Allez au contenu, Allez à la navigation

L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

II. UN CONTINENT NAGUÈRE CONVOITÉ PAR LES SEULES PUISSANCES OCCIDENTALES

Non seulement l'Afrique est de plus en plus connectée aux mouvements économiques, technologiques, politiques et culturels mondiaux, mais elle est en train de devenir le lieu d'une confrontation pacifique où se joue un nouveau rapport de force entre les anciennes puissances coloniales et les nouvelles puissances émergentes.

« Les centaines de milliers de Chinois qui s'y précipitent ont une longueur d'avance. Ils séduisent les dictateurs, parce qu'ils investissent et ne parlent pas de démocratie, et les peuples, parce qu'ils construisent des routes ou des barrages. Les Occidentaux, la France surtout, se laisseront-ils évincer ? », pouvait-on lire dans « La Chinafrique : Pékin à la conquête du continent noir » paru en 2008.

Avec l'accélération des investissements chinois, nombre de Français ont eu le sentiment que la France n'est plus seule en Afrique et notamment en Afrique de l'Ouest. Mais, en vérité, elle ne l'a jamais été.

L'intérêt des puissances extra-africaines pour le continent africain n'est pas nouveau, comme en témoigne l'histoire coloniale qui, par bien des aspects, pèse encore en Afrique.

A. D'ANCIENNES PUISSANCES COLONIALES ENCORE TRÈS PRÉSENTES, CINQUANTE ANS APRÈS LES INDÉPENDANCES

Depuis toujours, l'Afrique et les grands empires africains qui ont précédé la colonisation ont attiré les convoitises.

On ne saurait comprendre la portée de l'émergence de ces nouveaux partenaires sans mesurer le poids de cette présence passée qui structure encore la sphère d'influence des pays européens en Afrique.

Lorsque l'intérieur du continent noir commence à être exploré, les tensions entre les principales puissances, notamment autour du bassin du Congo, rendent nécessaire l'organisation de la conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885).

C'est sur cette base que l'Afrique fut divisée au cours des trente années suivantes entre la France, le Royaume-Uni, la Belgique, le Portugal, mais aussi d'autres puissances européennes dont le passé colonial est moins prégnant : l'Allemagne (Tanganyika, Sud-Ouest africain, Togoland, Kamerun), l'Italie (Somalie, Tripolitaine, Erythrée), l'Espagne (Sahara espagnol, Guinée équatoriale).

Néo colonialismes et impérialismes

Croire que la relation particulière entre la France et l'Afrique concerne tout le continent est une erreur que l'usage trop fréquent du terme générique « l'Afrique » laisse accréditer.

La relation franco-africaine varie considérablement selon qu'on se situe dans d'anciennes colonies, françaises ou pas. Cela ne signifie pas pour autant que la sphère d'influence française soit limitée aux seules colonies françaises.

Elle s'étend, en fait, peu ou prou, à l'ensemble de l'Afrique francophone. Ce qui inclut les colonies allemandes qui lui ont été confiées par la Société des Nations au lendemain de la Première Guerre mondiale (Togo, Cameroun) dont la relation aujourd'hui avec la France ne se distingue quasiment pas de celle qu'entretiennent les anciennes colonies françaises et les colonies belges (Zaïre, Rwanda, Burundi) sur lesquelles la France a exercé, depuis les années 1970, une influence importante.

Dépassant les limites des États francophones, l'influence de la France peut s'étendre à d'anciennes colonies espagnoles (la Guinée équatoriale) et portugaises (la Guinée-Bissao, le Cap-Vert, Sao-Tomé et Principe) : certaines utilisent le franc CFA (la Guinée équatoriale depuis 1985, la Guinée-Bissao depuis 1997), toutes ont adhéré à la Francophonie (la Guinée équatoriale depuis 1989, la Guinée Bissau depuis 1979, le Cap-Vert depuis 1996, Sao Tomé depuis 1999).

Mais, dans ces quatre pays-là, comme d'ailleurs dans les trois anciennes colonies belges, la place de la France n'est pas aussi importante que dans ses anciennes colonies. Sans évoquer le cas particulier du Rwanda, la Guinée Bissau, pour ne citer qu'elle, est un exemple de pays africain situé aux marges du « pré carré » : entourée de pays francophones, le Sénégal au nord, la Guinée à l'ouest, le pays a intégré l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ; mais la Guinée-Bissao, membre depuis sa fondation en 1996 de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), conserve des liens étroits avec le Portugal, son deuxième fournisseur (derrière le Sénégal).

La fracture africaine la plus évidente est celle qui sépare les États francophones et anglophones en Afrique. Il est étonnant de constater combien ces États diffèrent de leurs voisins francophones. La France est presque totalement absente de la Gambie, du Ghana, de la Sierra Leone ou du Liberia. Elle est encore peu présente en Afrique du Sud, au Nigeria ou en Angola sinon dans le secteur des hydrocarbures.

En effectifs, la coopération française semble être restée concentrée sur les anciens pays « du champ ». La présence diplomatique dans les anciennes colonies britanniques est encore embryonnaire : l'ambassade de France à Abuja (Nigeria) est moins importante que celle de Niamey (Niger).

Si on restreint l'analyse au seul « pré carré », la France fut sans doute longtemps en situation de quasi-monopole.

Même si, pendant la Guerre froide, l'Afrique fut l'un des terrains d'affrontement des grandes puissances, la France veilla jalousement à empêcher toute infiltration communiste dans son domaine africain. Mais ces jeux d'ombre n'eurent finalement guère d'impact sur la réalité quotidienne de l'Afrique où ni les Américains ni les Soviétiques, ni même les Chinois, ne s'implantèrent durablement : que le Bénin, le Congo ou Madagascar aient flirté quelques années avec le marxisme-léninisme n'a en définitive pas changé grand-chose à leur relation avec Paris.

C'est au regard de cette histoire que l'irruption de la Chine puis de l'ensemble des pays émergents a été perçue à Paris comme une intrusion dans ce qui apparaissait, dans l'esprit de certains, comme des dépendances de la France, dans le sens originel de la Françafrique telle que l'envisageait Félix Houphouët Boigny.

Il est clair aujourd'hui que ce discours, qui transparaît parfois dans les propos de certains responsables politiques français, est, cinquante ans après les indépendances, décalé.

Le souvenir, la nostalgie d'une époque où la France « faisait l'histoire » de l'Afrique, peut expliquer ces dérapages. Comme nous l'a dit un ambassadeur d'Afrique de l'Ouest : « Vous ne devriez pas céder du terrain, vous restez un allié incontournable, mais il est temps de changer de discours, vous n'êtes pas nos grands frères, nous sommes majeurs, vaccinés, maîtres de nos destins, responsables devant nos opinions publiques, libres de choisir nos amis, nos partenaires, nos financements ».

Le pragmatisme anglais

Autre ancienne puissance coloniale, la Grande-Bretagne est également l'héritière d'une longue tradition africaine. Elle n'a cependant pas, ni avant, ni après les indépendances, investi de la même façon que la France sa politique africaine. Sa diaspora, moins nombreuse que la française, est surtout concentrée en Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, au Kenya, au Zimbabwe et au Nigéria.

L'arrivée de Tony Blair à la tête du gouvernement a cependant marqué un renouveau de la politique africaine britannique, en particulier dans le domaine de la coopération au développement, avec la création du Department for International Development (DfID) en mai 1997, la loi sur le développement international de 2002 (International Development Act 2002), renforcée par une loi de 2006 qui fixe clairement pour objectif de faire reculer la pauvreté, en particulier par l'atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). En quelques années seulement, grâce à une volonté politique affirmée des plus hauts dirigeants notamment inspirés par des valeurs d'inspiration chrétienne, les Britanniques sont devenus les leaders de la pensée sur l'aide au développement. 

Depuis 2010, le gouvernement de coalition s'est inscrit dans la continuité du Labour, affirmant en particulier sa volonté « d'honorer notre (leur) engagement de consacrer 0,7 % du PIB à l'aide au développement à partir de 2013 et d'inscrire cet engagement dans la loi » (point 18 du contrat de coalition de mai 2010). La dotation du DfID (avec celle accordée à la Santé) fait ainsi figure d'« exception budgétaire ». Sur la période 2010-2015, dans un contexte de restrictions budgétaires sans précédent, les ressources du DFID devraient augmenter de 35 % en termes réels, avec une hausse des dépenses en capital de 20 %.

Or cet effort qui, on le verra, contraste avec celui de la France, tant du point de vue des montants que de la composition de l'aide entre prêts et dons, bénéficie d'abord à l'Afrique. Le continent noir percevra environ 58 % des dotations sur la même période, notamment via une dotation régionale de 813 M£ sur cinq ans. On retrouve, parmi les 27 pays qui bénéficient de la coopération britannique, 16 pays africains, avec d'abord l'Afrique du Sud, la RDC, le Nigeria, l'Ethiopie, mais aussi le Ghana, le Kenya, le Liberia, le Malawi, le Mozambique, le Rwanda, la Sierra Leone, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, l'Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe.

Parallèlement, l'Initiative de la Commission pour l'Afrique, l'International Finance Facility, prévoit un accroissement de 25 milliards de dollars d'aide sous forme de prêts remboursés par le G7 et l'appui au NEPAD.

L'Afrique est également vue comme un marché en devenir pour les entreprises britanniques qui y ont investi 30,5 milliards de dollars dans des opérations de fusions-acquisitions entre 2000 et 2010.

Si on a à l'esprit les anciennes puissances coloniales que sont la France et la Grande-Bretagne, on a tendance à oublier le Portugal.

Un Portugal, encore influent

Le Portugal a su tirer profit de son héritage historique et a fait de ses anciennes colonies des alliés stratégiques dans sa politique africaine.

La proximité politique et économique qui lie Lisbonne au continent s'illustre d'abord au sein de la Communauté des Pays de Langue Portugaise (CPLP). Les membres africains de la CPLP sont le Cap Vert, la Guinée Bissau, le Mozambique, l'Angola, Sao Tomé et Principe. La CPLP regroupe 240 millions d'habitants et s'étend sur une superficie comparable à celle des Etats-Unis ou du Canada. Basée à Lisbonne et présidée depuis 2012 par le mozambicain Murade Isaac Murargy (diplômé de la faculté de Lettres de Lisbonne), la CPLP est le principal outil de la diplomatie d'influence portugaise en Afrique.

Ainsi, les membres africains de la CPLP sont les premiers partenaires commerciaux du Portugal. La société d'exploitation d'hydrocarbures portugaise Galp Energia est ainsi implantée dans l'ensemble de ces pays et sa présence remonte à 1957, au Mozambique. Leader sur le marché de la Guinée-Bissau et très implantée en Angola, Galp Energia se développe de plus en plus en Afrique. De la même façon l'entreprise portugaise Mota Engil, leader national de la construction et du génie civil est très présente en Afrique : en 2012, elle a réalisé 35 % de son chiffre d'affaires, d'un total de 2,1 milliards d'euros, sur le continent.

Sur le plan diplomatique, le Portugal a fait de ces pays des alliés de choix sur la scène internationale. C'est notamment grâce au soutien des pays africains que Lisbonne a pu obtenir un siège de membre non-permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU pour l'année 2011-2012. Fort de sa présence au sein de l'organe exécutif des Nations Unies et désireux de jouer un rôle actif dans la crise la crise politique qui a touché la Guinée Bissau, le Portugal a permis l'adoption, le 18 mai 2012, de la résolution 2048 qui met en place un régime de sanctions à l'encontre des principaux auteurs du coup d'Etat et appelle à la « restauration d'un processus électoral ».

Deuxième investisseur au Mozambique et premier partenaire en termes de coopération et de développement pour la Guinée Bissau, le Portugal est résolument tourné vers ses anciennes colonies. Luanda est ainsi le principal client de Lisbonne hors UE et son 4e partenaire commercial mondial.

Ironie de l'histoire et signe des temps, suite à la crise financière portugaise et au décollage économique angolais, c'est au tour de l'Angola d'investir au Portugal. Les investissements angolais dans le marché portugais sont passés de 1,6 à 116 millions d'euros de 2002 à 2009. La situation est telle que le directeur général du géant angolais Sonagol, peut déclarer « Notre pari sur le Portugal est réel et durable ». Une banque d'investissement a été créée par la caisse des dépôts du Portugal et Sonagol afin de faciliter le développement d'infrastructures et d'industries lourdes avec son siège en Angola. Face à la cure d'austérité à laquelle est soumis le pays, les flux de migrations du Portugal vers l'Angola sont plus importants que ceux de l'Angola vers le Portugal, l'ancienne colonie fait ainsi figure d'eldorado pour les salariés portugais.

Enfin, face à l'influence croissante des grands émergents sur le continent, le Portugal bénéficie d'un avantage sur les anciennes puissances coloniales : sa relation privilégiée avec le Brésil. Leur appartenance à la CPLP en fait des partenaires de longue date du continent africain, pour des raisons différentes. C'est dans ce cadre que se posent les prémices d'une politique de coopération en matière de développement durable : le Portugal, le Brésil et l'Angola ont ainsi signé un protocole d'entente en juin 2012 qui prévoit une coopération en matière de traitement des résidus de production industrielle afin de préserver l'environnement.

Sans doute l'arrivée de nouveaux partenaires du Sud modifie la relation aux anciennes puissances coloniales. Mais il est frappant de constater que leur influence, notamment à travers la langue, reste considérable.