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Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses)

9 juin 2011 : Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ? (Analyses) ( rapport d'information )
4. KACHGAR, le labyrinthe et le damier : un exemple de modernisation urbaine à la chinoise dans une cité-oasis aux marges de la Chine

Kachgar traverse depuis une dizaine d'années une période de modernisation intense et brutale. Plus de la moitié de la cité traditionnelle ouïghoure a déjà été rasée. Kachgar symbolise la rencontre, voire l'affrontement, de deux cultures urbaines : d'un côté le modèle de la médina, cité labyrinthe marquée par son irrégularité, de l'autre une vision chinoise de la ville régulière fondée sur le modèle du damier. La ville apparaît alors comme un espace de pouvoir, elle symbolise les tensions politiques entre populations locales et Etat chinois.

Kachgar, ville stratégique de la « nouvelle frontière »

Ville mythique d'Asie centrale, l'oasis de Kachgar est depuis près de 2000 ans, pour les caravaniers, les voyageurs et les touristes, une étape à la jonction des itinéraires Nord et Sud de la route de la Soie. Cette oasis de la province du Xinjiang devenue ville de plus de 400 000 habitants, se situe à l'ouest du désert du Taklamakan et au pied des montagnes du Pamir, soit à la frontière de la Chine avec le Pakistan, l'Afghanistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan.

Kachgar dans le Xinjiang (CEMOTI, 1998, p. 6)

Ville de la province autonome du Xinjiang, elle partage l'histoire de cette « nouvelle frontière » : rattachée à la Chine au milieu du XVIIIe siècle, la région a connu trois indépendances éphémères au cours des XIXe et XXe siècles, dont la dernière a été marquée par l'établissement de la République du Turkestan oriental entre 1944 et 1949, date à laquelle les communistes prennent le pouvoir et décident d'intégrer définitivement le Xinjiang à l'Etat chinois.

Après 1949, l'arrimage du Xinjiang a reposé sur « la promotion d'une immigration massive de Han16(*) », et s'est accompagné de lourds investissements dans de nouvelles infrastructures. Les investissements en infrastructures ont ainsi permis de progressivement rattacher le Xinjiang au reste du pays, tandis que l'arrivée massive de Han fournissait « les cadres pour administrer la région, mais aussi pour contrôler les zones ou les axes stratégiques clés (frontières, capitale régionale, principaux axes de transport) tout en diluant ou en isolant les foyers de population indigène17(*) ».

Ainsi, alors que les Han ne représentaient que 6,7 % de la population du Xinjiang en 1949, ils sont aujourd'hui plus de 7 millions soit près de 40 % des 19,5 millions d'habitants de la région. Or, à mesure que la population Han augmente, la proportion de Ouïghours - minorité turcophone la plus nombreuse du Xinjiang - dans la région diminue : largement majoritaires dans les années 1950, les Ouïghours ne représentent actuellement plus que 45% de la population avec près de 9 millions d'habitants. Mais ce rattrapage démographique moyen affecte inégalement l'ensemble des villes du territoire. Si la proportion de Han dépasse les 70% dans les villes d'Urumqi, de Karamay ou de Shihezi, elle reste inférieure à 10 % dans les villes de l'ouest et du sud comme Kachgar ou Hotan, où les Ouïghours constituent toujours plus de 90 % de la population.

Kachgar, ville oubliée de la colonisation Han ?

Dès les années 1950, la politique d'intégration de la République autonome du Xinjiang menée par Pékin se fait par l'intermédiaire du Corps de production et de construction du Xinjiang18(*) (CPCX), fer de lance de la sinisation démographique. Se constituant en véritables foyers de colonisation dans les villes dans lesquelles ils s'implantent, les CPCX représentent une sorte d'« Etat dans l'Etat » : première force économique, « les CPCX contrôlaient au début des années 2000 près du tiers des surfaces arables et assuraient environ le quart de la production industrielle et la moitié des exportations de la région »19(*). Plus généralement, l'immigration Han, qu'elle soit canalisée ou non par les CPCX20(*), contrôle la plupart des postes administratifs stratégiques, concentre la grande majorité des richesses et tient les minorités ethniques à l'écart des secteurs dynamiques de l'économie21(*), se posant ainsi comme l'unique élite économique et sociale au Xinjiang.

Ainsi, si le Xinjiang a bénéficié d'importants transferts en provenance du gouvernement central - de l'ordre de 20% de son PIB régional entre 1981 et 1995 - et continue d'en bénéficier notamment grâce à son intégration au début des années 2000 dans le Programme de développement du Grand Ouest, ce soutien financier de Pékin touche de manière inégale les populations du Xinjiang selon leur appartenance ethnique. Seuls les Han semblent profiter de la forte croissance que connaît le Xinjiang depuis 2002 : le revenu des ménages ruraux est beaucoup plus élevé dans les zones d'implantation des CPCX à forte majorité han que dans les préfectures à dominante ouïghoure22(*). De fait, les dépenses du gouvernement local étant principalement orientées vers les zones pétrolifères à majorité Han, la préfecture de Kachgar semble se trouver à l'écart de ce mouvement colonisateur. Très éloignée de la principale zone pionnière qui suit l'axe Komul-Turfan-Urumqi-Changji-Shihezi, elle n'est qu'à l'extrémité ouest du second axe de développement du Xinjiang qui s'articule entre les villes de Yanji, Korla, Luntai et Aksu.

Son économie essentiellement basée sur le commerce et sa population à très forte majorité ouïghoure - autour de 90% - fait de Kachgar une ville oubliée par les autorités régionales en matière d'investissement public : alors que les dépenses du gouvernement local par habitant atteignaient seulement 810 RMB en 2004 dans la préfecture de Kachgar, ces dépenses s'élevaient à hauteur de 7482 et 8151 RMB dans les municipalités han de Shihezi et Karamay. Néanmoins, si Kachgar apparaît comme le parent pauvre de la politique d'investissement du gouvernement régional, elle ne se situe pas pour autant à l'écart du processus de colonisation han qui n'en est qu'à ses débuts dans la préfecture ouïghoure.

A cet égard, si le Xinjiang est la nouvelle frontière chinoise, Kachgar est la ville nouvelle frontière du Xinjiang. Du fait de sa situation de marge, la ville a longtemps été épargnée par la politique de Pékin au Xinjiang. Mais si la présence Han dans la préfecture reste, encore aujourd'hui, assez faible, c'est qu'elle n'en est qu'à ses débuts. Le développement de l'immigration Han au sud et à l'ouest du désert du Taklamakan est en effet la conséquence du désenclavement de ces zones périphériques depuis la construction d'infrastructures modernes qui ont permis de les relier au reste de la région (route « transdésert » qui relie Korla aux villes du sud du Taklamakan en 1995 ; voie ferrée Korla-Aksu-Kachgar en 1999).

Les effets ont été immédiats puisque entre 2001 et 2004, les effectifs des CPCX implantés dans la préfecture de Kachgar ont augmenté de 9,35 %, venant ainsi renforcer la présence han dans la zone. Ces nouveaux flux de migrants vers ces zones les plus reculées du Xinjiang représentent une nouvelle étape pour Pékin, en vue de l'achèvement de l'intégration de la région à l'ensemble national. Pour autant, le regain d'intérêt du pouvoir central pour Kachgar ne se limite pas à ces objectifs de politique intérieure : ville à la frontière de nombreux pays d'Asie centrale producteurs de pétrole et située sur la route de la Caspienne, Kachgar constitue un véritable enjeu économique et stratégique pour Pékin qui souhaiterait diversifier ses sources d'approvisionnement en hydrocarbures23(*). Il s'agit là d'une raison supplémentaire pour laquelle Pékin souhaiterait stabiliser la région avant de poursuivre sa politique d'ouverture aux pays d'Asie centrale24(*).

Le modèle de la ville chinoise en action

Ces mutations démographiques accélérées ne sont pas sans conséquences sur l'évolution de la structure et de la trame urbaine de la vieille cité ouïghoure, confrontée à un afflux de nouvelles populations et à l'émergence d'un discours des autorités Han sur la nécessité de moderniser la ville. La cité est aujourd'hui un formidable laboratoire de la confrontation entre un modèle urbain local et traditionnel et une conception chinoise de la ville moderne.

Kachgar offre le visage d'un paysage urbain dual et contrasté, articulé de part et d'autre d'une vaste avenue orientée Est-Ouest (l'avenue Renmin, la rue du peuple en chinois). Au nord de cette avenue, se situe le noyau historique rassemblant les quartiers de la cité commerçante ouïghoure, entourant la mosquée Aïd Kah. Ce noyau historique est formé d'un dédale de rues tortueuses et étroites, essentiellement piétonnières où seuls les deux roues osent s'aventurer. La prégnance des activités traditionnelles et l'animation des artères empruntées par la foule des pèlerins et des commerçants saisissent le visiteur : les échoppes et les restaurants côtoient les forgerons, les menuisiers, et les vendeurs de brochettes d'agneau.

Les métiers traditionnels ont toujours droit de cité dans ce quartier étonnant, qui constitue sans doute un des exemples de la ville islamique traditionnelle les mieux préservés de toute l'Asie centrale. Ce labyrinthe est bordé d'habitations en pisé ou en brique crue, elles mêmes articulées autour d'un réseau de cours intérieures, de venelles et d'impasses. Le tissu urbain, autrefois entouré de hauts remparts, est marqué par l'horizontalité et l'irrégularité, ponctué de mosquées et de petits bazars.

De l'autre côté, au sud de la fameuse avenue Renmin, s'étend à l'ombre de la monumentale statue de Mao, une toute autre forme de ville : la ville chinoise (Xin Cheng, la « nouvelle ville » en chinois), marquée par ses barres d'immeubles d'inspiration soviétique, ses centres commerciaux et ses vastes panneaux publicitaires. Cette ville est régulière et verticale, quadrillée et organisée par de larges artères. Chaque territoire apparaît donc fortement marqué et polarisé autour de deux symboles : d'un côté la Grande mosquée Aïd Kah du XVe siècle, de l'autre, la statue de Mao pointant son doigt vers l'horizon.

Si cette juxtaposition spatiale entre ville traditionnelle ouïghoure et ville chinoise existe depuis le XIXe siècle25(*) et peut se retrouver dans les plans de nombreuses villes coloniales, qu'elles soient russes (Tachkent, en Ouzbékistan), françaises (Alger, en Algérie) ou britanniques (Dehli en Inde), elle prend aujourd'hui un tour particulier : la logique de juxtaposition s'efface peu à peu au profit d'une stratégie d'unification de l'ancienne ville duale. Si la destruction de la ville traditionnelle ouïghoure est aujourd'hui le trait le plus visible, le plus marquant et le plus médiatisé de la sinisation actuelle de l'ancienne Kachgar, celle-ci ne saurait occulter que la modernisation urbaine à l'oeuvre est un processus complexe articulant des actions de destruction, de reconstruction et de conservation de certaines zones urbaines.

Détruire

Alors que la ville traditionnelle ouïghoure s'étendait sur plus de 10 km2 jusque dans les années 1980, elle ne couvre plus aujourd'hui qu'environ 4,5km2. Depuis les travaux entamés à la fin des années 1990, plus de la moitié de la vieille ville a donc été détruite. Entre 2001 et la fin 2009, une dizaine de milliers d'habitations ont été rasées et, dans le seul périmètre de la grande mosquée, 5 000 familles ont été déplacées.

Le vaste plan de modernisation de plus de 450 millions de dollars, prévoit de déménager encore 50 000 habitants de la vieille ville - sur quelque 200 000 - de «logements insalubres et surpeuplés» vers des lotissements neufs. Les agences de presse officielles chinoises communiquent même des chiffres d'une remarquable précision, indiquant que le plan prévoit « la démolition de 13 513 maisons situées dans 28 quartiers et la construction de 10 000 immeubles (de type HLM) »26(*).

La principale raison invoquée par les autorités pour justifier ce vaste plan de destruction est d'ordre sécuritaire en réaction au séisme de mai 2008 qui a fait près de 70 000 morts dans la province du Sichuan. La résistance face à un tremblement de terre de l'habitat traditionnel ouïghour en terre cuite serait, pour les autorités, loin d'être garantie, alors même que ces maisons légères et de faible hauteur sont pour certaines d'entre elles millénaires, et semblent donc avoir plutôt bien résistées aux secousses du temps. Ces justifications d'ordre sécuritaire se combinent également avec un ensemble d'arguments d'ordre plus sanitaire et hygiéniste. La ville sale, poussiéreuse, fragile, illisible pour ceux qui n'y habitent pas, peu connectée aux réseaux d'eau et d'assainissement véhicule l'image d'un espace urbain archaïque, et volontiers dangereux aux yeux des autorités han, justifiant par là l'action des bulldozers.

Quartier Nord-Ouest de la cité ouïghoure en cours de destruction

(Aout 2010)

Reconstruire

Cette vaste entreprise de destruction laisse la place à la reconstruction d'une ville régulière et standardisée à la chinoise, plus sûre et plus propre aux yeux des autorités. Cette reconstruction se singularise par l'édification de plusieurs objets urbains totalement étrangers à la culture urbaine ouïghoure, que nous pouvons répertorier. Ces éléments sont l'expression de la présence chinoise et marquent l'espace urbain traditionnel :

Des barres d'immeubles collectifs type HLM, standardisées et fonctionnelles, dont les qualités tant climatiques, urbaines et esthétiques paraissent bien éloignées de celles des maisons traditionnelles ouïghoures ;

Blocs d'immeubles collectifs au pied de la Cité ouïghoure (Aout 2010)

Des bâtiments à usage essentiellement commercial, reconstruits dans un style néo-ouïghour27(*). : sur une structure type fonctionnelle, les marques de l'architecture traditionnelle ouïghoure (minarets, coupoles, niches, bulbes et arcs en accolade) viennent habiller certaines façades selon le principe du hangar décoré28(*) donnant l'illusion d'une architecture locale et introduisant une touche exotique dans le paysage nouvellement modernisé.

Aux abords de la Grande Mosquée : rue reconstruite de style néo-ouïghour

De nouvelles places, à l'image de la gigantesque esplanade face à la mosquée Aïd Kah, là où jadis une petite placette ombragée prenait place au coeur des ruelles fiévreuses du bazar. Cette place qui ne fait pas partie du répertoire de l'urbanisme traditionnel ouïghour renvoie aujourd'hui l'image d'une Grande Mosquée recroquevillée sur elle-même, faisant perdre à ce monument son sens dans la ville.

Un mobilier urbain d'un nouveau genre pour la ville ouïghoure, dont l'écran géant de la place de la Mosquée est un des symboles les plus marquants. Cet affichage en couleur diffuse des bandes annonces, des clips musicaux et des informations en chinois, participant à la « création d'un espace sonore et d'images » radicalement nouveau pour les Ouïghours29(*). D'autres exemples pourraient être cités et développés ici : banderoles publicitaires, parcs de jeux de récréation typiquement chinois, la grande roue qui domine la ville, etc.

Conserver

Certaines zones de l'ancienne cité ouïghoure sont conservées à l'intérieur de périmètres bien délimités. Cette conservation est le support d'une réinvention de l'espace traditionnel à des fins touristiques. L'objectif principal de cette conservation ne relève pas tant de la sauvegarde patrimoniale30(*) que de la volonté de capter la manne touristique. L'espace est ici recréé pour le touriste étranger ou chinois : il se donne comme un décor, un village Potemkine articulant une série de façades tout juste rénovées, avec des rues parfaitement pavées et propres, un réseau d'égouts, des poubelles régulièrement ramassées, des boutiques d'artisanat dédiées au tourisme et un parcours indiqué et fléché.

La Cité des Potiers à l'est de la ville, perchée sur son promontoire rocheux et cernée par de larges avenues, s'apparente ainsi à une forteresse touristique, dont le coût d'entrée est fixé à 30 RMB pour le visiteur. Dans une logique de marchandisation de l'espace urbain ouïghour, l'héritage bâti n'est protégé que s'il est porteur d'une valeur économique : sa valeur culturelle compte dès lors qu'elle rapporte. Pendant ce temps les activités commerciales de la cité sont progressivement reléguées dans la périphérie, à l'image du bazar international construit dans les années 1990 au nord-est de la ville.

Quartiers à l'Ouest de la Grande Mosquée : On peut y voir la destruction progressive de la cité traditionnelle ouïghoure (en bas à gauche de l'image), les percées qui encadrent la ville (grands axes Nord-Sud et axes secondaires Est-Ouest) et la nouvelle place semi-circulaire construite devant la Mosquée.

Ces transformation urbaines affectent donc les trois échelles qui forment et déforment la ville : l'échelle urbaine, celle du tracé des rues et des îlots, l'échelle architecturale, celle de la composition et du style du bâti et l'échelle du design et du mobilier urbain. Ces transformations donnent à voir en creux le modèle de la ville chinoise : un modèle de ville régulière, au réseau viaire orthogonal s'apparentant à un damier ou à un emboîtement de carrés orientés selon un axe Nord-Sud.

Ce modèle millénaire se constitue sous la période des Zhou entre les XIIe et VIIe siècles av. JC et perdure à travers les siècles. Les plans de Xi'an ou de Pékin sont encore sans doute aujourd'hui les plus beaux exemples de ce modèle en damiers emboîtés de la ville chinoise.

Haussmann au Xinjiang ?

Si la logique de juxtaposition a laissé la place à une stratégie d'unification de la ville duale, cette sinisation de l'espace urbain, qui se traduit par la confrontation de la ville régulière avec la ville irrégulière, n'est pas sans rappeler les problématiques de la modernisation de Paris au XIXème siècle. Dans les faits, la transformation de Kachgar est marquée par la percée de grandes artères venant aérer un dédale de rues sombres et étroites, et par l'avènement de la ligne droite dans la trame urbaine. Dans les discours officiels, cette transformation prend le visage de la modernisation haussmannienne : à la ville irrégulière se substitue un nouveau paysage urbain « régularisé et ordonnancé [...] ; les rues s'alignent sur le modèle des routes et des chemins de fer »31(*).

A cet égard, la mission donnée à Xu Jianrong, député-maire de Kachgar, ne semble pas si différente de celle du comte Siméon32(*), chargé par Napoléon III d'étudier « les grandes voies intérieures dont l'ouverture [était] devenue indispensable pour garantir à la fois la sûreté, la salubrité et la commodité publiques»33(*). En effet, selon Xu Jianrong, l'obsolescence de l'infrastructure urbaine, l'étroitesse des rues et la dangerosité de certains bâtiments justifient la destruction et la reconstruction de pans entiers de la vieille cité ouïghoure34(*). Néanmoins, le discours haussmannien de la modernisation de Kachgar masque en fait une réalité plus complexe : les mutations en cours dans l'oasis ne correspondent pas simplement à une modernisation d'un modèle urbain mais plutôt à la confrontation de deux cultures différentes qui prend la forme du conflit politique entre Ouïghours et Han, et en cela, le cas ouïghour diffère du cas de Paris au XIXe siècle.

Dans ce sens, « les transformations opérées par le pouvoir central et les Han dans les quartiers ouïghours de Kachgar [...] sont le reflet d'une confrontation latente entre un État et une minorité à la recherche d'indépendance »35(*). Ainsi, la modernisation de Kachgar, par le biais de sa colonisation spatiale et démographique comporte une dimension politique majeure : les foyers de population ouïghours y sont dilués dans une trame urbaine destinée à briser l'unité passée.

Ville irrégulière, ville régulière Destruction spatiale d'une unité culturelle et démographique : les îlots ouïghours

Si la transformation de Kachgar présente une dimension politique conflictuelle évidente, c'est que cette oasis historique de la route de la soie est aujourd'hui considérée comme la capitale ouïghoure36(*). Contrairement à beaucoup d'autres villes du Xinjiang de taille comparable situées plus à l'est, le rapport démographique entre Han et Ouïghours est encore largement favorable à ces derniers à Kachgar. Pour le pouvoir central, la modernisation de Kachgar apparaît donc comme le moyen destiné à briser l'unité culturelle et démographique ouïghoure qui continue d'entretenir le sentiment de révolte de cette minorité37(*). A cet effet, la destruction de larges zones bâties et le percement de grandes voies larges de communication se réalisent en plusieurs étapes. Dans un premier temps l'extension de tracés larges linéaires de la ville chinoise sur les parties anciennement urbanisées de la ville turque permet de remodeler celle-ci par un nouveau découpage en damier, qui va se substituer à l'irrégularité qui existait alors et disqualifier l'ancien réseau viaire. Ces percées découpent des îlots réguliers dans l'ancien tissu urbain.

Ainsi, à Kachgar, le coeur de l'ancienne cité turque est traversé du Nord au Sud par la rue Jiefang, il est délimité au Sud par la rue Renmin et au Nord par une ceinture périphérique de plusieurs rues (les rues Yunmulakxia, Seman et Tuman). « À l'intérieur de ce secteur, les rues sont larges, goudronnées, régulières, ponctuées de ralentisseurs, et les autobus passent sans difficulté entre les échoppes »38(*). La Cité des Potiers quant à elle, est encerclée par un boulevard périphérique et une ceinture de nouveaux immeubles. Dans un second temps, la suite de l'opération de modernisation consiste alors à rénover un par un les nouveaux îlots ainsi délimités et à substituer les nouveaux immeubles collectifs chinois aux maisons traditionnelles ouïghoures.

La cité des Potiers : îlot ouïghour dans le damier chinois

Le damier qui se met en place voit donc se succéder les îlots ouïghours au sein d'un tissu urbain en cours de sinisation. L'îlot devient ainsi le mode d'existence de la culture architecturale ouïghoure, il devient même la condition de possibilité de l'existence de cette culture : comme l'écrit Jean-Paul Loubes dans Architecture et urbanisme de Turfan, « c'est l'enclos, issu lui-même de la parcelle » qui a fait que « la culture architecturale ouïghoure a pu se maintenir dans la trame chinoise là où celle-ci a été mise en oeuvre39(*) ». Le modèle chinois digère en quelque sorte les modèles architecturaux étrangers en les intégrant à la trame du damier.

La création d'îlots au sein desquels liberté est laissée à une culture architecturale différente aboutit à faire du labyrinthe l'une des cases du damier et non plus le régime de compréhension et d'articulation global de l'espace urbain. Et si cette orchestration de l'espace « implique l'existence d'un pouvoir politique qui répartit les emplacements, procède à des allotissements et recourt, au besoin, à des transferts de population »40(*), elle vient dans le même temps, renforcer ce pouvoir politique de l'Etat central sur la minorité ouïghoure.

Diviser (spatialement) pour régner (politiquement)

Le damier n'est donc pas seulement la forme d'une expression culturelle mais il est également, en tant qu'instrument de domination spatiale, culturelle et démographique, l'expression d'une force politique. Le damier se présente en ce sens comme une technologie de pouvoir au service de l'Etat central : chaque case du damier fonctionne comme une institution ; l'îlot, dont l'agencement spatial quasi-panoptique41(*) est au service de l'institution, autorise un contrôle des populations qui y vivent Appliqué au cas de Kachgar, ce qui nous intéresse n'est pas tant l'architecture au sein de l'îlot - qui n'est pas du tout panoptique - que le régime d'organisation du damier qui permet un contrôle effectif des entrées et sorties des habitants des îlots (modèle quasi-panoptique dont la Cité des Potiers est un exemple).

Derrière ce « schéma d'éclatement et de division de l'espace urbain par les infrastructures routières »42(*) transparaît donc la violence politique sous-jacente à l'imposition de ce modèle urbain. Le percement de grandes avenues conduit au morcellement de la ville turque et le phénomène d'enclosure des îlots ouïghours à l'enclavement de ces derniers. Le morcellement est un instrument de domination et l'enclavement un moyen de mise en minorité qui doit conduire à l'assimilation forcée des Ouïghours.

Les Ouïghours qui vivent difficilement cette «tentative d'assimilation» selon les mots de Rebiya Kadeer, présidente du Congrès mondial des Ouïghours vivant en exil à Washington, n'ont pas manqué de dénoncer les raisons d'ordre politique et policier qui président à la modernisation de la cité ouïghoure : si les chinois modernisent, c'est pour pouvoir « faire passer la troupe ». En ce sens, les attentats de Kachgar d'août 2008 où 16 soldats et 5 policiers chinois ont été tués par des Ouïghours et les émeutes de juillet 2009 à Urumqi qui ont fait près de 200 morts et environ 2000 blessés semblent venir confirmer les arrières pensées prêtées aux Han par les Ouïghours43(*). Par cet aspect, Kachgar nous replonge dans les problématiques d'ordre policier soulevées lors de la modernisation parisienne au XIXème siècle, lorsque l'Empereur, comme le rappelle le comte Siméon, voulait « percer dans tous les sens de grandes voies de communication [...] qui, en cas d'insurrections, [assureraient] une répression immédiate des attentats à l'ordre public »44(*).

Kachgar, reflet de la modernité chinoise

Pour autant, faut-il lire cette entreprise de modernisation urbaine avant tout et seulement comme un acte politique, de contrôle d'un peuple et d'assimilation d'une culture ou plutôt comme l'avatar d'une modernisation chinoise à l'oeuvre dans l'ensemble des villes du territoire chinois ? Si cette modernisation renvoie à une dimension politique certaine, il n'est pas sûr que cette fièvre destructrice témoigne d'une volonté affirmée de domination des Han ou d'un mépris total à l'égard des Ouïgours et de leur culture. Ce qui se passe à Kachgar ou dans le Xinjiang semble faire figure de règle plutôt que d'exception. Les exemples de modernisations urbaines en Chine où le passé est tout bonnement rayé de la carte pour laisser la place à des constructions neuves sont multiples : par exemple la destruction des vieux lilongs45(*) à Shanghai, des hutongs46(*) à Pékin, d'une partie des remparts de Xi'an pour ouvrir la ville à la circulation, ou de l'habitat traditionnel tibétin ou mongole dans les confins chinois.

Cette politique de la table rase repose sur une conception du patrimoine propre à la Chine. L'auteur chinois Zhang Liang, dans son ouvrage sur La naissance du concept de patrimoine en Chine, s'interroge sur la tension, dans la pensée chinoise, entre l'omniprésence spirituelle du passé en Chine et l'absence physique du passé dans la pierre et le bâti. « Ce qui frappe le visiteur en Chine, c'est la monumentale absence du passé » notait à ce propos Simon Leys. Contrairement à notre conception occidentale, « l'esprit du lieu », en Chine, ne serait donc pas attaché au lieu en tant que bâtiment, mais à un autre lieu, quant à lui invisible, intangible, peut-être plus proche d'une force géomantique. Difficile donc de lire la destruction de la cité ouïghoure comme l'unique volonté de la majorité han de contrôler puis d'assimiler une culture en détruisant son espace urbain et architectural.

Le damier n'est pas tant un outil de domination politique que l'expression d'une technique de modernisation éprouvée, routinisée et répétée en vue de s'étendre à tout le territoire humanisé. « Porteur des valeurs chinoises, il unifie la culture urbaine sur toute l'immensité du pays et sur la longue durée »47(*). La force de ce modèle réside dans sa capacité à absorber sans se métisser, tout en restant un modèle ouvert et propre à accueillir et remanier les spécificités locales au sein de chaque îlot.

Si ce modèle est l'expression d'une longue tradition urbaine, et s'il se définit par un ensemble de caractéristiques rigides et stables dans le temps, il a néanmoins évolué pour s'adapter. L'arrivée de l'automobile a ainsi considérablement élargi les mailles de la trame, doublant voire triplant la taille des cases du damier au cours du XXe siècle. L'invention des places urbaines dans ce dispositif urbain apparaît comme l'importation de préceptes de la ville occidentale et leur adaptation au contexte chinois dans la seconde moitié du XXe siècle.

Ce qui se passe aujourd'hui à Kachgar nous apprend donc que la modernisation urbaine renvoie à des explications multiples, où les facteurs culturels, politiques et historiques s'additionnent, dans un contexte où un vent modernisateur48(*) souffle sur tous les projets. On ne peut donc se satisfaire d'une lecture entièrement politique de la destruction de Kachgar comme volonté de destruction d'une culture et d'assimilation d'un peuple, ni d'une vision uniformisante de cette entreprise de sinisation selon laquelle un modèle urbain ne ferait que remplacer un autre.

La notion de modèle reste complexe et dépend de l'échelle à laquelle on observe le paysage urbain. La force du damier chinois telle qu'on peut l'observer à Kachgar est ainsi d'imposer sa régularité à l'échelle urbaine, tout en accueillant le labyrinthe et son irrégularité à l'échelle de l'îlot. Cette dialectique du damier et du labyrinthe interroge les liens entre la forme de la ville, son contrôle politique, son identité culturelle et sa capacité à se transformer. 

Pierre-Emmanuel Becherand

Bibliogaphie

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- YUSUF S., SAICH T., « China Urbanizes », Rapport de la banque mondiale, Washington, 2008


* 16 Les Han représentent, avec 91% de la population, l'ethnie majoritaire en Chine.

* 17 Castets R., « Entre colonisation et développement du Grand Ouest : impact des stratégies de contrôle démographique et économique au Xinjiang », Outre Terre, n°3, 2006

* 18 S'inspirant du système chinois pluriséculaire du tuntian, les communistes, lorsqu'ils arrivent au pouvoir, créent des corps de « paysans-soldats » dans les zones frontalières. Ces corps, dont la plupart disparaîtront avec la Révolution culturelle, qui ont permis de fixer dans un premier temps l'immigration Han, sont destinés à assurer le développement économique et la stabilité politique - ce sont aussi des soldats - des régions dans lesquelles ils s'implantent. Redynamisés en 1981, les CPC du Xinjiang demeurent les derniers corps de production encore en activité en Chine.

* 19 Castets R., Ibid

* 20 Les membres des CPCX et leurs familles représentent entre le tiers et le quart de la population han vivant officiellement au Xinjiang.

* 21 L'accès à tous les emplois modernes étant interdit aux personnes qui ne parlent pas correctement le mandarin, les minorités ethniques du Xinjiang sont de fait exclus de l'économie moderne.

* 22 Ce revenu oscille entre 5000 et 6000 RMB dans les préfectures dites han (Tacheng, Bayangol, Changji) et tombe entre 3500 et 1000 RMB dans les préfectures dites ouïghoures (Aksu, Kachgar, Khotan) ; source : Castets R.

* 23 Biarnès P., La route de la Soie - Une histoire géopolitique, 2008

* 24 En 1999, le gouvernement central a décidé de prolonger la ligne Urumqi-Kachgar vers Andijan en Ouzbékistan, via le Kirghizstan. Deux ans auparavant, une autoroute avait déjà été inaugurée entre les deux villes. Enfin, une nouvelle route est également en construction pour relier Kachgar à Tachkent.

* 25 Cette ville duale est bien décrite par les voyageurs européens, russes, japonais qui traversent au XIXe siècle ces cités oasis. Ils distinguent deux formations urbaines à distance l'une de l'autre, la ville turque et la ville chinoise (d'après Loubes J-P dans « Les mutations urbaines au Xinjiang », EurOrient, 2011 - à paraitre).

* 26Agence Chine Nouvelle, 2009

* 27 Les réalisations les plus significatives se trouvent dans les rues commerçantes et touristiques jouxtant la grande Mosquée.

* 28 Venturi R., Scott Brown D. et Izenour S., Learning from Las Vegas, Cambridge, 1972 (trad. fr. L'enseignement de Las Vegas)

* 29 Loubes J-P ; ibid.

* 30 Kachgar ne répond pas à un projet de classement au Patrimoine mondial de l'UNESCO alors que plusieurs cités du Xinjiang ont été déclarées par Pékin candidates au label.

* 31 Pinon P., Des Cars J., Paris-Haussmann (cité dans « Une lecture de Paris-Haussmann », Sander A., Flux, 1993)

* 32 Président de la Commission chargée des embellissements de Paris

* 33 Cité par Casselle P. in « Les travaux de la Commission des embellissements de Paris en 1853 : pouvait-on transformer la capitale sans Haussmann ? » , Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1997

* 34 Interview du député-maire de Kachgar Xu Jianrong dans le reportage de McDonell S. du 28 juillet 2009 pour ABC News, « The Uighur Dilemma » : «The reality is that dangerous buildings are everywhere in the old town of Kachgar». «If there was an earthquake in Kachgar like the one at Sichuan you can't imagine the consequences. The streets are very narrow - we couldn't conduct an evacuation or rescue. The basic infrastructure in the old town is backward and the living and working conditions for the people are also comparatively backward».

* 35 Pincent G., « Les empreintes spatiales de la sinisation dans les petites et moyennes villes du Xinjiang », Géocarrefour, 2009

* 36 La capitale de la province autonome du Xinjiang est Urumqi, où la proportion de Han dans la population dépasse les 70%.

* 37 L'autonomie ou l'indépendance du Xinjiang, si elle est revendiquée par des mouvements extrémistes, ne constitue pas la priorité de la majorité des Ouïghours. Par ailleurs elle est inconcevable du point de vue de Pékin. Le combat de la minorité ouïghour est davantage un combat contre l'écrasement, la relégation économique et sociale, l'éviction des postes de direction ou contre la dissolution culturelle dans l'ensemble chinois.

* 38 Pincent G., ibid

* 39 Loubes J.-P., Architecture et urbanisme de Turfan - Une oasis du Turkestan chinois, L'Harmattan, 1998

* 40 Gernet J., L'intelligence de la Chine, Gallimard, Paris , 1994 (cité in Loubes, 1998).

* 41 Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. Le dispositif panoptique permet à un gardien, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci ne puissent savoir s'ils sont observés. Dans le milieu urbain, le principe est le même : dans la rue, l'individu se sait potentiellement observé à tout moment par les habitants. Voir sur ce sujet Le Panoptique de Bentham J. (1780) et les analyses de Foucault M. dans Surveiller et punir (Gallimard, 1975).

* 42 Pincent G., ibid.

* 43 Après les attentats du 11 septembre 2001 et sur insistance de la Chine auprès des Etats-Unis, le Mouvement islamique du Turkestan oriental est considéré comme une « organisation terroriste » par les Etats-Unis et l'ONU depuis 2002.

* 44 Cité par Casselle P., ibid.

* 45 Un habitat collectif sur le principe des courées s'est développé à Shanghai entre les années 1860 et 1930. Destiné aux classes moyennes et ouvrières, ces parcelles sont traversées par un réseau hiérarchisé de voies internes, isolé de la rue par une ceinture de commerces. Cette forme d'habitat est aujourd'hui en voie de disparition à Shanghai pour faire place à de vastes programmes immobiliers qui passent par une verticalisation du bâti notamment.

* 46 Les hutongs, forme urbaine datant de la dynastie des Yuan (1271-1368) et articulant quatre maisons autour d'une cour carrée connaissent à Pékin plus ou moins le même sort que les lilongs shanghaiens.

* 47 Loubes J-P, ibid.

* 48 La Chine s'urbanise à toute vitesse depuis les années 1990 et ce mouvement va se poursuivre. On estime que d'ici 2025, 240 millions de migrants rejoindront les villes, la Chine comptera 350 millions urbains en plus, 5 milliards de mètres carrés de routes vont être pavés, 40 milliards de mètres carrés vont être construits dans plus de 5 millions d'immeubles, et le PIB du pays sera multiplié par cinq par rapport à son niveau actuel (Yusuf S., Saich T., « China Urbanizes », Rapport de la banque mondiale, Washington, 2008)