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Le Moyen-Orient à l'heure nucléaire

 

CHAPITRE VI - LA FRANCE ET L'EUROPE AU MOYEN-ORIENT

I. LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA FRANCE

La politique étrangère de la France depuis la Deuxième Guerre mondiale s'est organisée autour de quelques objectifs prioritaires : la construction de l'Europe, l'alliance avec les Etats-Unis et l'évolution au Moyen-Orient. Celle-ci n'a pas cessé de mobiliser l'attention de nos diplomates tant les intérêts que notre pays possède dans cette région sont importants et divers.

Le conflit israélo-arabe s'impose à la France, comme à l'ensemble de l'Occident, comme point de passage obligé dans leur relation avec tous les pays du Moyen-Orient, à l'exception de l'Iran. Mais si l'attitude de la France à l'égard du conflit façonne son image dans le monde arabe et influe sur les relations qu'elle entretient avec l'ensemble des pays de la région, il est loin d'épuiser les intérêts qu'elle y possède et les objectifs qu'elle y poursuit. Il convient, en dehors du conflit israélo-palestinien, de distinguer trois zones géographiques qui posent des problèmes différents : les pays de vieille présence française : Egypte, Liban, Syrie ; l'Arabie-saoudite et les pays du Golfe : Emirats Arabes Unis, Qatar, Koweït, Bahreïn ; les pays à majorité chiite : Iran et Irak.

A. LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

Sous la IVème République, la France, rompant avec une « politique arabe » qui plongeait ses racines dans l'expédition d'Egypte de Bonaparte, avait choisi de soutenir Israël. Au point que notre pays devint le principal fournisseur d'armes de l'Etat hébreux et l'initia au nucléaire militaire.

L'arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958 changea la donne. A la suite de la rapide victoire israélienne en juin 1967, le Gouvernement français considéra qu'« aucun fait accompli sur place » ne serait tenu pour acquis. Cet événement clôtura la période des relations privilégiées entre Tel-Aviv et Paris. Le Gouvernement vota, le 22 novembre 1967, en faveur de la résolution 242 du Conseil de sécurité qui établissait le droit à l'existence de tous les Etats de la région, y compris Israël, mais prescrivait l'évacuation par Israël des territoires occupés. Dans la conférence de presse qu'il tint le 27 novembre 1967, de Gaulle mit en cause Israël, « un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur ». Il justifia le changement de pied de la politique française en soulignant les racines historiques et affirma que le rapprochement avec le monde arabe «doit être aujourd'hui une des bases fondamentales de notre action extérieure ».

Cette politique gaulliste pro-arabe a été poursuivie à travers toutes les alternances politiques.

Valéry Giscard d'Estaing fit voter notre pays en faveur de l'admission de l'OLP aux Nations unies, provoquant l'indignation d'Israël. En 1975, il autorisa l'OLP à ouvrir un bureau à Paris et fit accepter par ses partenaires européens la déclaration de Venise en 1980. Celle-ci proclamait pour la première fois le droit à l'autodétermination du peuple palestinien.

François Mitterrand, jugeant excessive l'orientation pro-arabe de la politique giscardienne, entendit, au début de son septennat, relancer les relations franco-israéliennes. Il fut le premier Président français à se rendre en Israël et à s'exprimer à la Knesset, le 4 mars 1982. Mais il revint vite à la position traditionnelle de notre diplomatie après que le 6 juin 1982, au moment même où il accueillait le G7 à Versailles, l'armée israélienne envahissait le Liban, bousculant au passage la FINUL. Notre pays condamna l'invasion et participa à l'évacuation des Palestiniens de Beyrouth assiégée. La France avec les Etats-Unis et l'Italie participa à la mise en place de la Force Multinationale d'Interposition (FMI) qui permit le transfert de 15 000 combattants palestiniens vers le nord du Liban. C'est après le départ des contingents de la FMI qu'eurent lieu en septembre 1982 les massacres de civils palestiniens par les milices des Chrétiens libanais dans les camps de Sabra et Chatila.

Le piège libanais, avec son lot de prises d'otages et d'attentats terroristes jusque sur le territoire national, conjugué à la première guerre du Golfe, incita François Mitterrand à se désengager du Moyen-Orient et à mettre un terme provisoire à la politique arabe. Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères en imputa la responsabilité au monde arabe lui-même : « évoquer le monde arabe » dit-il «  est un mythe en soi. Une politique arabe en est un autre »62(*).

L'accession de Jacques Chirac à la présidence de la République en mai 1995, fit revenir la France vers sa politique traditionnelle au Moyen-Orient. Dans un discours prononcé à l'Université Al-Hassam du Caire en août 1996, il déclara que : « la politique arabe de la France doit être une dimension essentielle de sa politique étrangère. Je souhaite lui donner un élan nouveau dans la fidélité aux orientations voulues par son initiateur, le général de Gaulle...».

Fondés sur la non-ingérence des grandes puissances, l'affirmation de l'indépendance des peuples et le recours aux instances régionales, les principes définis au Caire par Jacques Chirac étaient au service de deux objectifs : faire avancer le processus de paix israélo-arabe et instaurer un partenariat euro-méditerranéen, qui débouchera sur le processus de Barcelone.

Dans le conflit israélo-palestinien, Jacques Chirac fut gêné par la série d'actes antisémites qui survinrent en France à partir de 2000, au moment de la seconde « Intifada ». La France fut durement critiquée par le Gouvernement de Sharon qui n'hésita pas à accuser l'ensemble des Français d'antisémitisme. Jacques Chirac se sentit obligé de se rendre aux Etats-Unis en 2003 pour y rencontrer les grandes associations juives américaines. Il nomma également un ambassadeur itinérant « en charge de la dimension internationale de la Shoah, des spoliations et du devoir de mémoire » ainsi qu'un nouvel ambassadeur de France en Israël.

Tout cela ne servit pas à grand-chose, car depuis les années 1960, c'est de Washington et non pas de Paris ou de Bruxelles que les capitales arabes attendent une solution au conflit qui les opposent à Tel-Aviv. Il en va de même avec les Palestiniens. La France continua jusqu'au bout à reconnaître Yasser Arafat en tant que représentant de la cause palestinienne et ses diplomates lui rendirent visite dans sa résidence de la Muqata'a à Ramallah assiégée par les forces israéliennes. La France l'accueillit et le soigna dans ses derniers jours. Il n'empêche : ce n'est pas de la France que les Palestiniens attendaient une sortie de l'impasse mais bien de Washington. Cela illustre les limites d'une diplomatie trop affective et trop personnelle.

Tirant les enseignements des succès et des échecs de la politique de son prédécesseur, le Président Nicolas Sarkozy a cherché davantage d'équilibre en faveur de l'Etat d'Israël. Ceci afin de trouver une position d'intermédiaire impartial, d'honnest broker, permettant à la diplomatie française d'être écoutée par tous et de jouer un rôle plus important.

Cette inflexion reposait sur le constat que si, en dépit de son capital de sympathie, la France n'était pas considérée comme un possible faiseur de paix, c'était à cause de son peu d'écoute du côté d'Israël. Nicolas Sarkozy s'est donc efforcé de se rapprocher d'Israël. Il a été le second président français à prendre la parole à la Knesset, en juin 2008, et y a prononcé un discours équilibré rappelant les constantes de la politique française : « Je suis venu vous dire que le peuple français sera toujours aux côtés de l'Etat d'Israël quand son existence sera menacée. (...) On doit la vérité à ses amis, sinon on n'est pas un ami. La vérité c'est que la sécurité d'Israël, sur laquelle la France ne transigera jamais, ne sera véritablement assurée que lorsqu'à ses côtés, on verra un Etat palestinien indépendant, moderne, démocratique et viable ».

Le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a joué un rôle actif dans cette politique de rapprochement. La tragédie de Gaza, à la fin de l'année 2008, a mis en lumière la brutalité de l'armée israélienne et le cynisme de ses dirigeants. Les élections en Israël ont amené au pouvoir un Premier ministre se refusant à reconnaître le droit des Palestiniens à avoir un Etat. Depuis, et malgré les protestations d'amitié, la politique française vis-à-vis d'Israël hésite.

* 62 Roland Dumas, Le Monde, 12 mars 1991.