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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

C. L'AVENIR EN PROJET

L'avenir de l'Arabie saoudite passe par des réformes politiques, un meilleur usage de ses atouts et la capacité à relever des défis dont l'importance ne semble pas toujours perçue.

Les réformes ont commencé par une mesure destinée à préserver la famille royale des risques d'un conflit de succession qui l'affaiblirait. En 2006, le roi Abdallah a mis en place un système de dévolution successorale. Un Conseil d'Allégeance, chargé de la désignation du futur roi et du prince héritier, a été créé.

Après avis d'une commission médicale, le Conseil d'Allégeance pourra constater l'incapacité temporaire ou définitive du roi ou du prince héritier à exercer le pouvoir.

En cas de décès de l'actuel héritier de la couronne, le prince Sultan, le roi soumettrait trois noms pour le remplacer, lesquels pourraient être rejetés par le Conseil d'Allégeance qui, à son tour proposerait son propre candidat. En cas de désaccord avec le souverain, le Conseil d'Allégeance devrait trancher à bulletin secret et à la majorité de ses membres.

A la suite du décès du roi Abdallah, le Conseil d'Allégeance prêtera serment au prince héritier Sultan. Le nouveau souverain proposera à son tour trois candidats susceptibles d'accéder au rang de prince héritier.

Ce système de dévolution reste une affaire de famille dans laquelle le peuple et les instances de conseil (Majlis el Choura) n'interviennent pas. Ce n'est qu'un moyen d'obtenir le consensus dans une famille divisée. Ce montage résistera-t-il, le jour venu, aux appétits de pouvoir et aux règlements de compte inéluctables d'une succession convoitée ?

L'ébauche de réformes institutionnelles s'est dessinée, le 13 février 2009, avec peu d'innovations de structures mais par un grand nombre de nominations qui devraient modifier la politique du royaume dans tous les secteurs clés, hormis les ministères de souveraineté (Affaires étrangères, Défense, Intérieur) qui restent aux mains des frères du roi.

L'éducation est confiée à un gendre du roi, ancien haut responsable des services de renseignement, ce qui témoigne de la volonté de lutter contre les éléments les plus radicaux du corps enseignant, considérés comme responsables de l'engagement de milliers de jeunes Saoudiens dans le jihad. S'y ajoute la nomination de la première femme ministre en charge de l'enseignement féminin, ce qui est un signal donné aux conservateurs misogynes mais aussi, compte tenu des éminentes qualités de l'impétrante, Noura Fayez, la preuve d'une volonté sincère d'élever le niveau scolaire des filles. Le pouvoir ne touche pas au statut personnel des femmes, mais il donne au plus grand nombre des jeunes femmes les moyens de conquérir par elles-mêmes leur émancipation.

L'appareil religieux et judiciaire est purgé de ses éléments les plus radicaux. Le cheikh Ibrahim al-Ghaith, chef de la commission de la vertu et de la prévention du vice, assisté de la redoutée police religieuse (les motawwa) est limogé et remplacé par le cheikh Abdulaziz al-Humaiyen, réputé modéré. Est également limogé le chef du haut-conseil judiciaire qui avait décrété la licéité de l'assassinat des responsables de chaînes de télévision prétendues immorales.

La diversité de l'Islam saoudien est prise en compte (à l'exception des chiites) dans la composition de la commission des grands Oulémas. Les quatre écoles juridiques du sunnisme y sont représentées et non plus la seule école hanbalite, la plus rigoriste.

La représentation nationale (Majlis el-Choura) reste une chambre nommée. Toutefois, le roi en a radicalement changé la composition. Soixante-dix-neuf de ses membres sur cent cinquante sont remplacés et les septuagénaires cèdent la place aux quadragénaires. La nouvelle assemblée comprend désormais des représentants des provinces, des membres issus des principales tribus et cinq chiites, minorité jusqu'alors écartée des instances de représentation.

A ces remaniements qui concernent aussi le ministère de la Santé et celui de l'Information s'ajoutent la création d'une Haute cour administrative et d'une Cour Suprême. Amélioration du système sanitaire, régulation plus libérale de l'information, contrôle de l'administration de la justice, instauration de possibilités de recours : ces réformes sont porteuses de changement.

Mais l'avenir de l'Arabie saoudite dépend aussi de la mise en valeur de ses atouts naturels et humains. L'Arabie s'étend sur une superficie vaste comme plus de deux fois la France et comprend 27 millions d'habitants. Longtemps fermé sur lui-même, ce pays ne met pas suffisamment ses atouts en valeur. Pourquoi Djeddah ne redeviendrait-elle pas une plaque tournante du commerce mondial, fonction aujourd'hui remplie uniquement par Dubaï ? Pourquoi l'Arabie saoudite renoncerait-elle, après l'échec des immenses fermes dans le désert, à produire au moins une partie de ses denrées alimentaires, dans les régions périphériques propices à l'agriculture et à l'élevage, comme l'Asir ? Et pourquoi les anciennes traditions maritimes de commerce et de pêche seraient-elles condamnées à dépérir ?

Par ailleurs, la monarchie a tenté à plusieurs reprises de transformer l'économie de rente en économie de production. Ces efforts ne doivent pas être abandonnés. Le pays a des avantages comparatifs pour les productions dont la matière première est le pétrole et pour lesquelles celui-ci fournit une énergie à bon marché. Mais quelle que soit la voie retenue, l'Arabie saoudite doit former sa jeunesse aux emplois et multiplier les universités et les instituts universitaires de technologie. Elle doit également modifier le statut social des sept millions d'étrangers qui constituent la main d'oeuvre productive et ne pas les traiter comme une humanité de seconde zone, ni les laisser rétribuer selon le bon vouloir de l'employeur ou maltraiter dans le secret des familles, condamnés à la flagellation et à la décapitation pour des délits mineurs sans avoir rien compris à leur propre procès faute d'interprète les assistant. Les responsables saoudiens doivent également mettre en place un droit du travail attractif pour les Saoudiens. Sans ces préalables, la société saoudienne ne pourra pas se développer.

Enfin l'Arabie saoudite peut et doit accélérer l'émancipation des femmes alors que, pour complaire aux plus réactionnaires des oulémas wahhabites, une nouvelle législation archaïque et misogyne avait fait régresser la situation des femmes pendant la crise des années 1980. En 1964, le roi Fayçal n'avait pas hésité à faire intervenir la Garde nationale pour imposer l'ouverture de la première école de filles. Les mesures prises récemment par le roi Abdallah confortent l'évolution des femmes saoudiennes : pouvoir se déplacer à l'intérieur et à l'extérieur du pays sans accompagnement d'un tuteur, séjourner seules dans un hôtel ; c'est bien là le minimum de liberté de mouvement nécessaire à des femmes d'affaires qui possèdent vingt mille sociétés et concentrent entre leurs mains 40 % de la richesse du royaume61(*).

La richesse pétrolière est beaucoup mieux gérée aujourd'hui qu'hier : les leçons ont été tirées des contre-chocs pétroliers. Le budget de l'Etat est fondé sur un prix-plancher du baril. Les investissements sont privilégiés tant pour les infrastructures que pour le secteur industriel et la formation.

Il reste à relever certains défis que, pour l'instant, le pouvoir ne semble pas vouloir considérer. La place de la famille royale dans le système économique et politique ne manquera pas d'être remise en cause dans l'avenir. L'armée est-elle plus apte à défendre le territoire national qu'en 1990 ou reste-t-elle avant tout un instrument de coercition intérieure ? Face aux dangers de l'environnent régional, le pouvoir semble s'en remettre une fois de plus à son grand protecteur américain. L'Iran nucléaire inquiète. Mais c'est à l'Occident de gérer l'affaire ! Face à l'Irak, on reste d'une méfiance excessive en raison de l'hostilité traditionnelle à l'égard des chiites au lieu de soutenir activement les forces politiques capables de maintenir la cohésion de cet important voisin et d'aider à sa reconstruction. A l'égard du Yémen, la diplomatie du carnet de chèque ayant échoué, le Gouvernement saoudien tente de construire un mur électronique afin de bloquer les migrations et la contrebande. Il serait sans doute plus utile de donner une bouffée d'oxygène aux Yéménites en rétablissant la migration séculaire de main d'oeuvre interrompue en 1991 et reprise avec parcimonie depuis peu. Le régime saoudien est consolidé. Il a recouvré la maîtrise à l'intérieur et son prestige à l'extérieur. Toutefois on peut craindre que le système politique monarchique, faute de s'adapter à l'évolution de la société soit un jour pris de court. L'Arabie saoudite va beaucoup mieux. Ce n'est pas encore le cas de tous les Saoudiens.

* 61 Chiffres cités par Mona El Mounajeed, sociologue saoudienne