas l'avenir que la société nouvelle occidentale leur réserve. Et leur refus va jusqu'au sacrifice. Ce film, qui se veut positif et tourné vers l'avenir, sera une des premières manifestations produites par l'UPI.

Mes dernières pensées, c'est de vous dire que bien sûr, il y a un devoir de repentance, quand on voit le désastre que nous avons provoqué chez tous ces peuples premiers et dans leurs territoires glacés jusqu'alors inviolés. Il est évident que nous avons une immense dette envers ces peuples arctiques, après les drames que notre civilisation, dite avancée, leur a fait subir, dans un choc de cultures mal préparées, exception étant faite du Groenland. Il nous faut délibérément procéder autrement, avec hauteur et intelligence, pour qu'il ne soit pas reproché à notre génération de scientifiques d'assister en silence à la disparition de civilisations héroïques, l'histoire de l'humanité. Notre science doit être aussi de combat.

Une observation sur le plan de la recherche : il est capital que la recherche française polaire travaille sans esprit de division disciplinaire ou autre. Tout esprit de division dans ces hautes latitudes si complexes, est détestable et antiscientifique. Il faut nous guérir de cette tendance française aux sottes querelles qui attristent nos collègues étrangers. Une autre remarque : la quatrième Année Polaire internationale s'achève et il serait souhaitable que les présidences nationales fassent connaître aux acteurs des nations qu'elles représentent les résultats obtenus dans les pays étrangers sur chacun des problèmes évoqués. Si elle peut exister à titre personnel, l'intercommunication internationale, à niveau institutionnel, reste à inventer. Nous avons, nous, Français, de grands retards sur de vastes secteurs. Quelques exemples : l'archéologie arctique, notamment sibérienne, nord-américaine ou groenlandaise, histoire, patrimoine et art, sans parler de secteurs pointus de sciences naturelles. Il n'est pas de recherche qui ne s'organise autour d'une bibliothèque. Le Fonds Polaire, qui est la seule bibliothèque polaire française arctique et antarctique, est à la Bibliothèque Centrale du Muséum national d'Histoire naturelle. Il rassemble la bibliothèque du Centre d'Études Arctiques et le fonds polaire de Paul-Émile Victor. Il représente au moins 40 000 titres numérisés. Il est absolument nécessaire que les crédits d'achat de livres et de revues soient au moins doublés pour que ce Fonds Polaire puisse être comparé avec la célèbre bibliothèque de 200 000 volumes du Scott Polar Research Institute (SPRI) de Cambridge.

Un dernier mot, M. le sénateur. Je vous transmets, à sa demande expresse, le regret que la Présidente du Groupe d'études sur l'Arctique de l'Assemblée Nationale n'ait pas été invitée à cet important colloque au Sénat de clôture de la quatrième Année Polaire internationale. Je ne veux pas évoquer de querelles possibles entre les prérogatives du Sénat et celles de l'Assemblée Nationale. Vous représentez un office parlementaire qui rassemble heureusement les deux assemblées. Mais la députée Françoise Olivier-Coupeau, Présidente du Groupe d'études sur l'Arctique, m'a demandé d'être son porte-parole, en rappelant qu'elle aurait beaucoup aimé être parmi nous. Elle le regrette d'autant plus que, lors de la cérémonie qui m'a été consacrée à l'ICSU, pour la remise de nersornaat, elle était non seulement présente ; mais elle a remis personnellement la médaille de l'Assemblée Nationale à Madame Ruth Heilmann, Présidente du Parlement groenlandais. Je vous remercie, mes chers collègues, de votre amicale attention.

Dr Christian GAUDIN

Merci Pr. Jean Malaurie. Je me souviens de notre première rencontre, c'était à l'Assemblée nationale et j'ai grand plaisir à vous recevoir cet après-midi au Sénat. Avec la vitalité qu'on vous connaît, vous nous avez transmis votre passion pour l'Arctique. Merci encore de cette contribution.

S. Exc. Michel Rocard va intervenir en ouverture de la table ronde de cet après-midi, qui est consacrée à la gouvernance des pôles. Moi-même, je suis entré sur le sujet polaire en étant rapporteur au Sénat, du projet de loi du protocole de Madrid. J'ai appris à ce moment-là, tout le travail que vous aviez conduit à l'époque pour arriver, justement, à faire valoir le protocole de Madrid. Par ailleurs, dans votre mandat de député européen, vous avez porté avec force l'idée de regarder plus au nord et de travailler à la gouvernance du pôle, tellement les enjeux sont d'importance. Je suis personnellement très heureux et très ému de vous recevoir aujourd'hui au Sénat et je vous invite dès maintenant à venir prendre la parole.

B. M. MICHEL ROCARD, ANCIEN PREMIER MINISTRE, AMBASSADEUR POUR LES NÉGOCIATIONS SUR LES PÔLES ARCTIQUE ET ANTARCTIQUE

Merci M. le sénateur. Mesdames, Messieurs, chers amis, M. l'ambassadeur, je suis la pièce rajoutée, imprévue et surprenante de cet ordre du jour. Ma présence ici a ceci d'incongru que pour apporter des conclusions à la quatrième année polaire internationale, je n'y ai participé en rien. Je n'y suis pour rien, je n'en ai pas eu l'idée. On m'a fichu là à cause d'un aléa de carrière récent, mais qui n'est pas sans connexion avec vos préoccupations et par conséquent, il m'a semblé important d'y réfléchir. D'autant plus que cet aléa de carrière me met, moi, en charge de représenter le gouvernement, l'administration, la République française, dans les combats sur la gouvernance de l'Arctique qui est votre thème de cet après-midi. C'est là en effet, cher Jean Malaurie, que ça va mal. La gouvernance de l'Arctique va vraiment très mal.

Je me sens donc le devoir de répondre devant vous à quelques questions - dont la première est qu'est-ce que grand Dieu, je fais ici ? - et de vous dire ensuite comment les choses peuvent s'orienter. Je suis un protestant, un dé-régionalisé, un bâtard interrégional en France. Je n'ai pas de localisation régionale de départ. Je suis inspecteur des finances et j'ai passé la moitié de ma vie publique à en demander pardon. C'est une espèce de honte, une tare qui vous suit. Il n'y a que dans des milieux très restreints que le fait d'être inspecteur des finances vous met dans un système de célébrité, dont on vous parachute efficacement. Ce ne fut pas mon traitement, ce ne fut pas ma carrière. Moi, pour monter en politique, j'ai taché une bonne douzaine de pantalons à la colle à affiches. Ce que ne peuvent pas dire tous mes collègues. Bref, tout cela faisait de moi un fonctionnaire spécialisé dans le contrôle de la dépense publique sur notre territoire, à l'exception de toute sortie à l'extérieur.

Cette double formation, au fond très abstraite et très centrée sur la comptabilité publique, me donnait des pôles une idée de poésie, de mystère, de gratuité, d'indifférence et en fait, de curiosité plutôt vacancière. Les choses étant ce qu'elles sont, un beau jour, M. le Premier Ministre d'Australie a été invité à faire une visite d'Etat en France. Pourtant, il n'est pas chef d'Etat et l'expression « visite d'Etat » est explicitement réservée aux visites des chefs d'Etat des pays qui sont nos amis. Mais il y a ces trois pays - le Canada, la Nouvelle-Zélande et l'Australie - dont le chef d'Etat est la Reine d'Angleterre mais pour le compte desquels, elle ne voyage pas. Le protocole international admet donc la générosité que le Premier Ministre australien puisse venir en visite d'Etat. Il vient aussi en visite de travail, ce qui est plus normal, mais il peut aussi être reçu en visite d'Etat. Ce qui était le cas ce jour-là.

Nous sommes au printemps 1989 et en tant que Ministre de l'agriculture, j'avais cherché, mais pas trouvé, l'alliance de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande pour les méchantes bagarres commerciales qui nous attendaient dans l'Uruguay Round. En effet, il n'y avait ni tribunal, ni experts, ni chiffres communs et on savait qu'on passerait en force et qu'il fallait donc des alliés. C'est comme ça que j'ai poussé mes antennes du côté du Pacifique, sans aucun résultat notoire sinon de connaître les hommes. Puis, il s'est passé des choses en Nouvelle-Calédonie.

Le Premier Ministre de l'Australie de l'époque était un honorable camarade travailliste. C'est un club international et c'est un bon endroit où rencontrer les gens. Le siège de l'internationale n'a pas la surface de cette pièce et elle n'a pas d'argent pour faire quoi que ce soit. Ce n'est qu'un club qui n'est pas dangereux. Il y a tout de même dedans cinq prix Nobel de la paix. C'est un style, une façon de travailler et nous sommes membres du club.

Voilà que Robert Hawke m'observe faire en Nouvelle-Calédonie, ce qui a développé chez lui une propension à l'amitié que je ne lui connaissais pas. C'est avec cet arrière-plan qu'il arrive à Paris pour cette visite d'Etat. La constitution de la République française est claire, la visite d'Etat a été voulue comme telle par le général De Gaulle. Nous l'avons appliquée fidèlement, tout s'est passé à l'Elysée. Mais comme la France ne cache pas qu'elle a aussi un Premier ministre, il y a une réunion sur douze et un déjeuner de travail à Matignon, alors que le dîner solennel se passe naturellement à l'Elysée. Nous siégions donc pour une réunion de routine, M. Hawke et moi-même. Les histoires d'anciens combattants de Nouvelle-Calédonie n'ont plus lieu. Il y a un peu de travail bilatéral, il est un peu ennuyeux. Il a six ministres autour de lui, j'en ai trois autour de moi et nous avons autant de conseillers.

Ce mot merveilleux, il m'a fallu ce genre d'expérience pour le comprendre. Pardonnez-moi, il doit y avoir de cette race de gens dans la salle. Ce sont nos commissaires politiques. C'est la présence de tout ce monde qui pousse les grands chefs se rencontrant à avoir peu d'audace, voire peu d'initiative. On est ramené dans les limites des risques politiques, juridiques et professionnels. Interdit de lâcher une idée quelconque qui n'aurait pas été estampillée par la masse roborative de tous les savoirs présents qui exigent la pertinence, la performance et par conséquent, la sécurité et par conséquent, l'absence d'audace de ce qu'on va faire ensemble. J'ai développé ailleurs une théorie de la grande frustration des patrons qui, dans un pareil système, ne peuvent faire que 10 % de ce dont ils ont rêvé en étant élus à leurs fonctions.

Bref, nous sommes un matin de juin. Nous avons un grand respect l'un pour l'autre. J'ai pour ma part beaucoup de respect pour Robert Hawke pour la façon dont il a reçu un français, ce qui est inhabituel en Australie. Lui a beaucoup de respect pour ce que nous sommes en train de faire, notamment moi, en Nouvelle-Calédonie. Je lui propose d'aller prendre le café sur la pelouse du parc Matignon, qui est le plus beau de Paris. C'est d'ailleurs là que j'ai su que mes jours étaient comptés, quand le Président de la République, m'a dit « Ce parc est quand même beaucoup plus beau que le mien ». C'était bien clair. J'ai eu la discourtoisie de demander à l'essentiel de nos ministres et collaborateurs de nous attendre, Robert Hawke et moi-même, dans les salons et de nous ficher la paix dans le parc. Nous voilà donc seuls tous les deux. Il n'y a plus de commissaires politiques, il n'y a plus de contrôleurs. On peut travailler. Je m'attendais à le chercher sur les problèmes de contrôle de l'armement à travers la planète et sur le regard de l'Australie et du Pacifique sur les enjeux de l'Union Soviétique finissant et d'une manière générale, sur les enjeux planétaires. Il me dit : « Michel, il y a une urgence. As-tu jamais entendu parler de l'Antarctique ? »

Je ferai ici pour la dernière fois, afin d'en demander pardon et que ce soit bien terminé, la confession de ce qu'a été ma réponse : « Ecoute Robert, c'est très gentil les manchots mais on a peut-être des problèmes plus urgents sur la carte du monde. Qu'est-ce que tu viens m'embêter avec un pays où il n'y a ni électeurs ni problèmes stratégiques ? ». Ce à quoi, il me rétorque : « Non, Michel, ne te trompe pas. Nous venons, l'Australie et la France, de signer l'année dernière le troisième protocole du Traité de l'Antarctique, qui porte sur les conditions d'exploitation des ressources minéralogiques de l'Antarctique. Or ma majorité parlementaire sociale démocrate est devenue verte et jamais le parlement d'Australie n'acceptera de signer cela. Je ne sais pas à qui le dire. Je ne peux pas mettre un coup de poignard dans le dos à mes voisins néo-zélandais, qui sont les producteurs de cette convention. »

Cette convention est excellente. On passait d'un système sans droit où on pouvait tout faire à un vrai droit, vigoureux, contrôlé et au fond, assez redoutable par ses conditions. Tout de même, c'était le droit de l'exploitation du pétrole en zone Antarctique, soit un bon 10 % des réserves mondiales. Je comprends au quart de tour que la chose est grave et qu'il ne peut pas le dénoncer tout seul, parce que c'est violer ses amis néo-zélandais. D'ailleurs, il me gronde : « Vous n'y pensez pas. Tu n'en as jamais entendu parler. C'est un problème dont vous vous moquez. Il faudrait que vous, les occidentaux tempérés, vous vous occupiez un peu de tout ça. »

Il me vient dans la tête que l'homme en charge d'une telle négociation pour la suite - mon Ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, immense talent et immense culture - n'avait pas du tout, mais alors pas du tout, la moindre sensibilité écologique et que c'était donc un peu dangereux. Il avait en revanche une évidente amitié du Président de la République, qui tirait celui-ci jusque contre les amitiés écologiques. Donc, il fallait que j'invente quelque chose pour sortir de là.

C'est là, Mesdames et Messieurs, que nous avons fait un coup de bluff. Nous avons commis l'unique décision commune de la France et de l'Australie dans leur Histoire. Nous n'avions jamais rien fait ensemble avant et nous n'avons jamais rien fait ensemble depuis. Nous avons annoncé d'un commun d'accord que nos deux gouvernements refuseraient de déposer pour ratification la convention qui venait d'être signée et qu'on demandait une réouverture de négociations, infiniment plus exhaustives et complètes sur le plan de l'interdiction pétrolière. Le coeur des écolos du monde entier, et notamment de France, s'est réjoui mais je ne suis pas sûr que les gens qui se réjouissaient, se rendaient compte de la folie et du danger. En effet, la probabilité était qu'il n'y ait plus du tout de droit, plus du tout d'écriture et qu'on se remette à faire absolument n'importe quoi.

Malheureusement, mon temps est bref et je ne veux pas manger sur le temps des autres. Il faudrait vous expliquer comment on a fait mais le miracle, c'est qu'en trois ans, on a signé le troisième protocole. On a obtenu la bienveillance soviétique, mais c'était loin de chez eux. On a retourné l'opinion américaine. Il a fallu financer une campagne de trois mois de Jacques-Yves Cousteau, pour aller faire 30 conférences, montrer 30 fois son film et demander 45 audiences à 45 sénateurs. L'ambassadeur, qui pointait les visites une par une, nous a téléphoné quand le sénat était mûr pour que nous puissions commencer la négociation.

Le protocole numéro 3 du Traité de l'Antarctique, signé à Madrid en 1991, classe l'Antarctique comme terre de science, réserve naturelle interdite de toute activité autre que de recherche scientifique, notamment interdite d'activité économique. Le tout pour cinquante ans, renouvelables par tacite reconduction. C'est un des plus beaux coups de bluff de l'histoire scientifique. A l'époque, la presse française ne s'intéressait qu'à mes démêlés avec François Mitterrand. Si bien que ceci n'a jamais été raconté à l'opinion publique française. On l'a su quand même ici ou là. Notamment, l'ont su, pour me piéger, quelques amis scientifiques qui, eux, ont gardé bonne mémoire et qui, il y a trois ans, ont envoyé une délégation pour me demander de l'aide. Je suis donc devenu une espèce de conseiller bénévole. J'ai l'âge pour ça d'ailleurs, avec mes 78 ans. Passons sur ce détail pittoresque, mais qui est d'une grande aide dans ces affaires.

Le plus drôle, c'est qu'ils ont même réussi à convaincre le gouvernement et le Président de la République. Au moment où, dans le monde entier, une crise économique gravissime nous rappelle que sur les quatre grandes forces meurtrières qui ont massacré le 20ème siècle - communisme, fascisme, capitalisme pur et dur et social-démocratie - celle qui a gagné, c'est le capitalisme pur et dur. La petite social-démocratie s'était mise en alliance dans son camp, par souci de la liberté. Donnons-lui en acte, ce n'est pas si mal. Elle se bornait, dans une alliance où elle était toujours dominée et toujours battue, à dire : « Attention, le marché, il faut le réguler. Il n'est pas en auto-équilibre. » J'appartiens au courant qui, depuis un demi-siècle voit son discours authentifié par les faits. Le G20 met en place les techniques et les ripostes régulatrices, auxquelles nous avions pensé depuis si longtemps. L'idée donc de changer de crémerie et de passer dans le camp d'en face, me révulsait jusqu'à la moelle. La communauté scientifique m'a rendu le service de convaincre le gouvernement qu'il ne s'agissait pas du tout d'une conviction politique mais d'une urgence diplomatique, et qu'après tout, il fallait bien s'occuper de l'Arctique.

J'ai donc, Mesdames et Messieurs, accepté, ce qui me vaut votre invitation aujourd'hui. Ma tâche serait de tirer le bilan de vos travaux pour vous dire : « Voilà vers quoi on peut aller ». Mais l'Arctique, c'est le contraire absolu de l'Antarctique. L'Antarctique, c'est un continent avec de la glace partout, personne autour, les premières villes habitées à 4 000 kilomètres et pas un électeur sur place. Vous vous rendez compte ? La paix politique totale. L'Arctique, c'est tout le contraire : rien que de l'eau et tous les grands de la planète - les Russes, les Américains et même un peu les Canadiens ; et deux petits, pour la figuration, la Norvège et le Groenland, soit le Danemark. Je découvre depuis cette prise de fonction que la communauté internationale actuelle est très mal équipée pour traiter de ce qu'il se passe.

En gros, ce qu'il se passe, c'est que pendant 6 ou 7 000 ans d'histoire, l'Arctique a vécu dans une indifférence totale. On avait avec cette région une relation de poésie, de mystère, d'exploration et un peu de science mais rien de plus. Il n'y a que trois ans et demi ou quatre ans que tout a changé à toute allure. La première constatation est celle du GIEC. Il y a réchauffement climatique. Il est fait de main d'homme et il n'est pas homogène sur l'ensemble de la planète. Il est deux fois et demie à trois fois plus rapide dans la zone Arctique qu'ailleurs.

Par ailleurs, pour la première fois en 2008 - mais sans doute la première fois d'une très longue série, sûrement continue - les chenaux de navigation, pour aller d'Europe au Japon ou d'Europe en Californie, dans le passage nord-ouest du Canada ou au large de la Sibérie, ont été ouverts ensemble. Comme ça fait 5 000 à 6 000 kilomètres de moins que les itinéraires habituels, on finira bien par renforcer les coques des bateaux. On finira bien par préparer des systèmes de sauvetage et de récupération. Mais pour le moment, il n'y a rien du tout alors que tout le monde veut y aller. Nous sommes assurés que nous allons commencer par les dégazages, les marées noires et les accidents sans remorqueur de secours dans l'une de ces zones.

Vous ajoutez, pour une pincée de sel sympathique, la zone de patrouille concentrée des grands sous-marins nucléaires qui maintiennent ce mythe curieux selon lequel nous nous protégerions les uns les autres par la dissuasion nucléaire. Il est évident que quand on est Russe, le plus commode pour tirer sur les Américains, c'est depuis l'océan arctique et que la réciproque est également vraie. Or ces extrêmes engins sont équipés d'instruments d'identification pour tout ce qui se passe à des centaines de kilomètres mais pour leur proximité immédiate, il n'y a rien. On ne juge pas ça utile mais on pourrait bien se cogner. Qui va aller enquêter et chercher les marins russes et américains, meurtris par un grand choc sous le pôle Nord ? On n'en sait rien.

Vous ajoutez l'inoubliable convention sur le droit de la mer, signée à Montego-Bay en 1982 et qui fixe le contenu et le sens de ces limites exclusives territoriales qui sont à 200 000 miles marins, soit à peu près 370 kilomètres des côtes de chaque Etat. Elle prévoit que tout Etat qui peut démontrer que les fonds sous-marins, au-delà de leur limite territoriale, sont dans la continuité absolue du plateau géologique continental, a le droit de demander l'extension de son territoire naval dit zone économique exclusive, ZEE. Un comité spécial, dit comité des limites territoriales, fonctionne dans le cadre de l'ONU et de cette convention. La Russie a déjà déposé, dans ce cadre, deux revendications conjointes, qui à elles deux font 34 % de la surface de l'océan Arctique. La plus grande englobe le pôle Nord et la plus petite englobe un gisement pétrolier, qui vaut à lui tout seul la moitié de l'Arabie Saoudite. Voilà ce que nous savons. La Norvège a fait la même chose sur des plus petites quantités et elle vient de recevoir satisfaction du comité. On lui donne les deux tiers de ce qu'elle avait demandé. Le comité compétent ne travaille que sur le critère géologique. Il n'a pas d'autres critères - ni la sécurité, ni l'équilibre international, ni rien de tel.

Tout cela a mis nos amis américains dans une fureur noire mais les a fait s'apercevoir qu'en ne ratifiant pas la convention de Montego-Bay, ils se sont interdits d'être partie de ce mécanisme. Ce qui donne un chassé-croisé et un jeu de « bien malin qui » au sein de la démocratie américaine, où il reste quelques sénateurs convaincus que l'avenir des Etats-Unis suppose qu'ils ne prennent, nulle part et à aucun prix, aucun engagement extérieur. C'est une petite minorité mais elle est toujours capable de faire pression. Il y a en revanche une grande majorité qui, timidement, dit qu'il faudrait mieux jouer le jeu des règles mondiales. Ce combat s'engage aux Etats-Unis. J'arrive de Washington où j'ai été observateur de cela.

Comme le Danemark et les Etats-Unis pour l'Alaska ont des revendications, le Canada a les siennes. Si tout l'Arctique est approprié, il restera à peu près 7 à 8 % de sa surface qui sera des eaux libres internationales, sans souveraineté nationale. C'est ce vers quoi on va tout droit. M. Malaurie y a fait une allusion rapide dans son propos tout à l'heure mais il était presque optimiste. Je ne sais pas comment on en sortira. J'ai été nommé ambassadeur pour aller chercher cela mais je n'ai pas encore trouvé le moyen de bloquer un pareil développement.

Une des idées serait que l'ONU prenne la décision d'arrêter toute négociation de ce genre, prétexte pris qu'on négocie un traité plus général sur l'ensemble des problèmes de sécurité en Arctique, mais personne n'en veut. Nous avons en face de cela une situation un peu étrange, c'est que nos amis Etats riverains du club arctique ne veulent pas entendre parler d'une telle hypothèse et donc, valident l'authenticité de la demande d'affectation territoriale.

Le club arctique est une invention post-Gorbatchev. C'est un coup scandinave et cela s'appelle le conseil arctique. Sa création découle d'une déclaration de 1996, dans laquelle les huit Etats membres - c'est-à-dire les cinq riverains : Etats-Unis, Canada, Norvège, Russie et Danemark ; plus les Etats arctiques non riverains : la Finlande, la Suède et l'Islande - se donnent un instrument de travail, une collectivité internationale de droit public, qu'ils financent pas mal. Il y a beaucoup d'argent, beaucoup de recherches. Le conseil arctique a fait des avancées sur la biologie et sur les risques pour la biodiversité ; sur la protection des fonds marins ; et sur les problèmes de sécurité et de sauvetage en mer en arctique, dans des conditions remarquables. Mais il s'est auto-interdit dans son texte fondateur, toute réglementation contraignante. Son instrument de travail, ce sont des recommandations aux Etats riverains.

J'ajoute pour faire bon poids que le réchauffement climatique a déjà cet effet, de pousser fortement sinon de chasser des milliards de poissons du nord du pacifique et du nord de l'atlantique vers l'Arctique, pour y trouver des eaux plus fraîches. Ce qui naturellement veut dire que des flottes de pêches vont y aller en quantité et donc, accidents, dégazages, peut-être marées noires et en tout cas, dégâts pour l'environnement dans une zone où il n'y a ni phare ni balise, des cartes extrêmement insuffisantes et pas un seul remorqueur de secours à 6 000 kilomètres à l'horizon. Et comme la navigation commerciale va y aller aussi, tout ça ne peut que s'aggraver.

Le drame étant que le conseil arctique, qui fait tout ce travail d'éclairage et qui saisit les organismes compétents - pour l'essentiel, les gouvernements des pays côtiers ; l'organisation maritime internationale et la FAO, pour ce qui est de la pêche - a du mal à prendre en charge la totalité des problèmes car il n'ose pas dire, qu'en matière de sécurité navale en Arctique, comme en matière de préservation de la pêche et de sans doute d'autres domaines, nous aurions un besoin urgent de règles contraignantes. Nous sommes dans un système international de courtoisie ou quiconque dit cela, devient impoli ou commet un affront vis-à-vis des diplomaties locales. C'est d'autant plus émouvant que dans quelques années, le Groenland aura pris son indépendance internationale et viendra négocier pour lui-même à la place du Danemark. Or il est probablement un des plus attachés à ce dit du conseil arctique : « D'accord mes amis du monde entier. Il y a des problèmes gravissimes en Arctique, on les connaît mais laissez-nous tranquille, on est bien capable de les traiter nous cinq. » C'est cette situation actuelle de diplomatie, que je trouve relativement bloquée.

Le plus fort de l'affaire, c'est que le drame dont nous décrivons les conséquences est d'origine planétaire, mondiale et il ne trouve pas sa cause dans la seule Arctique, bien entendu. L'arrêt de la détérioration de la glace polaire, c'est l'arrêt des émissions de gaz à effet de serre, plus quelques autres précautions touchant le méthane ou encore d'autres gaz. Tout cela est largement planétaire, difficile, lent, improbable pour le moment et sans effet pour ce qui se passe dans l'Arctique.

Voilà, Mesdames et Messieurs, au nom de quoi, j'ai, par un hasard, bricolé et reçu une responsabilité qui en a fait rigoler plus d'un. A 78 ans, ça méritait quand même un coup de champagne mais ça rend ma nomination attaquable en droit administratif. C'est un conseil que je donne à quiconque voudrait abréger mes travaux. En tout cas, j'ai reçu cette mission, non pas du tout pour avoir participé à vos travaux, mais probablement en conséquence de l'immense intérêt que la quatrième année polaire internationale a réussi à susciter. Je ne connaissais pas M. Malaurie avant aujourd'hui mais ça fait longtemps que l'obligation de se voir est inscrite dans nos charges. La mienne est toute récente, vous me pardonnez. Reste que la conséquence de votre prise d'influence, de votre soulignage de la gravité du problème, est que la République française s'est dotée d'instruments diplomatiques officiels pour rentrer dans le problème. Elle ne le fait pas beaucoup bouger pour autant. Il nous faut inventer les conditions techniques et les moyens d'un coup de bluff aussi réussi que celui de l'Antarctique. Mais des coups de ce culot et de cette audace, on n'en fait pas tout le temps. Je suis quand même nommé pour en refaire un autre et nous travaillons tous ensemble, j'en suis sûr. Je m'excuse de n'avoir pas honoré la quatrième année polaire internationale d'un commentaire de ses propres travaux, j'espère que d'autres vont le faire. Moi, je suis là pour servir humblement la cause qu'elle défend. Merci à vous.

Dr Christian GAUDIN

Merci M. l'ambassadeur pour avoir rappelé l'histoire du Sud et d'en être arrivé à la problématique du Nord.

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Je vais demander à Jean Jouzel, Karl Erb, Jean-Yves Le Déaut et Gérard Jugie de rejoindre la tribune, pour cette table ronde sur la gouvernance des pôles. J'ai le grand plaisir d'accueillir M. Jean Jouzel, bien connu par ses travaux au sein du GIEC. Il préside également le conseil d'administration de l'Institut polaire français Paul-Emile Victor. Il va présider cette table ronde.

Je voudrais aussi rappeler l'immense plaisir de retrouver Karl Erb, que j'ai rencontré il y a quelques semaines et qui m'a gentiment accueilli à la NSF à Washington. C'est un bonheur de l'accueillir aujourd'hui au Sénat français et de le faire participer à cette table ronde. Y participent également Gérard Jugie, qui est le directeur de l'institut Paul-Emile Victor, et Jean-Yves Le Déaut, qui est ami de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques et qui, comme on l'a rappelé ce matin en ouverture, a travaillé, il y a déjà quelques années, sur la problématique de l'Antarctique, des travaux qu'a rappelé tout à l'heure M. l'ambassadeur Michel Rocard. Il était bien sûr tout à fait intéressant qu'il participe à cette table ronde pour parler de la gouvernance des pôles.

Je vais me tourner vers Jean Jouzel et lui demander d'introduire le propos de cette table ronde.

C. DR JEAN JOUZEL, PRÉSIDENT DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DE L'IPEV, MEMBRE DU GIEC (IPCC)

Merci Christian, je souhaitais d'abord te remercier de ton implication personnelle dans toute cette vie polaire. Ton implication est formidable et je crois que si l'année polaire connaît un véritable succès, tu y es pour quelque chose. C'est vraiment cette implication du politique, à côté du scientifique, qui est très importante. Merci à tous ceux qui ont participé et qui sont ici. Je vais dire quelques mots rapidement.

On m'a demandé d'intervenir sur la gouvernance scientifique, plus que sur la science elle-même. Ça m'est quand même l'occasion de dire que sur le changement climatique, il y aura demain matin une séance complète. La matinée sera non seulement consacrée au changement climatique mais plus largement aux climats glaces et océans, sous la présidence d'Edouard Bard en particulier. Y participeront Jérôme Chappellaz, Jean-Claude Gascard, Frédérique Rémy et Thomas Stocker qui fera une synthèse. Je vous invite évidemment à être là.

Mon propos n'est pas trop de parler de science mais de comment s'organise cette communauté qui s'intéresse au changement climatique et aux régions polaires. Pourquoi les régions polaires sont-elles très importantes dans ce contexte de changement climatique ? Il y a différentes raisons. Les régions polaires sont vraiment un témoin de tout premier ordre des changements climatiques. Ce qu'a dit Michel Rocard, vous le voyez là. Le changement climatique est deux à trois fois plus important dans l'Arctique qu'en moyenne globale. Les glaces polaires sont des archives uniques, mais il y a également les sédiments marins et d'autres archives du changement climatique. C'est un acteur du changement climatique. Ce sont des points qui seront plutôt abordés demain. Il y a les changements très rapides de circulation atmosphérique. Il y a tout le problème de la glace de mer, de la fonte du pergélisol, des cycles biogéochimiques, de la chimie atmosphérique et du lien entre climat et ozone. Ce sont déjà des régions très vulnérables. Quand le GIEC parle de régions vulnérables, il parle de l'Afrique, des régions côtières et de l'Arctique.

Comment nous sommes nous organisés ? Nous sommes organisés comme, je pense, tous les domaines de recherches. Je crois que ça s'appuie sur le dynamisme des équipes de recherches impliquées et sur les organismes qui les soutiennent. Il y a une organisation de coordination qui est tout à fait nécessaire et bien sûr, des financements. Ces financements découlent du niveau national, du niveau européen ou du niveau international. Au niveau européen, les financements deviennent de plus en plus difficiles dans notre domaine. Au niveau de la coordination, il y a toute une liste d'organisations qui ont des liens avec l'ICSU.

Il y a aussi des organisations plus spécifiques. Au niveau de l'Antarctique, c'est le SCAR et au niveau de l'Arctique, le comité international des sciences arctiques. Il y a aussi l'association internationale des sciences. Ces trois associations ont des liens. Au niveau du programme mondial de recherche sur le climat, c'est CLIC, Climat et Cryosphère. Au niveau de l'IGBP, il y a aussi ceux qui s'intéressent à la chimie atmosphérique. On pourrait faire une liste plus longue. On a bien ce tissu d'organisations, vers lesquelles la communauté scientifique peut se tourner pour organiser des projets.

Les projets sont internationaux par essence, pratiquement systématiquement. Il y a des aspects logistiques spécifiques et là, je tiens à souligner le rôle clé de l'IPEV en France. Si notre communauté est bien présente dans ces programmes de recherches en régions polaires, c'est bien parce qu'il y a l'IPEV. Je crois par ailleurs qu'au niveau des résultats, il y a une bonne visibilité.

Là où ça devient un peu spécifique par rapport à d'autres domaines scientifiques, c'est qu'on est face à un problème sur lequel il faut une action. Michel Rocard l'a redit et cette action se déroule en fait en deux étapes. Il y a l'étape du diagnostic qui est très importante. C'est le rôle du GIEC et le rôle du GIEC se limite à cela. Son rôle est de faire un diagnostic sur l'ensemble des problèmes liés au changement climatique. Ce n'est pas de dire aux politiques « Voilà ce qu'il faut faire, voilà ce qu'il ne faut pas faire » mais « Si vous faites ça, voilà ce qu'il risque d'arriver ». C'est ça le rôle du GIEC et c'est un rôle très important, parce qu'en face, le monde des décideurs politiques s'est organisé à travers la convention climat signée à Rio en 1992. Le GIEC a été mis sur pied en 1988, avec l'OMM et l'UNEP comme parrains. L'idée, c'était que le monde politique s'appuie sur les rapports du GIEC pour prendre ou éventuellement ne pas prendre de décisions. C'est un mécanisme qui marche bien

Dans le rapport du GIEC, tout ce qui se passe en région polaire est appelé à prendre plus d'importance. Des problèmes comme le niveau de la mer, où il y a beaucoup d'incertitudes, et le comportement des grands glaciers vont être centraux dans le cinquième rapport du GIEC. De même, les problèmes du permafrost et tous ceux que j'ai cités vont y prendre certainement une grande place. On espère que ce sera ambitieux en fin d'année à Copenhague. Sur le plan européen, il y a eu le paquet climat/énergie ratifié sous la présidence française. Il y a le Grenelle de l'environnement au niveau français. Tout cela se met en marche et avec la présence du monde scientifique. Une chose que je ne peux pas ne pas souligner ici, c'est l'importance de l'observation dans ces régions, Arctique et Antarctique, et je crois que là, les choses se mettent en place. L'observatoire de l'Arctique se met en place.

Je termine par quelques transparents. Le problème de l'Arctique, c'est qu'à la fin du siècle, ce problème d'amplification polaire va subsister. Il y aura aussi des réchauffements deux à trois plus élevés que la moyenne globale. Pour un réchauffement de 2,8 degrés, c'est plutôt 6 ou 7 degrés dans les régions polaires. C'est un point qu'on a au moins en Arctique. Ensuite, bien sûr, un hommage aux données du passé parce qu'il est important de s'appuyer sur le passé. On aurait pu montrer autre chose. Là, c'est Vostok qui couvre 420 000 ans. On est maintenant à 800 000 ans au site EPICA Dome C et il y a tous les problèmes de variations climatiques rapides. Ce dont parlera Jean-Claude Gascard demain, c'est de la diminution rapide de la glace de mer. Un autre point qui émerge en ce moment, c'est que l'amplification du réchauffement en Arctique est liée en partie à la diminution de la glace de mer et à la modification de l'albédo, mais cet albédo est également modifié par le carbone-suie. La pollution atmosphérique, tout ce qui se dépose, joue un rôle probablement important. Ce sont des choses récentes que l'GIEC souhaite mettre en avant dans la discussion de Copenhague - à savoir, cette possibilité de jouer sur la diminution de la pollution très rapide pour contrer une partie du réchauffement climatique.

Je m'arrêterai là après avoir essayé de montrer cette continuité entre le travail du chercheur et vers où nous allons, je l'espère, au niveau des décisions politiques et la façon dont cela fonctionne.

Karl Erb est responsable des programmes polaires de la fondation nationale des sciences aux Etats-Unis depuis plus de dix ans.

D. DR KARL ERB, RESPONSABLE DES PROGRAMMES POLAIRES, FONDATION NATIONALE DES SCIENCES (ETATS-UNIS)

Merci beaucoup de m'avoir invité, mes chers collègues et amis. C'est un honneur pour moi d'être présent ici aujourd'hui pour commémorer l'année polaire internationale et tout ce que nous avons fait ensemble durant cette année. Je voudrais souligner que pour nous l'année polaire, à cette étape, ne constitue qu'un commencement. Nous avons commencé des projets de recherche ensemble, qui fourniront de nouvelles connaissances dans les années à venir.

C'est de ces débuts de la recherche que je voudrais parler à présent, en termes de partenariats internationaux.

Bien sûr, nous parlons des régions polaires. Les voici, l'Arctique et l'Antarctique. Le continent de l'Antarctique est plus vaste que les Etats-Unis et que bon nombre de continents, avec des zones où de nombreuses personnes habitent.

En cette période de changement, rien ne peut être plus important que cette collaboration internationale pour l'année polaire. La fondation nationale des sciences aux Etats-Unis a pour but d'être l'agence leader dans cette collaboration. Je dois dire que cela a constitué une expérience formidable d'y coopérer. Nous avons évalué des propositions de scientifiques durant cette année et nous avons voulu nous assurer que nous avions créé un héritage de partenariats, pas seulement pour les scientifiques d'aujourd'hui mais aussi pour les étudiants qui continueront sur la même voie dans vingt ou quarante ans. Nous avons dit à quiconque souhaitait postuler à la fondation nationale de la science de nous expliquer comment il pouvait coopérer avec des collègues d'autres pays. Nous nous sommes donc retrouvés avec des scientifiques qui proposaient des projets que nous avons soutenus, des projets de coopération avec des scientifiques de 27 autres pays.

Jean [Jouzel] a montré la même image du globe tel qu'il pourrait être dans cent ans. Voilà ce qu'il en était il y a deux ans. Certaines parties du globe changent bien plus rapidement que d'autres. L'Arctique, par exemple, mais aussi la péninsule antarctique. Vous voyez la pointe qui touche l'Amérique du Sud ? Il s'agit de la partie qui se réchauffe le plus rapidement sur le globe. Voici un exemple de changement climatique en Antarctique, près d'une station de recherche que nous faisons fonctionner sur la péninsule. Les informations fournies couvrent une période de vingt ans.

Jean [Jouzel] nous a aussi montré ce qui s'est passé dans l'Arctique, avec les changements relatifs aux glaciers. Vous voyez une baisse permanente et régulière de la quantité de glaces. Par endroits, on peut noter une légère augmentation mais c'est alors l'épaisseur qui décroît. Il s'agit d'habitats dont bon nombre d'organismes dépendent pour leur survie, comme les ours polaires ou tout simplement les êtres humains.

Voici certaines des espèces dont la vie a été radicalement changée. Vous voyez ici un ours polaire pour qui l'élevage des petits est rendu difficile du fait de ces modifications de l'environnement. Les pingouins ne trouvent pas toujours la nourriture dont ils ont besoin pour survivre. Les sociétés humaines sont aussi affectées de façon majeure. En Alaska, la survie des gens dépend de la capture de phoques. Cette possibilité a disparu à cause des changements qui ont eu lieu en Arctique. La population a donc dû se déplacer vers des endroits où elle finit par acheter sa nourriture dans des supermarchés. Sa culture change catégoriquement. Ces communautés Inuits traversent des grandes difficultés et ne savent pas comment aller de l'avant. Elles sont très fières de leur capacité à s'adapter, qui fait partie de leur culture, mais le climat change si rapidement qu'il leur sera difficile de continuer à s'adapter au même rythme.

Je voulais aussi vous monter cette image de l'Antarctique. Il s'agit d'une partie du monde qui change beaucoup plus rapidement que d'autres. Ceci a été publié cet été. Jusque-là, toute une partie de l'Antarctique se réchauffait légèrement alors que dans sa partie Est, on soupçonnait un refroidissement. Pourquoi n'en savons-nous pas plus sur les changements en Antarctique ? Après l'IGY2(*) de 1958, nous avons établi des systèmes de mesure mais nous ne les avons pas maintenus. Nous avons donc perdu certains repères et seules trois stations ont fonctionné sur le long terme pour continuer à prendre ces mesures. Nous espérons pouvoir parvenir à faire mieux.

Laissez-moi revenir 170 ans en arrière, en 1840 je crois. En France et aux Etats-Unis, nous explorions tous deux l'Antarctique. Du côté gauche, vous voyez l'Astrolabe et la Zélée, les vaisseaux de l'explorateur Dumont d'Urville, qui a nommé la côte du nom de son épouse, Adèle ; et à droite, l'expédition de Charles Wilkes. Un de ses navires portait le nom de Vincennes, un lieu proche de Paris. Il se trouvait à 2 500 km des côtes et il a conclu que l'Antarctique était un continent, après en avoir fait le tour. Je pense qu'on peut dire que ces deux explorateurs étaient en concurrence. Il ne s'agit pas d'une compétition, mais tous les deux voulaient découvrir quelque chose. C'étaient des temps assez extraordinaires. Lorsque l'on passe au présent, 170 ans plus tard, on peut parler de collaboration.

Les deux stations de recherche les plus modernes se trouvent dans la partie intérieure de l'Antarctique. Au Nord, c'est la station Concordia. L'autre est la station Amundsen-Scott. Ces deux stations ont été mises en place ces deux dernières années et ont permis à la recherche d'effectuer des avancées. Je voudrais aussi mettre l'accent sur le fait que dans ces stations les deux pays ont échangé librement leur expérience, ce qui nous a évité de faire des erreurs. Il y a aussi la question de l'avancée technologique. Nous avons pu bénéficier des avancées de chacune des deux parties. C'est ce que nous continuons de faire, le Docteur Gérard Jugie et moi-même. Ici vous pouvez lire « la station vous souhaite la bienvenue ». C'est l'esprit dans lequel nous oeuvrons.

Je ne résiste pas à la tentation de revenir un peu en arrière. Les chercheurs Français, Russes et américains ont travaillé ensemble, dirigés par nos collègues français, Claude [Lorius] et Jean [Jouzel]. Nous avons réalisé des expériences historiques, qui ont montré une forte corrélation entre le réchauffement climatique et l'effet de serre sur 400 000 ans. C'est une démonstration extrêmement claire de ce que fait l'effet de serre. Notre collaboration, que nous avons commencée avec l'année géophysique internationale, ou plutôt avec la 3ème année polaire internationale, nous donne entre autres une meilleure compréhension de la façon dont les courants de la haute atmosphère influencent la couche d'ozone. Une nouvelle expérience dans ce domaine est menée avec Météo-France, le CNES et le CNRS côté français, avec le NCAR3(*) côté américain. Je pensais que nous pourrions faire démarrer cette expérience cet été, mais je crois que ce sera l'année prochaine.

Autre avancée au cours de cette année, les couvertures de glace du Groenland. Les mesures satellitaires nous montrent clairement que la couche de glace est en train de fondre. Je n'ai pas tellement le temps de vous expliquer tout cela, mais les différentes couleurs montrent que les glaciers montaient de plus en plus haut, donc les zones les plus hautes sont toujours couvertes de glace. Mais depuis nous avons fait des mesures et je suis ravi de dire qu'au Groenland nous avons établi le premier lien entre l'organisation météorologique et un projet de la NASA4(*). Des instruments comme ceux que vous voyez ici deviendront des instruments de mesure officiels de l'OMM. Voilà une preuve des liens qui ont pu être tissés entre des agences de recherche et des agences opérationnelles.

En été, le soleil crée des réserves d'eau très importantes. Cette eau s'infiltre et va jusqu'au socle rocheux. On a cru pendant longtemps que c'était une hypothèse sur l'avancée des glaciers, que cette eau poussait et accélérait la fonte des glaciers. Les chercheurs se sont aperçus que les pêcheurs récoltaient depuis très longtemps des données sur les températures de l'eau, afin de savoir dans quelle zone aller pêcher. Ils ont fait le lien entre les communautés locales de pêcheurs et le centre météorologique danois. On a ainsi montré qu'il y avait une corrélation extrêmement forte entre l'évaporation des glaciers et les températures de l'eau. C'est un exemple classique - et il n'y en a pas tellement - de la façon dont la combinaison des connaissances des peuples indigènes et des communautés scientifiques occidentales peut fournir des avancées scientifiques extrêmement importantes. Relier les données de changement de température de l'eau avec les données que nous avions recueillies sur les glaciers nous permet de mieux comprendre la façon dont les choses se passent dans l'atmosphère.

Tournons-nous maintenant vers les océans. Vous pouvez voir le Groenland ici. Les hexagones montrent les endroits où les recherches américaines se sont développées dans le cadre de l'API. Le rouge constitue ce que l'on peut appeler le « projet du nord-ouest », que nous avons subventionné. Il est organisé et géré par les communautés locales, peut-être pas en Sibérie mais certainement en Alaska, pour faire les mesures. Ces mesures sont liées à d'autres projets scientifiques.

J'ai rentré dans ce graphe d'autres éléments qui correspondent à d'autres projets. Vous voyez ici sur la gauche un projet des Nations Unies. Les scientifiques qui ont participé à ce projet se sont rendu compte qu'ils pouvaient apprendre plus en échangeant des données les uns avec les autres. Il fallait donc faire des efforts sur le terrain et les formaliser à travers les organismes et à travers les pays impliqués.

Pour en revenir à l'année polaire internationale, l'un des projets intéressants était un projet terrestre avec de meilleurs liens entre les différents scientifiques. Je sais par exemple que la France travaille particulièrement dans certains domaines, avec des études développées au Groenland. Je crois que c'est tout à fait dans l'esprit de ce qu'on a évoqué ce matin, avec la prise en compte des changements d'écosystèmes qui coïncident avec les changements climatiques. Je crois que bon nombre des intervenants qui ont parlé dans le cadre de cette année polaire internationale ont dit qu'il ne s'agit pas seulement de changements physiques mais aussi de changements de la pêche, de la gestion de la pêche et de tout ce qu'impliquent les changements physiques en eux-mêmes.

Le Dr. Jugie et moi-même avons parlé de différentes façons de relier les stations de recherche entre elles pour mieux comprendre les effets du changement climatique sur les différents écosystèmes. Ce serait une grave erreur économique de penser que chaque écosystème puisse changer de la même façon. Bien sûr il y a des changements économiques très importants qui sont dus au changement climatique mais l'on voit aussi des signes de ce que les scientifiques appellent - et je n'arrive pas à me souvenir de ce terme, que je viens d'apprendre... Mais par exemple si vous vous fiez, vous vous reposez sur les insectes pour que le pollen soit transmis et que certaines plantes se reproduisent, et que ces insectes disparaissent, vous pouvez imaginer l'impact que cela peut avoir. Le changement climatique a donc un impact différent selon l'écosystème, qu'il s'agisse de pollinisation ou d'autre chose.

Deux scientifiques américains ont visité des stations de recherche française pour approfondir la coopération. Vous voyez qu'il y a aussi des questions d'observation de la glace maritime, des écosystèmes, des changements dans l'Arctique. L'agence américaine a recommandé que l'année polaire se concentre sur l'Arctique et sur des systèmes d'observation. Je crois que c'est un bon début mais que nous avons encore bon nombre de choses à accomplir en Antarctique. Par exemple l'Antarctique ne s'est pas vu accorder le même niveau d'attention que l'Arctique. Mais d'un autre côté l'Antarctique bénéficie d'une longue tradition de coopération internationale. Je pense que l'année polaire nous a permis de rattraper le temps perdu. Il est intéressant de comparer comment ces changements ont lieu dans les deux régions.

Ce que nous avons appris de tout ceci - et je vais terminer là-dessus - c'est que l'héritage de cette année polaire internationale dépendra de ce qui va se produire à présent. Nous devons construire des partenariats internationaux forts. Nous avons lancé et engagé l'intérêt des jeunes, et pas seulement aux Etats-Unis, dans bon nombre d'autres pays, puisque nous avons mené des projets pédagogiques avec ces pays. Par exemple au Groenland, durant les derniers étés, nous avons eu des jeunes accueillis dans les stations de recherche. Ces séjours les rattachent à leurs classes, auxquelles ils font des rapports. Il y a eu ainsi transmission d'information.

Permettez-moi de conclure rapidement en vous rappelant, si vous ne le savez pas, que le 6 avril dernier Hillary Clinton a ouvert la réunion consultative du traité sur l'Antarctique à Washington, réunion qui a été l'occasion de fêter cinquante années de paix et de science en Antarctique. J'essaie à présent de retrouver ma conclusion car je crois que le message de Madame Clinton était extrêmement pertinent et intéressant. Elle a dit à cette occasion : « le génie du traité de l'Antarctique tient dans sa pertinence, dans sa capacité à relever les défis du passé mais aussi à avoir établi des outils qui restent essentiels dans la façon dont nous abordons une question urgente, le changement climatique, qui a déjà déstabilisé de nombreuses communautés à travers tous les continents[...] Il va changer le futur de notre planète selon des modalités que nous nous efforçons encore de comprendre. La recherche scientifique menée dans le cadre du traité sur l'Antarctique nous montre le caractère catastrophique des conséquences d'un tel changement si nous ne prenons pas rapidement des mesures ». C'est un document tout à fait remarquable, qui a été mentionné partiellement lors de présentations précédentes. 47 pays ont signé ce traité. Je crois que ces 47 pays représentent les deux tiers de la population de la planète. J'ai mentionné aussi d'autres partenariats. Il y a d'autres problèmes qui représentent des difficultés, par exemple pour le ministère des affaires étrangères ou le ministère de l'économie. Nous nous félicitons de pouvoir construire sur la base de ce que font le conseil scientifique, la fondation nationale pour la science et toutes les organisations qui ont contribué ici. Lorsque nous avons commencé à réfléchir à cette année internationale polaire aux Etats-Unis, le président de l'ICSU, était Madame Jane Lubchenko . Elle vient d'être placée à la tête de la National Oceans and Atmosphere Administration - NOAA - par le Président Obama. Elle est donc à même de nous aider à continuer le travail de cette année internationale polaire. Je suis sûr que le Docteur Catherine Bréchignac ,, Présidente du CNRS et aujourd'hui Présidente de l'ICSU, aura la même attitude. Je crois que nous allons vers beaucoup de progrès. Le Docteur Jugie et moi-même sommes impatients de voir les retombées de cette année polaire internationale.

Dr. JEAN JOUZEL

Merci Karl pour cette présentation extrêmement intéressante, qui illustre la richesse des résultats recueillis à travers cette année polaire internationale, avec l'établissement de nombre de programmes communs avec les Etats-Unis.

C'est au tour de Jean-Yves Le Déaut, que j'ai eu le plaisir de rencontrer dans le contexte de la mission interparlementaire sur l'effet de serre, que Jean-Yves présidait avec Nathalie Kosciusko-Morizet. Donc, je sais qu'il s'intéresse au changement climatique mais je sais aussi qu'il s'intéresse aux régions polaires. Je suis heureux qu'il vienne témoigner de son intérêt ici.

Pr Jean-Yves LE DEAUT

Merci Jean, je suis très heureux d'être quelques minutes parmi vous, avec Catherine Bréchignac et M. Malaurie, que je ne connaissais pas mais dont j'ai vu la fougue. Je voudrais juste vous dire que je suis député depuis 23 ans et que j'ai été professeur de biologie moléculaire. Ça n'a rien à voir avec vos sujets. Néanmoins, quand je suis arrivé au parlement, scientifique un peu perdu dans les méandres parlementaires, j'ai pensé que la science devait rentrer au parlement. Avec un certain nombre de parlementaires - dont Christian Gaudin, Claude Birraux et d'autres de tout bord politique - on a essayé d'établir ce pont entre les milieux scientifiques et les milieux parlementaires. Je me souviens du premier accueil de Catherine Bréchignac à l'office parlementaire et aujourd'hui, je dois dire que ça fonctionne plutôt bien. M. Malaurie est présent. Le groupe polaire sur l'arctique vient de se constituer, il y a seulement quelques mois, et il n'a pas encore fait de réunions mais il va se développer.

Dans un des premiers rapports de l'office, en 1989, alors que je venais d'être élu, j'ai été amené à travailler sur le développement des activités liées à l'extraction des ressources minérales de l'Antarctique. Je ne vais pas en parler, parce que Michel Rocard l'a fait. On avait commencé au parlement juste un peu avant. C'était un des premiers rapports de l'office. Claude Lorius avait travaillé à l'époque avec moi et ça a été un des conseillers qui m'a piloté sur ces sujets que je ne connaissais pas. On est arrivé à une conclusion, c'est qu'il fallait réserver l'Antarctique comme terre de science. Ça a bien progressé, parce qu'un certain nombre de politiques ont poussé et parce qu'il y avait les mêmes interrogations sur l'Antarctique à l'époque.

Ce n'est pas du tout le même sujet, ce ne sont pas du tout les mêmes conditions. Ça a été dit tout à l'heure. Il n'y a pas d'Etats riverains. Il y a des Etats possessionés. On se retrouve dans une problématique très différente, mais dans une problématique d'urgence écologique. Ça a bien été rappelé tout à l'heure. Il faut donc faire le lien, une nouvelle fois, entre la science et la politique, si on veut sauver l'Arctique et sauver la planète. Or ce lien entre la science et la politique est plus compliqué que pour l'Antarctique. En effet, il y a cinq Etats riverains et des grands Etats. Quand on parle de la Russie, du Canada et des Etats-Unis ; quand on parle de l'Union Européenne, via le Danemark et le Groenland ; et quand on parle de Norvège, on parle de grands Etats. Cinq Etats riverains et huit Etats qui sont au-delà du cercle polaire. On est au carrefour du droit, de la science, de l'économie, de l'écologie et de la politique. Ces sujets, quand ils sont imbriqués de cette manière, sont encore plus compliqués à traiter.

Je pense qu'on résoudra d'autant mieux ces problèmes, que les scientifiques connaîtront les phénomènes et pourront les faire connaître, non seulement à nous mais aussi globalement à la population. Je pense qu'il y a aujourd'hui une modification de la prise de conscience générale de la population, sans qu'il y ait une prise de conscience dans la vie de tous les jours. On se dit de manière très simpliste : « Il faut sauver la forêt amazonienne, il faut sauver l'Arctique. » Mais je ne sais pas si les prises de décisions sont assez rapides pour qu'on traite assez rapidement de cette question. J'ai assuré la présidence de la mission sur le réchauffement climatique et on a écrit que c'était le défi du 21ème siècle. Je fais par ailleurs un cours sur les grands enjeux scientifiques à l'Institut d'études politiques de Paris et j'y traite de l'échelle des risques. Le risque qui est perçu aujourd'hui très fortement en tête par la totalité des étudiants, c'est effectivement ce risque du réchauffement climatique associé à la démographie. Ça veut dire qu'il y a aujourd'hui une perception très claire de cela mais je ne suis pas sûr qu'on prenne les décisions à la mesure de la perception.

Néanmoins, on a commencé. Je parlerai ensuite des questions qu'on pose aux scientifiques. On a commencé. Dans la loi sur le Grenelle de l'environnement, on a enfoncé une porte. On a fait passer à l'Assemblée nationale l'observatoire sur l'Arctique. Christian Gaudin, au Sénat, a repris le ballon et il est allé un peu plus loin. J'ai un amendement qui est déjà prêt et j'espère que dans la deuxième lecture, on ira encore plus loin dans l'ouverture de cette porte. En effet, il faut non seulement l'observatoire scientifique international et la gouvernance scientifique mais sur un sujet comme celui-là, il faut également que les pays se parlent pour que, sur un certain nombre de points, on puisse non seulement avoir des questions mais également donner des éléments de solutions.

Les questions qui sont posées aujourd'hui sont les suivantes. Tout le monde sait ce qu'il se passe en Arctique mais, première question que je poserai, c'est : est-ce qu'aujourd'hui, les phénomènes de rétroactivité y sont aussi importants que ceux qu'on indique ? C'est-à-dire qu'au-delà de la constatation chaque année du fait qu'il y a une zone de plus en plus grande de glace qui n'est plus glacée pendant l'été - ce qui accroît l'absorption de la chaleur et la température - est-ce que cela va avoir d'autres effets ? Est-ce que cela va avoir des effets sur les courants marins ? Est-ce que cela va avoir des effets sur la densité de l'eau et sur la fonte de l'eau dans ces zones-là ?

Deuxième question : concernant la fonte du pergélisol, est-ce qu'il y aura des bombes à retardement ? Est-ce qu'il y aura dans des zones, du méthane enfermé qui pourrait, en étant relargué, accroître encore plus fortement le phénomène du réchauffement climatique ?

Ces questions, il est évident qu'elles sont importantes et que la protection et la préservation de l'Arctique, en lien avec sa population, sont les questions majeures. Mais découlant de cette question et du changement aujourd'hui de la nature de cet océan, il va y avoir la volonté d'exploiter des ressources encore plus fortement. Or les ressources terrestres ne sont pas infinies et on est arrivé au pic d'un certain nombre de ressources naturelles. C'est déjà le cas pour un certain nombre de métaux et ce sera bientôt le cas pour le pétrole et le gaz. Dans un futur un peu plus lointain, ce sera aussi le cas de l'uranium et du charbon, dans un futur peut-être encore plus lointain. En tout cas, les ressources s'épuisent et la tentation d'aller chercher des ressources dans des zones comme l'Arctique va être de plus en plus forte. Si jamais, on n'a pas discuté de ces questions avec de bonnes connexions scientifiques au niveau international, on n'y arrivera pas.

Ce qui me fait dire qu'il faut arriver à une meilleure gouvernance multilatérale, pour qu'on puisse agir globalement sur cette zone qui n'est pas une zone nationale. Quand on dit cela au niveau national, on est exactement dans la même problématique que celle du changement climatique. On nous dit : « Est-ce qu'au niveau national, on a la possibilité d'agir et d'interagir ? » Non, sans doute, au niveau international mais aussi, oui, sans doute, si on est persuadé que c'est en essayant de convaincre dans son pays mais aussi dans la totalité des pays du monde qu'on arrivera à sauver notre planète. C'est ce combat qu'on est un certain nombre à mener et c'est pour témoigner de cela que j'ai tenu à être parmi vous cet après-midi.

Dr Jean JOUZEL

Merci Jean-Yves. Je répondrai rapidement à tes interrogations. Quand on regarde les problèmes climatiques à long terme, il est clair que les régions polaires sont au coeur des grandes questions qu'on se pose - que ce soit sur le niveau de la mer, que ce soit sur la fonte du pergélisol et de ce qu'il recèle, et surtout sur le problème de changement de circulation océanique. Donc, ma réponse est plutôt oui mais il y a encore beaucoup de recherches à faire. En tout cas, c'est vraiment au coeur des problèmes du futur climatique.

On va terminer avec Gérard Jugie. Je crois que c'est normal que ce soit toi qui conclus cette journée. Gérard Jugie est directeur de l'Institut polaire Paul-Emile Victor. Je tiens à le remercier de son implication personnelle mais aussi de celle de tout l'Institut, dans la préparation de cette année polaire et dans le suivi de cette année polaire au niveau français. L'IPEV a vraiment joué un rôle clé tout au long de ces deux ans et je tiens à le souligner.

E. DR GÉRARD JUGIE, DIRECTEUR DE L'IPEV

Mesdames et Messieurs, les circonstances me conduisent à me replacer au coeur de mon métier puisque je dois adapter mes propos au laps de temps qui me reste imparti en essayant toutefois de répondre à quelques questions fondamentales, et en séparant nettement notre positionnement par rapport aux deux précédents discours politiques qui ont bien positionné les difficultés devant lesquelles nous nous trouvons sur le sujet arctique. Au niveau purement des organisations scientifiques, je pense qu'il est nécessaire d'aller de l'avant et de définir une stratégie.

J'ai quelques scrupules à vous rappeler quelques grandes notions eu égard aux différentes interventions que nous avons écoutées. En fait, j'enfoncerai le clou en disant que pôle Nord, pôle Sud, sont véritablement deux mondes que tout oppose. Un océan versus un continent ; un espace possessionné, j'ai presque envie de dire un espace passionné, versus un espace international ; et surtout des habitants permanents versus des habitants temporaires. L'Antarctique, comme l'a bien rappelé notre collègue Karl Erb, compte 14 millions de kilomètres carrés. Les hautes latitudes Sud comportent 44 stations scientifiques, dont 3 à l'intérieur du continent avec en particulier les deux stations très modernes dont a parlé Karl Erb, la station américaine du pôle Sud géographique et notre station Concordia sur le plateau antarctique. En ce moment, les températures moyennes y sont de l'ordre de -65° C, elles peuvent y descendent jusqu'à -80°C.

La gouvernance de l'Antarctique est désormais parfaitement établie autour de la notion d'un territoire dédié à la science et à la paix avec pour support le Traité de Washington et l'action spectaculaire qui a été parfaitement commentée par Michel Rocard, le protocole de Madrid sur la protection de l'environnement en 1991. Quant à l'Arctique, c'est un océan d'une surface à peu près équivalente dont le seul point commun avec l'Antarctique est la couleur blanche quand l'eau de mer gèle. Certaines personnes confondent encore la glace des grandes calottes continentales et la glace de mer. L'Arctique est par ailleurs entouré par des pays souverains, sur lesquels je ne reviendrai pas, et dispose d'une forme de gouvernance via le Conseil Arctique.

Cette gouvernance comprend des Etats membres, des participants permanents et j'ai quelque fierté à dire que depuis 2000, j'ai contribué avec l'appui de notre ministère des Affaires étrangères, à y faire adhérer la France en tant qu'observateur. Ce positionnement privilégié, dans le contexte actuel et s'il est entretenu, est extrêmement utile. Il est aussi possible de compléter la vision de la gouvernance de l'Arctique par l'existence d'une organisation équivalente à celle du SCAR à savoir le comité scientifique international de l'Arctique (IASC). A mon avis, il faut que la France participe activement à cette instance pour qu'un certain nombre de grands thèmes scientifiques se développent sous les hautes latitudes septentrionales. Enfin, il parait opportun de mentionner la déclaration récente d'Iqaluit qui permet aussi de recadrer cette gouvernance de l'Arctique.

Pour apporter de l'eau au moulin du positionnement de la France, qui est beaucoup plus faible en Arctique qu'en Antarctique, nous avons dressé l'inventaire des programmes mis en oeuvre par l'Institut polaire. Bien que ne recouvrant pas toute l'activité polaire française, cette liste démontre que le barycentre des activités françaises est situé au Sud par rapport au Nord. Il est harmonieusement partagé entre des programmes portant sur les sciences de l'univers et sur une partie couvrant les sciences du vivant. En Arctique, il apparaît sensiblement la même répartition, mais avec l'apparition d'un soutien certes faible aux sciences de l'homme et de la société. Quand je dis faible, c'est faible en nombre de programmes et par comparaison à l'activité de l'Institut polaire. Le positionnement de la France en Arctique reflète le niveau de nos investissements. Si le critère du nombre de publications est pris en compte, il est noté que la France occupe un rang plus modeste qu'en Antarctique mais tout de même significatif.

Le plus intéressant est de considérer toute la palette des sujets scientifiques sur lesquels oeuvre la France. On détecte bien entendu les sujets traditionnels, comme les géosciences ou les sciences de l'atmosphère, tout en notant une palette d'autres disciplines qui, à mon sens, seront importantes à identifier, pour définir une stratégie politique et scientifique de l'Arctique au niveau national.

En analysant au niveau national l'impact de la recherche en milieu polaire sur le Territoire, il est à noter que ce domaine n'est pas l'apanage d'une communauté parisienne mais est harmonieusement réparti sur l'ensemble de l'hexagone. La carte présentée illustre le nombre de partenariats actuellement en vigueur au niveau national.

Enfin pour mieux cerner l'ensemble des programmes arctiques dans lesquels l'Institut polaire français exerce une activité, il est intéressant de constater une action prépondérante au Spitzberg où est entretenue une base commune avec nos collègues allemands de l'Alfred Wegener Institute. Nous soutenons également un certain nombre d'autres programmes sur le pourtour de l'Arctique, actions qui sont bien entendu menées en étroite collaboration avec les pays où se déroule le travail de terrain. Cette notion de partenariat local est majeure car il serait inconcevable de mener par exemple un travail en Alaska, sans être en lien direct avec la NSF et vérifier la validité et l'intérêt stratégique pour le pays qui nous accueille. Il y a là une question d'éthique mais aussi d'efficacité en termes de coordination internationale. Une des recommandations que je me permettrais de faire et d'essayer d'appliquer au Nord ce qui est relativement bien, pour ne pas dire très bien appliqué en Antarctique, à s'avoir l'esprit de collaboration internationale qui imprègne chaque programme. Ce n'est pas encore le cas pour l'Arctique, mais, à mon avis, c'est un concept, qu'il faut pousser.

Pour revenir au plan national, il existe actuellement une forte implication de l'Institut polaire pour soutenir au Spitzberg des travaux menés par des équipes liées au CNRS. L'aide est en revanche beaucoup plus marginale sur les programmes développés dans le pourtour arctique et la question du recentrage des activités va se poser. Le dilemme consiste à soit engager le maximum de nos forces sur une structure polaire qui nous appartient soit à développer des collaborations avec les pays riverains ? Il est à mon sens impératif de dégager rapidement une stratégie nationale cohérente à ce propos. Dans ce but, il faudra identifier les équipes françaises compétentes et envisager également les autres types de plateformes. En effet, il est nécessaire d'identifier les navires et tout le dispositif spatial.

Une des idées forces qui constitue une retombée pratique de l'année polaire internationale réside dans la valeur ajoutée des équipes françaises sur le secteur qualifié de subpolaire. Je dis bien subpolaire et non subantarctique. Dans les thématiques de l'année polaire internationale, il apparaît que stratégiquement, de nombreuses zones du subarctique vont être étudiées. La France, grâce à son gradient d'implantation entre l'Equateur et le pôle Sud, dispose d'avantages très significatifs. Les travaux qui ont été menés depuis plus de cinquante ans dans les îles subantarctiques, en étroite collaboration avec nos collègues des terres australes et antarctiques françaises, portent leurs fruits. De longues séries de mesures de type « observatoires » sont disponibles et, à ce propos, un des clichés présentés par Karl rappelle qu'il existe de nombreux parallèles à faire sur des zones parfaitement délimitées. Au niveau du CNRS, ces zones seraient qualifiées de « zones ateliers ».

Il est nécessaire de participer aux réseaux des systèmes d'observation et de choisir ceux qui sont les plus pertinents. Dans le cas de l'Arctique et pour paraphraser une citation célèbre, je dirais « qu'observer, c'est prévoir » et donc gouverner. Il faudra construire avec discernement, des opérations bilatérales et impliquer l'ensemble des organismes français compétents.

Je m'arrêterai là en vous remerciant pour votre attention.

* 2 International Geophysical Year - Année géophysique internationale

* 3 National Center for Atmospheric Research - Etats-Unis

* 4 National Space Agency - Etats-Unis