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Forces armées : peut-on encore réduire un format « juste insuffisant » ?

18 juillet 2012 : Forces armées : peut-on encore réduire un format « juste insuffisant » ? ( rapport d'information )

II. A QUEL TYPE DE CONFLITS NOS FORCES ARMÉES SERONT ELLES CONFRONTÉES DEMAIN ?

S'agissant des conflits futurs, le XXe siècle a été le siècle de toutes les ruptures. Il s'oppose en cela au XIXe siècle qui avait une vision statique, avec des dangers aux frontières physiquement délimitées. On a pu dire qu'aujourd'hui il n'y a plus de menaces à nos frontières, mais qu'il n'y a plus de frontières à nos menaces.

Au XXIe siècle le danger se situe :

· éventuellement aux frontières,

· mais, surtout, là où nos adversaires potentiels veulent lutter (l'espace avec la menace chinoise ; le cyberespace avec les attaques que nous avons connues etc.) 8(*),

· sur les lignes de communication comme par exemple la mer de Chine méridionale, les détroits ou les canaux comme Suez ou Panama....),

· sur les ressources comme les terres rares9(*).

Ainsi, la notion de frontière dépend aujourd'hui de l'objet utilisé comme instrument de puissance.

Peut-on dire que nous sommes prêts à ces conflits futurs ? La réponse est négative, nous ne sommes jamais prêts, mais il faut se garder de l'excès consistant à dire que nous menons toujours la guerre d'hier, ce qui est injuste puisque nous connaissons des évolutions permanentes de l'outil de défense. Les conflits de demain sont assez imprévisibles. En fait, nous aurons à faire face à une multiplicité de crise :

· des crises de basse intensité pour lesquelles il suffit de maintenir le savoir-faire dans le cas d'opérations de maintien de la paix ;

· des crises d'intensité plus importante du type de celles que nous connaissons en Afghanistan qui pourraient se reproduire sur d'autres théâtres.

Les conflits du passé comme du futur sont de nature symétrique, dissymétrique ou asymétrique.

Il est aujourd'hui très peu probable que nous fassions face à un conflit symétrique avec une puissance du même ordre que la nôtre, ne serait ce que parce que nous disposons de la dissuasion nucléaire et d'une défense conventionnelle très crédible.

Cependant, s'il est peu probable que nous soyons engagés à court terme dans des conflits symétriques, il nous faut prendre en compte les hypothèses de conflits dissymétriques dans lesquels nous aurions à faire face à des moyens conventionnels (blindés, artillerie), peut-être de moindre qualité, car d'une technologie plus ancienne, mais en nombre beaucoup plus important face à nous. Qui plus est, ces engagements se situeront dans un environnement complexe, souvent urbain et au coeur des populations. Le réarmement conséquent de nombreux pays de l'arc de crise conforte cette perspective. Par ailleurs, en cas de conflit dissymétrique, il y a de fortes probabilités d'une transformation rapide en conflit asymétrique, l'adversaire s'adaptant immédiatement pour réagir à la supériorité technologique de nos armes.

Les conflits les plus probables sont donc des conflits asymétriques, sans que, pour autant, ce type de conflit ne constitue le modèle unique pour le futur. Il nous faut aussi prendre en compte le fait que l'asymétrie est moins celle des modes d'action militaires ou des acteurs (infra-étatiques etc.) que le déséquilibre fondamental des intérêts : nos ennemis, le plus souvent, luttent pour des intérêts vitaux et sont donc en guerre totale.

De ces constatations, unanimement partagées, nous pouvons tirer quelques enseignements :

1. Sans écarter aucune hypothèse, ce que l'on peut affirmer c'est que la tendance n'est pas à une opération lourde et de longue durée, mais que le volume global de nos engagements restera stable ;

2. Les engagements futurs se feront majoritairement en coalition. L'OTAN restera l'acteur militaire normatif et l'ONU la caution politique.

3. La notion de bataille Clauzewitzienne n'existe plus. Battre l'armée adverse c'est le début de la crise. Tout de suite après on rentre dans l'asymétrie.

4. Dissymétrique, ou asymétrique, l'adversaire d'aujourd'hui et de demain est d'abord irrégulier (organisations terroristes, organisations criminelles ou maffieuses qui sont équipées et organisées comme des forces militaires) sa première force est d'être insaisissable, sa puissance est celle du contournement ;

5. Le passage du dissymétrique à l'asymétrique implique que notre force d'intervention doit pouvoir se reconfigurer localement en compétence et en moyens.

6. Nous ferons face à des adversaires qui sauront recourir à l'effet égalisateur de certaines technologies facilement disponibles, notamment dans le domaine des IED, de la guerre informatique.

7. nous aurons besoin de forces agiles, mobiles et très flexibles.

8. La réponse au conflit asymétrique c'est l'approche globale ce qui suppose, au niveau national, une coordination et un partage interministériels des responsabilités et des financements.

9. Le renseignement est primordial. Les capacités de géo-localisation, la disposition de drones de longue endurance et un processus d'exploitation de l'information rapide seront des axes fondamentaux de l'équipement de nos armées.

10. La communication et la légitimité des actions auront un impact fort sur l'opinion publique et la conduite des opérations. Elles conditionnent la résilience de la Nation.

11. La notion de contrôle continu du terrain est remise en question par le contexte de l'engagement et le format de nos forces. Notre plus-value c'est la technologie et les capacités à réorienter l'action ainsi que la mobilité. La tentation sera d'avoir une présence au sol moins forte et d'utiliser les capacités de frappes aériennes à distance ainsi que l'action des forces spéciales. Si ces pistes doivent être creusées, elles ne constituent en aucun cas l'alpha et l'omega du format de nos forces.

12. La nécessité du contrôle du terrain suppose l'articulation de nos forces avec des forces armées locales.

13. Si l'asymétrie est le plus probable, il serait suicidaire, dans les conditions actuelles d'incertitude géopolitique, de se démunir totalement des moyens permettant d'acquérir la supériorité sur le champ de bataille. Or les équipements de supériorité sont les plus coûteux, il faut éviter qu'ils soient les cibles privilégiées des coupes budgétaires.


* 8 Voir le rapport d'information de M. Jean-Marie Bockel sur la cyberdéfense

* 9 Voir le rapport d'information de M. Jacques Blanc sur la sécurité des approvisionnements stratégiques