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L'audace ultramarine en hexagone : Comment s'exprime-t-elle ? Comment s'incarne-t-elle ?

25 septembre 2013 : L'audace ultramarine en hexagone : Comment s'exprime-t-elle ? Comment s'incarne-t-elle ? ( rapport d'information )

TABLE RONDE 1 : PEUT-ON DÉFINIR LES ULTRAMARINS DE L'HEXAGONE ?

Mme Myriam Cottias, Présidente du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage

Quelques mois après le ralliement des trois « vieilles colonies » de la France dans l'Atlantique, Robert Etiemble était invité à Fort-de-France par Aimé Césaire et déclarait devant une salle comble : « Les Martiniquais savent qu'esclaves sous la Monarchie, ils furent affranchis, par la Première République ; que les rois très chrétiens, Louis XVIII et Charles X, les maintinrent en esclavage, et que ce fut la Seconde république, à savoir Victor Schoelcher, lequel ne croyait point qu'il existât un Dieu, qui les restaura dans leur condition naturelle d'hommes libres. Sous la Troisième République, de mémoire ambivalente, les Martiniquais eurent accès aux concours les plus difficiles : l'internat des hôpitaux, l'agrégation, l'École normale supérieure. Parce que le mérite seul y comptait, les Antillais furent agrégés, internes ou normaliens... Il faudra que la IVe République offre à tous les Antillais ce qui n'est pour l'instant que le privilège d'une minorité ; il faudra que les seules qualités d'intelligence et de caractère décident de l'accès à l'enseignement secondaire et supérieur », (« L'idéologie de Vichy contre la pensée française », Tropiques, n° 11, mai 1944, Fort-de-France).

Le succès remporté par les déclarations de l'écrivain fut immense : constituer la République en point nodal du récit sur l'histoire de la Martinique et, plus largement, des Antilles et de la Guyane, ne pouvait que provoquer l'adhésion du public tant la superposition entre une forme politique, la République, et ses contenus humanistes de liberté et d'égalité était dans toutes les consciences. Deux années plus tard, en 1946, ces évidences qui auraient pu être discutées supportaient les demandes de changement du statut de « colonie » à celui de « département ». Cette évolution institutionnelle ouvrait une ère paradoxale d'adhésion à l'assimilation politique à la France et, simultanément, de malaise identitaire qui s'exprimait dans un monde en pleine décolonisation1(*).

Deux remarques doivent être faites sur l'espace dans lequel se situent ces changements de l'après-guerre. La première, concerne les différentes dénominations de la région : des Antilles à l'ultra-marin.

Christophe Colomb, lors de son premier voyage à la recherche des Indes, caractérise l'archipel qu'il aborde par le terme « d'Antilles » tiré du nom portugais de l'île mythique « Antilia » (« île aux sept cités »). Une autre appellation s'impose dans le même temps, celle « d'Indes Occidentales », « Indias Occidentales » ou « West Indies ». Deux grandes subdivisions l'ordonnent : les « grandes Antilles », d'une part, avec Cuba, Saint-Domingue (composée actuellement d'Haïti et de la République Dominicaine), Jamaïque, Porto Rico ; et de l'autre, les « petites Antilles », composées de seize pays dont la Martinique et la Guadeloupe. Placées dans une même région géographique (quoique l'émiettement insulaire ait pu conduire à interroger la pertinence à la considérer comme un ensemble homogène), ces îles ont été colonisées, depuis le XVe siècle, par tous les pays d'Europe. Par le jeu des rivalités et des guerres européennes, les colonies des Antilles n'ont pas toujours été soumises au même pouvoir colonial, entre le XIVe et le XIXe siècle ; les appartenances ont été stabilisées lors du Second congrès de Vienne de 18152(*). À cause de la situation coloniale des sociétés antillaises, chacune de leur désignation a toujours été complétée par une référence à une souveraineté métropolitaine. Les « British West-Indies » coexistent avec les « Antilles néerlandaises » ou « françaises »3(*) formant des sous-ensembles régionaux dont le plus grand dénominateur commun est l'emploi d'une même langue. Ainsi, dans un usage courant actuel, les « West Indies » désignent-ils les anciennes colonies britanniques tandis que le terme « d'Antilles » inclut la Martinique, la Guadeloupe, et parfois Haïti du fait de l'histoire et de l'utilisation du français comme langue officielle. Dans l'espace francophone, la notion « d'Antilles » ou « d'Antillais » a construit une entité politique, culturelle et identitaire en dialogue constant avec d'un côté, « la France », et, de l'autre, depuis les années 50, la « Caraïbe ».

La critique de la relation coloniale (malgré des appréciations antagoniques) est à l'origine de l'emploi et du surgissement du terme de « Caraïbe » pour désigner la région. D'une part, les États-Unis qui se sont affirmés comme nation constitutivement anti-coloniale, ont cherché à contrôler la région qui les entourait. Depuis la doctrine Monroe et plus particulièrement celle du « Big Stick » de Théodore Roosevelt, ils l'ont démarquée comme une de leurs zones d'influence4(*), et ont dénommé l'Arc Antillais ainsi que la partie continentale de la région (pays d'Amérique centrale, pays de la côte nord de l'Amérique du Sud et Guyanes composées de la Guyane française et du Surinam au Sud ; Floride au Nord) par le terme de « Caribbean » traduit en français par « la Caraïbe » (ou les Caraïbes)5(*). En opposition à ce projet politique d'hégémonie impériale, depuis la première guerre mondiale, les intellectuels anglophones de la région (tels que Éric Williams, C.L.R James), souvent d'obédience communiste, ont revendiqué, eux, le terme de « Caraïbe » pour insister sur la nécessité de lutter contre la balkanisation de la région en construisant un front uni fondé sur une étroite collaboration entre les divers pays des Caraïbes (Williams 1975). Ce projet politique était fondé autour d'un événement historique et symbolique : la révolution de Saint-Domingue qui, par ses répercussions établissait l'identité de la région.(Williams 1964)

La « Caraïbe » était aussi construite à partir de plusieurs autres mises en cohérence historiques qui justifiaient l'alliance des sociétés de la région. La première reposait sur l'occupation des terres de l'arc antillais dans la période ante-coloniale, par deux groupes d'amérindiens issus de la forêt amazonienne, les Arawacks et les Caraïbes. Le nom de ces derniers, vainqueurs des Arawacks, était choisi pour désigner la région. La deuxième unification historique avait été créée par les voyages de Christophe Colomb qui avaient abordés toutes les terres de l'arc des Antilles. La troisième séquence historique fondatrice reposait sur l'expérience de la violence de l'esclavage atlantique racialisé qui déporta douze millions de personnes tirées d'Afrique entre le XVe et le XIXe siècle. La volonté politique de construction d'une entité différenciée des États-Unis comme de l'Europe passait donc par une nouvelle dénomination, la Caraïbe.

Cependant, dans les Antilles françaises et en Guyane, le terme de « Caraïbe » a été employé tardivement. Aimé Césaire commence à y faire quelque référence à partir des années 60 alors qu'il prône l'autonomie politique par rapport au pouvoir central. Une dizaine d'années plus tard, les mouvements indépendantistes revendiquent la caribéanité comme référence à des stratégies anti-impérialistes. Depuis une vingtaine d'années, la référence croissante à la Caraïbe, par les acteurs politiques et culturels de la Guyane, de la Guadeloupe et de la Martinique marque le souci de construire une identité régionale propre unie par la culture. Ainsi, l'utilisation du terme « d'Antilles » s'inscrit-il dans la relation duale antillano-guyanaise/française, alors que celui de « Caraïbe » se réfère et revendique une entité politique et culturelle globale, au-delà des insularités, s'inscrivant dans la mondialisation des échanges et des migrations. Il est à noter que le terme d'ultra-marin définit plus un espace géographique, global, liant les anciennes colonies françaises mais qu'il ne délimite pas une identité culturelle mais bien une multiplicité d'origines, d'histoires, d'expériences...

La deuxième remarque préliminaire touche aux modalités de gestion politique des Antilles par l'État français et à leur inscription dans l'Empire. En effet, à la suite du bureau des colonies (rattaché au secrétariat d'État à la marine) fondé par Richelieu en 1710, est créé en 1894, seulement, un ministère des colonies qui les englobent. À cette époque, la Troisième République entend marquer son engagement dans une politique étatique dont la colonisation est un élément important : un ministère lui est consacré (à l'exception de l'Algérie, département, qui est administré par le ministère de l'intérieur). L'Empire colonial de la fin du XIXe siècle conserve de la première vague de colonisation : Saint-Pierre-et-Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, ainsi que des comptoirs en Inde (Pondichéry, Madras, Bombay) mais aussi l'Algérie. Mayotte - conquise entre 1841 et 1843 -, Wallis-et-Futuna (1842-1887), la Polynésie française (1842-1900), la Nouvelle-Calédonie (1853-1860) ont été entre-temps ajoutées à la liste des colonies françaises. Pourtant, c'est l'expansion des possessions françaises en Afrique et en Indochine qui marque, de façon concrète, le deuxième empire colonial de la France. Ce n'est qu'après-guerre, en 1946, que la IVe République, pour souligner le rôle important de l'Empire dans la guerre et dans la défense des intérêts républicains, crée un ministère de la France d'Outre-Mer. Il perdure jusqu'en 1958, au moment des décolonisations, et devient par la suite, en 1959, le ministère de l'outre-mer.

Dans cet ensemble colonial et impérial, jusqu'au milieu du XXe siècle, c'est aussi la diversité de statuts qui domine. Ainsi, la question de la citoyenneté et celle de la nationalité sont-elles de celles qui singularisent le plus les « vieilles colonies »6(*) esclavagistes dans l'Empire français. Jusqu'à la loi de 1831, la question raciale avait conditionné la citoyenneté des affranchis. La disjonction qui se généralise à la fin du XIXe siècle entre citoyenneté et nationalité a été effective pour les « gens de couleur libre » dès le développement des colonies. Quoique Français, la « ligne de démarcation » entre classe blanche et affranchis leur donnait une place de citoyens passifs, placés sous la tutelle explicite des colons. Ce n'est que le 1er avril 1831 qu'un arrêté du gouverneur de la Martinique abroge diverses ordonnances prohibitives concernant les « gens de couleur libres ». Par la loi de 1833, ils retrouvent le droit d'exercer la médecine et la chirurgie, de déclarer la naissance de leurs enfants et de se marier hors de la tutelle des notables « blancs », de ne plus être dénommés « gens de couleur » ni même que leur couleur soit consignée dans les actes administratifs, ils peuvent aussi entrer sur le territoire français. Leur citoyenneté était affermie par cette loi qui prépare celle de 1848.

La « justice politique » sous-tendait la pensée philosophique des hommes politiques de la Seconde République. Elle comprenait des « droits de citoyenneté » - dont le suffrage universel masculin était le fait le plus remarquable dans l'espace colonial de la Caraïbe - et avait pour préalable l'effacement des traces serviles marquant l'identité juridique et sociale de plus de la moitié de la population. À tous les affranchis et à tous ceux qui étaient nés dans les colonies françaises, ou qui y résidaient depuis six ans, il est attribué la citoyenneté française : les anciens esclaves deviennent des citoyens français. L'égalité de statuts est ainsi garantie à tous les originaires des Antilles et de la Guyane alors que dans le même temps, le statut de « sujets français » puis « d'indigène », sous la Troisième République, s'élabore et que « nationalité » et « citoyenneté » sont disjointes dans l'Empire français. On peut souligner aussi que l'attribution de la nationalité aux Bonis de Guyane (groupes d'anciens esclaves marrons, ayant fui les plantations et installés sur les rives du fleuve Saint-Laurent du Maroni) a été utilisée comme moyen de pacification et de contrôle de ces populations.

Si, dans les Antilles françaises, la République française ne chercha à aucun moment à revenir sur cette égalité, en revanche, à l'intérieur des sociétés, les revendications de hiérarchies sociales se justifiaient par l'antériorité de la nationalité : les « békés » de la Martinique, descendants des anciens colons se réclament d'une « nationalité authentique » contre une « nationalité octroyée » par décret.

Assimilation et droit

La définition politique de l'assimilation s'enracine dans le débat colonial de la période de la Révolution française et a été en constante négociation avec la métropole et les colonies antillaises. La notion y était comprise différemment. Pour la métropole, il s'agissait, dans les périodes républicaines, de hisser les colonies jusqu'aux standards culturels de la France par intégration politique des colonies au territoire français; pour les colonies, l'assimilation a toujours été comprise comme une « mise à égalité » des droits politiques et sociaux déracialisés, sur le plan local et national. Au sein des colonies antillaises et de la Guyane, l'enjeu juridique portait précisément sur la déracialisation du droit : abrogation de toutes les lois discriminantes et application du code civil dans la forme de 1831, c'est-à-dire expurgée des amendements introduits en 1805 par Napoléon qui avait alors entériné la ligne de démarcation juridique entre classe blanche, affranchis et esclaves, et interdit l'héritage entre « Blancs » et « Affranchis ».

Du fait de l'expérience de l'esclavage et de l'ancienneté de la colonisation, une niche spécifique est créée pour les Antilles et la Guyane (tout comme La Réunion). Sous la Troisième République, alors que la « race » est introduite dans le droit républicain et qu'elle conditionne le statut personnel (Emmanuel Saada, Les enfants de la colonie. Les métis de l'empire français entre sujétion et citoyenneté, La découverte, Paris, 2007 ), elle disparaît des textes consacrés aux Antilles. En effet, l'assimilation, notion centrale de la République, a des définitions différentes selon les colonies : chaque entité coloniale est soumise à une assimilation particulière en fonction de l'ancienneté de sa participation à l'histoire nationale, de sa maturité sociale supposée et, partant, des attributs et tâches que la Métropole lui réservait. C'est une assimilation « fonctionnaliste » qui a été mise en place selon les capacités et les qualités de civilisation reconnues par l'état colonial.

Malgré la position exceptionnelle des « vieilles colonies » et en dépit d'acquis fondamentaux garantis, leur statut législatif a varié. La Constitution du 4 novembre 1848 les déclarent territoires français tandis que celle de janvier 1852 leur impose un statut d'exception en leur enlevant leur représentation parlementaire et en les régissant par sénatus-consulte. La représentation coloniale à l'Assemblée nationale est rétablie en 1871, mais c'est le gouvernement qui, par décret, étend aux colonies le bénéfice des lois métropolitaines. Après 1880, ces dispositions sont de nouveau modifiées et il est institué que les lois sont uniquement promulguées dans les colonies sur mention expresse. Les lois de la métropole n'étaient donc pas applicables de plein droit aux colonies des Antilles et de la Guyane et ce malgré la loi du 19 mars 1946 sur « le classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française ».

Départementalisation

La loi de départementalisation portée au Parlement par les partis de gauche s'inscrit à la fois dans la longue durée de l'histoire des sociétés esclavagistes racialisées de l'Atlantique français et dans une période historique plus circonscrite qui est celle de la guerre 1939-1945 et de l'après-guerre. Elle touche aussi aux reconfigurations et aux enjeux des puissances impériales dans les colonies.

L'assimilation politique, évoquée depuis la fin du XVIIIe siècle, devient le crédo généralisé des forces politiques à partir des années 1870 pour assurer « l'ordre, la conciliation et le progrès ». Ces projets locaux se concrétisent par la participation à la guerre de 1914-1918 dans les troupes françaises de 15 000 Martiniquais et 10 000 Guadeloupéens. Ils versent ce qui a été appelé l'« impôt du sang ». Dès 1919, le projet des États-Unis de demander à la France de leur céder certaines de ses colonies, notamment celles situées dans l'Atlantique, afin de combler les dettes contractées pendant la guerre, provoque des manifestations. Une « ligue pour la défense de la nationalité française » est créée en Martinique : elle interpelle directement le Président Wilson sur la base du droit international des peuples à disposer d'eux-mêmes (Sabine Andrivon-Milton, La Martinique et la Grande Guerre, L'Harmattan, Paris, 2005). Raymond Poincaré, Président de la République, déclare simultanément que « partout où le drapeau tricolore aura flotté, que ce soit dans la métropole, que ce soit dans nos colonies, le sol est français et il restera français. En ce qui concerne les Antilles, je considère la Guadeloupe et la Martinique comme de véritables départements français » (Andrivon-Milton, ibid, 2005).

Lors du deuxième conflit mondial, les enjeux et tensions se sont présentés différemment, surtout à partir de l'armistice et de l'entrée en guerre des États-Unis. Comme l'écrivait, C.R. Ageron, « l'Empire était la dernière carte de la France... ». D'une part, parce que l'Empire épargné par les Allemands et les Italiens justifiaient l'armistice, et de l'autre, parce que l'Empire constituaient aux yeux de ces derniers un capital qu'ils pourraient éventuellement capter (J-P. Azéma). La propagande impériale atteint son apogée en France (instauration d'une « quinzaine impériale » en 1941 et 1942) tandis que les Américains, dans la zone de la Caraïbe et de l'Amérique latine, créent une zone de sécurité au large de leurs côtes incluant la Martinique et la Guadeloupe (conférence de Panama) avec possibilité d'intervention en cas de menace sur la souveraineté des îles (Conférence de la Havane en juillet 1940). La présence américaine se manifeste à la fois par la pression maintenue sur les Antilles avec des visites régulières de représentants politiques américains dont le président Franklin Roosevelt qui s'arrête dans les eaux territoriales de la Martinique ; et par des aides payantes au ravitaillement (avec le Brésil, Saint-Domingue et l'Afrique du Nord) et ce jusqu'au blocus de mars 1943.

En 1941, l'amiral Robert, se rallie à Pétain. Arrivé deux années auparavant, le 14 septembre 1939, il est haut-commissaire de la République et commandant du quatrième théâtre d'opérations de l'Atlantique ouest. Sous le mot d'ordre de « défendre la Patrie », 2 000 réservistes et appelés sont envoyés en France. En Guadeloupe, le gouverneur Sorin arrive en avril 1940. C'est à partir de la consolidation du régime vichyste dit de la « Révolution nationale » que les lignes d'opposition se stabilisent. Les structures de l'État républicain sont liquidées, les parlementaires mis en congé définitif, le conseil général supprimé, ses pouvoirs uniquement exercés par le gouverneur, les maires sont également nommés par lui. En 1942, un conseil local de 25 membres nommés sur proposition du gouverneur est institué ; il comprend une large majorité de békés. Les partis politiques et syndicats sont dissous et interdits. Tous les rouages administratifs sont contrôlés tandis que la majorité de la population vit dans des conditions précaires et difficiles, la pénurie est quasiment complète. L'Église devient la caution morale de Vichy. Dans la population, le mécontentement grandit après un soutien fort accordé auparavant à la mère-patrie occupée par les Allemands ; il structure deux formes d'opposition.

D'un côté, un réseau de dissidence se met en place, vers les îles anglaises (Sainte-Lucie, et la Dominique). Ils sont acheminés aux États-Unis, équipés, entraînés au Fort Dix, puis dirigés vers l'Angleterre et l'Afrique du Nord. En octobre 1942, 4 500 volontaires (4 000 Antillais et 500 militaires français) partent (mais beaucoup de volontaires ne sont pas retenus). De l'autre, les manifestations éclatent en Guadeloupe et en Martinique, de la part de civils mais aussi de militaires de l'armée de terre, en juin 1943. Le 15 juillet 1943, la Guadeloupe se rallie tandis que l'amiral Robert et le gouverneur Sorin quittent les colonies pour Porto Rico (procès après la Libération).

La légalité républicaine est tout de suite rétablie et le ralliement se fait aux cris de « Vive de Gaulle ! Vive la République ». La guerre favorise une percée fulgurante du parti communiste avec Léopold Bissol comme secrétaire fédéral des Antilles. Peu à peu, les syndicats se reconstituent et, en juin 1944, les femmes communistes créent l'Union des femmes martiniquaises en coopération avec des femmes démocrates. L'organisation politique du pays se restructure autour du discours républicain : le 21 juillet 1944, le parti communiste organise un hommage à Victor Schoelcher, en présence de 2 000 personnes.

C'est dans un contexte économique difficile et dans un climat social mouvementé où les grèves se succèdent autour de revendications salariales que les élections de 1945 se déroulent. Aimé Césaire est élu maire de Fort-de-France en septembre 1945 porté par la nouvelle Fédération de la Martinique du parti communiste français ; Paul Valentino, à Pointe-à-Pitre, membre de la SFIO ; et Chlore Constant à Cayenne. Le mandat principal des députés des « vieilles colonies », élus en octobre 1945, de la Guadeloupe (Eugénie Eboué), de la Guyane (Gaston Monnerville), de la Martinique, (Léopold Bissol et Aimé Césaire, rapporteur de la loi)7(*) est de faire aboutir la transformation des « vieilles colonies » en département français. Les arguments en défense de la loi sont les suivants : « À l'heure où l'existence des Empires coloniaux est contestée, la demande d'assimilation constitue un hommage rendu à la France et à son génie ; tous les régimes autoritaires de la France ont pratiqué la politique coloniale d'exception et de discrimination. Par contre, les régimes républicains ont affirmé la doctrine de l'intégration ». Toute la position des socialistes se résumait ainsi : « par assimilation à la France, nous avons voulu bénéficier d'une considération plus élevée, car, bien que l'on appelât citoyen, bien que les lois politiques de démocratie nous fussent appliquées, nous sentions bien que les moeurs nous tenaient en suspicion. Bref, nous voulions, en socialistes, arriver par l'assimilation à consacrer l'égalité absolue des hommes... et singulièrement l'abolition du préjugé colonial... ». L'assimilation était conforme aux voeux des populations. La loi est votée à l'unanimité. Elle donne au gouvernement un délai de 9 mois pour appliquer les lois et décrets déjà en vigueur en France tandis que les lois nouvelles sont applicables sur mention expresse insérée aux textes. Sous les deux aspects, l'application de la loi fut très partielle : la loi de sécurité sociale, votée le 4 octobre 1944, par exemple, est très inégalement et partiellement appliquée (un peu moins de la moitié des prestations devant revenir aux individus est versée dans un fonds d'action sanitaire et social obligatoire - FASSO - pour la construction des infrastructures manquantes dans les Antilles comme les crèches et les dispensaires de santé).

Le préfet Trouillé est le premier préfet, en Martinique, à remplacer le gouverneur dans une période faite de revendications salariales demandées à une classe patronale peu incline à appliquer les textes officiels. Ils demandent, par exemple, à ce que la loi sur la sécurité sociale ne soit pas appliquée, ou seulement marginalement dans les Antilles et en Guyane. Le 4 mars 1948 se déroule l'affaire Chalvet (les coupeurs de canne demandant l'application des conventions sont réprimés et certains tués par la gendarmerie) ; en septembre 1948, c'est l'affaire des seize de Basse-Pointe qui sont accusés de meurtre d'un béké et d'outrage aux forces de l'ordre ; en mars 1951, c'est la fusillade de la Chassin. En Guadeloupe, Guyane et Martinique, sur le principe de l'égalité avec les métropolitains, en mars 1950, la grève des fonctionnaires pendant 33 jours (elle débouche sur le vote de la loi du 3 avril 1950 qui n'est pas appliquée et provoque une nouvelle grève en 1953). L'égalité était de toutes parts réclamée, et dans tous les domaines, car elle tardait à venir.

La République des pratiques :

Race et identité

La République, assimilée à la mère-patrie, avait éradiqué, dans le principe, la question de la race. Le préjugé de « civilisation » demeurait pourtant, dans les pratiques. La question pouvait être circonscrite à un rapport conflictuel avec les « békés » des Antilles inscrit dans la longue histoire de l'esclavage, car ces derniers demeuraient propriétaires des principaux leviers économiques et maintenaient sous leur dépendance les ouvriers des Antilles. Mais à cela s'ajoutait une nouvelle donne, sur le sol de la mère-patrie, la seconde guerre mondiale avait opéré un changement radical. Vichy avait exercé des mesures discriminatoires contre les « juifs, les arabes et les hommes de couleur » provoquant une protestation de Monnerville. Des affiches, dans les gares, précisaient que l'interdiction s'étendait aux noirs, aux Martiniquais, aux Indochinois... Le racisme qui s'affiche dans la métropole est aussi expérimenté dans les colonies antillaises et en Guyane. Selon Frantz Fanon, les préjugés raciaux s'étaient métamorphosés en racisme, en « authentique racisme », sous l'amiral Robert et le gouverneur Sorin dans les colonies avec des mesures vexatoires exercées par les marins sur les populations et une distribution des ressources alimentaires selon une grille raciale. Frantz Fanon résume ainsi le changement qui s'opère après-guerre : « Ainsi donc l'Antillais, après 1945, a changé ses valeurs. Alors qu'avant 1939, il avait les yeux fixés sur l'Europe blanche, alors que pour lui le bien était l'évasion hors de sa couleur, il se découvre en 1945, non seulement un noir mais un nègre et c'est vers la lointaine Afrique qu'il lancera désormais ses pseudopodes... À partir de 1945, l'Antillais en France, rappellera à tout instant qu'il est un nègre » (Fanon 1964, 34). Quelques temps après le vote de la loi de départementalisation, Césaire dégage aussi une nouvelle identité pour l'Antillais en rappelant que l'assimilation ne peut pas être totale. Il s'agit aussi pour Frantz Fanon d'inscrire dans l'universalisme un sujet racialisé, le sujet « noir » victime de racisme tandis que pour Césaire (ainsi que Léopold Sedar Senghor du Sénégal et Léon-Gontran Damas, de la Guyane), c'est la « négritude », l'identité noire, qui permet d'atteindre à l'universel et de construire un nouvel humanisme. Pour Césaire, si la République donne le cadre institutionnel dans lequel les Antilles s'inscrivent par lien historique et par nécessité économique, très rapidement il prend ses distances avec « la France » comme entité culturelle référentielle.

Résistance intellectuelle et culture comme audaces dans les Antilles et la Guyane.

Quelques prémisses avaient été posées dès la guerre par la résistance intellectuelle, la « dissidence intellectuelle », qui s'élabore autour de la revue Tropiques dès avril 1941 qui joue un rôle dans la prise de conscience de la jeune génération. Se situant dans la lignée de Légitime Défense, qui paraît en 1933, et de L'Étudiant noir de Senghor et Damas en 1934, elle est interdite le 10 mai 1943 par le chef de la censure, car elle est considérée comme une revue « révolutionnaire, raciale, sectaire, qui empoisonne les esprits, sème la haine et ruine la morale ». Le 10 mai 1943, Suzanne Césaire répond à l'interdiction en disant : « Racistes, oui. Du racisme de Toussaint-Louverture, de Claude MacKay et de Langston Hughes - contre celui de Drumont et d'Hitler » 8(*).

De la seconde guerre mondiale - à cause de l'expérimentation du racisme, de la circulation et du partage des expériences coloniales, par l'importance avérée de l'Empire au secours de la métropole -, résultèrent l'émergence des mouvements anti-colonialistes et la construction d'un sujet « Noir » fort. Dans l'immédiate après-guerre s'affirmait donc une identité noire qui s'enracinait dans la dénonciation de la colonisation et la lutte contre le racisme et la ségrégation. Bien qu'ayant inscrit la Martinique dans le cadre politique de la République, Aimé Césaire n'a eu de cesse de dénoncer par la suite l'élaboration et la survie de l'esprit colonial de la IIIe République, notamment dans un essai virulent qui paraît en 1950 intitulé Discours sur le colonialisme. Il y souligne, en particulier, les impensés raciaux du discours républicain. Deux années plus tard, l'un de ses anciens élèves, Frantz Fanon, publie Peaux Noires, Masques Blancs, première étude soutenue de la discrimination raciale.

Les premières migrations d'Antillais : des audaces dans l'hexagone de l'après-guerre.

Jusque dans les années cinquante, les migrations sont peu importantes. Le mouvement va par la suite s'installer et s'amplifier pour plusieurs raisons.

D'une part, la pression démographique est importante. Depuis les années vingt, les Antilles françaises sont en phase de transition démographique (chute de la mortalité, forte natalité). Elles connaissent un accroissement annuel de l'ordre de plus de 2 %, ce qui donne aux Antilles une population très jeune alors que cette transition se fait dans un contexte économique fragile9(*). L'économie de plantation a disparu tandis que le marché du travail est erratique. Pourtant, au début du XXe siècle, la Martinique est au premier rang mondial des exportateurs de rhum car cette production a été renforcée pendant la première guerre mondiale : « Les principales zones de production de sucre et d'alcool de la France étant envahies, l'État encourage par le mécanisme des réquisitions militaires les implantations de sucre et de rhum coloniaux qui entrent à la fois dans la ration alimentaire des troupes et, pour le second, dans la fabrication des explosifs »10(*).  Les branches sucre et rhum sont d'authentiques « industries de guerre ». Dès 1922, la loi de contingentement des rhums sur le marché français est votée. Le sucre, quant à lui, est soumis à la forte concurrence du sucre de betterave. En 1938, un accord de partage du marché est trouvé entre producteurs de sucre de betterave et ceux de sucre de canne, permettant une revalorisation de cette production coloniale. Dans le même temps et quasiment dans les mêmes conditions, la production de bananes est protégée. À partir de 1945, dans la phase de reconstruction nationale, les liens préférentiels et protectionnistes entre la métropole et ses colonies sont maintenus dans le cadre de l'Union française (créée le 27 octobre 1946)11(*). La Martinique et la Guadeloupe connaissent alors une croissance économique moyenne fondée principalement sur les cultures d'exportation ; celle-ci perdure jusqu'à la fin des années soixante. Pourtant, en 1946, avec une économie dépendante de la métropole, une dévaluation du franc et une croissance démographique importante, la situation reste précaire, et ce d'autant plus que les cultures vivrières ont reculé sensiblement et ne couvrent plus les besoins de la population.

C'est à la faveur de la loi de départementalisation et de la reconstruction de la France après-guerre qu'émergent les premiers flux migratoires de main-d'oeuvre12(*). Ils ne sont pas encore organisés par l'État, comme ils le seront vers les années soixante avec le Bumidom13(*). Il s'agit plutôt de migrations qui se font par le biais de réseaux interpersonnels. Les primo-migrantes jouaient le rôle d'intermédiaires auprès des femmes demeurées au pays.

La migration suivait un schéma décrit par la suite par les chercheurs14(*). La première étape du parcours de ces générations en métropole était assez souvent celle du travail comme domestique. Les femmes qui avaient déjà connu ce métier aux Antilles étaient prêtes à faire ce travail, en attendant de découvrir d'autres possibilités. La demande en employées de maison était toujours forte, notamment à Paris. De nombreuses femmes ont été engagées directement par l'employeur avant de partir, sinon elles trouvaient une place une fois arrivées en métropole.

Les Antilles à Paris : Une figure de la migration d'après-guerre : Mayotte Capécia

Extraordinaire et audacieuse furent les destins de nombreux Antillais, hommes et femmes, dont on a perdu la mémoire. Ainsi celui d'une femme telle que Lucette Céranus Combette, plus connue sous son nom de plume de Mayotte Capécia15(*), à Paris, arrivée à Paris dans l'anonymat. Le contexte culturel dans lequel s'inscrivent son ascension sociale et son établissement en tant que romancière lui a été favorable auprès d'un large public de la métropole fatigué par la guerre. Le « doudouisme », cette représentation des Antilles sous un angle charmant et insouciant, est toujours à la mode. L'association entre « Antilles », rhum, musique et danse sexualisée se maintient . Depuis la guerre de 1914-1918, les soldats antillais avaient fait connaître leur musique et, entre autres, les musiques carnavalesques. Depuis cette époque, de nombreux lieux avaient ouvert à Paris où le public pouvait écouter cette musique et danser. Dès 1924, le pianiste et homme d'affaires Jean Rézard-Desvouves anime le Bal colonial de la rue Blomet, ouvert dans l'arrière-salle d'un café auvergnat ; c'est aussi un établissement fréquenté par certains surréalistes. Ernest Léardée, auteur de nombreuses biguines, lui succède. Quelques années plus tard, en 1928, Laviolette ouvre le Bal de la Glacière, et fait venir à Paris le clarinettiste et compositeur déjà célèbre en Martinique, Alexandre Stellio16(*). Un an plus tard, avec son orchestre, il enregistre des biguines qui intègrent des rythmes en provenance de la Colombie, des États-Unis et du Venezuela. Stellio joue au restaurant-dancing « Le Rocher de Cancale », quai de Bercy, puis au cabaret « La Boule blanche », rue Vavin. Jusqu'au seuil de la seconde guerre, les « cabarets nègres » comme le « Tagada-Biguine », « L'Élan noir » ou « Le Mikado » animent la vie parisienne. Certains existent toujours après-guerre, comme le cabaret « La Canne à sucre » où Moune de Rivel chante la beauté des femmes mulâtresses avec sa chanson « Ba yo milatresse-la » ou encore la question raciale avec « Noir et blanc »17(*). Ce cabaret devient un lieu sélect, couru du Tout-Paris et des touristes étrangers. Outre la biguine, le merengue, le calypso, le limbo, le vaudou, la bossa-nova se développent... « La Rhumerie », créée en 1932, reçoit l'intelligentsia française et étrangère. Cette « culture noire » produit les événements les plus en vogue de Paris. Dès la sortie de son premier livre, Mayotte Capécia est invitée à se joindre à ces mondanités parisiennes, auxquelles elle se rend la plupart du temps avec sa soeur Reine, comme au vernissage du bar-restaurant créole « La Ma't'nique ». Elle rencontre Joséphine Baker, dont la « revue nègre » de 1925 est reprise en 1946 et qui chante des chansons de Maïote Almaby, (martiniquaise, premier prix de chant et de piano du conservatoire de Paris), notamment Madiana en 1932 C'est un triomphe, et ce d'autant plus que Joséphine Baker a participé à la résistance aux côtés du général de Gaulle. Paris est alors un espace transcolonial dans lequel se retrouvent des traits culturels « noirs » venant du monde entier.

À côté du « doudouisme » cohabitent d'autres tendances et mouvements. Dans le Paris d'après-guerre, l'effervescence d'une culture transnationale noire est alimentée par la présence d'artistes et d'intellectuels francophones et américains tels que Joseph Zobel, Jenny Alpha, Chester Himes, Langston Hughes, James Baldwin, Richard Wright, Sydney Bechet et Miche. Au travers de la question culturelle, dont le jazz est l'une des expressions les plus novatrices et syncrétiques, se posent celle de l'identité spécifique « noire » et celle de la dénonciation du colonialisme. Ce questionnement se pose simultanément dans un contexte français et international, et lie culture et politique.

Aimé Césaire pose une nouvelle identité culturelle « nègre » qui s'exprime dans le cadre politique de la France. Il insiste notamment sur le fait que l'assimilation statutaire des Antilles et de la Guyane à des départements français ne peut pas être totale :

« La Martinique n'est ni la Provence, ni la Bretagne. Nous héritons certes de l'Occident, mais aussi des peuplades africaines. Nous avons certaines traditions, une originalité propre à garder et à défendre... C'est à nous qu'il revient de réhabiliter l'homme de couleur dans un monde anémié par les théories racistes et hanté encore par le fantôme d'Hitler. »

Dans le même temps, il participe, à Paris, à une réflexion collective sur une identité noire transcontinentale prenant origine en Afrique. Quelques jalons de cette réflexion avaient été posés avant-guerre, notamment en 1932, par Paulette Nardal, Martiniquaise qui avait créé La Revue du monde noir. Elle s'identifiait au Harlem renaissance et prônait un internationalisme culturel noir. Après-guerre, la question se repose, du fait notamment du rôle des colonies françaises et des troupes noires américaines dans le conflit. En 1947, Aimé Césaire participe à la création de la revue Présence africaine sous la direction d'Alioune Diop, avec Jean Price-Mars, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright, entre autres. Une riche production de textes s'en suit. Ce sont des oeuvres phares de dénonciation de la situation coloniale, comme le livre Discours sur le colonialisme de Césaire, en 1950, ou encore, deux ans plus tard, Peau noire, masques blancs, de son ancien élève, Frantz Fanon.

Il est intéressant de souligner la place que les éditions Corrêa vont jouer dans ce processus de diffusion de textes novateurs. À côté de Mayotte Capécia, regardée comme un auteur « doudouiste », elles publient, par exemple, Chester Himes ou encore Richard Wright18(*). Edmond Buchet fait un commentaire dans ses carnets le 25 avril 1953, sur la réception des écrivains noirs américains :

« Chester Himes, noir américain dont nous avons publié La Croisade de Lee Gordon (1952), arrivé à Paris il y a une quinzaine de jours, est venu nous voir jeudi, accompagné de Mme Richard Wright. Il apporte avec lui de nouveaux romans, pour lesquels il demande un million d'à-valoir. Or le roman que nous avons publié, comme celui qu'Albin-Michel a publié il y a quelques années19(*), a été un four, nous avons perdu 800 000 francs. Quelles sont les raisons de cet insuccès ? Himes évoque des problèmes trop spécifiquement américains, en outre il est lui-même un cas trop particulier, exagérant jusqu'à la folie le complexe d'infériorité des noirs. Il avoue dans un de ses romans que pour qu'un noir se sente l'égal d'un blanc il faut qu'il soit dix fois plus privilégié... La question de couleur n'intéresse plus beaucoup les lecteurs français, elle a été trop exploitée par les romanciers américains, et même Richard Wright, dont Black Boy m'avait impressionné, se trouve victime de cette désaffection20(*). »

Bien que positionnée sur un autre registre que celui de la dénonciation du colonialisme, Mayotte Capécia ne semble pourtant pas rester en marge de ces réseaux culturels. Grâce à sa personnalité et à son rayonnement, elle est invitée à de nombreux événements. Elle rencontre Henri Miller, Maria Hardouin, Chester Himes, Richard Wright. Elle rencontre quelques Antillais, dont Marcel Manville (sa carte de visite se retrouve dans ses archives), Furcy Tyrolien, président du conseil général de la Guadeloupe. Au Salon du livre de l'Outre-Mer en 1948, le président Vincent Auriol salue Mayotte dans un groupe de jeunes femmes en costumes régionaux. C'est elle qui organise un rendez-vous entre Léon Gontran Damas et Edmond Buchet21(*). Elle rencontre aussi René Maran, prix Goncourt en 1921 pour son roman Batouala. Véritable roman nègre. Le deuxième roman de Mayotte Capécia vient alors de sortir. Il est intéressant de noter la lecture positive qu'en fait René Maran :

« Ce qui, selon moi, donne au nouveau roman de Mme Mayotte Capécia une incomparable valeur, ce n'est pas cet art de conter, où elle excelle, ou sa science innée d'une intrigue menée de bout en bout jusqu'à son parfait achèvement, c'est qu'elle se soit penchée, avec une louable impartialité, sur le complexe, délicat et douloureux problème des relations interraciales aux Antilles, et, pour peu qu'on ait assez de largeur d'esprit pour le transcender, partout où des races différentes sont obligées de cohabiter et de s'interpénétrer plus ou moins.

Qu'on le veuille ou non, ce problème est peut-être l'un des plus graves et des plus passionnants de notre temps. »

Maran est à peu près le seul auteur qui situe les propos de Mayotte Capécia dans les débats politiques contemporains autour de la « race ». Beaucoup d'autres articles de presse en soulignaient plutôt l'exotisme. Dans Le Monde du 22 avril 1950, on lit : « Le style de Mlle Mayotte Capécia est vif et fait d'image. Son récit est plaisant, libre sans être licencieux... » Pour L'Espoir de Nice, le 4 mai 1950, Mayotte Capécia est une Colette martiniquaise, toujours dans la lignée de cette dépêche de l'AFP qui annonçait la parution de JSM à la fin du mois d'avril 1948 :

« Le public a accueilli avec beaucoup de ferveur le premier livre de Mme Mayotte Capécia : Je suis Martiniquaise, mais je ne crois pas qu'il ait compris le vrai mérite de ce délicieux roman. Il l'a trouvé plein de charme et de délicates émotions, mais il a surtout été sensible à ce qu'il pensait y trouver de savoureux exotisme. Et, de fait, l'exotisme de cet ouvrage est en quelque sorte saisissant. Il ruisselle de parfums et de couleurs. Il va jusqu'à emprunter parfois le langage de notre vieille colonie, ce parler créole où toutes les langueurs et tous les abandons semblent évoqués. Mais ce n'est point-là, me semble-t-il, que réside la qualité de cette confession. C'est dans la simplicité désarmante avec laquelle toutes ces choses sont dites, dans la sincérité absolue des aveux d'une conscience qui se souvient... Mme Capécia nous mène à la limite extrême de la littérature... Son livre est fait avec la matière même de la vie, sans transposition, sans aucune modification ni dans le sens de l'enjolivement, ni dans celui du pessimisme. Un destin de femme se déroule là, sous nos yeux, avec sa rigoureuse nécessité, sans que celle qui le subit ait même la faiblesse de s'en plaindre. Je ne connais guère de page aussi digne, aussi noble, que celle où l'auteur décrit ses sentiments d'abandonnée. Pas un soupçon d'emphase, aucun appel à la pitié. Mais un sens du fatum aussi pur, aussi beau que celui de la tragédie antique. »

Chacun voyait, au fond, dans les romans de Mayotte Capécia ce qu'il souhaitait y voir, et c'est sans doute la raison de son succès populaire. Dans une entrée de ses mémoires, Les Auteurs de ma vie, publié en 1969, Edmond Buchet note le 30 avril 1949 que « Mayotte Capécia vient d'obtenir le Grand prix littéraire des Antilles avec son petit roman Je suis Martiniquaise. Cérémonie pittoresque et fortement arrosée à la Rhumerie, suivie d'un déjeuner non moins arrosé à la Case qui durera jusqu'à cinq heures. Je n'avais jamais bu tant de punch de ma vie. Léo Larguier présidait le jury avec beaucoup de bonhomie22(*). »

Léo Larguier, membre de l'Académie Goncourt semble pourtant avoir regardé Mayotte Capécia avec beaucoup de distance paternaliste . La remise du prix a donné lieu à plusieurs interviews dont l'une est conservée à l'INA. Mayotte Capécia et Léo Larguier sont interrogés, juste après l'annonce du prix. Cet enregistrement permet de mesurer la condescendance à laquelle elle devait souvent être confrontée. Larguier l'appelle par deux fois « Capacci »23(*), tandis que le journaliste n'hésite pas à lui couper brutalement la parole. Elle répond à ses questions, un peu déstabilisée, avec un très léger accent martiniquais :

« Eh bien, le sujet de mon livre comme je l'avais dit, la vie est difficile pour une femme, et surtout une femme de couleur, et je crois, ce n'est pas en une qualité de mon petit livre mais je crois aussi c'est en qualité de femme de couleur et cette qualité jusqu'ici ne m'avait apporté que des inconvénients, comme je le raconte dans mon roman et aujourd'hui le prix des Antilles vient en compensenser, en compenser les inconvénients.24(*) »

Dans un autre entretien non daté, elle relève que l'on a souvent dit de son livre que :

« C'est Loti vu et jugé par Mme Chrysanthème. Ce que j'ai voulu, c'est exprimer non seulement le destin, mais la pensée et le sentiment d'une femme de couleur. Et je crois qu'à travers mon petit livre, le jury du grand prix des Antilles a voulu rendre hommage à toutes les femmes de couleur si nombreuses dans l'Union française. Si mon livre vient à faire comprendre que ces femmes aiment et souffrent comme les blanches et qu'elles sont aussi respectables que n'importe quelle autre femme, il aura rempli son but. »

Les bricolages d'un sujet colonial

On ne peut qu'être frappé par le fait que dans les propos des journalistes, la reconnaissance de Mayotte Capécia comme auteur est toujours mêlée de paternalisme et d'exotisme et qu'elle est constamment obligée de se resituer vis-à-vis des représentations qui lui sont imposées. Avec l'audace de sa venue à Paris, Lucette Combette échappe aux différentes hiérarchies qui caractérisent la post colonie des Antilles et intègre un monde qui semble moins organisé sur des différences raciales. Pourtant, elle y découvre les signes d'un racisme latent reposant sur une binarité « noir-blanc ». Elle écrit dans un de ses carnets : « C'est à Paris que j'ai appris comment les gens parlaient des nègres. Mais en ma plésence  présence  je n'étais pas un (sic) nègre ». Cette expérience l'a-t-elle menée à une prise de conscience politique de la race ? Sans pouvoir répondre fermement à ces questions, on ne peut que constater la proximité d'expérience de racisation avec celle qui est racontée dans le passage célèbre où Frantz Fanon décrit le choc qu'il subit lorsqu'en France un enfant s'écrie en le regardant : « Tiens, un nègre ! ».

Fanon, comme Aimé Césaire et comme d'autres militants antiracistes, possédaient les armes intellectuelles, mais aussi sociales et économiques, pour ériger une critique radicale du système de domination raciale. En revanche, Lucette Combette, femme sans formation scolaire, issue d'un milieu populaire, a dû « bricoler » une position à l'intérieur de cette situation comme beaucoup d'Antillais arrivant dans la Métropole. Le consentement à la domination qu'ont voulu y lire certains se rapproche plutôt d'une manoeuvre pour construire une subjectivité. Contrainte de ne pas heurter frontalement des interlocuteurs qui lui imposaient leurs propres représentations de « la Martiniquaise » mais, en même temps, désireuse de satisfaire son ambition sociale, elle a dû composer pour atteindre ses objectifs. Il lui a fallu accepter certaines humiliations ou dénigrements, pour continuer à progresser dans un milieu au sein duquel elle voulait se faire une place et ancrer sa famille. Ses écrits comme sa vie sont marqués par ces complexités - des expériences vécues par de nombreux sujets coloniaux, subalternes qui ont laissé peu de traces écrites et surtout littéraires. Elles sont pourtant marquées par l'audace et le défi de croire et de donner un contenu plein et entier à la devise de « Liberté, Egalite, Fraternité » tout en dégageant une identité spécifique d'Antillais et de Guyanais.

M. Philippe Vitale, Membre du laboratoire méditerranéen de sociologie (CNRS-MMSH) et maître de conférences à l'Université d'Aix-Marseille

« Puisqu'en effet nous sommes le fruit de générations antérieures, nous sommes aussi le fruit de leurs égarements, de leurs passions, de leurs erreurs, voire de leurs crimes : il n'est pas possible de se couper tout à fait de cette chaîne. Nous aurons beau condamner ces égarements et nous en croire affranchis, cela n'empêchera que nous en soyons les héritiers. »

F. Nietzsche

Le cinquantenaire du Bureau pour le développement des migrations intéressant les DOM (BUMIDOM) marque sans doute une époque révolue : celle d'une migration contrainte, supposée répondre à la situation démographique, économique, sanitaire et sociale ; situation alarmante que connaissent les DOM au lendemain de la départementalisation (1946). Des « pionniers » de la migration ultramarine des années 1960 aux ultramarins en mobilité des années 1980 à nos jours, les changements de lexiques et de dispositifs ne minorent pas la place centrale qu'occupe l'État français dans l'histoire de ses relations avec ses outre-mer.

De « français entièrement à part », les ultramarins sont sans doute devenus aujourd'hui des « français à part entière ». Audacieux, les ultramarins peuvent l'être, même si leur audace doit être pensée à l'aune des variables sociologiques discriminantes : l'âge, le sexe, les diplômes, l'origine sociale et les revenus des parents... Sans victimisme ni dolororisme, même avec de la bonne volonté, on n'est pas audacieux de la même manière avec un bac +5 et un soutien familial, ou sans diplôme et un entourage qui subsiste avec un Revenu de Solidarité Active. Tout n'est pas si simple en matière de mobilité sociale pour les domiens, et il faut bien veiller à ne pas en rester à des exemples singuliers : ceux des « transfuges » qui ont réussi, mais qui ne représentent pas la grande majorité des ultramarins qui connaissent des difficultés pour accéder a minima à un emploi et à un logement. Là, comme ailleurs, les statistiques sont têtues et la démagogie latente.

Les différentes mesures en matière d'éducation, d'emploi, notamment de mobilité des jeunes domiens vers la métropole et vers les pays qui possèdent une économie qui offre des emplois (Australie, Canada...), toutes les aides en faveur de la création de micro-entreprises, toutes les audaces ultramarines, doivent être saluées. Elles ne doivent cependant pas masquer le contexte économique et social des départements et régions d'outre-mer ; comme d'ailleurs celui de la métropole ! Considérer l'audace comme le deus ex machina contemporain peut se payer cher de désillusions et de ressentiments. Ce n'est certainement pas une raison pour renoncer à l'idéal républicain de la mobilité et de la justice sociales qui est au coeur de l'État-nation « à la française ». Or, ce n'est sans doute pas avec un volontarisme que l'on parviendra à cimenter la Nation et à apaiser la perte de confiance dans le consensus démocratique, amplifiée par les crises économiques, le chômage, la précarité, et le renforcement des inégalités. Cela est vrai pour les métropolitains, cela l'est d'autant plus pour les domiens.

Car ce n'est pas non plus avec un slogan performatif (« c'est du passé », « il faut tourner la page », « il faut avancer »...) que l'on tirera un trait sur la mémoire collective des ultramarins. Un pas a été fait avec la loi Taubira de 2001 qui a reconnu les traites et les esclavages comme crime contre l'humanité. Une loi nécessaire, mais insuffisante.

Certains ultramarins sont parvenus à faire résilience d'un passé esclavagiste, de la colonisation, sans pour autant oublier les barrières phénotypiques, langagières et culturelles, qu'ils continuent à connaître au quotidien. Pour d'autres, ces plaies refoulées sont restées béantes, vives, générant un ressentiment, une demande de réparation, une volonté de faire payer à l'État français les traumatismes du passé désignés comme responsables des inégalités du présent (Ferro, 2007). Ceux-là ne se reconnaissent pas dans la Nation française ; et leurs enfants non plus (Ascaride & Vitale, 2008). Des exemples contemporains de réconciliation entre l'État et les populations qui ont vécu un traumatisme passé (Afrique du Sud, Australie...) pourraient être des pistes de réflexion pour la France.

À la suite de la loi de 2001, un comité pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage a été mis en place. Il réfléchit notamment sur les programmes scolaires d'Histoire. Or, quid de la question des réparations envisagées dans le cadre de cette loi de 2001, mais dont son article 5 initial ne fut pas retenu25(*) ? Quid des revendications concernant les réparations financières liées à l'esclavage, soutenues notamment par le Conseil représentatif des associations noires de France ?

Quand un problème n'est pas traité politiquement, il finit le plus souvent devant les tribunaux... C'est le cas d'un épisode de l'histoire de La Réunion, de l'histoire de France, épisode qui continue à faire des vagues et qui me paraît exemplaire de la relation de la métropole avec ses outre-mer et du ressentiment qui peut surgir chez les ultramarins.

L'affaire des Réunionnais de la Creuse

Cette affaire est longtemps restée souterraine et il a fallu attendre 2001 pour qu'elle éclate au grand jour. Quarante ans après la création du BUMIDOM, Jean-Jacques Martial dépose plainte contre l'État français. Une plainte « pour enlèvement, séquestration de mineur, rafle et déportation », assortie d'une demande de réparation d'un milliard d'euros. Pourquoi cette plainte ? À la suite des recherches généalogiques, Jean-Jacques Martial, alors installé dans l'Aude, apprend brutalement les conditions de son transfert en Creuse, son véritable nom de famille et, lui qui se croyait orphelin, découvre qu'il possède une famille à La Réunion. Suivent d'autres plaintes, dont certaines relayées par des associations de Réunionnais qui se qualifient de « déportés » et qui demandent réparation.

Pour dire très vite, durant dix-huit ans (de 1963 à 1981), le BUMIDOM mis en place par le député de La Réunion Michel Debré, fait transiter, avec l'aide du Comité national d'accueil des Réunionnais en métropole (CNARM), 1 615 mineurs Réunionnais, des bébés et des adolescents. Un transit de La Réunion, à la démographie galopante, vers les territoires ruraux métropolitains qui se désertifient : la Creuse, principalement, mais aussi le Gers, le Cantal, la Lozère...

« Déplacer le trop-plein vers le trop vide » est au coeur de la politique migratoire de Michel Debré, politique articulée autour de trois dimensions qui rendent possible l'épisode du transfert des mineurs réunionnais. Le jacobino-nationalisme, en premier lieu, nationaliste non pas au sens de réactionnaire, mais de la Nation au centre de la pensée, et jacobine en tant qu'État-nation au centre du dispositif politique. La seconde dimension de la pensée politique de Michel Debré est celle que l'on pourrait appeler « coloniale », mais je lui préfère le terme de « pensée d'Empire ». C'est une dimension que l'on a actuellement plus que tendance à oublier ou à occulter. La pensée d'Empire s'articule classiquement autour de l'existence d'un empire colonial sans pour autant pouvoir être assimilée à une pensée coloniale et encore moins à une pensée raciste. C'est la vision et la pensée de « la plus grande France », cet ensemble politique et culturel qui, au-delà de la métropole, s'étend sur l'Afrique, l'Asie, l'Océanie et l'Amérique et qui permet à la France d'être une grande puissance géopolitique mondiale. C'est la France de toutes les couleurs. Cette entité où tous sont français et qui renvoie à une des grandes idéologies coloniales, l'assimilation, qui imprègne à jamais la vision du monde de Michel Debré. Il en est un partisan acharné, même quand l'Histoire lui donnera tort. Troisième dimension essentielle de la politique de Michel Debré : l'anticommunisme. Et, à La Réunion, il est à son affaire. Tout s'y retrouve. Le combat civilisateur de la France aux antipodes, la lutte contre les communistes sur le territoire national et la lutte contre le communisme international. Ainsi, l'équation politique réunionnaise est posée, comme se ramenant à un choix entre séparatistes-communistes et nationaux-républicains : les pupilles réunionnais seront nationaux. Ils seront traités comme tous les autres pupilles français, qu'importe la distance, qu'importe le mode de vie, qu'importe le climat... D'autant que dans les années soixante, faut-il le rappeler, l'assistance publique et la DDASS, hyperlégalistes, s'encombrent peu de psychologie de l'enfant ; qu'il soit d'ailleurs réunionnais ou parisien (Jablonka, 2007)...

C'est dans ce contexte de post-départementalisation d'une île de La Réunion largement sous-développée et d'une politique républicaine « debréiste » de rattrapage « coûte que coûte » que, de 1963 à 1981, 1 615 mineurs réunionnais sont transférés vers les territoires ruraux métropolitains. Un dispositif inédit, invraisemblable aujourd'hui, qui fait l'objet d'une plainte contre l'État français.

Les demandes de réparation se multipliant, par une note ministérielle en date du 22 avril 2002, la ministre de l'Emploi et de la Solidarité demande à l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) de procéder à une enquête « sur la situation d'enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 ». En octobre 2002, est publié un rapport de cette inspection, qui conclut que l'on ne peut objectivement parler ni de déportation ni de maltraitance des mineurs réunionnais transférés. L'IGAS refuse, en outre, les accusations des plaignants considérant comme un dol, comme une tromperie, les conditions et les objectifs affichés par les services sociaux concernant les transferts lorsque le ou les parents du mineur étaient vivants. L'IGAS refuse également les dénonciations des ex-mineurs réunionnais transférés sur le changement illégal de statut de ceux qui au départ possédaient une famille, et qui sont devenus, à l'arrivée en métropole, des pupilles de l'État. Le rapport de l'IGAS se conclut sur l'absence de fautes des services sociaux et de l'État, pour proposer in fine le financement d'un billet d'avion aller-retour pour celles et ceux qui souhaiteraient (re)voir leur île natale et leur famille.

Personne n'est sorti indemne de ce sursaut d'Histoire : certainement pas les Réunionnais, mais pas non plus les Métropolitains, les Creusois notamment, qui ont accueilli les mineurs et qui ne comprennent pas le procès qui leur est fait quelques quarante ans plus tard.

Or, depuis la plainte déposée par Jean-Jacques Martial, de tribunal en tribunal, les ex-mineurs transférés ne sont pas arrivés à obtenir réparation ; ne serait-ce même qu'une réparation symbolique. En juin dernier, à La Réunion, lors d'une soirée télévisée consacrée à cette affaire, suivie d'un débat en direct, l'émotion fut si vive parmi les téléspectateurs qu'il fut annoncé que le Conseil général de La Réunion allait ériger une stèle à l'aéroport Roland Garros, une stèle en mémoire des mineurs transférés en métropole.

Que retenir de cet épisode ?

Cinquante ans du BUMIDOM, cinquante ans du transfert des mineurs réunionnais. Je défends l'idée que ces quelque 1 615 mineurs sont les involontaires représentants de l'histoire de la France. Ils sont beaucoup plus emblématiques que l'on ne saurait le croire et ne dessinent pas qu'une histoire particulière et discrète. Les mineurs transférés sont l'expression sensible d'une période historique, des rapports entre la métropole et ses outre-mer. De même que des rapports de la métropole avec elle-même, de la vision qu'a la France d'elle-même. La façon dont elle se traite et s'administre. La manière dont elle traite de sa mémoire et dont elle la transmet.

À ce titre, on pourrait se demander si ces Réunionnais transférés ne sont pas, nonobstant leur faible effectif, parfaitement emblématiques du changement de la place et du rôle de l'État dans l'Histoire française. Autant, à l'époque, le transfert semble n'avoir posé aucun problème à la majorité des Réunionnais et des Métropolitains, autant, quarante ans plus tard, l'affaire fait scandale. Depuis 1963, l'État s'est transformé, la décentralisation s'est installée et a été entérinée. En outre, les niveaux d'intervention et de discussion se sont multipliés. L'État omnipotent a disparu au profit d'un « État animateur » (Donzelot, Estèbe, 1994). L'État change de contenu, il s'affaiblit. La DDASS modifie son regard et ses pratiques sur les pupilles en particulier et sur l'enfant en général : la légitimité d'une autre époque devient alors contestable.

Purs produits d'une affaire d'État et d'un abus de pouvoir, les Réunionnais de la Creuse peuvent a minima poser la question de la légitimité de leur transfert. Comme l'État ne s'est pas posé la question ou y a répondu par un rapport contestable, certains ont demandé des réparations. Contrairement à l'Australie qui, en 2009, par la voix du Premier ministre Kevin Rudd, a publiquement présenté les « excuses de la Nation » à des milliers d'enfants, anglais et aborigènes, qui de 1930 à 1970 ont été victimes de violences et d'abus dans les orphelinats et foyers d'accueil australiens, la France reste ferme sur la question des réparations financières26(*), mais avance peu sur les volets mémoriel et symbolique.

Espérons que par la connaissance de leur histoire, des conditions et des raisons de leur transfert, surtout par un acte politique, les ex-mineurs réunionnais puissent faire acte de résilience et que leurs enfants et petits-enfants puissent être audacieux, fiers d'être ultramarins, et sans ressentiment envers la métropole. Souhaitons aussi que cet épisode devienne un élément de l'Histoire de France à part entière, ce qui serait un gage de reconnaissance pour les Réunionnais en particulier, pour les ultramarins en général et, finalement, pour tous les Français.

Bibliographie sélective

Ascaride Gilles, Spagnoli Corine, Philippe Vitale (2004), Tristes tropiques de la Creuse, Romainville, Éditions K'A.

Ascaride Gilles, Vitale Philippe (2008), « Immobilis in mobile. Bavardages autour des résistances juvéniles réunionnaises à la mobilité », in Vitale Philippe (dir.), La Réunion : regards contemporains, Revue Faire-Savoirs, Marseille In amares.org, [En ligne], page consultée le 30 avril 2013, http://www.amares.org/index.php/les-sommaires/19-fsnd7-lile-de-la-reunion-.

Ascaride Gilles, Vitale Philippe (2008), « Mémoire et migration de l'ombre, le cas des Réunionnais de la Creuse », in Comet G., Lejeune A., Mary-Rouan C. (dir.), Mémoire individuelle, mémoire collective et histoire, Marseille, Éditions Solal, collection Résilience.

Debré Michel (1994), Combattre toujours, Paris, Albin Michel.

Debré Michel (1988), Trois Républiques pour une France, Paris, Albin Michel.

Donzelot Jacques, Estebe Philippe (1994), L'État animateur, Paris, Esprit.

Ferro, Marc (2007), Le ressentiment dans l'Histoire : comprendre notre temps, Paris, Odile Jabob.

Gauvin, Gilles (2006), Michel Debré et l'île de la Réunion : une certaine idée de la plus grande France, Presses universitaires du Septentrion, Liège.

Jablonka, Ivan (2007), Enfants en exil, Paris, Seuil.

Martial Jean-Jacques (2003), Une enfance volée, Paris, Les quatre chemins.

Nietzsche, F. (2000), « Considérations inactuelles », in OEuvres t.1, Paris, Gallimard.

Rapport IGAS (2002) sur « La situation des enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970 », n° 2002-117.


* 1 Une version préliminaire de ce texte a été publiée, voir 2012 «La République dans les Antilles françaises et en Guyane», in Jean-François Klein, Claire Laux, Les sociétés coloniales à l'âge des empires ; Afrique, Antilles, Asie (années 1850-années 1950), Paris, Ellipses.

* 2 En amont, Haïti sort du domaine colonial français en proclamant son indépendance le 1er janvier 1804 ; en aval, dans le domaine espagnol, en 1898, durant la guerre hispano-américaine, Porto Rico devient une possession des États-Unis.

* 3 Seules les Antilles hispaniques, numériquement les plus importantes sur le plan de la population, sont désignées ou se dénomment par le vocable de « las Antillas ».

* 4 1900-1902, occupation de Cuba par les Américains ; 1904, intervention en République Dominicaine ; 1906-1909, puis 1912-1917, nouvelles interventions à Cuba ; 1914, intervention en République Dominicaine ; 1915-1934, occupation d'Haïti ; 1916-1924, pression sur la République Dominicaine.

* 5 Le terme regroupe une trentaine de pays hispanophones (93 % de la population), francophones (4 %), anglophones (2 %) et néerlandophones (1 %) et créolophones. Les principales associations politiques et commerciales de la région, ont par la suite, revendiqué ce terme : le CARICOM, « Caribbean Community » ou « Communauté Caribéenne », ayant pour fonction de construire un marché commun régional, établie en 1973 ; l'Association des États de la Caraïbe (« Association of the Caribbean State ») qui crée, en 1994, un espace de coopération régionale.

* 6 Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion.

* 7 Et pour La Réunion, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche.

* 8 Suzanne Césaire, Écrits de dissidence 1941-1945 (Daniel Maximin, éd.), Paris, Le Seuil, 2009, p. 13.

* 9 Cédric Audebert, André Calmont, « Logiques, réseaux, enjeux des migrations internationales dans le bassin caraïbe », MappeMonde, 72, 2003, p. 25-26.

* 10 Alain-Philippe Blérald, Histoire économique de la Guadeloupe et de la Martinique, Karthala, Paris, 1986, p. 61-62.

* 11 Et ce jusqu'au traité de Rome du 25 mars 1957.

* 12 Hervé Domenach, Michel Picouet, « Trente-cinq ans de migrations antillaises », Antiane-Éco, n° 20, mars 1993 - INSEE ; Cédric Audebert, André Calmont, art. cit, p. 25-26.

* 13 Le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer, créé par Michel Debré en 1963.

* 14 « Avant de quitter leur île de naissance, la plupart des femmes qui ont migré vers la France ou la Grande-Bretagne, entre les années cinquante et soixante-dix, avaient déjà une expérience dans le monde du travail. Comme les hommes, elles étaient nombreuses à avoir quitté l'école vers douze ou treize ans et avaient par la suite travaillé dans le secteur domestique ou effectué des tâches agricoles, souvent une extension à leur travail non rémunéré au foyer. En général, l'emploi était précaire et le cumul de plusieurs activités était courant. Le placement comme domestique était très habituel dans la génération des femmes martiniquaises ou guadeloupéennes qui ont quitté tôt l'école. Le témoignage de plusieurs femmes enquêtées à Paris expliquent comment elles étaient placées, restant souvent plusieurs années dépendantes de leurs parents, contribuant à l'économie familiale, tout en acquérant des connaissances dans la profession, y compris la cuisine, la confection et le raccommodage de vêtements », Stéphanie Condon, « Travail et genre dans l'histoire des migrations antillaises », Travail, genre et sociétés, 2/2008, n° 20, p. 67-86.

* 15 Voir avec Madeleine Dobie, Relire Mayotte Capécia, une femme des Antilles dans l'espace colonial français, Paris, Armand Colin, 2012.

* 16 De son vrai nom Fructueux Alexandre (1885-1939).

* 17 Moune de Rivel, de son vrai nom Cécile Jean-Louis Baghio'o, composera l'hymne national du Burkina Faso lorsque ce pays accédera à l'indépendance.

* 18 Richard Wright, Puissance noire, Paris, Corrêa, 1954.

* 19 S'il braille, lâche-le, 1948.

* 20 On peut noter l'attitude d'Edmond Buchet mêlant intérêt et mépris vis-à-vis de ces auteurs noirs, Edmond Buchet, Les Auteurs de ma vie, Buchet-Chastel, 1969, p. 185-186.

* 21 Le 13 décembre 1950 : « Reçu le même jour Léon Damas, ancien député de la Guyane, dont j'avais fait la connaissance par Mayotte Capécia. Il part à la fin du mois pour Haïti puis la Guyane où il va entreprendre une campagne électorale pour tenter de récupérer son siège et me propose un reportage sur les Antilles qu'il a l'intention d'écrire pendant son voyage. Il se lamente sur le coût de cette campagne ; il lui faudra habiller ses électeurs des pieds à la tête mais, dit-il avec grand sérieux, ce sont les pieds les plus importants » (ibid.).

* 22 Edmond Buchet, op. cit., p. 145.

* 23 Léo Larguier : « Je suis également ravi que madame Mayotte Capacci [prononcé à l'italienne] ait eu ce prix pour un roman comme pouvait en écrire un colibri à l'ombre de fleurs que nous ne connaissons pas. Pour un vieil homme qui n'aime comme moi que le côté aigri de la vie, les arbres de Saint-Germain-des-Prés, les vieilles murailles, évidemment les îles, les Antilles, sont une sorte de paradis dont je n'ai aucune idée. »

* 24 Le journaliste conclut : « C'est la conclusion non pas de votre livre mais de la journée d'aujourd'hui », Paris Inter, le 12 avril 1949. INA, PHD8513437. Dans un de ses carnets, elle écrit : « En arrivant à Paris, j'avais deux grandes ambitions : obtenir le prix des Antilles et trouver un appartement. Et voilà qu'aujourd'hui la première des ambitions se trouve réalisée, je ne saurais vous dire combien j'en suis heureuse. Certes, je ne veux pas être trop fière. Je vois que ce n'est pas seulement mon petit livre qui a été distingué mais que je le dois aussi à ma qualité de femme de couleur. C'est la première fois que (je) dois dire, que cette qualité me prouve un avantage. Elle ne m'avait jusqu'ici apporté plutôt des inconvénients. Comme je le raconte dans mon roman. Mais le prix des Antilles compte (sic) tout et c'est le plus bel encouragement à continue (sic) à écrire. » Vu les ressemblances entre l'interview radiophonique et ce morceau écrit, des deux textes, on se demande si elle ne se préparait pas pour ses entretiens en écrivant dans ses carnets.

* 25 Article 5 de la proposition de loi n° 1297 (onzième législature), écarté en commission des lois à l'Assemblée nationale : « Il est instauré un comité de personnalités qualifiées chargées de déterminer le préjudice subi et d'examiner les conditions de réparation due au titre de ce crime. Les compétences et les missions de ce comité seront fixées par décret en Conseil d'État. »

* 26 À l'occasion de la commémoration de l'abolition de l'esclavage du 10 mai 2013, au Jardin du Luxembourg, le Président Hollande parle d'« impossible réparation » matérielle, se référant alors clairement à Aimé Césaire et à la réserve de ce dernier concernant une réparation financière qui serait attribuée aux descendants d'esclaves.