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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome I : rapport) ( rapport d'information )

B. LEURS QUARTIERS CONCENTRENT LA FRAGILITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Une grande partie de notre jeunesse vit dans des quartiers qui subissent une véritable spirale de l'exclusion, le « terrible engrenage des ZUS »9(*).

1. Cette situation de fait justifie un traitement prioritaire

En 2008, en ZUS, la part des personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté (949 euros mensuels) était de 28,8 % contre 12 % dans le reste du territoire (hors ZUS).

LA MESURE DE LA PAUVRETÉ

Un individu (ou un ménage) est considéré comme pauvre lorsque son niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. Ce seuil est calculé par rapport à la médiane de la distribution nationale des niveaux de vie de l'année considérée. Le seuil privilégié en France et en Europe est fixé à 60 % du niveau de vie médian, soit 949 euros en 2008.

Le niveau de vie est le revenu disponible du ménage par unité de consommation. Le revenu disponible du ménage comprend les revenus d'activité, les pensions de retraite et les indemnités de chômage, les revenus du patrimoine, les transferts en provenance d'autres ménages et les prestations sociales.

En 2008, le taux de pauvreté s'élève à 13 % en France métropolitaine (12 % hors ZUS et 28,8 % en ZUS).

En 2007-2008, un peu plus de 40 % des moins de 25 ans résidant en ZUS vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Taux de pauvreté en 2007-2008 (%)

 

Moins de 18 ans

18-24 ans

Tous âges confondus

En ZUS

43,7

42

28,8

Hors ZUS

15,8

19,7

12

France métropolitaine

17,3

20,1

13

Source : ONZUS

La répartition des allocataires dans les ZUS, selon les prestations versées par les CAF, traduit la précarité de ces populations : la proportion de bénéficiaires du revenu minimum d'insertion (RMI) est deux fois plus importante dans les ZUS que sur l'ensemble du territoire métropolitain (respectivement 18 % contre 9,3 % des allocataires de la CAF). Pour plus d'un allocataire sur trois résidant en ZUS, les ressources sont constituées à plus de 50 % par des aides octroyées par la CAF. Pour plus d'un sur cinq, les prestations versées par la CAF représentent la totalité de leurs ressources.

L'environnement des jeunes des ZUS est très marqué par le chômage. En effet, en 2009, le taux de chômage s'élève à 18,6 % dans les ZUS, contre 9,2 % en France métropolitaine, et 9,8 % dans les quartiers hors ZUS des unités urbaines possédant des ZUS.

Ce chômage touche fortement les jeunes (15-25 ans) : 43 % des jeunes hommes actifs et 37 % des jeunes actives sont au chômage en ZUS. Par comparaison, le taux de chômage des jeunes dans les agglomérations comportant des ZUS s'établit à 22 %, soit la moitié du taux observé en ZUS.

L'augmentation récente du chômage, conséquence de la crise, n'épargne plus les diplômés. Tandis que le diplôme était apparu comme protecteur en 2008, cette protection s'est atténuée puisque la contribution des diplômés (baccalauréat et bac+2) à la hausse du chômage des jeunes en ZUS en 2009 est supérieure à celle des non diplômés. Cette évolution brouille les repères des jeunes car la réussite scolaire ne leur paraît plus une garantie de réussite professionnelle.

« Les élèves sont tellement inquiets qu'on devient aussi inquiets » (parent d'élève, Roubaix).

La différenciation est forte aussi dans le domaine des critères liés à l'éducation. Ainsi par exemple, 27,1 % des élèves issus des écoles RAR (voir encadré ci-dessous) sont en retard à l'entrée en sixième contre 12,1 % hors éducation prioritaire.

LES RÉSEAUX AMBITION-RÉUSSITE (RAR)

En 2006, le plan de relance de l'éducation prioritaire a créé 249 (aujourd'hui 254) réseaux ambition réussite (RAR) dans les zones où la difficulté est la plus importante. Dans les autres zones d'éducation prioritaire, les réseaux sont dits de réussite scolaire (RRS).

Pour l'ensemble de l'éducation prioritaire, il est ainsi prévu qu'un collège devienne l'unité de référence du réseau qu'il crée avec les écoles élémentaires et maternelles d'où proviennent ses élèves. Des comités exécutifs animent ces réseaux.

La liste des établissements « ambition réussite » a été déterminée selon des critères scolaires et sociaux :

- la part d'enfants issus de familles appartenant à des catégories socioprofessionnelles défavorisées (plus des deux tiers) ;

- la part d'élèves ayant des résultats faibles aux évaluations en 6e (20 points au-dessous de la moyenne) ;

- la part d'élèves ayant un retard scolaire de deux ans à l'entrée au collège ;

- la part des parents bénéficiaires du RMI ;

- la part des enfants ayant des parents non francophones.

L'orientation des élèves de troisième est aussi particulièrement symptomatique. La part des élèves orientés en 1ère S ou 1ère ES est beaucoup plus faible pour les élèves en 2nde générale issus d'un collège en ZUS que pour ceux issus d'un collège hors ZUS (23,5 % contre 32,2 % pour la 1ère S). La part des élèves s'orientant dans une filière technologique (1ères SMS ou STG) est, à l'inverse, plus importante pour les élèves issus de collèges en ZUS (17,7 %) que pour des élèves issus d'un collège hors ZUS (12,9 %).

COLLÈGES ET COLLÉGIENS : DONNÉES DE BASE

Effectif total des collèges 3 089 000

Effectif des collèges publics 2 440 000

Nombre de collèges publics en ZUS 476

Effectif 222 000 (9,1 % des collégiens)

Nombre de collèges RAR 254

Effectif 115 000 (4,7 % des collégiens)

Il faut toutefois être prudent dans l'analyse et ne pas confondre les chiffres qui décrivent une situation à la source et les éléments très corrélés, conséquence de cette situation de départ.

Ainsi, c'est l'origine sociale des élèves qui est le facteur essentiel de leur moindre réussite dans les quartiers sensibles. Les collégiens des RAR sont en effet très massivement d'origine sociale défavorisée : trois quarts d'entre eux (74,4 %) ont des parents ouvriers ou inactifs, contre un tiers (35,0 %) dans les établissements hors RAR et hors réseau de réussite scolaire (RRS)10(*).

Or il est démontré que les difficultés rencontrées par les enfants d'immigrés ne sont pas indépendantes de leur environnement familial, puisqu'à caractéristiques sociales et familiales comparables et à l'exception des jeunes d'origine turque, ils ont des chances d'être lycéen général ou technologique au moins égales à celles des jeunes dont la famille n'est pas immigrée. Les enfants d'immigrés présentent, toujours à caractéristiques familiales et sociales comparables, un risque moins élevé de sortie du système éducatif que les autres élèves. Cette dernière tendance est très marquée parmi les jeunes d'origine maghrébine ou asiatique11(*).

Comme l'a souligné le Haut conseil de l'éducation (HCE) dans son rapport récent consacré au collège12(*), non seulement le collège ne parvient pas à réduire les inégalités scolaires d'origine sociale, mais il a même tendance à les accroître. D'après le HCE, on observe un creusement des inégalités de réussite imputables à l'origine sociale entre le début de la sixième et la fin de la cinquième : on estime que les écarts qui se créent en deux ans entre les élèves issus de milieux défavorisés et les autres sont équivalents à ceux qui se sont créés pendant toute la scolarité à l'école primaire.

La transition entre l'école élémentaire et le collège est donc un moment de forte aggravation des inégalités liées à l'origine sociale :

« Tous les moments de transition sont des moments dangereux car ils discriminent entre les enfants préparés ou non par leurs milieux respectifs aux changements. Cette question des transitions est importante car elle est un facteur important d'échec. » Son-Thierry Ly (Doctorant, École d'économie de Paris).

Les témoignages recueillis lors des déplacements dans les quartiers sensibles font apparaître, en outre, que les difficultés ne font pas que s'additionner ; elles s'alimentent les unes les autres, engendrant une véritable spirale d'exclusion.

CSP 0 = enfant de classe populaire, CSP 2 = enfant de classe aisée

2. Les quartiers ne vont pas mal, ils sont dans une spirale d'exclusion

« Les jeunes sont dans un mille-feuille de difficultés ».

Les quartiers ne vont pas mal, ils plongent.

Plusieurs travaux de nature sociologique et économique concluent à un processus de ghettoïsation de la société française13(*).

Cette ghettoïsation résulte moins du regroupement des personnes fragiles que de la concentration des plus riches qui souhaitent se démarquer des autres dans un mouvement de « séparatisme social ». Pour Eric Maurin, « cette concentration des familles pauvres est plus un phénomène par défaut que le résultat d'une stratégie active de leur part (de type communautariste par exemple) »14(*). La relégation des plus pauvres résulte ainsi pour une grande part de la formation de « ghettos de riches ».

Quartier St Antoine à Marseille (Bouches du Rhône)

La ségrégation est accentuée pour les personnes d'origine étrangère.

« Les personnes étrangères sont souvent pauvres, sans diplôme, mais leur concentration est telle qu'elle ne peut pas s'interpréter comme le simple reflet d'une ségrégation selon le revenu. A niveau de diplôme et de revenu donné, les personnes étrangères (qui ne peuvent notamment pas être fonctionnaires) souffrent de ne pouvoir toujours donner les mêmes garanties de solvabilité que les personnes françaises - sur le marché du logement notamment - mais aussi, tout simplement, de discrimination raciale »15(*).

D'après Eric Maurin toutefois, le degré de ghettoïsation des immigrés n'est pas plus élevé aujourd'hui qu'il y a 20 ans.

Michèle Tribalat, démographe à l'INED - dont les écrits sont par ailleurs source de polémiques - fait un constat un peu différent. D'après ses recherches, la proportion de jeunes de moins de 18 ans d'origine étrangère (au moins un parent immigré) s'est accrue très fortement sur certains territoires : elle est, par exemple, de 76 % à Clichy-sous-Bois et de 57 % plus généralement en Seine Saint-Denis (contre 18 % sur la France entière en 2005).

Proportion de jeunes d'origine étrangère (0-17 ans) (en %)

 

1968

2005

France

11,5

18

Seine-Saint-Denis

19

57

Clichy-sous-Bois

22

76

Source : Michèle Tribalat

On juge trop rapidement que cette situation reflète l'échec des politiques publiques. En réalité, toutes les forces passives à l'oeuvre vont dans le sens d'une ségrégation et d'une fragilisation accentuées.

Cette situation révèle aussi le défi de l'évaluation à long terme. Une réalité urbaine ou sociale s'inscrit dans des temps longs, temps de l'éducation, temps de l'intégration des populations, temps des mutations urbaines. Ce temps long est peu en phase avec celui de la politique, qui est le temps de la décision et de l'immédiateté du résultat.


* 9 La Voix du Nord, 24 décembre 2010

* 10 Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche (RERS 2010)

* 11 Perception du système éducatif et projets d'avenir des enfants d'immigrés, Jean-Paul Caille, Revue Education et formations n° 74 (avril 2007)

* 12 Le collège, Bilan des résultats de l'école 2010, Haut conseil de l'éducation

* 13 Terme employé par exemple par les sociologues Eric Maurin, Didier Lapeyronnie et par le journaliste Luc Bronner dans les titres d'ouvrages récents

* 14 Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social, Eric Maurin (Seuil, 2004)

* 15 Eric Maurin, ouvrage précité.