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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

F. COMPTE RENDU DE L'AUDITION DE VINCENZO CICCHELLI, MAÎTRE DE CONFÉRENCE EN SOCIOLOGIE, UNIVERSITÉ PARIS V

Audition de M. Vincenzo Cicchelli

M. Vincenzo Cicchelli :

Deux éléments sont au coeur de l'identité française et de sa société. Le premier est la République et l'autre la Nation. Ces deux éléments sont en train d'être étrangement confondus et superposés dans certains discours politiques. Alors que, lorsqu'on regarde l'histoire de la France, on constate que la République (qui garanti évidement l'universalité) et la Nation (qui renvoie à une identité plus typique, une façon d'être, de vivre, etc.) ont toujours cohabité. C'est un miracle qui s'est construit au prix d'une certaine indifférence culturelle. Aujourd'hui ce qui me parait dangereux, c'est que deux notions se confondent, et pas seulement à l'extrême droite. Car on veut nous faire croire que les bons citoyens français sont ceux qui ont une identité strictement franco-française.

Aujourd'hui l'intégration républicaine des jeunes collégiens existe, mais ce qui n'existe pas c'est leur intégration sociale et économique. Si on entend par intégration républicaine une intégration culturelle ou nationale, alors on bascule vers un discours stigmatisant et surtout qui ne tient pas la route. La République peut vivre avec des individus qui appartiennent à la société sans forcément partager les codes culturels majoritaires. La République est universaliste et elle doit donc accepter ce partage des codes culturels. Ce qu'il faut viser, c'est une véritable intégration économique et sociale ; c'est là-dessus que les revendications sont les plus importantes. Le mécontentement que l'on peut ressentir et qui s'est peut être exprimé à travers les émeutes de banlieue, c'est le sentiment d'être considéré comme des citoyens de seconde zone. « On est français mais pas traités comme les autres, comment ça se fait ? »

J'ai participé à l'écriture d'un rapport en 2006 pour le Centre d'Analyse Stratégique qui portait sur les émeutes de novembre 2005. Avec l'équipe nous avons testé pendant six mois toutes les hypothèses possibles, y compris l'hypothèse portée par M. Finkielkraut sur une émeute à caractère ethnico-religieux, car c'était un discours qui avait été retenu par le public et qui avait été très relayé à l'étranger. Ces événements se déroulant pendant la seconde guerre d'Irak, on s'imaginait à l'étranger qu'il se passait les mêmes choses à Aulnay-sous-Bois qu'a Fallujah. Or quand on demande à ces jeunes, au bout de six mois d'entretiens, d'expliquer leur engagement dans les émeutes (ce qui n'est pas facile car il faut reconnaitre avoir participé à une action illégale), jamais la question ethnique ou religieuse n'apparait.

En France, il y a une tradition d'exprimer son mécontentement par la rue ; ces contestations relèvent donc de l'infra-politique. Ces émeutes ont eu aussi une dimension ludique : le frisson de l'émeute, la confrontation avec la police qui est vue comme un jeu ; le rôle des médias est aussi primordial. Donc, pour moi, la thèse d'une émeute ethnique ou religieuse n'a aucun fondement. Je ne fais pas dans l'angélisme, mon obsession est simplement celle des faits.

Il faut donc bien distinguer les sens de l'intégration. Il y a l'intégration identitaire, l'intégration aux valeurs républicaines, et l'intégration socio-économique dans la société française. Les trois doivent être distinguées, et ce qui est dangereux aujourd'hui c'est que les deux premières convergent et que la troisième est oubliée.

Moi qui suit d'origine immigrée, je suis aujourd'hui marié avec une française. A l'époque de mon père, cela posait problème au regard d'un discours national, avec l'arrivée des immigrés italiens, espagnols, portugais, etc. Or aujourd'hui, c'est un discours civilisationnel : chrétiens contre musulmans. On est dans un pays laïc, une Europe qui se veut laïque, et pourtant le discours religieux devient de plus en plus puissant. On le voit en Suisse depuis 2 ans, en Hollande, en Belgique, en Suède, en Italie, etc. Je ne fais pas partie des sociologues qui pensent qu'une fois qu'on aura intégré socio-économiquement ces jeunes on aura réglé tous les problèmes. Mais ce point est essentiel.

Fabienne Keller : Mais pensez-vous que le mot intégration soit approprié ? Car ces personnes qui s'ajoutent à notre République, construisent aussi la France de demain. Ils vont changer la société, tout en étant respectueux des valeurs républicaines bien sûr.

Vincenzo Ciccelli : Vous avez tout à fait raison. Mais si je me fais l'avocat du diable, quelqu'un pourrait dire, en vous entendant parler comme ca, « Ecoutez si on parle d'Italiens, d'Espagnols, etc. Ça va, ils sont européens, ils sont de culture chrétienne, moi je vous parle des autres, ils sont tellement différents de nous ». Tenir ce discours c'est oublier qu'il y a encore 30 ou 40 ans, les Italiens étaient considérés comme extrêmement différents. Je pense qu'il s'agit d'un effet d'échelle et de frontière. A un moment donné, on se place sur une échelle haute et du coup, ce sont les appartenances civilisationnelles qui jouent. On prend les phénomènes migratoires comme des phénomènes statiques. Or ceux qui partent et se mettent en situation d'immigrer ne sont pas forcément représentatifs de leur pays, de leur région d'origine, notamment parce qu'ils ont décidés de partir. Ceux qui partent ne sont pas comme ceux qui sont restés, car l'identité se construit aussi et surtout sur place par l'interaction entre la société d'accueil et les groupes d'immigrants.

Fabienne Keller : Concernant le problème que peut poser le port du voile par des jeunes filles de troisième génération d'immigrés alors qu'il n'était pas porté par leurs mères ou leur grands-mères, ou encore la récupération des discours conspirationnistes au regard du 11 septembre par certains jeunes des banlieues, nous allons amorcer une hypothèse dans notre rapport qui serait que les parents et les grands-parents de ces jeunes français d'origines étrangères sont parfois nés ou ont vécu longtemps dans leurs pays d'origine et qu'on n'en parle peut être pas assez. Il y a peut être un problème lié au sentiment de « légitimité à être là ».

Vincenzo Cicchelli : Je suis ravi que vous abordiez ce point : celui de la mémoire. Je voudrais partager avec vous une expérience qui m'a profondément marqué et qui n'a rien d'anecdotique. J'étais invité à participer à une conférence au Québec ou j'étais accompagné d'un jeune de la banlieue parisienne d'origine sub-saharienne et d'un jeune de Strasbourg d'origine maghrébine. Nous avons vécu ensemble pendant trois jours à Montréal ; pour eux, c'était le premier grand voyage qu'ils faisaient. Et tout au long des discussions que nous avons pu avoir avec des Canadiens, ils se revendiquaient toujours comme Français.

Quand je vois que ma fille au collège apprend toujours que les Arabes ont été arrêtés en 732 à Poitiers par Charles Martel alors que ce n'était qu'une escarmouche - qui n'est même pas référencée par les chroniqueurs arabes - et que, de l'autre côté, on ne lui apprend rien sur l'Algérie et sur la longue histoire commune que nous avons avec ce pays, je pense qu'il y a un sérieux problème. C'était sans doute quelque chose de symbolique, mais, au regard du monde, cela n'a pas eu de conséquence. Donc je pense qu'il y a toute une mémoire historique à reconstruire, et si ce travail n'est pas fait sur la place publique (et je ne parle pas de « l'identité nationale »), s'il n'est pas porté dans les écoles, s'il n'est pas acheminé correctement, on va au devant de nombreuses dérives. Il y a beaucoup de manques, de non-dits.

Il ne faut pas que la République nie les différences qui existent en son sein, sinon ces jeunes de la troisième génération d'immigrés ne sauront pas se situer au sein de notre société et ils pourront alors être récupérés par des discours anti-blanc et anti-français.

En France et en Europe où l'Islam est la deuxième religion, il y a des jeunes qui, par un travail tout à fait légitime de recherche de sens, peuvent être sensibles à certains discours parce que tout simplement ils ne savent pas où se situer. Si les différences culturelles sont niées, si la mémoire de la migration n'est jamais abordée, et si on est indifférent à leurs spécificités, alors on va au devant d'une fracture au sein de notre société.

Pendant de nombreuses années on a vu, remarqué et analysé qu'il y avait de fortes discriminations contre les femmes. En les mettant en exergue, on ne les stigmatise pas ; bien au contraire, on montre qu'elles sont victimes de discriminalisations, par exemple qu'à diplôme égal la femme a un salaire inférieur. Pourquoi ne pourrait-on pas introduire cette référence de nature ethnique qui ne gênerait pas du tout la République, car ce serait au contraire un moyen pour dénoncer précisément ces discriminations.

Le risque qui pourrait arriver c'est que l'on reproduise ce qui a été fait aux États-Unis avec les communautés noires américaines en réduisant nos minorités à des « minorités permanentes ». Bien qu'elle soit arrivée avant les vagues d'immigrations irlandaises par exemple, cette communauté noire n'est toujours pas parfaitement intégrée et elle est toujours confinée dans un rôle de minorité qui perdure.