Allez au contenu, Allez à la navigation

L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

B. LES DEUX SUPERPUISSANCES DE LA GUERRE FROIDE TOUJOURS LÀ VINGT ANS APRÈS LA CHUTE DU MUR.

Seuls parmi les nations occidentales à être des partenaires traditionnels de l'Afrique sans être d'ex-puissances coloniales, les Etats-Unis et la Russie conservent en Afrique une influence stratégique et financière incontournable.

On a coutume de dire que la fin de la Guerre froide, ayant fait perdre sa valeur stratégique à l'Afrique, a provoqué le désintérêt des grandes puissances pour le continent.

Il est vrai qu'un temps, tout s'est passé comme si les institutions multilatérales remplaçaient les chancelleries diplomatiques au chevet de l'Afrique. Elles ont notamment été de puissants véhicules d'une conception ultralibérale de l'économie de l'Etat. La décennie des ajustements structurels a imposé le « consensus de Washington » sur l'ensemble du continent, contribuant à l'assainissement des finances publiques, à un recentrage de l'Etat sur les fonctions régaliennes conforme à la vision anglo-saxonne de la puissance publique.

Ces ajustements structurels, synonymes d'un désengagement brutal de l'Etat de secteurs clés de l'économie nationale, se sont malheureusement accompagnés d'une diminution de l'aide publique au développement de toute façon incapable d'en atténuer les conséquences sociales. Cette « décennie perdue » a justifié une nouvelle mobilisation de la communauté internationale avec les Objectifs du Millénaire pour le Développement et l'annulation de la dette.

USA : Trade and order

Les États-Unis de Bill Clinton manifestaient déjà à l'égard de l'Afrique un intérêt jamais enregistré. L'African Growth and Opportunity Act, adopté en mai 2000 par le Sénat, prévoyait de favoriser les échanges commerciaux entre l'Afrique et les Etats-Unis, les parties signataires s'engageant à respecter les principes du libéralisme économique ; cet accord se concentrait surtout sur le pétrole.

Treize ans plus tard, la structure des relations commerciales africano-américaines n'a guère évolué. La moitié des IDE américains envoyés en Afrique sont destinés aux pays extracteurs d'hydrocarbures et de minerais et, malgré l'appétit chinois, les Etats-Unis restent le premier importateur du pétrole africain (30 % des exportations du continent). Ces ressources africaines aimantent ainsi les majors pétrolières américaines indépendantes, telles qu'Exxon Mobil ou Conoco Philipps, très présentes en Afrique.

Le golfe de Guinée est désormais considéré comme une alternative cruciale à la dépendance américaine aux importations d'hydrocarbures venus des pays arabes. Les entreprises américaines, qui ont investi plus de 40 milliards de dollars dans cette zone entre 1995 et 2005, ont effectué 30 milliards de dollars d'investissements supplémentaires entre 2005 et 2010. Cette stratégie économique est facilitée au Nigeria, en Guinée équatoriale et à São Tomé car ces Etats autorisent les sociétés étrangères à être majoritaires dans les consortiums pétroliers.

Le secteur minier africain attire également les firmes d'outre-Atlantique afin d'extraire des diamants, du cobalt, de l'uranium ou encore du platine des pays possédant des sous-sols riches. L'activité de Newmont Mining, numéro 2 mondial de l'extraction d'or, est particulièrement représentative de cet appétit américain : 20 % de ses actifs mondiaux se trouvent au seul Ghana.

Au-delà des matières premières, les entreprises de la Silicon Valley s'intéressent également à l'Afrique subsaharienne. Si Google ou Intel ne cessent de développer leurs implantations sur le continent, c'est Microsoft qui est le partenaire américain le plus ancien de l'Afrique dans ce domaine. Présent depuis 1992, l'entreprise de Bill Gates a lancé cette année le projet « Initiative Microsoft 4Afrika » qui vise à aider les projets d'entreprenariat africain innovant en matière de technologie. On note que le budget de la Fondation Gates consacré à l'Afrique s'élevait à 2 milliards de dollars en 2012, contre un somme prévue de 1,09 milliard pour l'OMS sur l'année 2012-2013. Enfin, le géant américain de la distribution Wal-Mart a accédé aux marchés africains en 2011, en rachetant le sud-africain, Massmart, numéro 3 de la distribution en Afrique.

Mais cette diversification des investisseurs américains reste cependant anecdotique face à la prédominance de l'exploitation de matières premières. Alors que l'AGOA expire en 2015, son prolongement est aujourd'hui capital pour la stratégie économique américaine : il convient désormais de parvenir à un réel transfert de technologies et de savoirs afin de permettre l'essor économique et politique du continent.

Alors que l'élection d'un président d'origine kényane en 2008 a renforcé les attentes africaines envers les États-Unis, la politique africaine d'Obama s'est inscrite dans la continuité de celle des administrations précédentes d'objectifs généraux tels que la lutte contre le terrorisme, le renforcement des institutions démocratiques, le développement de la croissance économique ou encore l'établissement de la paix et de la sécurité.

Sa visite d'Etat en juin et juillet 2013 a été l'occasion de réaffirmer les positions diplomatiques américaines de Washington. Le président Obama a achevé son tour en Tanzanie, où il s'est recueilli sur le mémorial dédié aux victimes de l'attentat terroriste perpétré contre l'ambassade des Etats-Unis en 1998, en compagnie de G.W Bush. Image forte de ce séjour, cette visite des deux présidents réaffirme l'engagement des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme.

C'est dans ce cadre qu'a été créée en 2007 l'Africa Command (AFRICOM), unité militaire américaine responsable des relations avec les nations africaines, et chargée de combattre les menaces transnationales, d'assurer un environnement sécurisé propice à la bonne gouvernance et au développement et de protéger les intérêts américains.

Cette unité militaire oeuvre en faveur d'une Afrique sûre et stable, définie comme un intérêt national pour les Etats-Unis. Forte de 2000 personnes et d'un budget de 276 millions de dollars en 2012, l'AFRICOM déploie ses opérations depuis son quartier général basé à Stuttgart, en Allemagne, faute d'avoir trouvé un pays d'accueil adéquat en Afrique.

L'armée américaine possède néanmoins des bases sur le continent. L'essentiel des moyens est déployé à Djibouti sur la base de Camp Lemonnier, qui est également la principale base de drones américains dans le monde. Mais le continent africain est également parsemé de « mini-bases » que l'on retrouve dans un grand nombre d'Etats africains, en particulier dans la zone qui va du Golfe de Guinée à la Corne de l'Afrique, notamment en Éthiopie, au Kenya et au Niger, qui permettent de surveiller, entre autres, l'évolution du mouvement Al Shabab, les actions de Boko Haram au Nigéria ainsi que l'organisation des groupes terroristes au Sahel. La présence militaire américaine en Afrique sert également la formation des militaires locaux à travers le contingent d'assistance et d'entraînement de l'AFRICOM, l'ACOTA, avec des résultats assez inégaux selon les pays.

Les Américains revendiquent notamment la formation des armées du Burundi, de Djibouti, du Kenya, de la Sierra Leone et de l'Ouganda qui participent désormais à la mission de l'Union Africaine en Somalie (AMISOM). L'armée américaine a également massivement investi dans la formation des militaires maliens durant plusieurs années ; jusqu'en 2012. 600 millions de dollars ont été déboursés par le Pentagone avec le résultat que l'on sait : certains militaires maliens d'origine touarègue ont rejoint la rébellion, apportant ainsi leur savoir aux jihadistes, tandis que le capitaine Sanogo, formé par l'US Army, a organisé le putsch contre le gouvernement malien en mars 2012.

Si cet investissement et ses résultats reflètent la difficulté de ce type d'exercice et sans doute une connaissance encore lacunaire des réalités africaines de la part des militaires américains, il met aussi en évidence l'importance de la sécurisation du continent pour Washington.

Enfin, les Etats-Unis s'illustrent par un effort conséquent en matière de coopération au développement de l'Afrique.

Développement économique, bonne gouvernance et démocratie allant de pair avec la paix et la sécurité, les administrations successives ont beaucoup investi dans l'APD, d'une valeur nette de 30,75 milliards USD en 2011, faisant de la Maison-Blanche le premier fournisseur de coopération pour le développement en Afrique.

Le Président Obama souhaite en effet recentrer l'approche américaine de l'Afrique sur d'autres aspects que le volet sécuritaire. L'importance des institutions démocratiques a été soulignée à maintes reprises dans les discours officiels ainsi que dans le choix des pays africains visités par l'administration Obama : le Ghana, le Sénégal, le Togo, le Bénin ou encore le Cap vert ont été choisis après la tenue d'élections transparentes.

Promouvant une politique de partenariat plus que de parrainage, les États-Unis ont également valorisé l'importance de la jeunesse sur le continent, perçue comme un ensemble de dirigeants en devenir qui sont la clé de l'autonomie politique et économique du continent. Lors de sa visite en Afrique du Sud à l'été 2013, le Président Obama a ainsi rencontré des étudiants, symboles du futur faste et démocratique de l'Afrique.

La mise en place de programmes de partenariats économique, militaire et d'aide au développement montrent que les Américains ont pris conscience de l'enjeu africain, tant sur le plan de leur approvisionnement énergétique que sur le plan diplomatique. L'Afrique est, pour Washington, l'une des clés de la sécurité mondiale.

Russie : Le dividende de l'anti-colonialisme

De son côté, la Russie a progressivement renoué avec l'Afrique.

On se souvient de son omniprésence sur le continent durant la Guerre froide, avec près de 40 000 « conseillers » répartis sur 40 pays. L'Union soviétique soutenait les indépendances africaines dans les années 1960 et apportait son aide à la lutte contre l'apartheid (Namibie), au gouvernement socialiste (Mozambique) ainsi qu'au régime révolutionnaire (Somalie).

L'URSS fournissait alors du matériel civil et militaire en Afrique et collaborait avec les Cubains présents sur le territoire afin de défendre les intérêts communistes. Mais cette omniprésence avait un prix : à la veille de l'effondrement de l'URSS, les échanges avec l'Afrique s'élevaient à 3 milliards de dollars par an. Il s'agissait en fait de livraisons d'Etat à crédit, l'Union soviétique envoyant des marchandises en Afrique sans qu'il y ait un véritable mouvement de retour. La dette commerciale africaine atteignit ainsi la somme considérable de 25 milliards de dollars, dont 14,3 pour l'Afrique noire, déstabilisant profondément l'économie soviétique qui ne pouvait assurer les ambitions géostratégiques planétaires de ses dirigeants.

Durant la décennie 1990, la Russie fédérale dut faire face aux problèmes de restructuration interne hérités de l'URSS et fut pratiquement absente du continent : la part de l'Afrique dans les importations russes passa de 2,5 % en 1986 à 0,4 % en 2001.

C'est dans ce contexte que s'est opérée la « renaissance africaine » de la Russie (Mikhaïl Lebedev), marquée par l'accueil à Moscou des présidents de l'Algérie, de l'Egypte, du Nigeria, de la Guinée et du Gabon, en 2001. Le président Poutine a entrepris sa première tournée africaine en Afrique du Sud et au Maroc en 2006, deux partenaires stratégiques de la Russie, afin de développer la nouvelle diplomatie « multipolaire » souhaitée par le Kremlin, visant à rétablir l'image de superpuissance du pays. Il s'agit pour la Russie de « trouver un nouveau champ de travail » (Vladimir Poutine) sur ce continent afin de développer des liens bien différents de ceux conservés par les anciennes puissances coloniales.

M. Poutine promettait ainsi « des milliards de dollars d'investissements » en Afrique du Sud, un pays avec lequel les liens historiques sont très forts, Moscou ayant soutenu le Congrès national africain sous l'apartheid, ce qui n'a pas été oublié par les dirigeants sud-africains. Les perspectives de coopérations bilatérales concernent le domaine minier, la société russe Renova et la société sud-africaine Harmony gold Mining ayant signé un accord-cadre concernant l'exploitation des minerais dans les deux pays. Des accords de coopérations ont également été conclus concernant l'extraction du diamant entre le géant russe Alrosa et le groupe De Beers. La Russie est enfin le premier fournisseur d'uranium enrichi de la centrale nucléaire de Koeberg, la seule sur le continent africain.

En 2009, le président Medvedev a effectué une vaste tournée africaine, axée sur quatre pays stratégiques que sont l'Angola, la Namibie, l'Egypte et le Nigeria, afin de mettre en place une « diplomatie des matières premières ». Ce voyage a été l'occasion pour les entreprises gazières et pétrolières russes de mettre en place des projets de coopération avec les entreprises nationales, négociant ainsi des contrats colossaux tels que la création de la filiale russo-nigériane Nigaz, qui permettrait à Gazprom d'aider le Nigeria dans l'exploitation de ses ressources de gaz naturel et de pétrole brut, qui font de lui le dixième producteur mondial d'hydrocarbures.

Enfin sur le plan politique, la Russie bénéficie d'un capital sympathie auprès des Etats africains en raison de son opposition au colonialisme et de l'important soutien qu'elle a fourni aux mouvements révolutionnaires sur le continent durant la Guerre froide. Elle bénéficie toujours aussi du réseau des anciens étudiants formés en URSS qui exercent des responsabilités dans les administrations de nombreux pays africains.

Finalement, les liens politiques qui existaient entre la Russie et l'Afrique ont résisté à l'épreuve du temps, ce qui permet à Moscou de pouvoir développer rapidement sa nouvelle stratégie diplomatique sur le continent. Cependant, les dix années d'absence ont entraîné un retard russe sur le plan économique : le Kremlin doit faire face à l'expansion chinoise sur les marchés africains alors même qu'elle ne possède pas la puissance industrielle de l'Empire du Milieu. C'est donc grâce à la « diplomatie des matières premières » que la Russie entend rétablir son statut de grande puissance sur le continent, vingt-cinq ans après l'effondrement de l'URSS.

Les puissances économiques occidentales s'intéressent donc de près à l'Afrique, qui n'est plus perçue comme un continent à la marge, nécessitant un important soutien humanitaire, politique et économique, mais comme un partenaire fort de potentialités économiques dynamiques.

Mais le plus intéressant est cependant ailleurs. L'Afrique n'est plus seulement l'affaire des « vieilles » puissances du G7/G8. Elle suscite l'intérêt croissant des États émergents : Chine, Inde, Brésil, Turquie... La nouveauté est double : d'une part, des puissances moyennes développent une politique globale dans une région du monde exotique et marginale avec laquelle elles avaient jusqu'alors peu de liens ; d'autre part, l'Afrique, longtemps exclue des affaires du monde, semble au coeur d'une rivalité planétaire comme elle n'en avait plus connue depuis la fin du XIXe siècle.