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L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes)

10 mars 2011 : L'avenir des « années collège » dans les quartiers sensibles (Tome II : annexes) ( rapport d'information )

H. COMPTE RENDU DE L'AUDITION DE FRANÇOIS DUBET, SOCIOLOGUE, PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ VICTOR SEGALEN BORDEAUX II, DIRECTEUR D'ÉTUDES À L'EHESS

I - S'agissant des réflexions menées au cours des vingt dernières années sur la réforme du collège, M. Dubet estime qu'aujourd'hui, le maintien du collège unique est acté (daté précisément du moment où M. Fillon a retenu l'idée de socle commun). La mise en place du collège unique aura pris 35 ans, de 1975, date de sa création, à 2010, date de sa réalisation effective.

A l'image des autres pays européens, à l'exception de l'Allemagne, tout le monde accepte aujourd'hui le principe du collège unique.

II - Sur les ZEP :

M. Dubet est, par principe, très favorable aux politiques d'éducation prioritaires qui permettent de sortir de la fiction de l'égalité des territoires et des moyens.

Néanmoins, il estime que cela ne fonctionne pas et qu'il n'y a pas de résultats.

Quand on compare des établissements en ZEP et hors ZEP, la création de postes supplémentaires d'enseignants ou surveillants a pu avoir des effets bénéfiques mais ne génère pas pour autant de valeur ajoutée. Les seuls résultats tangibles ont été obtenus lorsque les moyens supplémentaires ont été affectés à des projets visant à travailler différemment, à souder les équipes.

Le problème des politiques mises en place est qu'elles ne financent pas des mobilisations mais des espaces.

M. Dubet juge indispensable de lier aide aux personnes et aide aux territoires. On ne peut pas choisir entre les deux.

Ce problème est le même que celui de la carte scolaire : il lui paraît impensable de revenir sur l'assouplissement de la carte scolaire qui satisfait 35 à 40 % de la population (les classes moyennes se satisfont en général de leur établissement de quartier, ou déménagent, ou vont dans le privé).

La dérogation n'a fait qu'accélérer le phénomène d'évitement, déjà existant.

Justice est rendue aux individus (qui peuvent fuir l'établissement dégradé du quartier) mais collectivement, le résultat est catastrophique. Les « écoles de pauvres » deviennent alors encore plus pauvres que ne l'est réellement le quartier.

En termes d'ajustement des politiques, il faut être vigilant : en continuant à sortir les élèves de leur collège, c'est le tissu social qui est gravement atteint.

Il convient d'aider les établissements les plus fragiles.

M. Dubet mentionne les résultats d'une étude réalisée à Montpellier sur les effets de la dérogation à la carte scolaire. Les personnes qui dérogent ne cherchent pas un ascenseur social mais uniquement une offre scolaire qui corresponde à ce qu'ils s'estiment en droit d'attendre : un établissement qui garantit ce à quoi un citoyen a droit.

Il faut donc aussi des politiques de soutien aux établissements dégradés.

Or, la question est de savoir si cette aide est possible sans statut dérogatoire.

Exemple du turnover des professeurs dans les banlieues nord de Paris (50 %) : y sont affectés les jeunes professeurs qui les quittent dès que possible. Tous les moyens supplémentaires alloués à ces établissements ne changeront rien : les parents n'y laisseront pas leurs enfants et les collèges se dégraderont.

La politique scolaire joue alors contre la politique de la ville (qui vise l'intégration, la mixité...) et fabrique mécaniquement de la ségrégation.

Il y a une perte de confiance dans l'école de la part des parents.

Une autre de ses inquiétudes tient non pas à la violence à l'école, (qui reste marginale, médiatique...) mais à l'absentéisme scolaire, au décrochage des élèves.

Sa crainte est de se trouver devant une école qui se vide.

Le décrochage est un thème sourd qui risque d'exploser.

150 000 élèves par an quittent l'école sans aucun diplôme.

25 à 30 % des élèves qui entrent en 6ème ne sont pas armés pour suivre le cursus.

Dans les classements internationaux, ¼ des élèves français sont considérés d'un niveau extrêmement faible.

Une enquête PISA fait apparaître que les inégalités scolaires sont en France plus importantes que ne le laisseraient supposer les inégalités sociales.

Chacun commence à prendre conscience que l'école creuse les inégalités sociales (et la suppression des allocations familiales n'y changera rien...)

Il faut donc recomposer (difficile devant un monde de l'éducation très fermé).

On peut ainsi s'étonner que les enseignants n'habitent plus les quartiers où ils travaillent.

M. Dubet évoque une république qui se délite.

S'il faut certainement permettre une circulation des individus, il est impossible de ne pas s'occuper des structures existantes.

III - Sur les projets de réforme du collège :

M. Dubet souligne que la France n'a pas de tradition d'établissements scolaires.

S'il est favorable à l'autonomie des établissements, c'est à la condition que rectorat et ministère aient la capacité d'évaluer les résultats.

Cela implique un bouleversement dans la nature du contrôle. Aujourd'hui, on contrôle la conformité mais pas le résultat.

Des expériences sur le sujet existent et ont du succès. C'est d'ailleurs ainsi que fonctionnent la plupart des pays qui obtiennent les meilleurs résultats dans les classements.

A plus court terme, M. Dubet prône un élargissement du statut des collèges expérimentaux et invite à une réflexion sur les statuts des établissements agricoles.

En raison des rigidités du système éducatif français, l'action par la périphérie pourrait permettre de contourner les blocages.

IV - Les causes des décrochages scolaires :

M. Dubet note en préalable que le phénomène n'est pas propre aux banlieues.

- En général, le facteur déclenchant est l'échec : l'élève se noie, crée d'abord l'illusion en trichant... puis décroche (à l'inverse, le bon élève va acheter sa liberté personnelle contre la réussite scolaire).

L'organisation scolaire est basée sur le principe de l'étape de montagne du Tour de France : la queue de peloton risque de décider d'arrêter la course.

La sélection d'emblée pratiquée dans le système allemand avec une grande injustice sociale, est corrigée par la qualité de l'enseignement professionnel.

En France, 1 élève sur 3 a redoublé au moins une fois à 15 ans et 1 sur 2 à 18 ans.

Les classements laissent apparaître que les pays qui réussissent le mieux sont ceux où les professeurs appliquent une pédagogie individualisée.

Un changement de la culture scolaire est indispensable, en mettant en avant estime de soi et confiance des adultes.

- Pour tous les élèves se manifeste une perte de la culture scolaire.

Cette crise de la culture scolaire n'est pas propre à la France. Les élèves déclarent un taux d'ennui incroyable. Ils adorent le collège mais n'aiment pas les cours.

Autrefois, l'élève laissait son adolescence à la porte de l'école. Aujourd'hui, la vie scolaire a été débordée par la vie juvénile.

- Le décrochage de l'élève est toujours attribué à des causes extérieures à l'école (situations familiales, divorce...), ce qui est inexact. Il revient à l'école de s'occuper des élèves tels qu'ils sont et non tels qu'ils devraient être.

La solution passe par une modification de la culture scolaire et la mise en place d'établissements avec des équipes pédagogiques solides.

V - Le collège aggrave-t-il les inégalités ?

En préambule, M. Dubet note que le collège va mieux aujourd'hui qu'il n'a pu aller dans le passé. En revanche, ce qui est alarmant est que l'école élémentaire commence à montrer des difficultés (1/3 à 1/4 des élèves ont des faiblesses sur les bases élémentaires).

Le deuxième problème vient des conséquences du découpage effroyable entre les filières générales, technologiques et professionnelles. L'école ne parvient pas à se défaire des hiérarchies des dignités scolaires.

Il faut changer l'école en cessant de penser que l'école peut tout faire.

En maintenant une école obligatoire jusqu'à 16 ans, et en s'inspirant des expériences développées à l'étranger (Canada, Danemark...), M. Dubet propose de multiplier les dispositifs alternatifs à l'école.

VI - Perspectives d'évolution à long terme à politique constante :

Le risque est d'aboutir à une déscolarisation d'1/3 des enfants, avec une tendance nette au développement du décrochage scolaire et de l'absentéisme.

D'ailleurs, l'étiage du bac est atteint depuis 1996 avec un taux de 76 %.

Pour conclure, et à la demande de Mme Keller, M. Dubet a rappellé les facteurs déterminants de l'échec scolaire :

- le milieu social -qu'il ne faut néanmoins pas surestimer ;

- des méthodes d'apprentissage qui suscitent l'ennui ;

- un sentiment de perte d'utilité des diplômes ;

- un mode de sélection des élites excessif au détriment des 90 % restant des élèves.

M. Dubet se déclare pessimiste pour l'avenir, en raison, notamment, de la très faible capacité d'action des ministres de l'Education nationale.