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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

MARSEILLE - COLLÈGE JEAN MOULIN 16 NOVEMBRE 2010

Personnes rencontrées

- M. Bruno ANCEL, Enseignant

- Mme Laurence AYME, Chef de service SESSAD

- M. BEN BOUZEYANE, Directeur du centre social Kalliste-Granière

- M. Jean-François CARACENA, Principal adjoint

- M. Jean-Pierre CORMON, Coordonnateur du REP Saint-Antoine

- Mme Gisèle COULET, CPE

- Julien CUMINETTO, Enseignant

- Mme DJELLOUL Khedda, Coordinatrice des médiateurs de proximité des collèges

- M. Dominique DUBOIS, Coordinateur des médiateurs de proximité des collèges

- M. Gérard ELMIDORO, Directeur de la SEGPA

- Mme Armelle FLORES, CPE

- Mme Sylvie FRANCESCHI, Représentante des parents d'élèves

- M. Paul GIACOBETTI, Enseignant

- M. Jean-Pierre GONNOT, Principal

- Mme Isabelle GROULET, Coordinatrice ULIS

- Mme Laurence GUILHEM, Enseignante

- Mme Christine LANGLAIS, Enseignante

- Mme Jocelyne LE MAÎTRE, Infirmière

- Mme Élisabeth LEON, Enseignante

- M. Ludovic MATHOT, Enseignant

- Mme Marie-Pierre RABAH, Assistante sociale scolaire

- M. Paolo USAI, Enseignant

- Mme Martine YSARD, Enseignante

Le collège Jean Moulin est un collège « réseau ambition réussite » du 15ème arrondissement de Marseille (quartiers nord). Son effectif est de 500 élèves, dont 128 en section d'enseignement général et professionnel adapté (SEGPA). 90 % des parents d'élèves appartiennent à une catégorie socioprofessionnelle « très défavorisée » (chômeur ou sans activité). Le français est souvent une seconde langue pour les enfants.

Peu de jeunes (quelques dizaines) étaient présents au collège le jour de la visite, en raison de la fête de l'Aïd-el-Kebir.

Jean Moulin se caractérise par l'importance de sa SEGPA. Le handicap des jeunes scolarisés en SEGPA n'est pas purement scolaire mais aussi social et en relation avec leur lieu de vie, dans des quartiers à l'abandon. Depuis 30 ans, de plus en plus de parents sont sans activité, avec comme conséquence concrète que les jeunes sont les seuls à se lever tôt le matin chez eux. La SEGPA accueille des jeunes qui auparavant auraient relevé d'établissements spécialisés ; le collège devient une structure qui fédère plusieurs modes d'accueil (ULIS1(*), ENAF2(*), DP 3 et 63(*)...).

Une partie des élèves n'habitent pas à proximité du collège, notamment ceux issus de la cité Kalliste, ce qui soulève des problèmes non résolus d'accessibilité et de coût des transports publics. Le quartier Kalliste, qui a connu une forte paupérisation au cours des trente dernières années, fait l'objet d'un plan de sauvegarde depuis 2010. Il s'agit d'une copropriété surpeuplée, habitée par de nombreux Comoriens et Maghrébins. Le centre social du quartier, la Maison pour tous, accueille les adolescents pour les devoirs, et travaille également avec les parents afin de leur expliquer les « codes » de la vie au collège (lecture des bulletins de notes par exemple).

Le collège travaille avec les établissements voisins (Elsa Triolet, Vallon des Pins) pour accompagner les élèves exclus temporairement de ces structures. Il travaille par ailleurs avec le centre social pour favoriser l'alphabétisation des parents (collège des parents). 5 cycles de formation des parents sont organisés, dont 2 au collège et 3 au centre social, pour au total environ une centaine de parents.

Dans le secteur du collège existent aussi des noyaux villageois, près des Aygalades. L'évitement est important, le collège public perdant environ 25 élèves par an au profit du privé. La diminution de la mixité sociale qui en résulte réduit les perspectives des élèves, qui ne perçoivent plus le travail comme un facteur de réussite.

Dès la 6ème-5ème, l'économie parallèle rapporte aux adolescents ce que le travail ne leur semble pas rapporter. Les guetteurs sont recrutés de plus en plus jeunes. Par ailleurs, les valeurs véhiculées par les médias sont problématiques.

A l'issue des années collège, 40 % des élèves du collège Jean Moulin environ passent en Seconde générale, avec ensuite pour eux de faibles taux de redoublement au lycée. Une majorité passe en CAP. L'orientation reflète souvent un manque d'ambition, ou la volonté de s'assurer d'obtenir un diplôme. Dans l'imaginaire de ces adolescents, il est difficile d'envisager le baccalauréat.

L'absentéisme lourd (décrochage) concerne environ 60 élèves sur 500.

Le métier d'enseignant en ZEP est très différent du métier d'enseignant en centre ville, avec une prédominance forte de l'accompagnement social. Il faut s'occuper des élèves, gérer leurs problèmes divers. Par conséquent, une formation spécifique pour les enseignants en quartiers sensibles serait souhaitable. Les jeunes enseignants peuvent être particulièrement en difficulté, mais, en réalité, ce sont tous les enseignants qui doivent se remettre en cause à chaque rentrée scolaire. Ces difficultés font qu'il est de plus en plus difficile de recruter des enseignants titulaires sur ces postes. Même les enseignants contractuels sont réticents. Depuis le début de l'année scolaire, 3 professeurs ont déjà « craqué ».

Les enseignants ont néanmoins des raisons de rester - ils se sentent utiles - et, de fait, les personnes qui ont choisi de travailler, dans des conditions difficiles, au collège Jean Moulin, sont majoritaires. Leur engagement se traduit par de nombreux projets : la totalité des 6ème-5ème et la moitié des 4ème-3ème sont des classes à projet.

Lors d'un tour de table final, chacun a décrit ce qu'il lui semblait souhaitable de valoriser à l'avenir :

le travail bien fait des élèves pourrait être davantage récompensé, par exemple grâce à une distribution des prix, en y associant les familles afin de susciter davantage la fierté des parents ;

la question du transport scolaire doit être résolue ;

la présence d'un psychologue scolaire, de façon permanente, serait souhaitable, tant pour aider les élèves que pour soutenir leurs professeurs ;

valoriser l'histoire et l'identité des quartiers, notamment en faisant découvrir aux élèves le patrimoine local, permettrait de contrebalancer l'image négative des cités et contribuerait à l'éclosion de la notion de citoyenneté.

D'autres actions seraient utiles :

faire venir les parents au collège, tout en sortant du rapport habituel entre parents et professeurs pour diminuer l'appréhension des premiers, qui ont souvent eux-mêmes connu l'échec scolaire ;

valoriser le travail en petits groupes, responsabiliser les enfants, leur donner de l'importance afin qu'ils deviennent plus autonomes ;

- ouvrir l'école et la rendre attractive afin que l'élève ait envie de venir ;

- revaloriser le métier d'enseignant en ZEP pour tenir compte de sa pénibilité ;

- reconnaître le véritable travail des enseignants au niveau de la société, plutôt que d'en donner une image négative ;

donner du sens au caractère obligatoire de l'école, tant pour les enfants que pour les parents ;

organiser une succession de projets conduisant peu à peu à la réussite ;

mieux prendre en compte les besoins spécifiques de certains élèves en allouant les moyens nécessaires ;

- parvenir à établir un lien entre travail et réussite, donner aux élèves les moyens de se projeter dans l'avenir, alors même que les diplômes de l'enseignement supérieur ne garantissent plus de trouver un emploi.

Réunion du personnel enseignant au collège Jean Moulin

Paroles d'acteurs

« Le collège n'est pas un sanctuaire. Les élèves gardent leurs soucis en tête »

« Si on rajoute les problèmes socio-économiques, le sac à dos est bien rempli »

« Comment leur faire espérer que c'est en travaillant qu'ils vont réussir ? »

« J'ai été frappé par l'aspect social de mon travail d'enseignant »

« C'est usant de traîner une image écornée des enseignants »

« Les élèves se rendent compte que pour eux, c'est différent »

« Il faut donner du sens au caractère obligatoire de l'école »

« Au-delà des dispositifs, c'est l'humain qui prime »

« Il y a une fierté à réussir dans des conditions difficiles »


* 1 Unité localisée d'inclusion scolaire (ex UPI) : dispositif de scolarisation des élèves handicapés au sein d'établissements du second degré.

* 2 Élèves nouveaux arrivants en France.

* 3 Découverte professionnelle 3h et 6h.