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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

C. UNE CROISSANCE IRRÉSISTIBLE DES MIGRATIONS

Si la croissance africaine n'est pas au rendez-vous, la constitution d'un continent de deux milliards d'habitants au sud de l'Europe sera à terme un risque majeur pour la stabilité de la zone méditerranéenne.

D'ici 2050, d'un côté, le nombre d'actifs européens va diminuer de 90 millions, de l'autre, l'Afrique subsaharienne va gagner 700 millions d'actifs.

Regardons les tendances à l'oeuvre à partir des hypothèses de la Banque mondiale : d'un côté de la Méditerranée, la population européenne diminuant de 57 millions d'habitants avec une population active en décroissance d'environ 90 millions de personnes en âge de travailler, mais conservant un des pouvoirs d'achat le plus élevé au monde ; de l'autre, une Afrique subsaharienne qui aura gagné 950 millions d'habitants dont 700 millions en âge de travailler avec un pouvoir d'achat qui risque de demeurer un des plus faibles du monde.

Changements prévus de la taille de la population en âge de travailler dans les régions mondiales sélectionnées, 2005-50 (en millions)

classe d'âge

Afrique subsaharienne

Moyen-Orient et Afrique du Nord

Asie du Sud

Asie de l'Est et Pacifique

Europe de l'Est et Asie centrale

Union européenne et autre Europe

Amérique du Nord

15-24

163

10

27

-78

-26

-18

-7

25-39

262

53

178

-63

-14

-37

-

40M

274

124

450

215

15

-33

1

Total en âge de travailler (l5-64)

699

187

655

72

-26

-88

-12

Population totale

951

270

863

321

i

-57

22

Source: Optimisation du phénomène migratoire pour l'Afrique Envois de fonds, compétences et investissements Banque Mondiale 2011

La croissance des mouvements migratoires qui résultera de cette pression démographique sera sans précédent. Déjà, les drames frontaliers aux portes de l'Europe interpellent : à la fois problème politique complexe et délicat et tragédies qui en appellent à la morale la plus élémentaire.

Entre les deux rives de la Méditerranée se trouvent aujourd'hui les inégalités les plus fortes au monde. Les drames à Ceuta et Melilla dans le nord du Maroc ou au large de l'île de Lampedusa au sud de la Sicile illustrent l'attractivité de l'Europe, l'énergie et le désespoir qui animent les candidats à l'immigration.

Demain, cette pression migratoire est susceptible de redoubler d'intensité. Elle concernera cependant d'abord l'Afrique elle-même.

1. Une intensification des migrations régionales.

A l'aune des tendances actuelles et contrairement à la perception qu'en ont nombre de nos concitoyens, le continent noir n'immigre pas d'abord en Europe mais en Afrique.

Bertrand Badie, professeur des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris nous l'a dit d'emblée dans son exposé liminaire : « En Afrique, la mobilité est la règle ». Les sociétés africaines sont accoutumées à la mobilité.

Le groupe de travail a pu constater sur place, en Afrique du Sud et en Côte d'Ivoire à Abidjan, l'importance de cette immigration africaine qui se compte en millions d'individus venus chercher un travail dans des pays en forte croissance.

Promenez-vous au Cap ou à Pretoria dans les boutiques et les restaurants, on y parle français plus souvent qu'on pourrait s'y attendre tant les Camerounais et les Gabonais y sont présents.

Les migrations appartiennent à l'histoire et à la géographie africaine. Elles sont aussi anciennes que les transhumances saisonnières que l'on rencontre aux quatre coins du continent et notamment dans les zones sahéliennes au Niger et au Burkina Faso, mais aussi au Bénin, au Togo ou encore au Tchad.

Ces transhumances pastorales traversent les frontières nationales comme d'ailleurs nombre d'implantations ethniques qui se sont vu divisées par les frontières coloniales étroites créées ex-nihilo entre 1885 et 1910 et confirmées aux indépendances selon des tracés arbitraires.

Paradoxalement, le renforcement des constructions étatiques et des frontières, quand il a lieu, a revigoré des traditions migratoires précoloniales, celles des Luba en Afrique centrale, des Tchokwe entre le Zaïre et l'Angola, des Fang entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale, alors que se réactivent les traditions nomadiques des Somali, dans la Corne de l'Afrique, des Masaï et des Turkana en Afrique orientale.

Aux migrations volontaires s'ajoutent les départs forcés, ceux des réfugiés dont les déplacements ont été provoqués par les conflits ou les catastrophes.

On estime à 11 millions le nombre de personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays en Afrique à la fin de 2010, notamment au Soudan (4,5 à 5,2 millions), en République démocratique du Congo (1,7 million) et en Somalie (1,5 million). A ces déplacés s'ajoutent 2 à 3 millions de réfugiés autour du Mali, au Kenya, au Tchad, au Soudan15(*).

Regardons les cartes de ces migrations. Sur 30 millions de migrants, 7 se dirigent vers l'Europe, 6 vers d'autres destinations extra-africaines, 15 au sein du continent.

Pas étonnant dès lors que l'Afrique soit l'un des continents qui accueille le plus grand nombre de migrants. Sur ces 30 millions, plus de la moitié vivent en Afrique. Les migrations intra régionales en Afrique de l'Ouest subsaharienne représenteraient déjà actuellement près de dix fois les migrations de la zone vers l'Europe.

La majorité des migrants restent dans leurs sous-régions, avec des différences notables selon les différentes parties du continent. En Afrique de l'Ouest, par exemple, plus de 70 % de l'émigration intra-africaine se situaient dans la sous-région. À l'opposé, plus de 90 % des migrants provenant d'Afrique du Nord émigrent vers des pays en dehors de la région16(*).

Sur 30 millions d'immigrés provenant de pays africains, plus de la moitié reste sur le continent

Ces migrations parfois massives suscitent des difficultés significatives pour les gouvernements. Des politiques répressives, voire des expulsions en masse, ne sont pas rares et suscitent en retour ressentiment et violence.

Ces mouvements sont d'autant plus difficiles à gérer que l'Afrique est un continent fragmenté composé de multiples petits pays. 51 % des habitants sont répartis dans 46 pays, le reste étant regroupé dans six États dont le Nigéria avec 433 millions d'habitants, l'Ethiopie (174), la Tanzanie (138), la RDC (149), l'Egypte (123) et l'Ouganda (106).

Avec une population supérieure, l'Inde connaît des mouvements migratoires de grande ampleur entre états, mais au sein d'un même pays, d'une même entité juridique. En Afrique, rien de comparable. Ces mouvements parfois très rapides constituent des défis politiques importants pour les gouvernements et des coûts plus élevés pour les migrants qui font face à des systèmes juridiques et réglementaires différents et parfois à l'hostilité des populations d'accueil.

De la capacité à organiser cette respiration naturelle du continent que sont les migrations régionales dépendra une bonne partie de la stabilité du continent.

Comme l'a souligné Jean Christophe Rufin devant le groupe de travail « Cette aptitude à la libre mobilité a toujours joué un rôle d'équilibre. Le drame aujourd'hui, responsable de la naissance de nouveaux archipels de la misère, ce n'est pas le mouvement mais son blocage. Le déracinement ne naît pas du déplacement mais du fait que ce déplacement soit dévié vers des destinations sans retour, sans avenir et sans liberté. » Deux grands obstacles ont été dressés en Afrique sur le libre chemin de la migration, la frontière et la ville.

Le niveau de la croissance, sa répartition dans l'espace, l'intensification ou la réduction des conflits armés, l'incidence du réchauffement climatique sur les zones arides, le niveau d'intégration du continent, la plus ou moins grande diffusion des théories xénophobes détermineront à leur tour la capacité du continent à faire face au doublement de sa population.

Dans ce contexte, les progrès de l'intégration régionale, la défragmentation du continent, mais aussi les coopérations transfrontalières joueront un rôle important.

L'augmentation de la population et la hausse rapide du taux d'équipement en moyens de communication et de transport vont conférer aux régions frontalières, des régions déjà peuplées, une fonction croissante d'interface. Il sera donc impératif d'encourager les coopérations transfrontalières d'initiative locale.

Les organisations régionales ont un rôle essentiel pour favoriser la libre circulation, pour réduire le temps d'attente à la frontière et équiper en services les agglomérations frontalières.

Comme l'a souligné Michel Foucher, géographe, ancien ambassadeur et directeur des études à l'IHEDN : « la « coopération » transfrontalière est déjà une pratique répandue sur le continent : le dispositif « SKBO » (Sikasso - Korhogo - Bobo Dioulasso - Banfora), les relations entre le sud du Niger et le nord du Nigéria, les initiatives prises dans le cadre de la Sénégambie méridionale, les coopérations pour faire fonctionner les grands corridors de transport (de Kampala à Mombassa, de Lusaka à Richards Bay, de Johannesburg à Maputo, de Ouagadougou à Tema, de Djibouti et Berbera à Addis Abeba, demain de Juba à Lamu) »

Il est notable de constater que les activités transfrontalières prospèrent le long des frontières déjà réglées, comme celles entre la Mauritanie et le Burkina Faso ou le Nigéria et le Niger. Les relations qui se sont établies entre riverains autour des rivières et des lacs (Sénégal, Niger, Congo, Oubangui, Okavango, Nil) vont dans le même sens.

A l'inverse les segments frontaliers qui sont sujets à des tensions bloquent les relations normales d'échelle locale (Tchad/Soudan, Tchad/RCA). La sécurité locale et régionale est cruciale non seulement dans les relations entre les États mais aussi au plan local (Ouganda, Kenya, RDC).


* 15 The State of the World's Refugees: In Search of Solidarity Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

* 16 Optimisation du phénomène migratoire pour l'Afrique, Banque Mondiale, 2012