Allez au contenu, Allez à la navigation



Les toxicomanies (Tome I : Rapport)

30 juin 2011 : Les toxicomanies (Tome I : Rapport) ( rapport d'information )
c) Des populations particulièrement fragiles

D'une façon générale, les populations les plus affectées par l'usage des drogues présentent des fragilités structurelles : personnes en situation de comorbidité, atteintes de troubles psychiatriques, en situation administrative irrégulière, notamment sans-papiers, habitant des quartiers défavorisés, en situation d'échec scolaire ou professionnel, délinquantes, incarcérées...

La drogue est en effet la réponse matérielle à un mal-être, un manque, une frustration qui relèvent le plus souvent du psychique et de l'affectif. « L'environnement économique et social mondial pousse malheureusement de plus en plus de personnes à se tourner vers des consommations destinées à réparer une souffrance », a noté M. Olivier Maguet, membre du conseil d'administration de Médecins du Monde (96(*)), rejoint par M. Xavier Emmanuelli en ces termes : la toxicomanie, « c'est un rapport à la réalité et à l'affect, à l'adulte, à l'image. Je dis toujours qu'on n'existe que par le regard des autres. Si les autres ne vous regardent pas, votre image corporelle disparaît, vous êtes sans intérêt, sans sens, sans amour » (97(*)). « On sait bien que la drogue est une histoire de malheur », pour M. Hubert Pfister, ancien président de la Fédération de l'Entraide protestante, « c'est bien parce qu'on est dans le malheur que l'on se drogue et non l'inverse ! Les toxicomanes nous ont appris qu'ils sont mal dans leur peau et que la drogue leur permet de ne plus ressentir ce malaise » (98(*)).

Les prédispositions biologiques et psychologiques joueraient un rôle majeur dans le basculement vers l'addiction. Le docteur Michel Le Moal a ainsi émis l'hypothèse, « sans en être totalement sûr, que la personne dépendante possède, depuis la petite enfance ou non, un état psychopathologique préalable [...] ne serait-ce que par la recherche de l'automédication » (99(*)). Pour le professeur Daniel Bailly, « des facteurs génétiques interviennent également pour 30 % à 60 % dans le déterminisme de la dépendance, vraisemblablement suivant des voies différentes. Certains facteurs génétiques interviennent dans le métabolisme dès la première prise. Nous ne sommes pas tous égaux devant les produits » (100(*)).

Le professeur Michel Reynaud a également exposé cette hypothèse d'un double facteur, physiologique et contextuel, aggravant les risques de dépendance : « des éléments de plus en plus nombreux donnent à penser que les consommateurs qui deviennent dépendants présentent une vulnérabilité génétique, mais cette vulnérabilité est complexe, mettant en jeu plusieurs gènes, la réaction des circuits cérébraux et le métabolisme cellulaire. Elle est en outre aggravée par l'effet de situations personnelles ». Bref, « ce sont, au bout du compte, des interactions entre les gènes et l'environnement qui font la vulnérabilité », ces interactions s'exprimant « en fonction des événements de vie et des circonstances sociales ». C'est dire qu'« il n'y a pas plus de déterminisme génétique que de déterminisme psychologique ou social. Nous subissons des déterminismes multiples, aucun n'étant absolu » (101(*)).

Les partisans de cette théorie, a fait observer le docteur Marc Valleur, « supposent que l'addiction répond à un phénomène biologique sous jacent que l'on pourrait isoler, un facteur «x» dont la présence ou l'absence permettrait de signer l'existence d'une vraie addiction ». Or, a-t-il ajouté, « il faut [...] rappeler que ce facteur est hypothétique. On a cru le trouver dans les endorphines, dans la dopamine ; on pense aujourd'hui le situer dans les découplages des circuits sérotoninergiques et noradrénergiques ; d'autres pensent le trouver dans la perte de la plasticité cérébrale... On peut prévoir que dans dix ans, dans quinze ans, dans vingt ans, d'autres modèles auront cours » (102(*)).

S'agissant du facteur endogène, celui tenant au consommateur en lui-même, « on considère généralement qu'il existe deux types de personnalités vulnérables à la dépendance », a estimé le professeur Michel Reynaud : « il y a, d'une part, ceux qui recherchent des sensations, qui ont besoin de vivre des situations fortes et de connaître une excitation permanente, qui sont plutôt des hommes, et, d'autre part, ceux qui ont à apaiser une souffrance ou un malaise et qui sont plus habituellement des femmes.[...] Si l'environnement joue un rôle dans l'incitation et la consommation, il existe donc, vraisemblablement, des vulnérabilités individuelles cumulant des vulnérabilités génétiques, sur lesquelles nous devons poursuivre les recherches, et des vulnérabilités liées à l'histoire personnelle, au malaise, au stress et aux violences subies » (103(*)).

Si l'on s'intéresse à présent aux lieux de particulière vulnérabilité, les villes restent plus touchées que les campagnes par les trafics et la consommation. « C'est dans le milieu urbain que l'on en recense le plus, du fait de l'anonymat qu'offrent les villes », a ainsi déclaré M. Henri Joyeux, président de l'association Familles de France (104(*)). « À Paris, Lyon, Marseille ou Montpellier, certains quartiers sont bien connus pour être des lieux où la drogue circule facilement ». Dans ces zones urbaines, les personnes dépourvues de domicile restent plus vulnérables que les autres. Ainsi que l'a rapporté M. Jean-François Corty, directeur des missions France de Médecins du monde, « entre 30 % et 40 % des sans-domiciles fixes connaissent des troubles mentaux ou des problèmes d'addiction » (105(*)). M. Xavier Emmanuelli, a pour sa part indiqué que 95 % des personnes auprès desquelles ses équipes interviennent dans les rues de Paris ont un problème toxicologique (3).

Cependant, la drogue commence à se diffuser dans les zones rurales, mais également littorales, vers des populations que l'on aurait pensé protégées. Selon le colonel Pierre Tabel, adjoint du sous-directeur de la police judiciaire à la direction générale de la gendarmerie nationale, « il y a une assez grande disponibilité des produits stupéfiants au plan national et [...] la tendance à la baisse des prix favorise leur diffusion, même au-delà des grands centres urbains, à tel point que de plus en plus d'affaires concernent les agriculteurs. De même, dans la pêche, métier très dur, la consommation de cocaïne est assez importante. Ainsi, cette forme de criminalité, très urbaine au départ, s'étend. Cette tendance concerne aussi les zones de stockage » (106(*)). M. Bernard Amiens, administrateur de l'ARAFDES, s'est dit « également inquiet de la prégnance de ce phénomène en campagne ! Je puis même assurer que la proportion de jeunes en grande difficulté est pour le moins comparable à celle des grandes villes. L'offre de produits, qui est la même qu'en secteur urbain, connaît parfois des facteurs aggravants » (107(*)). M. Michel Gaudin, préfet de police de Paris, a également indiqué que « depuis dix ou quinze ans, la drogue est aussi présente dans les communes rurales les plus reculées » (108(*)).

Les jeunes, bien évidemment, constituent un public particulièrement vulnérable. L'affirmation de sa personnalité passe en effet, chez les populations les plus jeunes, par la transgression d'interdits. « Quand on est adolescent, on se structure en s'opposant, d'où l'utilisation de produits illicites », a fait valoir le docteur Xavier Emmanuelli. Or, normalement, « au fur et à mesure que la personnalité se structure, les jeunes qui ont peu consommé abandonnent du fait des impératifs sociaux », mais certains, pour différents types de raisons, persistent et tombent dans l'addiction (109(*)).

C'est même durant l'enfance que les comportements déviants « cristallisent » une fragilité que l'enfant porte en lui, comme l'a souligné le professeur Daniel Bailly : « on sait que la consommation précoce est le facteur le plus prédictif de la survenue d'une dépendance à la fin de l'adolescence. 75 % des adolescents consommateurs abusifs ou dépendants ont au moins un trouble mental associé ; dans les deux tiers des cas, ce trouble a débuté avant l'abus ou la dépendance, qui apparaissent donc comme les complications d'un trouble ayant existé bien avant et évoluant depuis l'enfance » (110(*)).

M. Thierry Vidor, directeur général de l'association Familles de France, a livré un portrait particulièrement inquiétant de la circulation du cannabis dans les établissements scolaires accueillant des adolescents : « dans les lycées et les lycées professionnels, 90 % des jeunes ont du «shit» sur eux. S'ils n'en ont pas, ils sont déconsidérés. La famille ne peut même plus agir. Il y a là un problème de société. C'est aussi vrai dans les populations défavorisées que dans les populations favorisées. Dans les lycées où les parents sont vigilants, 50 à 60 % de jeunes ont une barrette de «shit» dans leur poche ! » (4). « On sait que des trafics s'y déroulent, essentiellement autour du cannabis, mais aussi d'autres substances », a confirmé M. Michel Gaudin, préfet de Paris : « les problèmes des établissements scolaires sont réels » (3).

Même constat de la part de M. Richard Maillet, président de la Fédération nationale des associations de prévention de la toxicomanie, qui a mis en sus l'accent sur le rajeunissement progressif des jeunes usagers : « En 1996, les chefs d'établissement nous demandaient d'intervenir en seconde et en troisième ; en 1999, en quatrième et en cinquième, et en 2002, en CM2 ! Non seulement la consommation a explosé mais l'âge des premières consommations s'est abaissé à neuf ou dix ans » (111(*)).

Comment expliquer cette grande fragilité de la jeunesse à l'égard des drogues ? L'immaturité, la peur de ne « pas oser » et d'avoir l'air ridicule, le désir d'imitation, le goût pour la transgression, la fascination face à l'inconnu... sont bien des motifs très présents, mais d'autres de nature plus sociologique peuvent également être avancés. « Une autre raison pour laquelle les jeunes prennent de la drogue est que c'est «branché» », a ainsi avancé M. Richard Maillet, qui a évoqué « l'influence néfaste des médias. Combien de fois n'ai-je entendu le soir, rentrant de réunions de prévention avec des parents et des professeurs, des vedettes du spectacle, du monde musical ou des présentateurs de télévision tenir des propos banalisant, voire valorisant l'usage des drogues ? Où est la cohérence ? » (1). Le constat dressé par M. Thierry Vidor, est identique : « quel message la société et les médias nous font-ils passer ? «Cela n'a pas de conséquence : il vaut mieux fumer un pétard que prendre un verre de vin ou tomber dans la dépression» ! Pour les jeunes, c'est pratiquement un médicament ! On a complètement banalisé le produit » (112(*)).

L'absence de structuration de la vie quotidienne et de perspectives peuvent également être incriminés : « le problème de l'addiction est soit l'oisiveté, soit la solitude » a souligné M. Thierry Vidor. « On trouve beaucoup de jeunes qui se retrouvent seuls dans leur chambre le soir et d'autres qui, ne se retrouvant pas en famille, sortent et se retrouvent dans des groupes. Cette oisiveté ou cette solitude est mère de toute addiction, par un effet d'entraînement ».

Les difficultés relationnelles avec les parents durant la petite enfance constituent également un motif de fragilisation, ainsi que l'a rapporté Mme Martine Lacoste, secrétaire générale du Centre d'information régional sur les drogues et les dépendances de Midi-Pyrénées : « trente années de travail sur ce sujet m'invitent à plaider pour un repérage précoce des enfants et des adolescents en situation de maltraitance. En effet, 90 % à 95 % des jeunes femmes reçues dans le centre que je dirige ont vécu des situations «incestuelles» ou incestueuses - et ce cas n'est pas rare non plus pour les jeunes gens » (113(*)).

M. Richard Maillet a également pointé l'absence de réponse répressive systématique entretenant l'idée d'une certaine impunité : « les jeunes se droguent aussi parce qu'aucune sanction n'est jamais prononcée à l'encontre ni des simples usagers ni des petits «dealers» » (114(*)).

Or, c'est durant la jeunesse que se fait généralement la découverte de drogues considérées comme plus dures que le cannabis, comme en témoigne, s'agissant de l'héroïne, Mme Anne Guichard, chargée de mission au département « Évaluation et expérimentation » de la direction des affaires scientifiques de l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (INPES) : « la première injection est souvent un acte non programmé, opportuniste, avec le prêt par un tiers, potentiellement contaminé, de son matériel d'injection. L'initié n'est alors pas conscient des risques : il vit une «lune de miel» avec le produit, qui n'apporte à ses yeux que des bénéfices ; âgé en moyenne de dix-sept ans, il éprouve un sentiment d'invulnérabilité. Les jeunes consommateurs constituent un public difficile à atteindre, dans la mesure où ils ne se trouvent pas encore en contact avec les structures existantes et que les stratégies de prévention et de réduction des risques n'en ont pas toujours fait une priorité » (1).


* (96) Audition du 2 février 2011.

* (97) Audition du 9 février 2011.

* (98) Audition du 4 mai 2011.

* (99) Audition du 2 mars 2011.

* (100) Audition du 23 mars 2011.

* (101) Audition du 11 mai 2011.

* (102) Audition du 2 mars 2011.

* (103) Audition du 11 mai 2011.

* (104) Audition du 9 février 2011.

* (105) Audition du 2 février 2011.

* (106) Audition du 30 mars 2011.

* (107) Audition du 4 mai 2011.

* (108) Audition du 25 mai 2011.

* (109) Audition du 9 février 2011.

* (110) Audition du 23 mars 2011.

* (111) Audition du 2 février 2011.

* (112) Audition du 9 février 2011.

* (113) Audition du 16 février 2011.

* (114) Audition du 2 février 2011.