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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

BÉTHONCOURT - COLLÈGE ANATOLE FRANCE 11 JANVIER 2011

Personnes rencontrées :

- Corine BOUET Principale du Collège Anatole France

- Anne-Sophie COEURDASSIER Enseignante SVT

- Fabienne COURTALIN Enseignant Classe CLA

- Sylviane GUTIERREZ Enseignante Lettres

- Rabiaa LEHARANI Assistante pédagogique

- Marie-Claire MAINOIN Enseignant mathématique

- Marie-Paule MORGAN Infirmière

- Sylvie NANTES-BERGER Enseignant Documentaliste

- Line PAVERNE Coordinatrice Mission Générale d'Insertion

- Francis PETITJEAN Secrétaire RAR

- Sandrine RAYOT Enseignante Mathématiques

- Sandrine REUCHE CPE

- Charlotte TISSOT Assistante pédagogique

- Djeffoul ZOUANI Enseignant d'EPS

RENCONTRE AVEC LES PROFESSEURS

Le public scolaire du collège est très hétérogène. Il s'agit d'enfants d'immigrés qui n'ont qu'une perception de l'avenir, celle du chômage. Dans le quartier, 70 % des chômeurs ont moins de 25 ans. Et sans les moyens engagés, la situation serait encore plus dramatique. D'une manière générale, les parents ne connaissent pas l'école. Ce qui explique souvent les tensions entre l'école et les parents. « Les enfants investissent surtout la parabole ». Le constat est celui d'une déconnexion entre les enfants et l'école, et d'une absence de communication entre les parents et l'école. Les enfants sont en fait dans une spirale d'échec face à laquelle il n'y a pas de solutions.

Il faut qu'ils s'approprient la langue, mais ils ne lisent pas. Ils sont en outre confrontés à la violence. La situation est encore plus lourde pour la classe des seize primo-arrivants qui appartiennent à neuf nationalités différentes : Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie, Mongolie, Roumanie, Kosovo, Russie, Mauritanie. La mission locale d'insertion de l'Académie travaille sur environ 25 entrées et sorties de collégiens pour lesquels sont organisés des stages à mi-temps. Au plan national, ce sont environ 135 000 individus qui sont concernés par ces dispositifs, soit 10 % des jeunes. L'entreprise Peugeot a signé une convention dans ce cadre et a embauché trois jeunes.

Les résultats scolaires sont largement la résultante de l'hétérogénéité des collégiens. Le collège est un régulateur entre ce qui se passe à l'extérieur et ce qui se vit à l'école. Les élèves les plus en difficultés sont ceux qui sont lâchés par leurs parents. Ils sont avant tout marqués par un manque de culture générale et il faudrait que « la culture donne envie » et crée de la motivation.

D'une manière générale, on sent que « les choses ne vont pas dans la bonne direction ». On a maintenant du mal à faire progresser les élèves et le niveau général a beaucoup baissé. Beaucoup de projets culturels ne peuvent aboutir du fait de la grande précarité des familles. L'atelier scientifique a été fermé faute de moyens alors que la classe avait pu être lauréate et avait même participé à une manifestation à l'Ecole centrale à Paris. Or les projets jouent un rôle important dans l'élargissement du champ de connaissances des collégiens.

Il y a vingt ans, il y avait chez les jeunes une volonté de s'intégrer. C'est moins le cas maintenant. On constate aussi une régression dans l'intégration, en particulier du côté des filles chez qui on sent une forme de repli communautaire en particulier du fait des mariages précoces. Contrairement à leurs aînées, elles ne se rebellent plus contre les traditions. C'est une forme d'échec de la pédagogie. La langue française n'est plus maîtrisée. Au-delà de ces constats, c'est surtout la perte de l'espoir qui est le plus grave, la perte de la confiance dans l'école. Les moyens RAR ont certes permis d'éviter le pire. Mais il n'y a plus d'ascension sociale et les quelques belles réussites ne doivent pas cacher le demi-échec global.

En outre les employeurs sont devenus plus sélectifs. Les jeunes exclus de l'emploi sont plus agressifs. Ils perdent le goût de l'effort car ils n'ont plus comme avant l'exemple de leurs parents qui travaillaient. C'est aussi la perte de l'envie de s'accrocher. A la place, « l'enfant roi » est le résultat d'un monde de consommation où les parents pensent faire plaisir aux jeunes en les comblant d'écrans avec des rapports compliqués entre parents-enfants.

Les professeurs constatent la disparition des illusions des enfants et ils sont eux-mêmes inquiets pour la permanence des moyens disponibles. Les jeunes ne croient plus en l'école, surtout parce qu'ils constatent la déqualification de leurs grands frères ou de leurs soeurs qui, malgré des diplômes supérieurs, se satisfont de métiers sans qualifications.

RENCONTRE AVEC LES COLLÉGIENS

Pourquoi aller à l'école ?

« Pour avoir un métier plus tard ».

« Pour aider les gens ».

« Pour connaître l'histoire » (ce qui permet de comprendre comment les choses évoluent).

« Le quartier est trop petit. Il n'y a pas de travail. Dans une grande ville, c'est différent : il y a du travail, il y a des commerces. Il faut aller ailleurs pour faire des choses intéressantes ».

« J'aimerais rester ici parce que c'est là que j'ai grandi. Je connais tout le monde. Les gens sont gentils entre eux et ils se rendent service. Mais il n'y a pas de travail. »

« J'aimerais plus tard avoir un bon métier qui me plaise et que j'ai plaisir à me lever le matin pour le faire et que ce ne soit pas seulement une contrainte. »

« J'aimerais avoir des terrains de jeux parce que le terrain de foot a été diminué. La piscine est fermée et l'autre qui est dans la ZUP est trop loin. »

« Les nouvelles constructions nous empêchent d'aller directement au bus. Il a fallu forcer les passages. Il y a trop de parkings et pas assez d'espaces pour jouer. »

« Il faudrait que le matériel soit rénové, pas seulement les locaux. Il fait froid parfois dans certaines classes. »

RENCONTRE AVEC LES ACTEURS DE LA POLITIQUE DE LA VILLE 

Personnes rencontrées :

- Laurent ARNAUD Educateur Service Prévention ADDSEA

- Alain AYMONIER Retraité Education Nationale

- Geneviève BAESA Adjointe au Maire pour les affaires sociales et la politique de la ville.

- Elisabeth BISOT Inspectrice d'académie

- Christophe GOUVENOT Recrutement PSA

- Dominique LE GUILLOUX Chef de projet EUCS

- Patrick LECENDRE Commandant de Brigade, Gendarmerie de Bethoncourt

- Damien LECHENNE Educateur spécialisé

- Véronique LUDE Service de prévention ADDSEA

- Thierry MARSIGAGLIA Délégué du Préfet, Sous Préfecture de Montbéliard

- Valérie MISERÉ Coordinatrice PRE, CCAS de Béthoncourt

- Hervé MONNIER Commandant de la Brigade de Prévention de la Délinquance Juvénile d'Etupes.

- Nordine MOUADJT Adulte Relais Mairie de Béthoncourt

- Line PAVERNE Coordinatrice MQI, Rectorat

- Anne-Marie REDOUTEY Elu municipale de Bethoncourt

- Bertrand THIEBAUD Inspecteur de l'Education Nationale.

- Marie-Cécile WALTER Chef de Projet ANRU

Les collèges dans les quartiers difficiles sont très touchés par la violence. De ce fait, l'enseignement, c'est une tranche d'éducation et une tranche de pédagogie. Dans ce contexte, un encadrement stable permet d'améliorer progressivement la situation. Or, les équipes enseignantes craignent une remise en question de cette stabilité du fait des suppressions de postes annoncées. Elles constatent un manque de concertation alors que les moyens nécessaires ne sont pas que financiers, mais aussi humains.

Il faut enseigner aux jeunes comment s'exprimer, comment se comporter vis-à-vis des autres et sur ce point, les éducations, physiques ou culturelles, ont un peu trop disparu de l'éducation. Le collège a bénéficié dans le cadre de la convention triennale des moyens des programmes réussite éducative, complétés par la CUCS et des moyens des réseaux RAR. La mise en place de ces dispositifs a été longue. Il faut donc les maintenir dans la durée et l'inquiétude des partenaires tient au manque de visibilité sur la pérennité des dispositifs.

L'intervention sociale auprès des familles n'est engagée qu'après la réunion des équipes éducatives. Une vingtaine de collégiens sont actuellement suivis dans ce cadre. Il faudra sans doute des orientations plus précises à l'avenir si les subventions venaient à baisser. Il faut donner une réponse cohérente de tous les partenaires aux familles en grande difficulté et pour éviter le repli communautaire. Beaucoup de temps et de patience sont nécessaires pour dépasser la méfiance et la défiance des parents. Les acteurs locaux ont toujours été présents sur le terrain et depuis longtemps. L'Etat est alors intervenu et il a fallu plaquer des structures qu'il a imposées en cassant les dispositifs existants, par exemple dans le domaine de l'accompagnement éducatif.

Vers quelle société allons-nous dans les vingt prochaines années ?

Pour répondre à la question, il faut reprendre l'histoire du quartier, notamment le développement économique des années 70 qui a attiré des familles d'immigrés pour travailler dans les usines de la région. Puis avec la disparition des emplois industriels, ceux qui n'ont pas pu quitter le quartier se sont retrouvés dans un ghetto urbain. C'est cette seconde génération de l'immigration qui ne se reconnait pas dans la France actuelle. Elle est attirée par des valeurs alternatives qui font appel à la violence et à la délinquance. C'est une génération sacrifiée.

Le quartier, actuellement, ce sont :

- des populations très pauvres ;

- des regroupements ethniques ;

- des replis communautaires ;

- des enfermements culturels.

L'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) aurait pu être une réponse à cette situation dramatique. Mais il aurait fallu reconstruire ailleurs pour assurer une véritable mixité sociale à laquelle personne ne croit. Rien ne semble pouvoir changer. Or c'est le changement de la vie dans les quartiers qui doit être mené avant de faire appel à l'école. L'école ne peut véhiculer un espoir que si l'ascenseur social fonctionne. Le décalage est trop fort entre l'attente de l'école et ce qu'elle apporte effectivement dans la vie des individus du quartier. Il faut donc s'interroger sur la manière de faire disparaître ces ghettos, car on ne pourra parler de l'avenir tant qu'ils seront toujours là.

C'est cette situation qui fait que les rares écoliers qui réussissent cherchent à aller vivre ailleurs, là où il y a de la mixité sociale. Les dispositifs de la ville - PRE, RAR, CUCS etc.... - jouent un rôle évident : éviter la révolte des quartiers. Pour les médiateurs sportifs ou associatifs, ce qui manque le plus est le lien entre l'éducation, le sport et la culture. Il faut arriver à ce que le jeune n'est pas le sentiment d'être délaissé. Le collège doit de ce point de vue être un tremplin pour faire connaître aux jeunes l'offre associative. Autrefois, cela était plus facile quand les professeurs étaient aussi souvent des animateurs de clubs bénévoles. Rétablir ces passerelles entre l'école et la société est indispensable.

Les services de sécurité sont maintenant très présents au collège en termes de prévention : expliquer les droits et les devoirs des citoyens, parler des addictions aux différentes drogues et leurs conséquences. Mais la prévention ne peut être efficace que si tous les acteurs concernés s'entendent pour faire progresser les choses, ce qui n'est pas le cas partout.

Ce qui frappe le plus les différents acteurs est la profonde détresse des familles face à des adolescents sans repères. Rien n'est perdu pour la prochaine génération qui maîtrise Internet ; à condition de se donner les moyens d'accompagner ces nouveaux jeunes en rétablissant la confiance avec une population qui est dans la défiance et qui se sent atteinte dans sa dignité. Les attitudes des uns et des autres doivent compléter les aptitudes. L'évitement scolaire, qui accentue la perte de la mixité sociale, est souvent la conséquence de peurs non fondées.

L'école doit mieux former le citoyen responsable. Le milieu associatif doit être la « moelle épinière » de la société. La présence des jeunes dans l'entreprise est le préalable à une insertion réussie dans la société. La troisième génération des quartiers sera ce que la République en fera. Sans doute faudrait-il un ANRU 2 ou un ANRU 3 pour créer de la mixité sociale. Mais avant tout, c'est l'accès à l'emploi qui est déterminant pour l'insertion dans la société. De ce point de vue, face au fait que les jeunes ont des avenirs différents selon l'origine culturelle, sociale, ethnique, géographique, seule la volonté politique peut changer le cours des choses.

RENCONTRE AVEC LES ANCIENS COLLÉGIENS ET PARENTS D'ÉLÈVES

Personnes rencontrées :

- Drissia BOUSSOUF Parent d'élève

- Najoua EZZATRI Parent d'élève

- Youssef HARRAB Parent d'élève

- Françoise HEFFNER Parent d'élève

- Mislya ORHAN Parent d'élève

- Sulyman ORHAN Parent d'élève

- Christine PARADOT-GAURRAND Parent d'élève

- Sandrine PAUTRAT Parent d'élève

- Getiye SENTüRK Parent d'élève

- Numay YLMAZ Parent d'élève

Il y a au collège tout ce qu'il faut pour permettre aux jeunes de réussir, à condition qu'ils travaillent plus. Les anciens élèves présents ont fait pour la plupart de bonnes études et certains ont bien réussi : BTS d'informatique conduisant à un poste administrateur réseau et systèmes ; DUT mesures, gestion d'un restaurant local etc.

Mais le contexte du travail reste très difficile. Il y a un risque grandissant de déqualification des emplois, ce qui est un très mauvais exemple pour les jeunes frères et soeurs. Les excès de la qualification vont à l'encontre de l'embauche. Et les plus jeunes repoussant les valeurs d'une société à laquelle ils ne croient pas, sont attirés de plus en plus par un autre monde, celui de l'artificiel et de la vie facile.

Les jeunes femmes investissent alors plus la vie familiale, car elles sont conscientes de leur difficulté à s'insérer dans la vie professionnelle.

Les jeunes n'ont pas de perspectives d'avenir, car ils ne voient que d'autres jeunes comme eux qui ont les mêmes problèmes et qui expriment la même violence verbale. Le père n'a plus d'autorité. Les stages sont très ségrégés en fonction de l'origine ethnique du fait des noms de famille, de l'adresse, qui véhiculent une image négative résultant d'anciens conflits locaux.

La langue et l'écriture sont un autre obstacle. Dans ce contexte, pourquoi continuer à faire des études, d'autant que les probabilités de réussite au lycée sont très faibles car le niveau scolaire y est bien plus élevé qu'au collège. Les enfants sont donc très démotivés.

Pour autant, les petits collèges intègrent bien les enfants des quartiers difficiles, mieux que les grands établissements. Pour remédier à la pression de l'agressivité, il faudrait plus d'ouverture des quartiers, plus de mixité sociale. Par ailleurs, un des problèmes des collégiens est celui de l'orientation en 3ème faute de perspectives d'avenir. Les efforts qui ont été menés autour du collège doivent se poursuivre, par exemple pour faciliter les déplacements des jeunes et éviter qu'ils ne se referment sur le quartier ou l'école. Tous les acteurs doivent être solidaires, élus, parents, enseignants, pour tenter de sortir les jeunes de leur situation.