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Apports des sciences et technologies à l'évolution des marchés financiers (compte rendu de l'audition publique du 14 octobre 2010 et de la présentation des conclusions, le 17 novembre 2010)

30 novembre 2010 : Apports des sciences et technologies à l'évolution des marchés financiers ( rapport de l'opecst )

SYNTHÈSE ET CONCLUSION

M. Rama Cont. Je vais me focaliser, de nouveau, sur le titre de la journée. Quels sont les apports et les impacts des sciences et des technologies sur l'évolution des marchés financiers ? On a beaucoup parlé d'impact et peu des apports. Les exposés ont cité, entre autres, les infrastructures informatiques et l'automatisation des échanges, qui jouent un rôle croissant ; les plateformes de trading en ligne ; les automates de trading en ligne. Ensuite, ils ont évoqué les modèles mathématiques et les techniques quantitatives en gestion des risques, dans le trading. Et, enfin, les logiciels d'évaluation et de gestion des risques qui jouent un rôle de plus en plus important, au sein des institutions financières.

Ces différents éléments ont des impacts, à différentes échelles de temps. C'était la notion introduite par M. Jean-Paul Betbèze. Evidemment, il y a des impacts à court terme. C'est immédiat, avec l'accélération des échanges, l'apparition de plateformes électroniques de trading, le trading haute fréquence, qui est un produit direct de ces nouvelles technologiques. Ils ont aussi des impacts, à l'échelle macroéconomique, à plus long terme. On a vu notamment avec la crise des subprimes, que les produits dérivés peuvent contribuer à l'amplification des déséquilibres économiques globaux, en drainant les capitaux vers certains secteurs, plutôt que d'autres.

Tout cela donne l'image d'un système fragmenté et complexe. Ce mot est revenu dans tous les exposés. La dynamique a été accélérée par toutes ces innovations technologiques, et donc cela devient de plus en plus difficile à analyser. De plus, le couplage des risques divers et des intervenants, dans ce système, et le caractère plus ou moins transparent de leur position (tout n'est pas révélé, pour le régulateur ou le système de surveillance), rendent difficile la lisibilité des risques systémiques, qui sont l'objet principal d'intérêt pour le régulateur.

Pour résumer, un système complexe est difficile à surveiller et à réguler, et, aussi, difficile à comprendre. Comme vous l'avez dit à la fin de votre intervention, on ne comprend pas parfaitement le fonctionnement de ce système, comment ces divers ingrédients interagissent ensemble, s'ils augmentent, ou diminuent, la liquidité, s'ils augmentent, ou diminuent, le coût de la transaction pour l'intervenant lambda. Je pense que c'est là où il peut y avoir une nouvelle interface, entre sciences et technologies et la finance. C'est de permettre de mieux comprendre ces éléments, la dynamique de ce système, en adoptant les différentes pistes de recherche évoquées aujourd'hui : aider à éclairer les choix en matière de régulation, à la fois au niveau de la collecte et du traitement des données ; la fabrication d'indicateurs de pertinence ; et mieux comprendre les effets secondaires des régulations et des infrastructures à venir.

Ce sont des questions très importantes, qui ont un impact sur les affaires publiques. Les scientifiques, les chercheurs académiques, les chercheurs professionnels et les experts en technologie peuvent aider à éclairer ces choix. Pour ma part, j'appelle à une interaction plus grande entre les responsables à la fois de régulation et les législateurs, et ceux qui ont travaillé, pendant des années, sur ces sujets, dont on a ici plusieurs représentants, pour mieux réfléchir, ensemble, à tous ces sujets.

Je laisse de côté certaines questions de fond qui ont été évoquées à la fin. Ce n'est pas le sujet de la journée. Mais, évidemment, une fois qu'on a compris comment fonctionne le système, et qu'on a amélioré tel ou tel paramètre dans le système, comme la liquidité par exemple, cela ne signifie pas immédiatement qu'on va et qu'on veut faire cela. Ce n'est pas un choix scientifique, c'est une affaire de politique économique de décider quel genre de marché financier on veut avoir et quelle place le marché financier va avoir dans une société. Cette question est largement découplée, dont il faut décider d'abord, avant de dire ce qu'on va faire pour atteindre cet objectif. Mais je pense qu'on peut découpler dans une large mesure, ces deux questions, pour travailler plus sereinement sur la première.

M. Claude Birraux. Merci. Je voudrais remercier nos collaborateurs qui ont préparé cette audition qui a été passionnante, de bout en bout, ainsi que les acteurs. Cette audition se veut une contribution à l'établissement d'un diagnostic retraçant les dérives à l'origine de la crise des subprimes, et du krach du 6 mai 2010 aux Etats-Unis.

Bien que ces crises aient des causes fondamentalement économiques qui ne relèvent pas directement des missions de l'Office, mais davantage de celles de la Commission d'enquête qui a été créée par l'Assemblée Nationale, elle a une dimension scientifique et technologique, dans la mesure où des outils très sophistiqués, s'appuyant sur des avancées aussi sophistiquées en matière de modélisations mathématiques et de technologies de l'information, ont permis une amplification des comportements aberrants, au regard de l'intérêt collectif.

Je ne conclurai pas en invoquant un désir illusoire de retour à des structures fermées et à des comportements normalisés. Toute solution doit prendre en compte le monde tel qu'il est, c'est-à-dire global, ouvert et fortement concurrentiel, et les acteurs économiques tels qu'ils sont, c'est-à-dire prêts à exploiter la moindre asymétrie d'information, pour dégager un profit, serait-ce au détriment de l'intérêt collectif.

Il ne convient pas de définir avec nostalgie les conditions d'un monde idéal, mais de partir de l'insatisfaisante réalité, pour proposer des solutions applicables, c'est-à-dire des solutions dont la mise en place est effectivement à la portée des autorités publiques, et dont la mise en oeuvre canalise l'énergie des forces irrésistibles de l'économie, pour qu'elles ne jouent pas massivement, d'un seul coup, à l'encontre du collectif. Je crois qu'il y a besoin d'une démarche, d'une méthodologie, qui soit engagée dans le domaine de l'économie, et qui vaut aussi pour la technologie.

Tout effort de recherche passe par une phase initiale d'utopie, celle qui correspond à la formulation d'idées et de principes, qui ouvrent la voie, et dessinent les pistes à explorer. Dans le domaine des techniques sous-jacentes aux opérations financières, on songe assez spontanément à une limitation de la vitesse des transactions, à la fixation d'un délai minimal avant l'annulation d'un ordre, au contrôle des ordres à seuil de déclenchement automatique, à la création d'une plateforme garantissant la traçabilité de ces ordres.

En tout cas, c'est l'objet même du processus scientifique de construire un cheminement, qui, étape après étape, conduit de la liberté de l'imagination au réalisme de solutions opérationnelles.

La responsabilité des hommes politiques est d'allouer des moyens pour les études et réflexions nécessaires, puis d'agir en conséquence. Et il appartient aux scientifiques de proposer des mesures opérationnelles et réalistes.

Nous avons eu une confrontation pluridisciplinaire. Je vous remercie les uns et les autres d'y avoir contribué. Je remercie, en particulier, M. Rama Cont d'avoir brillamment assuré la modération de cette audition. Il sera dressé un rapport de tout ceci, qui vous sera envoyé.

EXTRAIT DE LA RÉUNION DE L'OPECST DU 7 NOVEMBRE 2010,
en présence des lauréats français de la médaille Fields, MM. NGÔ B?O CHÂU et Cédric Villani ainsi que du lauréat
du prix Gauss, M. Yves Meyer

M. Claude Birraux. Je tiens à profiter de la présence des lauréats français de la médaille Fields, M. Cédric Villani et M. Ngô B?o Châu, ainsi que le lauréat du prix Gauss, M. Yves Meyer, pour aborder l'épineuse question des mathématiques financières, leur rôle controversé dans l'évolution moderne de la finance, et, plus généralement, l'interaction entre ce domaine et le reste de la communauté scientifique.

Vous le savez peut-être, l'OPECST, sur proposition de son conseil scientifique, en particulier de MM. Laurent Gouzènes, Hervé Chneiweiss et Jean Therme, a procédé, le 14 octobre dernier, à une audition publique, en lien avec l'actualité boursière et bancaire des derniers mois, sur le thème : « Les apports des sciences et technologies à l'évolution des marchés financiers ».

M. Rama Cont, directeur de recherche au laboratoire de probabilités et modèles aléatoires, professeur associé et directeur du Centre d'ingénierie financière de l'université Columbia, nous fait l'honneur d'être, à nouveau, parmi nous aujourd'hui. Il a eu la responsabilité, lors de cette audition, d'animer les débats, d'engager les participants à détailler les points qu'ils abordaient, puis de réaliser une synthèse, de haute qualité, sur le vif, à la fin de chaque table ronde. Je tiens à le féliciter, à nouveau, pour son concours particulièrement efficace et brillant : la pertinence et la justesse de ses interventions nous ont permis d'avoir un débat de très haute qualité.

Quelles sont les portées et les limites de la modélisation mathématique ? Avez-vous eu l'occasion d'interagir avec le monde de la finance ? Estimez-vous possible de modéliser fidèlement, par les mathématiques, un domaine aussi complexe ? Plus généralement, comment voyez-vous la place des mathématiciens dans la société ?

M. Yves Meyer. Je commencerai par exprimer mon admiration pour le travail de Rama Cont et par souligner, avec insistance, qu'il a une formation de physicien, plus précisément, en physique statistique, et non pas de mathématicien. C'est, précisément, ce qui lui a apporté les outils intellectuels nécessaires pour aborder les systèmes complexes, à très grande dimensionnalité. Il arrive, parfois, que les mathématiciens, bizarrement, se laissent emprisonner par la très grande tradition de leur discipline. Je trouve que les modèles conceptuels introduits par des physiciens comme Giorgio Parisi ou Uriel Frisch ont été des sources intellectuels beaucoup plus fertiles que les apports de leurs contemporains mathématiciens.

M. Cédric Villani. Les physiciens ne sont pas contraints par la rigueur, ils ont davantage de liberté !

M. Yves Meyer. Bref, j'admire l'approche intellectuelle de Rama Cont.

La gestion de ces problèmes énormes - les évolutions de marché, les mouvements de capitaux, etc. -, d'une dimensionnalité largement supérieure à celle des problèmes de physique, requiert la création d'outils intellectuels tout à fait nouveaux. Un de mes confrères de l'Académie, Roland Glowinski, m'a fait part d'une réunion, consacrée aux équations dérivées partielles non linéaires, qui s'est tenue aux États-Unis : il y était question des problèmes du siècle à venir et les trois quarts des problèmes relevés concernaient la sphère financière. La finance tire les sciences, ce phénomène est prodigieux.

M. Cédric Villani. Quoi que n'ayant guère répondu aux questions, Yves vient de tendre une perche intéressante : c'est vrai, les problèmes financiers ont inspiré et continueront d'inspirer de nouveaux problèmes mathématiques.

Il est toutefois compliqué de parvenir à une modélisation fidèle car, en matière de finance, les données ne portent pas sur des particules obéissant à ce que leur imposent les lois de la physique, mais sur des personnes, qui changent d'avis, ou appliquent des modèles plus ou moins connus. Il est beaucoup plus difficile d'effectuer des prédictions, dans un tel domaine, que sur des problèmes habituels, traités par la physique ou les mathématiques. Le système est donc extrêmement complexe. J'ajoute que les hypothèses, sur lesquelles s'appuient les projections des modèles de mathématiques financières, comme le modèle de Black-Scholes, ne sont jamais vérifiées. La pertinence de ces modèles est indéniable mais ils doivent être appréhendés comme des outils de vérification, ils n'ont pas de valeur prédictive, ils ne donnent aucune assurance.

Dans un domaine de ce type, eu égard au biais humain important et aux interactions fortes de la théorie sur l'expérience, la modélisation mathématique requiert une prudence particulière.

Vous voyez que, sur ce terrain glissant, nous prenons nos précautions !

[...]

M. Yves Meyer. Lorsque vous utilisez votre carte de crédit pour retirer de l'argent, vous vous servez d'une application, très subtile et très inattendue, de la théorie des nombres, qui relève des mathématiques pures. Par ailleurs, toutes les mathématiques financières reposent sur les travaux du mathématicien japonais Kiyoshi Ito, premier récipiendaire du prix Gauss, au congrès de Madrid, en 2006, et aujourd'hui décédé. L'intégrale d'Ito, inspirée d'une martingale, était, à l'origine, un concept de mathématiques pures, mais son calcul stochastique a trouvé une application prodigieuse en matière financière. Il est indispensable pour comprendre la crise financière et, ces quinze dernières années, les banques ont recruté, massivement, des mathématiciens : quand Nicole El Karoui y enseignait, 70 % des promotions de l'École polytechnique rejoignaient les banques.

M. Cédric Villani. Ce qui relève, un jour, des mathématiques pures, appartient, le lendemain, aux mathématiques appliquées.