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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

CHAPITRE IV - LES INTERROGATIONS

Où en est Al-Qaïda ? Ses leaders sont-ils réfugiés dans les zones tribales du Pakistan ? Sont-ils en mesure de communiquer des ordres aux cellules se revendiquant d'elle ? Cette organisation est-elle encore en état de porter des coups contre l'Occident ou est-elle en train de muter en quelque chose de différent ? Par ailleurs, comment se passera la succession du Président Moubarak en Egypte ? Remettra-t-elle en cause la stabilité du régime ? Enfin, est-il possible de réintégrer la Syrie dans le concert arabe et de distendre son alliance avec l'Iran ? Telles sont les questions que nous nous sommes posées.

I. OÙ EN EST AL-QAÏDA ?

Al-Qaïda et son fondateur ont fait l'objet d'un nombre considérable d'analyses qui en ont retracé l'histoire et détaillé les motivations52(*). Nous rappellerons ici les quelques points qui nous paraissent importants, avant de considérer l'évolution du mouvement et son avenir.

A. UN BREF EFFORT DE MÉMOIRE

1. La naissance d'Al-Qaïda et ses buts de guerre

Al-Qaïda est née dans les montagnes d'Afghanistan entre 1996 et 1998. Son fondateur, Oussama Ben Laden, est le fils d'une dynastie de richissimes entrepreneurs saoudiens du bâtiment originaire du Yémen. Il connaît bien l'Afghanistan pour y avoir joué un rôle aux côtés de Abdallah Azzam, figure clef du jihad arabe en Afghanistan contre l'occupant soviétique. Ben Laden retourne en Arabie saoudite durant l'hiver 1989-1990. Auréolé de son prestige de résistant afghan, il est une référence morale et financière pour les milliers de vétérans d'Afghanistan, originaires de la péninsule arabique. Il aide tout particulièrement les « Afghans » yéménites et les encourage au jihad contre le régime marxiste d'Aden. Lorsque l'Irak envahit le Koweït en août 1990, Ben Laden offre au ministre saoudien de la défense, le prince Sultan, de mobiliser les anciens d'Afghanistan pour défendre le royaume. Il déteste, en effet, Saddam Hussein, coupable à ses yeux d'apostasie, le plus grave des crimes en terre d'Islam. Le prince Sultan éconduit courtoisement Ben Laden. La famille royale a déjà décidé de recourir à la protection militaire des Etats-Unis. Pour Ben Laden, le déploiement progressif de centaines de milliers de soldats « infidèles » viole la sainteté du pays qui abrite La Mecque et Médine. Profondément perturbé par le maintien de troupes américaines sur le sol saoudien après la libération du Koweït, Ben Laden formule de virulentes critiques contre la famille royale, coupable de compromission avec les « infidèles ». Ces critiques sont très mal reçues en haut lieu à Riyad et les services de sécurité « autorisent » Ben Laden à repartir pour Peshawar à la frontière pakistano-afghane, ce qui ressemble fort à une expulsion. Finalement, il s'établit au Soudan, dirigé depuis 1989 par une junte islamique qui offre asile aux vétérans d'Afghanistan. Il s'y consacre à d'ambitieux projets de développement agricoles et à la construction de routes stratégiques. Il en profite pour enjoliver la légende d'un jihad arabe en Afghanistan responsable de l'effondrement de l'URSS. Sur le même mode, Ben Laden affirme désormais que les Américains sont un « tigre de papier ». Il n'en veut pour preuve que leur humiliation en Somalie en octobre 1993. Déchu de la nationalité saoudienne en mars 1994, il se pose en parrain généreux et chevronné d'un jihad sans frontières. Son second, Ayman Al-Zawahiri, citoyen égyptien, relance auprès de lui l'organisation égyptienne du jihad et ses activités terroristes. Le président Moubarak échappe à un attentat ourdi à Addis Abeba par lui en juin 1995. Ben Laden est mis en cause cinq mois plus tard dans deux attentats spectaculaires : l'un à Riyad contre des coopérants militaires américains, l'autre à Islamabad, contre l'ambassade d'Egypte.

Conjuguant leurs efforts, les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et l'Egypte obtiennent son expulsion du Soudan en mai 1996. Ben Laden arrive à Jalalabad, au sud de l'Afghanistan, avec l'aval de l'armée pakistanaise et de ses services de renseignements (ISI). Il y est rejoint par Al-Zawhiri, qui lui apporte son savoir-faire ainsi que les ressources et les militants de son organisation : Al-Djihad.

Replié dans les montagnes de la province frontalière entre l'Afghanistan et le Pakistan, Ben Laden croit le moment et le lieu propices pour défier solennellement ses adversaires : les Etats-Unis d'Amérique et la famille Saoud. Il reprend la tradition des conquérants de l'Islam des premiers temps qui sommaient l'ennemi infidèle de se soumettre ou de se convertir avant l'ouverture des hostilités. C'est dans cet état d'esprit qu'il diffuse une « déclaration de jihad contre les Américains qui occupent le pays des deux saintes mosquées ». Ce texte fondateur d'un jihad planétaire émane d'une « base (qâ'ida) sûre », nichée dans « ces sommets sur lesquels s'est écrasée la plus grande puissance militaire athée du monde ». La Palestine, le Liban, l'Irak, la Tchétchénie, la Bosnie, le Cachemire, le Tadjikistan, la Birmanie, les Philippines et la Somalie sont cités pêle-mêle pour flétrir le « complot des Américains et de leurs alliés ». Mais la priorité absolue du jihad doit être de repousser l'occupant « infidèle » hors du territoire saoudien.

Cette proclamation du jihad constitue l'acte fondateur d'Al-Qaïda. Peu après avoir lancé son défi, Ben Laden fait alliance avec le mollah Omar qui vient de se proclamer « commandeur des croyants » à Kandahar, au sud de l'Afghanistan. Cette alliance se noue grâce à l'intermédiaire des services spéciaux pakistanais qui ont organisé le premier entretien entre les deux hommes. Ben Laden encourage Omar « à prescrire le bien et pourchasser le mal » et se déclare favorable à son projet d'« émirat islamique d'Afghanistan ». Le chef taliban, fruste et méfiant, est sensible aux flatteries du « cheikh Oussama » et à sa grande générosité financière. Comme l'écrit Jean-Pierre Filiu, « rien ne prédisposait le comploteur apatride et le taliban ombrageux à collaborer un jour (...) L'un comme l'autre, viennent d'entamer un invraisemblable détournement des valeurs de l'Islam, Ben Laden en appelant au jihad planétaire, Omar en endossant le manteau du prophète.»53(*). En mars 1997, les talibans afghans annoncent officiellement que Ben Laden est leur « hôte ». Cette déclaration est prise très au sérieux à l'étranger, mais elle a aussi une forte résonance à Kandahar, où prévaut le code tribal pachtoun qui sacralise « tout invité ».

Durant les dix-huit mois suivants, Ben Laden consolide méthodiquement sa « base » dans l'émirat taliban. Avec Zawahiri, il aspire à relancer le jihad terroriste sur une échelle planétaire. Tel est le sens de la constitution, en février 1998, du « Front islamique mondial du jihad contre les Juifs et les croisés. » qui est le vrai nom de ce que nous appelons «Al-Qaïda ». La « libération » des lieux saints de Jérusalem et de La Mecque reste l'objectif affiché de ce jihad, mais sa cible devient globale : « tuer les Américains et leurs alliés, qu'ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s'impose à tout musulman qui le pourra, dans tout pays où il se trouvera ».

Le 7 août 1998, deux attentats frappent simultanément les ambassades des Etats-Unis à Dar es-Salam et à Nairobi, provoquant un carnage. Une « Armée de libération des Lieux saints » revendique la double explosion, très vite attribuée à Ben Laden et à des terroristes recrutés en Afghanistan. Washington et Riyad exigent des talibans la livraison de Ben Laden et le démantèlement d'Al-Qaïda, mais le mollah Omar refuse catégoriquement, au nom du caractère sacré de l'hospitalité pachtoune. C'est au printemps 1999 que Ben Laden envisage avec son responsable opérationnel, l'Egyptien Mohammed Atef, une opération complexe de détournement coordonné d'avions aux Etats-Unis. Atef et lui confient ce projet à Khaled Cheikh Mohammed, responsable de l'attentat dans les sous-sols du World Trade Center en 1993. Celui-ci organise l'attentat contre le navire américain USS Cole au Yémen le 12 octobre 2000, qui est revendiqué par Ben Laden, le 26 février 2001. Le même jour, le mollah Omar décide le dynamitage des statues géantes de Bouddha à Bamyan.

Le mollah Omar ignore que la date du 11 septembre 2001 a été arrêtée par Ben Laden pour un attentat d'ampleur « apocalyptique ». Le chef d'Al-Qaïda vise les seuls Etats-Unis et n'imagine peut-être pas que les attentats du 11 septembre vont susciter une mobilisation internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies se déclare, dès le lendemain, « prêt à prendre toutes les mesures nécessaires pour répondre aux attaques terroristes ». Les bombardements américains sur l'Afghanistan débutent dans la nuit du 7 au 8 octobre 2001. Ben Laden, jusqu'alors silencieux, apparaît, aux côtés d'Al-Zawahiri, sur la chaîne satellitaire Al-Jazira, installée au Qatar. En ascète du jihad, il « jure devant Allah que l'Amérique ne connaîtra pas la paix avant que la paix ne règne en Palestine et que l'armée des infidèles ait quitté la terre de Mohammed ».

* 52 Voir au sein d'une littérature abondante : Gilles Kepel, « Jihad, expansion et déclin de l'islamisme» Gallimard 2000, Olivier Roy, «  l'Islam mondialisé » Le Seuil 2002, Jean-Pierre Filiu, « Les frontières du Jihad », Fayard 2006 ; Ian Hamel « L'énigme Oussama Ben Laden » Payot 2008, François Heisbourg « Après Al-Qaïda » Stock 2009, Michel Guérin et Jean-Luc Marret, « Histoires de Djihad » Éditions des équateurs 2009.

* 53 Jean-Pierre Filiu, op. citée, p. 132