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Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses)

9 juin 2011 : Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses) ( rapport d'information )
3. MEXICO : archétype de la monstruopole ?

La métaphore organiciste s'applique particulièrement bien à la ville géante : artères bouchées, coeur fatigué, poumons (verts) insuffisants. La mégapole indigne, exaspère, angoisse et devient dans les représentations des urbains, synonyme de monstruopole. Le 8 décembre 1990, on pouvait lire dans le monde : « Si l'enfer ouvrait une succursale au Mexique, il exposerait ses grils à Chalco », banlieue déshéritée de la ville de Mexico. A l'heure où la moitié de la population mondiale vit en ville, et où le nombre de très grandes villes ne cesse d'augmenter, notamment dans les pays en développement, comprendre les mécanismes de la mégapole oblige à remettre en question les préjugés existants. La ville véhicule des images et des représentations qui affectent profondément l'expérience que le voyageur se fait de la ville 168(*).

Le Mexique est un pays-tampon entre deux modèles de développement et de croissance bien différents. Au nord, les États-Unis avec qui le Mexique a signé un accord bilatéral de libre-échange : la NAFTA et au sud, l'Amérique latine en proie à de profondes transformations économiques. Pays en transition, le modèle mexicain doit vite s'adapter aux nouvelles contraintes. Les activités économiques du pays sont concentrées dans la capitale macrocéphale du pays : Mexico. Forte de 22 millions d'habitants, la capitale s'étend sur trois districts. Enfermés dans une ville trop petite pour eux, les habitants démultiplient les façons d'habiter en ville, et ont souvent recours à des logements informels. La polarisation de l'économie en un centre, renvoie de façon exponentielle à la question du logement, des infrastructures, et du rôle des acteurs.

Comment concilier développement économique et croissance urbaine ?

De la ville à la mégapole

En l'espace d'un siècle, la ville de Mexico a multiplié par 62 le nombre de ses habitants. Cette croissance démographique, particulièrement importante entre les années 1940 et 1980, a laissé sur elle une empreinte indélébile. L'ancienne ville coloniale de moins de 350 000 habitants au début du XXème siècle et qui s'étendait sur 27 km2 accueille plus de 22 millions habitants en 2010 sur une surface de plus 1600 km2.

La ville de Mexico tient une place particulièrement importante dans le paysage national tant son poids démographique paraît démesuré : le pays compte environ 100 millions d'habitants et quasiment un quart de la population vit dans la capitale. Ces chiffres alarmants ont contribué à faire de Mexico l'archétype de la monstruopole. Dans les années 1980, Mexico abrite le plus grand bidonville du monde, Nezahualcoyotl, tient la première place au rang des villes les plus polluées, fait état de catastrophes industrielles et naturelles (séisme meurtrier de 1985), et s'inscrit au palmarès des villes les plus corrompues.

Elle représente le contre-exemple de la ville durable du fait de sa croissance anarchique, de sa privatisation illégale, de l'auto construction à l'écart des réseaux et des services, de l'accroissement des inégalités sociales, des fortes pressions sur les territoires agricoles, les réserves naturelles et les espaces non urbanisables. La combinaison de ces facteurs renforce la dynamique du risque et la pression sur un environnement fragile.

De ce fait, Mexico cristallise à la fois les critiques de la ville industrielle et celles de la ville du tiers-Monde. Pourtant, elle continue à polariser le territoire national.

Une ville vulnérable et soumise aux risques naturels

Depuis la fondation mythique de la ville, en 1325 ap. JC, Tenochtitlan169(*) repose sur une zone marécageuse. Les Aztèques y ont aménagé des réseaux de canaux et des jardins flottants dont les vestiges sont encore visibles en plein coeur de la ville, dans la zone de Xochimilco avec ses fameuses chilampas170(*). Dès la fondation de la ville, Mexico dépend de son environnement naturel et les aménageurs doivent être tout particulièrement vigilants aux conditions naturelles de la ville. Après des siècles de drainage, la zone est devenue très fertile par le développement de la vase provenue des marais et protégée par la lagune mais particulièrement soumise aux aléas sismiques, volcaniques et hydrologiques.

L'arrivée des colons espagnols marque les premiers signes d'un combat contre la nature qui accentue la vulnérabilité du site. Méfiants à l'égard des Indiens, ces derniers préfèrent ignorer les techniques de digues et relient la ville à la terre ferme en remplaçant les canaux par des avenues, asséchant progressivement la lagune et mettant en place un système de drainage profond. Ces modifications profondes ont engendré une érosion des sols et ont contribué à modifier le climat.

L'eau représente un point crucial pour le futur de Mexico car l'enjeu est double, il s'agit à la fois d'évacuer les eaux usées et les eaux saumâtres et d'approvisionner en eau potable sans que les deux réseaux ne s'interpénètrent. Or, la croissance urbaine a entraîné une croissance de la demande en eau, qui pousse les autorités à puiser dans les faibles ressources superficielles de la ville et à aller chercher toujours plus loin les ressources nécessaires. Aujourd'hui, la principale source d'alimentation en eau de la ville se situe à plus 150 km et l'eau doit remonter 1200 m de dénivelé. Dans ces conditions, il n'est pas rare que la ville ne soit plus approvisionnée à la fin de la saison sèche. D'autre part, le manque de drainage et la mauvaise gestion de l'environnement conduisent également à l'affaissement des structures urbaines. Enfin, les réservoirs d'hydrocarbures n'étant pas bien isolés et les décharges à ciel ouvert, formelles ou informelles, se multipliant, la pollution des sols et de l'eau est irrémédiable.

Il est donc impératif pour les autorités de se saisir de ce problème. Enfin, la situation géographique de la région de Mexico est source d'inégalités profondes qu'il s'agisse de la qualité de l'air ou de la distribution d'eau. Ainsi, alors que le nord-ouest de l'agglomération se caractérise par une oasis de verdure même en été, le sud-est est exposé à la poussière et à un cruel manque d'eau. La vulnérabilité de la ville est une composante essentielle pour comprendre son développement et sa morphologie.

Un étalement urbain caractéristique de la ville sud-californienne

Bien que construite sur le modèle d'abord aztèque puis castillan de la ville centre où résidait l'essentiel des élites et où étaient concentrés les emplois à forte valeur ajoutée, le modèle d'extension de la ville de Mexico s'apparente désormais beaucoup plus à celui de l'urban sprawl du sud des États-Unis. L'arrivée massive de paysans pauvres en provenance des campagnes environnantes, les risques sismiques qui ont provoqué la mise en place d'une architecture horizontale et non verticale, ainsi qu'une urbanisation très peu maîtrisée ont poussé les limites de la ville toujours plus loin, si bien qu'aujourd'hui les frontières du Districto fédéral (DF) ne suffisent plus pour contenir l'expansion urbaine.

Le phénomène d'étalement urbain de Mexico se caractérise par deux mouvements qui donnent lieu à de profonds déséquilibres. Alors que la population la plus riche de la ville s'est éloignée pour profiter de cadres de vie plus agréables, loin de l'agitation citadine, sur le même modèle que l'étalement urbain américain, l'essentiel des couches populaires a subi cet étalement, en venant s'installer dans les périphéries des zones déjà urbanisées. Le plus souvent, ils ont recours à une urbanisation sauvage, dite asentamiento171(*) qui consiste à construire son logement par ses propres moyens. La croissance de l'habitat précaire s'est donc établie selon un modèle radioconcentrique depuis le centre vers les extrémités. Au contraire, l'habitat aisé a été choisi en fonction des zones valorisées par leur cadre naturel (Desierto de los Leones, Pedregal ou Ajusco).

Aujourd'hui, les flux sont tels que les quartiers populaires gagnent de plus en plus d'espace et viennent s'adosser aux enclaves réservées aux plus riches, créant des situations de conflit et des ruptures dans le paysage urbain. Le contraste de la ville de Mexico réside aussi dans la juxtaposition des différents paysages urbains, les plus modernes du nord-ouest de la ville côtoient les endroits les plus caractéristiques des zones en sous-développement.

Au début des années 1950, des tentatives de maîtrise de l'étalement urbain ont été mises en place : nouvelles extensions interdites dans le District fédéral, beaucoup de terrains périphériques déclarés non urbanisables, etc. Mais ces mesures ont eu un net impact sur les stratégies foncières des habitants, l'habitat informel se développant dans les zones non urbanisables, par une appropriation illégale des terrains. Ceux qui n'ont pas eu recours à l'asentamiento, ont dû se déplacer plus loin vers des terrains et habitations au loyer abordable, mais dans des zones souvent exposées, polluées et dégradées, avec un accès limité aux services et aux réseaux urbains comme le long des axes autoroutiers où se sont concentrées les activités pétrochimiques et les conduites d'hydrocarbures172(*).

Le processus de mégapolisation : le modèle du système solaire

Aujourd'hui, la ville de Mexico est devenue tellement étendue qu'elle est à cheval sur trois districts recouvrant entièrement le premier, le Distrito fédéral. La Zone Métropolitaine de Mexico (ZMCM173(*)) s'articule autour d'un fonctionnement en système solaire, la ville de Mexico en constituant son soleil. Le vaste ensemble urbain composé par la ville de Mexico et ses satellites : Toluca, capitale de l'Etat de Mexico (950 000 habitants), Cuernavaca, capitale de l'Etat de Morelos (640 000 habitants) et Puebla, capitale de l'Etat de Puebla (1,7 millions d'habitants), ne répond pas au modèle linéaire de la mégapole américaine ou japonaise mais s'aligne sur modèle concentrique avec une capitale qui détermine l'essentiel des activités, des flux et des relations.

La capitale du Mexique est un ensemble urbain à plusieurs niveaux :

* la Ville centre, le Mexico des années 1920, les quatre premiers arrondissements (delegaciones) : Cuauhtémoc, Benito Juarez, Miguel Hidalgo, Venustiano Carranza .

* le District fédéral (DF), divisé en 16 arrondissements, absorbe la mairie de Mexico en 1929, l'étalement urbain le dépasse dès les années 1950, il accueille 8,3 millions d'habitants en 2000 .

* La Zone métropolitaine de la Ville de Mexico (ZMCM), agglomération en expansion continue, soit 27 communes sur plus de 1500 km2 en 2000, l'Etat de Mexico y devient majoritaire en 1995, et Nezahualcoyotl (commune créée en 1965) est parfois considérée comme la deuxième ville du pays.

* Le Valle de Mexico, vaste bassin endoréique (dont les eaux sont privées d'exutoire vers l'extérieur) de 9500 km2 à plus de 2200 mètres d'altitude, trois États (DF, Etat de Mexico, Hidalgo) et plus de 50 communes.

Géoconfluences - Brève - n°2, 2006 - Mexico, au risque de son développement, Samuel Rufat.

Des liens de dépendance se sont créés entre Mexico et les villes alentour ; Mexico y déplaçant une partie de ses industries le long des axes autoroutiers du nord-ouest vers Pachuca et du sud-est vers Puebla. Aujourd'hui, le District fédéral s'est spécialisé dans les activités non polluantes et moins consommatrices d'espace.

La gestion de cet ensemble urbain soulève la question de la gouvernance. Face à une capitale dont les villes alentour sont complètement dépendantes, il est difficile de négocier et de se positionner comme des partenaires plutôt que comme des vassaux. Les recettes du DF et des mairies de l'Etat de Mexico ont fortement diminué suite à la crise de 1982 et au krach de 1994, avec une baisse d'environ 11% entre 1980 et 2000. Cependant, dans les mairies du DF on dépense huit fois plus par habitant qu'ailleurs.

La dualité de la mégapole mexicaine prend ici toute son ampleur, les richesses ne sont en aucun cas distribuées alors que la relation de dépendance entre la ville de Mexico et les villes alentour est extrêmement forte. Bien que conscientes de ces enjeux, les autorités ne semblent pas se diriger vers une porte de sortie. La situation paraît bloquée et « Mexico vit dans un provisoire qui s'éternise »174(*).

Le passage de la surconcentration à l'étalement urbain n'a fait que déplacer les problèmes et dualiser un peu plus le paysage institutionnel et social de la région. La ville de Mexico semble être prise au piège de sa propre croissance urbaine, de sa pollution et de sa vulnérabilité face aux risques. Toutefois, limiter cette croissance reviendrait, dans un pays en développement comme l'est le Mexique, à freiner ou stopper pour un temps son développement économique.

Croissance économique : quel impact régional ?

Depuis les années 1980, le Mexique a radicalement transformé son modèle économique en s'appuyant sur les recommandations de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International pour affronter tant la crise économique que pour résoudre son problème de dette externe. Le modèle appliqué après 1987 implique une participation mineure de l'État dans l'économie, la vente des entreprises para-nationales et une meilleure ouverture de l'économie nationale.

Ce changement de paradigme économique tourné vers le néolibéralisme a bénéficié à certaines régions du Mexique : pour leurs ressources naturelles abondantes (notamment dans certains États du sud-est), pour leur localisation géographique (les régions du nord du pays) ou pour leur attrait touristique (les États de Quintana Roo et Baja California Sur). Par contre, les régions du centre et de l'ouest n'ont pas profité de cette nouvelle politique.

La dynamique démographique a beaucoup varié dans le temps et dans l'espace mais depuis les années 2000, la tendance montre que la population urbaine a augmenté de façon exponentielle alors que la population rurale ne cesse de diminuer. Si la population urbaine représentation 66,3% de la population totale du Mexique en 1980, elle représentait en 2005 76,5% de la population totale. Cette évolution démographique est un corollaire de l'évolution de la dynamique économique, l'exode rural s'expliquant par la concentration des activités dans la région de Mexico qui représente 45% du PIB en 2005175(*).

L'accord signé en 1992 par les États-Unis, le Canada et le Mexique : NAFTA176(*) constitue un changement fondamental dans la politique commerciale du Mexique et de la ville de Mexico, qui l'oblige non seulement à laisser de côté les réticences existantes mais aussi à reposer la question des relations au niveau interne entre le gouvernement et le secteur privé mexicain. Comme jamais auparavant, les secteurs publics et privés se sont coordonnés pour obtenir en premier lieu un diagnostic clair de l'état économique du pays et pour être force de proposition. Ce traité garantit une plus forte sécurité pour les exportations mexicaines vers les États-Unis et le Canada.

Ce modèle de développement économique fondé sur l'exportation a entraîné un flux de richesses et a provoqué l'entrée de plein pied du Mexique dans la mondialisation. À l'origine du traité, l'État mexicain vantait les mérites de la redistribution régionale mais le jeu de concurrence s'est installé sur le territoire national, créant un véritable déséquilibre entre la capitale macrocéphale qui a polarisé la majorité des activités rentables, et les autres États. En effet, si la crise économique des années 1980, la libéralisation de l'économie dans les années 1990 et surtout la mise en place des maquiladoras177(*) industrielles à la frontière avec les États-Unis ont permis à la capitale de se désindustrialiser, cette dernière a su capitaliser les activités tertiaires. Le nombre de bureaux dans la capitale a donc augmenté depuis les années 1980 accompagnant l'arrivée de nouvelles entreprises étrangères.

La financiarisation et le développement d'activités économiques ont engendré des conséquences sur toutes les facettes de l'urbain, depuis la forme physique jusqu'à la gouvernance urbaine car « le territoire n'est pas un simple réceptacle de logiques financières extérieures ».178(*) D'après Louise David et Ludovic Halbert, « la concentration spatiale des investissements dans quelques pôles au sein des espaces métropolitains dépendrait au moins autant de prises de décision des investissements internationaux que des économies d'agglomération observées dans la géographie économique contemporaine ».

Aujourd'hui, la capitale mexicaine présente un visage dual avec les chiffres communément admis que 10% de la population vivant dans la capitale mexicaine détient 90% de la richesse produite. Ce contraste dans le niveau de vie trouve un écho dans la ville.

Entre croissance urbaine et développement économique : le risque de la fragmentation urbaine.

Avant le processus rapide d'urbanisation de la deuxième moitié du XXème siècle, les espaces de la métropole mexicaine étaient profondément marqués par l'opposition classique des villes riches et des campagnes environnantes pauvres. Pourtant à partir des années 1980, ce paradigme est malmené par l'exode rural en direction de la vallée de Mexico. Ce dernier a provoqué un phénomène de regroupement dans l'espace de la ville de populations très différentes.

Les phénomènes vus précédemment de contiguïté des quartiers très riches et très pauvres se sont traduits par l'installation d'une partie des couches aisées de la population dans les villes environnantes telles Cuernavaca ou Toluca si bien qu'il existe désormais une continuité urbaine plus forte entre ces villes et les périphéries ouest de Mexico (alors même que ces villes sont situées à environ 150 km de Mexico) qu'entre ces mêmes périphéries et le centre historique de la ville.

Cet étalement urbain et cet effacement des frontières inter-urbaines se fait donc parallèlement au renforcement des frontières intra-urbaines : au fur et à mesure que se forme une gigantesque mégapole et que s'observent des mécanismes d'homogénéisation des paysages à l'échelle régionale, entre les villes de la région centrale du Mexique, les phénomènes d'hétérogénéisation à l'échelle des agglomérations se multiplient, ceux-ci n'étant eux-mêmes que le résultat de processus d'homogénéisation à l'échelle locale (regroupement dans des îlots ou lotissements fermés des membres des couches aisées).

Ces lotissements fleurissent au Mexique depuis les années 80. Appelés également barrios cerrados179(*) ils sont construits sur le même modèle que d'autres villes d'Amérique du Sud ou des États-Unis et ils soulèvent des problématiques de cohésion de l'espace social et urbain. La majorité des habitants déclarent vouloir vivre dans ces quartiers pour des raisons de confort et de sécurité, pourtant, en s'isolant, leur sentiment d'insécurité ne fait que grandir180(*).

L'isolement des élites locales dans la Zone métropolitaine de Mexico questionne le développement globale de la région car, outre leurs pouvoirs de représentation dans les instances démocratiques, cet enfermement s'instaure de plus en plus dans les couches aisées et aussi dans les couches moyennes comme le seul moyen de répondre aux problèmes d'insécurité sans pour autant apaiser les tensions sociales. Une enquête menée en 2002 révèle ainsi que les jeunes issus des couches populaires portent un regard négatif sur ces enclaves181(*).

Au delà de la question du logement, ces enclaves véhiculent de nouvelles formes de consommation, de mobilité, de production et de façons de faire la ville. En évoluant dans des circuits fermés, les habitants des barrios cerrados empruntent un style de vie inspiré des États-Unis reposant sur la consommation et la mobilité. Leurs représentations et leurs codes sociaux s'éloignent de plus en plus du reste des habitants de l'agglomération. À partir de ce moment là s'instaure un cercle vicieux, car plus ces populations s'éloignent dans leur façon de vivre la ville, plus elles se craignent : le sentiment d'altérité augmente et avec lui, le sentiment d'insécurité.

Enfin, la fragmentation urbaine a conduit à un usage de plus en plus développé de la voiture. Les véhicules provoquent près de 75% de la pollution atmosphérique de l'agglomération182(*). Or, « moins d'un dixième des foyers concentrant presque la moitié (47,57%) du parc des véhicules particuliers de l'agglomération sont directement responsables de plus du tiers de la contamination de l'air d'une des villes les plus polluées du monde »183(*).

Cette situation est catastrophique au regard d'une analyse prospective, car si le Mexique tient ses promesses de développement, ce sont bientôt les couches moyennes qui devraient voir leur niveau de vie augmenter et devenir propriétaires de leurs propres véhicules motorisés. Le Mexique est donc dans la situation paradoxale où un éventuel décollage économique serait suivie d'une catastrophe écologique. Les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir seuls répondre à ce défi. Ils paraissent même éloignés des problématiques actuelles car leurs choix en matière de transport collectif se portent sur la construction de nouvelles autoroutes urbaines et l'abandon du service public d'autobus.

La fragmentation des espaces de la ville de Mexico s'explique par une « vulnérabilisation » des populations les plus pauvres aux aléas naturels, à une croissance urbaine incontrôlée et à un développement économique aux mains d'une minorité. Ces phénomènes conjugués ont conduit à une gestion difficile de la mégapole : congestion, réseaux saturés, pollution.

Pour autant, s'il est vrai que les villes en développement sont aujourd'hui des lieux de concentration de problèmes sociaux (inégalités, pauvreté, criminalité) et environnementaux (pollution de l'eau et de l'air) tout à fais prégnants, il n'en reste pas moins que les villes en développement sont le coeur du moteur économique actuel. Elles sont des lieux privilégiés de la création, de la régénération urbaine. C'est ici que s'inventent de nouvelles façons de penser la ville et de la faire. Soumises souvent à des problèmes d'ingérence, on ne sait plus qui gouverne ces mastodontes. Et pourtant, il faut les considérer pour ce qu'elles sont : des villes en cours d'urbanisation.

S'il est une nécessité pour ses villes, c'est d'abord d'assurer les services publics urbains minimum, de penser la complexité du système urbain de l'intérieur et de travailler sur des problèmes concrets. Mexico est une ville qui cherche son modèle, entre croissance urbaine et développement économique, entre risques et avantages, elle devra concilier ses contradictions, et placer le citadin, dans toutes ses acceptions, au coeur de sa stratégie du vivre ensemble.

Pauline Malet

Bibliographie

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- TOMAS (F.) et TERRAZAS (O.), « Mexico : une ville plus humaine en cette fin de siècle », RG Lyon, n°4, pp.341-353. 1999.


* 168 MONNET Jérôme, « Modernism, Cosmopolitanism and Catastrophism in Los Angeles and Mexico City », Cybergeo : European Jounral of Geography, Politique, Culture, Représentations, article 136, mis en ligne le 28 juin 2000, modifié le 2 mai 2007. URL : http://cybergeo.revues.org/index4437.html.

* 169 Nom donné par les Aztèques dès la fondation de la ville. La légende raconte que le dieu Huitzilopochtli aurait donné l'ordre de construire la cité des aztèques à l'endroit où ils apercevraient un aigle mangeant un serpent sur un cactus. À l'arrivée des colons espagnols, la ville sera rebaptisée Mexico.

* 170 Embarcations colorées

* 171 Merklen (Denis), « Quartiers populaires, quartiers politiques », La Dispute, 2009, 305p.

* 172 Le 19 novembre 1984, une raffinerie de San Juan de Ixhuatepec subit une explosion particulièrement meurtrière. Les pompiers ne parviennent pas à maîtriser le feu du fait de leurs manques de moyens et de leurs nombre en sous-effectif. L'explosion de la raffinerie, entourée d'un quartier dense d'habitat informel, entraîne le décès de 500 personnes, fait près de 2000 blessés et on a compté 1200 disparus. Cette raffinerie a connu une nouvelle explosion en 1996.

* 173 Zona Metropolitana de la Ciudad de Mexico

* 174 Géoconfluences - Brève - n°2, 2006 - Mexico, au risque de son développement, Samuel Rufat.

* 175 FLORES SALGADO (José), Pensar el Futuro de México, crecimiento y desarrollo econòmico de México, Universidad autonoma metropolitana, 2010.

* 176 NAFTA : The North American Free Trade Agreement

* 177 Ce terme désigne une usine qui bénéficie d'une exonération des droits de douane pour pouvoir produire à un moindre coût des marchandises assemblées, transformées, réparées ou élaborées à partir de composants importés

* 178 DAVID (Louise) et HALBERT (Ludovic), « Logiques financières globales et fabrique de la ville », in Villes, changer de trajectoire, coll. Regards sur la Terre, Presses de Sciences Po, 2010, 340p.

* 179 Quartiers enclos

* 180 GUERRIEN (M.), « Transformation et fragmentation des espaces urbains. Le cas de la zone métropolitaine de Mexico », in L'espace géographique, n°4, 2004

* 181 Enquête réalisée dans la zone du cerro del Judio, surplombant les lotissements fermés de la colonie de San Jronimo Lidice (Guerrien , 2002).

* 182 INEGI, 2001, Medio Ambiente del Distrito Federal Zona metropolitana 2000, Mexico. Etude sur l'environnement dans la Zone Métropolitaine de la Ville de Mexico réalisée en 2000 par l'INEGI.

* 183 GUERRIEN (Marc), op. cit. p. 350.