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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

G. COMPTE RENDU DE L'AUDITION DE VINCENT CESPEDES, PHILOSOPHE, ÉCRIVAIN, DIRECTEUR DE COLLECTION CHEZ LAROUSSE

Audition de M. Vincent Cespedes

Fabienne Keller :

A la suite à votre participation au colloque organisé au Sénat par la délégation à la prospective sur les « années collège », nous aimerions revenir sur la question des nouveaux outils de communication. Au cours de nos visites de terrain, nous avons trouvé que les jeunes collégiens étaient extrêmement attirés par ces nouvelles technologies. Il y a peut être là un levier que l'on sous-estime.

Vincent Cespedes :

En effet, il s'agit même d'un levier majeur. Il y a un réel appel des nouvelles technologies qui permettent trois choses :

le décloisonnement par rapport à la cité : Internet donne accès au monde entier, Facebook permet de nouer des contacts dans toutes les classes sociales ; les nouvelles technologies permettent donc une espèce d'ouverture des banlieues sur la société ; c'est un décloisonnement virtuel certes, mais qui peut déboucher sur un décloisonnement réel ;

un décloisonnement intellectuel, parce que ce sont de nouveaux horizons que les jeunes n'auraient pas forcément rencontrés s'ils n'avaient eu que la télévision ou leurs cours au collège ; ils peuvent approfondir de manière ludique sans passer forcément par une bibliothèque ou en demandant au professeur. C'est un court-circuitage complet des canaux traditionnels d'apprentissage. L'idée est qu'on peut en savoir plus que le professeur en travaillant et en se passionnant pour un sujet. Tout à coup avec Internet, la bibliothèque s'ouvre ; on a accès à une connaissance qui court-circuite les canaux traditionnels à une espèce d'autonomie dans l'apprentissage ;

- enfin, le troisième point, c'est l'accès aux biens et offres culturels : il y a cette idée qu'on peut être un « petit bandit », sortir du flicage généralisé. Le piratage introduit une once de subversion, dans l'esprit qu'on ne paye pas le prix fixé que, de toutes manières, on aurait été incapable de s'offrir. Tout cela est basé sur du système D et sur l'entraide grâce aux forums.

Fabienne Keller :

On revient ainsi à une logique du collectif ?

Vincent Cespedes :

Tout à fait, sauf que c'est du « collectif virtuel » que j'appelle du « connectif ». C'est la grande révolution actuelle, car l'école a été fondée au départ sur l'idée d'une intelligence individuelle, en formant le citoyen, en lui donnant tout le bagage intellectuel pour être un citoyen éclairé. L'intelligence individuelle est liée aux Lumières ; c'est connaître un peu de tout sur tous les domaines pour pouvoir s'orienter dans la vie.

Après, il y a l'intelligence collective, représentée par les associations, les syndicats, le travail de groupe, la collaboration réelle. C'est une autre forme d'intelligence que l'école développe très peu. Les travaux de groupe par exemple ont beaucoup moins d'impact que les évaluations individuelles qui sont à la base même de notre système scolaire.

On oublie dans ce schéma une dimension fondamentale pour l'avenir, celle de « l'intelligence connective » qui est la capacité du groupe à créer du lien, mais un lien qui peut être virtuel, car on n'est plus dans le collectif, celui dans lequel on partage un même espace et la même temporalité. Là, pas du tout : on a une temporalité différente mais on collabore virtuellement pour rechercher de l'information.

On a réussi à prouver scientifiquement qu'on arrivait à avoir une intelligence supérieure grâce au connectif plutôt que collectivement ou individuellement. Je pense notamment aux expériences menées avec des jeux d'échecs. Des individus amateurs d'échecs, connectés ensembles, peuvent battre un grand maître de jeux d'échecs, les deux ayant accès à des ordinateurs, parce qu'ils sont plus efficaces dans la collecte d'informations et dans l'élaboration du savoir qu'ils utilisent.

L'intelligence connective est l'intelligence de demain pour deux raisons :

- d'abord elle fait naître un savoir qui est collaboratif, ce qui est tout à fait nouveau ; même au temps de l'Encyclopédie, chacun signait ses articles ; le savoir s'élabore en commun ce qui est une idée complètement nouvelle et révolutionnaire ;

- ensuite elle fonctionne de manière réactive par rapport aux événements, comme on vient de le voir lors des révolutions qui sont en cours dans les pays arabes. Ces révolutions sont les premières d'un genre nouveau : celui des « révolutions connectives ».

Contrairement à l'intelligence collective où il existe une logique de troupes qu'on envoie au combat, la nature même de ces révolutions réside dans le fait d'être connecté ; il ne s'agit pas d'une simple influence. Puisque le collectif était interdit dans ces sociétés, on s'est servi de l'espace virtuel L'information circule à une vitesse jamais égalée auparavant, on court-circuite les médias traditionnels et on assiste à la création d'un mouvement non-hiérarchisé. Il n'y a pas de leaders dans ces contestations et c'est la première fois au monde que cela se produit.

Cette absence de leaders est d'ailleurs un phénomène qui reste incompris au sein de l'école. En effet, quelle place aura le professeur si l'on passe à une intelligence connective ?

Si vous mettez en place cette dynamique connective dans les collèges de banlieue alors tout le monde va s'intéresser aux mathématiques. C'est la seule dynamique pédagogique qui fonctionnera à l'avenir dans ces quartiers. Les dealers s'en servent déjà, tout le monde est au courant de tout ce qui se passe dans le quartier de manière quasi-instantanée.

A l'avenir, la seule question sera de savoir si je suis connecté au flux ou si je suis en dehors du flux. Cette problématique passe donc avant tout par l'ordinateur et elle devrait susciter un grand intérêt de la part des élèves. Il faut mettre l'ordinateur au coeur de l'apprentissage.

Il faut par exemple rendre les mathématiques moins abstraites et plus appliquées. Avant de donner des cours de mathématiques, il faut donner des cours d'informatique et former des gens qui auront la capacité de tout faire à partir d'un ordinateur. Toute matière doit d'ailleurs être applicable, y compris la philosophie. La philosophie appliquée c'est créer des concepts opératoires, créer des systèmes de questionnement d'un système complexe. Si on réussit à tout appliquer, et bien la question « à quoi ça sert » devient caduque. Cela nécessite donc une pédagogie adaptée, où l'on circule dans la salle, où on se lève, où on échange. On ne peut plus demander à un jeune de 15 ans, notamment en banlieue où ils ont une énergie incroyable, de rester assis 8 heures par jour.

Cette rage et cette énergie viennent notamment de cette angoisse de se sentir indésirable au sein de cette société : « à quoi je vais pouvoir servir dans cette société qui ne veut pas de moi ? » Nous avons certes cette angoisse là, mais nous, nous savons que nos frères, nos parents, peuvent réussir ; notre questionnement est plutôt existentiel « qu'est ce que je peux faire de moi-même ? ». Ce n'est pas le cas des jeunes de banlieues qui manquent cruellement d'exemplarité. Il faut que l'école trouve des vecteurs pour canaliser cette « rage ».

Cette rage s'exprime notamment à travers le langage. Dire comme Alain Bentolila que,  parce qu'ils utilisent « trop bon » à la place d' « exquis » ils ne savent pas s'exprimer, est faux. Ils possèdent deux codes de langages qu'ils savent très bien utiliser selon les moments. Ils savent très bien dire « exquis » sauf que ça fait « bouffon » donc ils ne l'utilisent pas dans le quartier ou à l'école. On utilise « trop bon » parce qu'on est dans l'oralité, dans l'émotion. L'émotionnel est présent à tous les niveaux.

Il faut prendre en compte l'émotionnel et mettre en place une pédagogie adaptée. Les professeurs ne savent pas réagir en réponse à cette primauté de l'émotionnel qu'il faut prendre en compte dans la formation des professeurs. Il faut qu'un professeur soit enthousiasmant mais sans démagogie.

Une pédagogie qui prendrait en compte l'émotionnel serait par exemple une pédagogie qui ferait du bavardage sa matière première. Il faut essayer de réintégrer l'écrit par l'oralité. J'appelle ça « l'éducation complice », dans le sens où si la classe échoue, moi en tant qu'élève-individu ou professeur-individu, j'échoue aussi. Ensuite c'est créer une complicité qui ne signifie pas amitié.

Par exemple, il est possible de faire six mois de cours afin d'expliquer les émeutes, en appliquant les mathématiques, l'histoire, l'économie, l'anglais à ces événements. Il ne s'agit pas seulement de se servir d'éléments extérieurs pour intéresser les élèves et ensuite enchaîner sur le théorème de Pythagore ou la chronologie de la guerre de 14, mais de se servir réellement d'éléments extérieurs en y appliquant le programme. Cela nécessite une grande plasticité, notamment au niveau des horaires, en sortant du cycle hebdomadaire.

Cette pédagogie s'inscrit donc dans une temporalité du cours où il y a de longs moments d'échange et de discussion, entrecoupés de moments où on écrit.

Par ailleurs, un des grands échecs de ces dernières années dans le système scolaire tient à la psychologisation des rapports pédagogiques. L'élève est noté psychologiquement « il est instable, il est indiscipliné ». Non, il n'est pas indiscipliné, mais il exprime quelque chose « politiquement ». Gérer une classe c'est avant tout de la politique et non pas de la psychologie. Il y a du pouvoir, une autorité, des ordres qui sont donnés et qui sont plus ou moins obéis, suivis.

Donc cela nécessite plusieurs choses que la psychologie ne prend pas en compte, par exemple qu'il y ait une histoire de la classe, un système réflexif, d'archivage. D'ailleurs, il serait utile de créer un site pour les professeurs afin d'archiver et de partager les solutions trouvées par les uns et les autres pour leurs classes.

Néanmoins, le vrai problème reste le recrutement des professeurs. On prend les meilleurs étudiants, qui ne font pas forcément les meilleurs professeurs. On peut être un excellent professeur et ne pas connaître forcément sur le bout des doigts sa matière, spécialement au collège. Il faut avant toute chose recruter les bons pédagogues, des professeurs capables d'être humains, d'avoir un sens un peu politique pour canaliser les énergies, et surtout capables d'enthousiasme. Il faut avant tout des personnes qui humainement tiennent la route.

En fait, on a créé de trop bons professeurs. Je vous donne un exemple : l'orthographe qui serait en péril à cause des textos et de la vague Internet. J'ai écrit un ouvrage didactique avec du pour et du contre et j'ai reçu de quasi menaces de mort de la part de certains professeurs. Mais au final, l'orthographe, comme en atteste son histoire, est un hold-up fait pour que le peuple n'apprenne jamais la langue française.

Bossuet a notamment voulu écarter les femmes de l'instruction, ainsi que les « demi savants », c'est-à-dire le peuple. Par exemple, « pied » s'écrivait « pié » au temps de Chrétien de Troyes ; et on a ajouté de l'étymologie de façon artificielle afin de compliquer les choses et d'exclure. Naturellement, la langue va vers la simplification des choses.

Ainsi, quand à la fin du 18e siècle beaucoup de gens se mettent à écrire, -notamment les femmes-, on assiste à une explosion des fautes d'orthographe, car la langue française n'est pas faite pour être écrite de façon massive. Aujourd'hui, on assiste à une nouvelle explosion car il y a une volonté de s'exprimer, par tous les moyens, et notamment sur internet et par téléphone.

Pour revenir aux enfants, il faut se rendre compte que ce sont justement des enfants, débordant d'énergie, qui ont très tôt une soif de connaissance, d'apprendre, qu'au final on brise et qu'on retrouve à 16 ans, désabusés et démotivés. Et surtout, il faut prendre en compte le fait qu'ils nous survivront et que ce qu'on leur transmet, ils pourront faire le choix de le prendre ou de le rejeter. S'ils le rejettent, nous, en tant que professeurs, nous ne servons plus à rien.

Fabienne Keller :

Il y a une autre idée qu'on a du mal à théoriser, c'est celle du référent, d'une personne qui compte dans la vie d'un élève à un moment ou à un autre. Est-ce que c'est possible de théoriser cela ?

Vincent Cespedes :

Non, je ne pense pas, parce que ce qui compte c'est l'attention qu'on porte à un élève. Il y a toujours des rencontres humaines et c'est cela qui compte. D'humanité à humanité, je parle à un enfant et je le considère comme un être, pas comme un élève. Ce sont des moments magiques qu'il faut multiplier, comme système même de la pédagogie. Mais ces moments ne peuvent pas être théorisés, car on ne peut pas enjoindre à quelqu'un de s'impliquer émotionnellement avec sa classe.

Le rôle du professeur est de proposer les règles du jeu car l'école doit être un « jeu ». Si on arrive à faire cela, on a gagné. Ce que l'école a perdu à force de stress, de surmenage, de harcèlement et d'évaluation à tout prix, c'est sa dimension ludique, qui est la seule dimension que des jeunes sont capables d'appréhender. Les math peuvent être un jeu ; il suffit de proposer des plateformes attractives. Certains diront qu'il y a un risque de désordre ; je dis que le désordre est une explosion d'énergie qui permet de communiquer. N'y aurait-il pas moyen d'en faire quelque chose de constructif ?

Il faut faire du bavardage une énergie motrice pour le cours, car c'est un matériau extraordinaire. Les jeunes bavardent parce qu'ils vivent des choses intenses et qu'ils ont besoin de les « digérer ». Il ne s'agit pas de communiquer de l'information mais de « digérer » des événements qu'on a vécus.

Au final, ce que je préconise, c'est l'instillation progressive d'une pédagogie nouvelle dans tous les lycées et collèges de France. Cette pédagogie philosophique, cette « éducation complice », doit être proposée à tous les professeurs, sur la base du volontariat, et avec l'aide d'une formation adaptée. Ce test ne doit pas être circonscrit dans l'espace, mais toucher à la fois des établissements d'excellence et des collèges/lycées de zones sensibles.

Si on propose aux professeurs un changement pédagogique validé par les plus hautes autorités, alors on verra une augmentation significative des résultats, avec au final des classes ayant le niveau et connaissant le programme, souvent mieux que ceux travaillant avec la méthode traditionnelle. Il faut des « professeurs-test » dans tous les établissements. On doit court-circuiter la logique spatiale qui fait qu'on enferme un établissement dans un dispositif, dispositif qui, de toute façon, sera abandonné à la rentrée suivante. On prend le programme scolaire comme une feuille de route, avec ses 25 points à travailler dans l'année, mais on traitera la moitié d'un point là, puis on reviendra dessus pour le terminer plus tard, en fonction des besoins, de l'actualité et de l'envie des élèves.