3) LE DÉFI DE LA PLURALITÉ DES ESPACES DANS LA VILLE

- Le modèle concentrique (coeurs de ville, faubourgs, banlieues,  périphéries)

- Ses alternatives : les modèles multinodaux

- Des espaces spécialisés ou des espaces marqués chacun par la  mixité fonctionnelle

Les villes contemporaines sont des villes de plus en plus complexes du fait de l'enchevêtrement des multiples zones fonctionnelles (habitat, activités, commerce, loisirs, etc.). Les quartiers de ville sont devenus des labyrinthes , en particulier pour les jeunes, les touristes, les handicapés, etc. Cette remarque pose ainsi le problème de la lisibilité de la ville et aussi du traitement de la divergence urbaine qui s'amplifie (entre quartiers riches et pauvres).

Comme le montrent les analyses thématiques par ville de la seconde partie de ce rapport, les formes des villes sont relativement peu nombreuses. Les deux principaux modèles sont, d'une part, le modèle concentrique -de type plutôt européen- et, d'autre part, le modèle orthogonal en damier -de type plutôt américain. Ces deux modèles peuvent, en outre, faire l'objet de variations multimodales en fonction de l'apparition de nouvelles fonctions urbaines du fait de la création d'espaces spécialisés ou d'espaces marqués chacun par une relative mixité fonctionnelle.

Il existe de très nombreux travaux sur les formes de villes. Un travail récent remarquable 29 ( * ) fournit une lecture cartographique intéressante comparative entre ces deux modèles.

Les villes étudiées dans les fiches de la seconde partie de ce rapport relèvent toutes de l'un ou de l'autre de ces deux modèles, qui semblent puiser leur structuration d'origine dès les tout débuts de la construction de la ville : soit pour les villes concentriques du fait d'une organisation autour d'un centre circonscrit par des remparts ou par des boulevards, soit pour les villes orthogonales à travers une organisation en damier dans lesquels s'insèrent au fur et à mesure du développement de la ville, à la fois le centre d'activité et les périphéries résidentielles.

Los Angeles : modèle de la ville polynucléaire

Au regard de sa morphologie, la ville de Los Angeles diffère totalement de nombreuses villes américaines et européennes. Contrairement à Paris, archétype de la ville concentrique, Los Angeles incarne le modèle de la métropole polynucléaire qui se caractérise par l'existence de sous-centres formant des noyaux autour du centre principal. La taille de ces sous-centres, situés entre 25 et 100 kilomètres de la ville principale, peut varier de quelques dizaines à quelques centaines de milliers d'habitants.

L'essor de ces villes remonte au début du 20 ème siècle au cours duquel le phénomène d'étalement urbain à conduit à la construction de vastes cités-dortoirs en périphérie. Dès lors, chaque espace occupe une fonction bien particulière : la ville centre, lieu de travail et la ville périphérique, lieu d'habitation. Depuis les années 60, ces villes nouvelles se développent et « acquièrent leur indépendance en accueillant centres commerciaux régionaux, parcs industriels et parcs de bureaux » 30 ( * ) . Costa Mesa, à une cinquantaine de kilomètres de Los Angeles, en est un parfait exemple : la ville s'articule autour « d'un complexe commercial, d'un centre-ville récent et d'une zones d'activités réservée aux professionnels et aux entreprises à haute technologie du secteur spatial ; les aires environnantes accueillent des lotissements résidentiels de prestige » 31 ( * ) . Pour certains urbanistes, cette mixité fonctionnelle rappelle l'ère de la cité préindustrielle où lieux de travail et de résidence coïncident en un même endroit.

L'un des facteurs impactant le plus fortement l'évolution future des villes relève des préoccupations environnementales . Or la forme des villes contribue directement au conditionnement des flux de mobilité, qu'il s'agisse de volumes, de distances et de moyens de déplacement. La ville concentrique, dense, unipolaire et mixte favorise l'utilisation des moyens de transport collectifs sur de courtes distances tandis que les villes étalées à fortes spécialisations fonctionnelles a besoin du transport routier sur de longues distances.

C'est donc tout l'enjeu des villes durables que de modeler la morphologie des quartiers en établissant une relation entre le prix futur de l'énergie et la préservation de l'environnement dans un souci d'adaptation aux prochains changements climatiques. Cette préoccupation est apparue en Europe dès 1990 avec la publication du Livre vert de la Commission européenne sur l'environnement urbain qui a pris position en faveur de la promotion de la ville compacte, celle de la densité, des courtes distances et de la mixité fonctionnelle, aux dépens de la ville étalée, qui se dilue sur de longues distances parcourues avec des moyens de transport individuels et qui se fragmente dans des territoires rurbains en expansion permanente par colonisation des espaces ruraux.

Une des variables clés de l'évolution de la périphérie commerciale des grandes métropoles est celle des comportements des consommateurs et des habitants ; d'une manière générale, il est important de prendre en considération les conditions de vie (logement, travail, loisir, commerce etc.) des habitants plutôt que de se focaliser sur l'évolution des centres villes.

Pour recompacter la ville, il faut donc refaire des quartiers de ville dans des espaces urbains voués à une seule fonction pour recréer de la mixité fonctionnelle . La réflexion doit se focaliser sur la manière de retrouver l'urbanité et donc la diversité fonctionnelle dans ces espaces dans le cadre d'objectifs à long terme. Mais la vraie difficulté reste celle de l'opérationnel et du financement.

Il faut donc s'orienter vers un mélange des fonctions culturelles, commerciales, de loisir et de l'habitat , par exemple en France dans les 600 zones qui sont concernées par la réhabilitation urbaine des périphéries de villes. Un des obstacles à ces évolutions tient au vieillissement de la population qui accepte, moins que dans les années 60 marquées par le développement considérable de la voiture individuelle , le remodelage urbain notamment avec plus de compacité dans certains espaces à remodeler.

Le modèle radioconcentrique en question :

l'exemple de Paris

Paris incarne le modèle de la ville radioconcentrique par excellence. Encore aujourd'hui, la capitale est le point névralgique de l'agglomération parisienne. Il suffit pour s'en rendre compte de prendre comme exemple le réseau de transports en commun : en forme d'étoile, toutes les lignes de métros et de RER convergent vers la capitale rendant les déplacements de banlieue à banlieue difficiles et peu attractifs pour les usagers.

On doit cette situation au fait que Paris continue de concentrer toute une série de fonctions sur un périmètre restreint : politiques, diplomatiques, économiques, tertiaires, universitaires, d'habitat, de loisir... En effet, malgré le développement d'une importante agglomération tout au long du XX ème siècle (l'aire urbaine compte aujourd'hui 11,8 millions d'habitants 32 ( * ) quand on en recense 2,2 millions dans Paris intra-muros 33 ( * ) ), cette dernière concentre peu de fonctions et les villes qui la constituent sont souvent qualifiées de cités-dortoirs. Si ce constat est moins probant pour la Petite Couronne, c'est beaucoup plus flagrant concernant la Grande Couronne à l'intérieur de laquelle se succèdent « des aires larges de mono-activité » 34 ( * ) : habitat pour certaines, zones industrielles pour d'autres.

Pour contrecarrer cette spécialisation des espaces et décongestionner la capitale, il a été construit dans les années 70 des « villes nouvelles » -Sénart, Marne-la-Vallée, Evry, Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines- censées proposer en un même lieu des activités tertiaires, universitaires et commerciales. A travers cette ambition, on pensait pouvoir limiter les déplacements ville-centre/périphérie en créant « des activités et des équipements de proximité » 35 ( * ) . Néanmoins, ce pari n'a pas été souvent gagné et ces villes ne sont pas devenues de véritables lieux de vie. On peut espérer que la construction de nouveaux moyens de transport (Métro Grand Paris) reliant ces villes les unes aux autres et l'émergence de clusters (pôle scientifique et technologique sur le plateau de Saclay, pôle des industries créatives -cinéma, audiovisuel, loisirs numériques- en Seine-Saint-Denis) contribueront à une meilleure mixité fonctionnelle en tout point de la métropole parisienne.

La dégradation des zones commerciales en périphérie est sans doute aussi le résultat des conditions dans lesquelles celles-ci ont été implantées masquée par un extraordinaire développement du modèle de l'hypermarché aujourd'hui en crise -ou en question- et la montée en puissance corrélative du modèle du tout voiture . Ce qui n'est pas le cas dans les pays anglo-saxons ou en Allemagne où grâce à la concertation, au rôle des élus et à la lisibilité des projets, les zones commerciales sont plutôt des réussites architecturales et urbanistiques et sont, en tout cas, beaucoup mieux intégrées dans l'ensemble du tissu urbain.

Urbanisation non maîtrisée et émergence
de l'habitat informel en Syrie

Suite à son indépendance en 1946, la Syrie a connu une importante croissance urbaine entre 1960 et 1981. Alors que le pays avait un taux d'urbanisation égal à 37 % en 1960, il est estimé à 55 % aujourd'hui et devrait même atteindre 75 % en 2050 36 ( * ) . Cette progression est parfaitement envisageable quand on sait que « le taux annuel de la croissance de la population syrienne est de l'ordre de 2,3 % par an » 37 ( * ) pour un pays qui compte 19 millions d'habitants. Cette forte croissance trouve notamment son explication dans les migrations internationales : la Syrie estime à 1,5 million le nombre d'Irakiens vivant sur son territoire. Notons enfin, au niveau interne, une importante migration des milieux ruraux vers les milieux urbains qui participe à la croissance des villes.

Cet afflux de population concerne particulièrement les deux plus grandes villes du pays : Damas, dont l'agglomération regroupe 3,6 millions d'habitants et Alep qui compte, quant à elle, 3 millions d'habitants, agglomération comprise. Dans ces deux métropoles, l'extension urbaine n'a été que très peu maîtrisée par les autorités qui n'ont pas programmé « un plan de développement du logement social pour les classes défavorisées » 38 ( * ) en provenance des campagnes environnantes. Par conséquent, la population n'a pas eu d'autre choix que de trouver refuge dans des habitations informelles, c'est-à-dire des logements construits sans aucune autorisation de la part des pouvoirs publics. D'après certains analystes, entre 1981 et 1994, « la construction informelle a représenté 66 % des nouveaux logements à Damas et 75 % à Alep » 39 ( * ) . A titre d'exemple, la ville de Damas compte près de 30 % de logements informels.

Alors qu'en 2000 les autorités avaient prévu d'intégrer ces zones informelles dans les plans de développement des villes, elles sont revenues sur leur décision en 2003 en exigeant la démolition des habitations illégales sous peine d'une amende allant de 25 000 à 500 000 livres syriennes. Depuis cette date, le nombre de permis de construire a doublé mais la situation est loin d'être réglée pour autant.


* 29 Anne Bretagnolle, François Delisle - Formes de villes en Europe et aux Etats-Unis, Mappemonde 97 (2010), 5 p.

* 30 Pierre Bruneau, « La nouvelle urbanité américaine ou la ville « inversée », in Norois, n°161, Janvier-Mars 1994, pp. 73-90.

* 31 Ibid.

* 32 Insee, Résultats du recensement de la population - 2007 (Aire urbaine 1999 : Paris (001)) , www.insee.fr

* 33 Insee, populations légales 2008 de la commune, www.insee.fr

* 34 Boris Foucaud, « Paris et l'étalement urbain », in suite101.fr, http://www.suite101.fr/content/paris-et-letalement-urbain-a25979

* 35 Ibid.

* 36 Voir le texte : « La mise en place d'un réseau Métropolitain en Syrie et le rôle des quartiers informels Alep-Damas » dans le Tome II

* 37 Ibid.

* 38 Ibid.

* 39 Ibid.

Les thèmes associés à ce dossier

Page mise à jour le

Partager cette page