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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

II. UNE PRÉSENCE EN RECUL, UNE IMAGE QUI DEMEURE AMBIGUË

Fort de ce tableau d'une présence française importante en Afrique, voire sans équivalent, nous avons parcouru ce continent.

A chaque étape, nous avons été frappés par l'idée d'une présence en recul que nous ont renvoyée nos interlocuteurs.

Vous ne pouvez pas croiser un ministre sans qu'il vous dise « C'est dommage que la France ne soit pas plus présente ».

Quand on vous dit cela au Kenya, à la suite de la visite du président kényan Uhuru Kenyatta en Chine après que les deux pays ont signé des contrats d'une valeur de 5 milliards de dollars pour la construction d'une ligne ferroviaire et de plusieurs projets énergétiques, le propos interroge.

Mais qu'on vous répète cela à tout bout de champ dans l'Afrique francophone après l'intervention SERVAL nous a fait réfléchir.

A Paris, même son de cloche. Les entrepreneurs présents en Afrique dénoncent sans relâche la timidité des autres entreprises françaises sur les marchés africains.

M. Jean-Michel Severino nous a dit : «  C'est comme si la France avait décidé de tourner le dos à l'Afrique, aussi bien la sphère publique que privée s'est détournée du continent africain ».

Si vous arpentez les couloirs des ministères concernés par l'Afrique, vous entendrez les mêmes arguments revenir comme une rengaine : 1) on n'a plus d'argent pour investir dans la coopération bilatérale avec les pays africains, il nous faut réviser à la baisse nos ambitions. 2) En matière de marchés extérieurs, il faut concentrer nos efforts vers l'Asie et les pays émergents.

En matière de coopération, les ONG et les coopérants ne cessent depuis des années de critiquer une stabilisation en trompe-l'oeil de nos budgets. « Le budget de la coopération a été réduit comme peau de chagrin, il permet d'intervenir dans les pays pauvres prioritaires à hauteur de 10 millions d'euros par an, le reste part dans les contributions multilatérales », nous a-t-on dit. « Notre aide bilatérale n'est plus crédible » entend-t-on. « On a supprimé le ministère de la coopération en 1998, aujourd'hui on nous supprime le ministre de la coopération pour un titre de ministre du développement, on nous dit sanctuariser le budget mais en réalité, il ne cesse de diminuer », nous a-t-on répété.

En résumé, à entendre les Cassandre de tous bords, les entreprises françaises sont en train d'être évincées d'Afrique, la francophonie est en régression, notre présence militaire aujourd'hui auréolée de son succès au Mali ne durera qu'un temps, notre coopération s'efface devant l'Europe et la Chine : bref la place de la France dans cette Afrique convoitée est en déclin.

Cette France qui entre dans la mondialisation le coeur serré par la nostalgie de sa grandeur serait en train de perdre son dernier bastion.

A faire le constat, comme nous venons de le faire, de l'étendue et de la densité de notre présence sur le continent, on a du mal à croire à ces discours.

Et si les « déclinologues » avaient pour une fois raison ? Et si malgré la francophonie, malgré cette présence militaire sans équivalent, les risques d'un déclassement progressif de la France en Afrique n'étaient finalement pas si négligeables ?

« Les Africains diversifient leurs partenariats, il est normal que nos positions relatives s'érodent car nous étions parfois en situation de monopole ».

Est-on si sûr que ce déclin soit seulement relatif ?

Pour le savoir, nous avons tenté de dégager les dynamiques en cours.

A. DES RISQUES DE DÉCLASSEMENT RÉELS

1. Un partenariat commercial en perte de vitesse

Sur le plan commercial, on constate, depuis dix ans, la dégradation de la part de marché des entreprises françaises sur le continent, comme l'illustre ce graphique établi sur la base des chiffres communiqués à notre demande par le service des douanes.

Sources : douanes

Cette diminution est concomitante avec la croissance des parts de marché des entreprises chinoises qui suit une trajectoire inverse. Même s'il n'y a pas de lien de causalité avéré, le parallèle est frappant.

La part de marché des entreprises françaises en Afrique subsaharienne est passée de plus de 16% en 2000 à moins de 10% en 2010, des chiffres qui se recoupent assez bien avec la réalité que l'on est amené à constater, pays par pays.

L'érosion de la part de marché de la France est observable partout en zone franc, son ampleur a été systématiquement supérieure à celle de l'ensemble des pays de l'OCDE. Aucun pays africain ne fait exception, même si les mouvements de long terme ne sont pas à l'identique.

En se concentrant sur les trois plus grands pays de la zone franc - plus de 40% du produit intérieur brut de cet espace économique - il apparaît qu'entre 1985-95 et 2005-09, le poids de la France est passé de 43,5% à 23,2% au Cameroun, de 40,4% à 18,3% en Côte d'Ivoire, et de 42,2% à 20,7% au Sénégal.

Dans ces pays francophones, les parts de marché de la France ont été divisées par deux.

Le Bénin est emblématique de ces violents mouvements de redistribution avec des importations françaises qui ne représentent plus que 7,6% contre 26,3% sur les deux périodes précitées (1985-95 ; 2005-09).

Le jeu de vases communicants a été évident ; la place de la Chine, initialement de 5,1%, est passée à plus de 40,4%, ce qui en fait le principal fournisseur de biens de ce pays devant l'ensemble des pays de l'OCDE (31%).

Le Togo est dans un cas de figure très comparable. La Chine lui fournit désormais 33,3% des importations, presque autant que l'OCDE (36%), quand la part de la France a glissé de 26,4% de moyenne (1985-95) à 7,9% dans les dernières années, une part de marché qui se rapproche de celle de l'Inde (5%).

Si on prend l'ensemble des pays émergents, on observe également une augmentation considérable de leur présence commerciale dans les pays de la zone franc, du moins dans les pays comportant des industries extractives signi?catives.

Ainsi, la part des exportations dans le PIB de la CEMAC à destination des pays BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) a été multipliée par deux entre 2000 et 2010. Le stock d'investissements directs chinois a quintuplé depuis 2003.

Le CAC 40 a fui l'Afrique

Le recul des entreprises françaises, historiquement très présentes en Afrique, illustre cet essoufflement de relations commerciales autrefois dynamiques : les investissements directs vers l'Afrique subsaharienne, qui représentent depuis dix ans entre 1 et 6% des flux d'investissements directs à l'étranger de la France, stagnent ou reculent d'une année sur l'autre, alors même que ceux des autres acteurs de l'économie mondiale sur ce continent ont été multipliés par 7 entre 2000 et 2008.

Alors que les investisseurs chinois et indiens se ruent pour investir en Afrique, certaines entreprises françaises vendent leurs participations dans des groupes de télécommunication africains ou dans des banques de détail.

La vente la plus symbolique a sans doute été la vente par le groupe PPR (Pinault-Printemps-Redoute) de CFAO, géant de la distribution automobile et pharmaceutique en Afrique, qui a réalisé 3,1 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2011.

À un moment où le marché de la consommation africain décolle, tiré par l'émergence d'une nouvelle classe moyenne, le groupe français cède ses parts au Japonais Toyota Tsuho Corporation.

Pour Dominique Lafont, directeur de Bolloré Africa Logistic, « le CAC 40 a fui l'Afrique ».

Dans le domaine du BTP, les entreprises françaises sont en train d'être évincées des marchés d'Afrique francophone et restent peu présentes dans l'Afrique anglophone.

Quand on regarde les appels d'offre internationaux, notamment de la Banque mondiale mais également de l'Agence française de développement, les entreprises françaises ont perdu des parts de marché significatives.

Une comparaison des parts de marchés des constructeurs français et chinois en Afrique subsaharienne sur financement AFD et BM (2006-2009) montre que les entreprises françaises n'ont obtenu pendant cette période que 1,6% des marchés de la Banque mondiale contre près de 30% pour les entreprises chinoises.

Plus récemment, un appel d'offre pour l'aéroport de Nairobi, financé par des fonds de l'AFD et dont les études avaient été réalisées par Aéroport de Paris, a été attribué à des entreprises chinoises dont les offres, qui ont fait l'objet d'un examen attentif, étaient non seulement 30% moins chères mais en tous points conformes aux normes environnementales et sociales exigées.

Parts de marché respectives des entreprises françaises et chinoises dans le BTP

Nombreuses sont les entreprises qui attribuent ces contre-performances à la concurrence déloyale d'entreprises chinoises qui pratiqueraient du dumping grâce au soutien des autorités chinoises.

Bouygues Bâtiment nous a dit : « Quand on se positionne sur les appels d'offres avec financement extérieur de bailleurs multilatéraux, la présence d'entreprises chinoises fausse la concurrence. Ces dernières sont considérées comme des entreprises locales car elles ouvrent des établissements stables dans les pays pour pouvoir être acceptées. Ces entreprises font du dumping sur les marchés avec financement extérieur et des marges sur les projets financés par l'aide chinoise. Quand les Chinois financent directement les projets, il n'y a pas de compétition car leurs aides sont liées. Nous sommes donc dans un jeu ou les règles sont biaisées. ».

La concurrence dans ce secteur vient également des entreprises du Maroc et de Tunisie pour l'Afrique francophone et d'Afrique du Sud pour l'Afrique anglophone.

Les grandes entreprises égyptiennes telles Orascom ou Arab Contractor sont également des compétiteurs en Afrique.

Mais force est de constater que, sur de nombreux projets, les offres françaises étaient nettement moins compétitives et pas toujours seulement en termes de prix.

L'analyse des offres sur des projets tel le barrage de Lom Pangar au Cameroun cofinancés avec la Banque mondiale et la BEI montre que les différences de prix entre l'offre française et celle de ses concurrents chinois étaient de 60%, de près de 30% avec celle du concurrent brésilien, pour le coup totalement privé.

Dans le domaine de la banque, alors même que ce secteur connaît sur le continent une progression importante qui atteint dans certains pays 30%, les acteurs historiques que sont BNP Paribas, Société générale et Crédit Agricole, se désengagent peu à peu.

Les établissements français qui ont longtemps dominé le financement du commerce des matières premières et des produits de base entre l'Afrique et l'Europe réduisent la voilure en Afrique.

Dans les états-majors des groupes, on préfère parler de réorganisation stratégique. Celle-ci consiste notamment à se renforcer sur les principaux marchés - Côte d'Ivoire, Sénégal, Cameroun - et à concentrer les efforts sur les activités les plus rentables.

Ainsi, Société générale a gelé ses acquisitions en Afrique francophone, mais a annoncé en juin 2010 un plan stratégique visant à ouvrir 90 agences d'ici à 2015, principalement au Sénégal et en Côte d'Ivoire, où elle se lance aussi dans le mobile banking.

BNP Paribas s'est retirée de la Mauritanie et de Madagascar. Crédit Agricole s'est quant à lui recentré depuis deux ans sur la banque de détail en Europe et dans le Bassin méditerranéen.

Il a ainsi cédé à Attijariwafa Bank, en 2010, six de ses filiales subsahariennes (Congo, Côte d'Ivoire, Cameroun, Gabon, Sénégal, Afrique du Sud).

La participation des grandes banques françaises dans le système bancaire ouest-africain est passée de 80% à 33% au cours de la décennie. Alors que les indicateurs économiques ouest-africains virent au vert, elles poursuivent aujourd'hui leur stratégie de repli au profit des banques nigérianes, marocaines ou chinoises.

Ainsi l'Industrial and Commercial Bank of China, la plus grande banque du monde, a profité de la baisse des prix pour accroître ses investissements sur le continent : elle a acquis une participation de 20 % dans le capital de la Standard Bank of South Africa, l'une des plus grandes banques du continent, pour quelque 4,85 milliards de dollars.

Dans certains secteurs, les mines par exemple, la France est de plus en plus absente à l'exception d'Eramet. Dans d'autres, comme le pétrole, où Total avait une expertise particulière sur l'Afrique, nos positions reculent alors même que le secteur connaît une expansion sans précédent dans de nombreux pays, en Afrique anglophone ou lusophone, en Angola, au Mozambique, au Ghana, en Ouganda, en Tanzanie mais aussi dans l'Afrique francophone, au Niger ou en Mauritanie.

Comment expliquer cette passivité par rapport au dynamisme des pays émergents ?

Pour Mathieu Pigasse de la banque Lazard, le premier problème est la perception qu'ont les entreprises françaises de l'Afrique : « Elles n'ont pas compris ce qui est en train de se passer, le modèle européen est en panne, le modèle exportateur chinois est en train de faire du surplace, le continent africain décolle ; c'est un changement de monde, très bien perçu par les Chinois et que nous sommes peut-être en train de rater ».

Les entreprises françaises surévalueraient les risques et minimiseraient les opportunités.

L'Afrique fait encore peur aux investisseurs français

Pour Luc Rigouzzo, président d'Amethis Finance (société de conseil en financement et investissements pour l'Afrique) : « L'expérience et les données financières disponibles démontrent un couple rendement/risque bien meilleur que celui mesuré par les marchés financiers, les risques sont réels, mais sont inférieurs aux risques mesurés: le système de notation international qui intègre des plafonds par pays atteint ses limites en Afrique, où le risque du secteur privé est meilleur que le risque souverain.».

Il est vrai que nombre d'entreprises asiatiques, chinoises, coréennes ou indiennes ont parié très tôt en effet sur la dynamique de la population africaine et la montée d'une classe moyenne africaine.

« Les entreprises des pays émergents ont été plus promptes que les entreprises occidentales à apprécier le redressement des économies africaines» nous a dit Lionel Zinsou racontant comment un opérateur de télécommunication français avait préféré, dans les années 2000, investir en Norvège plutôt que de racheter un opérateur sud-africain. Dix ans après, se réveillant trop tard, la même entreprise découvre que son homologue africain, qui était à l'époque à sa portée, est désormais estimé à 1,3 fois sa valorisation boursière, autrement dit un montant inaccessible.

Les marchés africains n'attendront pas. Les places sont de plus en plus chères

Certains sont déjà arrivés à maturité. Pour Luc Rigouzzo, « il y a de nombreuses opportunités mais les places sont de plus en plus chères au fil du temps».

En comparaison avec les investisseurs occidentaux, souvent confrontés à des baisses de taux de marge et sous le contrôle d'un actionnariat exigeant, avec des obligations de rendement immédiat et de distribution de dividendes, les grandes entreprises des puissances émergentes sont généralement moins tributaires des contraintes de court terme. Leur dimension et les objectifs de leurs actionnaires, le niveau des bénéfices qu'elles dégagent en interne et les financements publics d'appui sont autant de facteurs qui concourent naturellement à cette stratégie de long terme en Afrique.

L'Inde et la Chine manifestent ainsi une moindre préférence pour le présent. Comme nous l'a indiqué M. Dominique PERREAU, ancien ambassadeur, ancien directeur de l'AFD : « La logique qui sous-tend la démarche de ces grands émergents consiste à prendre date, à créer les conditions tendancielles d'une sécurisation de leurs importations et d'une élévation de leurs parts de marché à l'exportation.».

Répondant à un observateur qui l'interrogeait sur le rôle du risque politique dans les investissements en Afrique, le Premier ministre indien, Manmohan Singh, a traduit l'état d'esprit national, celui du gouvernement comme celui des entrepreneurs : « L'investissement est un « acte de foi » et les difficultés temporaires de l'Afrique n'empêcheront pas le peuple indien de se tenir aux côtés du « continent frère ».

A contrario, la situation financière des entreprises françaises limite leurs capacités d'investissement. « Le marché africain exige de plus en plus des stratégies panafricaines et donc des investissements importants dont les entreprises françaises n'ont pas en ce moment les moyens financiers » nous a dit Jean- Michel Severino.

« On a perdu CFAO, c'est un drame, on pourrait perdre demain Castel et, au rythme où cela va, peut-être qu'un jour verrons-nous Bolloré Africa Logistics, avec ses activités portuaires aux quatre coins de l'Afrique, vendre ses activités à Dubaï port » nous a dit un entrepreneur français, président d'une chambre de commerce franco-africaine.

Le décollage économique de l'Afrique et la diversification des économies semblent concerner avant tout l'Afrique anglophone plutôt que l'Afrique francophone comme l'illustre le schéma précédent.

L'Afrique des classes moyennes, celle du décollage économique, que cela soit l'Afrique du Sud, le Ghana, le Bostwana, le Mozambique, le Kenya ou l'Ouganda, toutes se situent dans un monde anglophone où la France n'est pas attendue, voire mal accueillie.

Cela n'empêche cependant pas les entreprises françaises d'y investir. Le stock d'investissements français au Nigeria, en Angola et au Congo ne doit pas faire illusion. Il s'agit avant tout d'investissements pétroliers.

Tout n'est pas noir, certaines entreprises françaises ont pris conscience des opportunités.

D'après Nicolas de Roquefeuil, directeur commercial géographique pour le Maghreb, l'Afrique francophone et lusophone de Bouygues et directeur général SETAO, « Bouygues est en train de reconquérir des positions qu'elle avait laissées de côté au Nigeria, en Côte d'Ivoire et en Guinée Equatoriale et vise désormais de nouveaux marchés dans des pays comme le Gabon, le Cameroun, le Mozambique et l'Angola.».

Mais pour M. Alexandre Vilgrain, président du Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN) et directeur général de SOMDIAA depuis 1995, « la France a perdu beaucoup de temps à un moment crucial du développement de l'Afrique, on doit aujourd'hui soutenir les entrepreneurs qui s'investissent sur ce continent. Le premier pas est de changer le regard sur l'Afrique, mais aussi sur les entrepreneurs qui font des affaires en Afrique. Quand une entreprise gagne un important marché en Asie on le félicite pour son dynamisme, quand c'est en Afrique, on soupçonne de la magouille. La France ne peut pas être le seul pays qui pense que faire des affaires en Afrique c'est forcément sale, ce n'est pas vrai et les Africains ne supporteront pas longtemps ce discours, ils nous attendront pas, tant les pays émergents se bousculent à leurs portes».