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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )
3. Tabler sur l'échec des pays émergents : une stratégie perdante

De nos séjours en Afrique, nous avons vu prospérer dans l'opinion publique un rejet croissant de certains aspects de la présence essentiellement chinoise.

De nombreux médias africains dénoncent régulièrement une politique commerciale fondée sur une sous-évaluation du Yen qui permet une compétitivité des prix qui serait à l'origine de l'effondrement des industries locales naissantes. Comatex et Batexci, deux grandes entreprises textiles du Mali, auraient ainsi été durement touchées par l'importation de tissus bon marché d'Asie. Au Nigeria, le secteur textile serait aujourd'hui en grande difficulté face à la concurrence de la Chine, tandis que le gouvernement tanzanien a interdit l'accès de certains produits chinois pour protéger les producteurs locaux.

Par ailleurs, la non-convertibilité de la monnaie chinoise et ses capacités financières lui permettent de mener des politiques commerciales agressives qui fausseraient la concurrence aussi bien avec les entreprises locales qu'occidentales. Dans le secteurs du BTP, on dénonce pêle-mêle les subventions cachées des entreprises semi publiques et les financements liés qui permettent aux entreprises chinoises de faire des marges suffisantes pour pouvoir vendre à perte sur les appels d'offre internationaux.

Ce phénomène est d'autant plus préoccupant que les pratiques de ces nouveaux acteurs ne s'embarrasseraient guère du respect des règles de bonne conduite.

Certains n'hésiteraient pas à recourir à la corruption, ce qui encourage les « kleptocraties africaines ». D'autres s'exonéraient du paiement des impôts et des taxes au risque de décrédibiliser l'État.

Mais ce serait principalement sur les plans social, politique et environnemental que l'intrusion de la Chine en Afrique poserait le plus problème. En effet, les droits sociaux des travailleurs africains employés par les entreprises chinoises seraient régulièrement bafoués (sous-payés, non reconnaissance des syndicats, etc.). Et les entreprises chinoises ne font preuve que de très peu de responsabilité sociale.

Quand elles recourent à la main-d'oeuvre locale, les entreprises chinoises leur imposeraient des méthodes de travail très dures, parfois en violation du droit national. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que l'on assiste actuellement à une multiplication de réactions d'opposition à la présence chinoise de la part des populations d'Afrique : Au Sénégal où les petits commerçants se sont ligués pour interdire aux marchands chinois de leur faire concurrence, en Zambie où une cinquantaine d'ouvriers africains d'une usine de dynamite de la Copperbelt sont morts dans un accident provoqué par la violation des règles de sécurité par l'employeur chinois.

Le meurtre du directeur chinois d'une mine de cuivre, dans ce même pays, le 4 août dernier, illustre cruellement les risques qui accompagnent la croissance spectaculaire de l'investissement chinois en Afrique. Un an auparavant, dans cette même mine de Collum, les cadres chinois avaient réagi aux revendications des mineurs en leur tirant dessus à balles réelles, blessant douze d'entre eux. Au Nigeria, on a assisté à un enlèvement d'ingénieurs chinois, ce qui signifie désormais que la Chine n'est plus à l'abri des attaques jusque-là réservées au Nord.

Si la préoccupation des Chinois pour les normes sociales semble faible, il en va de même pour les normes environnementales qui sont souvent négligées dans la quête des ressources naturelles et la mise en oeuvre des projets d'infrastructure (routes, ponts, voies ferrées, barrages, etc.).

Sur ces deux plans, il faut bien admettre que les pratiques des investisseurs européens, bien qu'inégales, sont en voie d'amélioration (montée en force des principes de responsabilité sociale et environnementale, codes de bonne conduite, etc.), notamment du fait qu'elles sont l'objet de contrôles et de pressions de la part des sociétés civiles européennes (campagnes internationales à l'exemple de celle contre IKEA).

La dernière préoccupation enfin concerne le renforcement de la démocratie et de la Gouvernance.

Comme l'a souligné Bertrand Badie « L'Afrique, épuisée par les plans d'ajustement structurel et exaspérée par les conditionnalités politiques qui accompagnent l'aide occidentale qui lui est chichement distribuée, est évidemment séduite par le nouveau « consensus de Pékin », moins regardant sur les droits de l'homme et les droits sociaux ».

Certains régimes africains, mis au ban de la communauté internationale, trouvent avec ces nouveaux partenaires le moyen de rompre leur isolement diplomatique. Le Soudan, qui vend les deux tiers de son pétrole à la Chine, a pu longtemps compter sur son soutien au Conseil de sécurité de l'ONU pour bloquer l'adoption de résolutions trop contraignantes sur le Darfour ; alors qu'il venait d'être mis en cause par la Cour pénale internationale, le Président soudanais a ainsi pu narguer la communauté internationale en participant à Istanbul au sommet Turquie-Afrique en août 2008. Le Zimbabwe de Robert Mugabe, en réaction aux sanctions dont il fait l'objet, a développé une « Look east policy » visant à remplacer les investisseurs occidentaux par des investisseurs asiatiques.

De là à penser comme Bertrand Badie que « la force des émergents est de se plaire à contourner les voeux de la communauté internationale et à offrir des portes de sortie dans lesquelles les vieux dictateurs, de Khartoum à Harare, aiment à se précipiter. Risquons l'hypothèse que l'Afrique peut être la grande victime de tout ce remue-ménage », il y a un pas que franchissent de nombreuses ONG africaines relayées par une opinion publique de plus en plus hostile à la présence chinoise.

Il en va jusqu'à la coopération chinoise en matière d'infrastructure dont la qualité est critiquée. Une partie des routes construites dans les années 70 et 80 par la Chine en Afrique se seraient effondrées, certains bâtiments publics se seraient fissurés, etc. Les infrastructures sanitaires et scolaires suivraient le même chemin.

Certains gouvernements commencent à réagir. Le gouvernement tchadien a annoncé cette année avoir suspendu « toutes les activités » de la filiale tchadienne de la compagnie pétrolière publique chinoise (CNPCIC) pour « violation flagrante des normes environnementales » dans ses forages d'exploration de brut dans le sud du pays, à Koudalwa, à environ 200 km au sud de N'Djamena.

Dans une tribune parue le 11 mars 2013 dans les colonnes du Financial Times, le gouverneur de la banque centrale du Nigeria, Lamido Sanusi s'insurge contre le pouvoir qu'a réussi à prendre la Chine vis-à-vis des pays africains. Il dénonce des méthodes dignes du colonialisme et espère une réaction de la part des décideurs politiques et économiques africains pour mettre un terme à cette dépendance.

M. Lamido Sanusi écrit : "il est temps pour nous d'ôter les lunettes teintées de rose à travers lesquelles nous voyons la Chine". Une façon pour lui de taper du poing sur la table et de tenter de provoquer un sursaut des acteurs économiques de son pays face à ce qu'il considère comme de l'impérialisme de la part de l'Empire du Milieu.

Il dénonce des relations commerciales qu'il considère inégales entre la puissance commerciale mondiale qu'est devenue la Chine et les pays d'Afrique, prêts à concéder l'exploitation de leurs ressources naturelles contre des devises fraîches et des prêts, et contre des biens manufacturés de faible qualité mais très peu onéreux. "La Chine nous prend des matières premières et nous fournit des biens manufacturés. C'était aussi l'essence du colonialisme" s'insurge-t-il dans les colonnes du journal britannique.

La structure du commerce bilatéral "n'est pas viable sur le long terme", a également mis en garde le président sud-africain Jacob Zuma lors du Forum Chine-Afrique tenu à Pékin en juillet 2012.

Ces critiques rejoignent des observations que d'autres bailleurs de fonds ont formulées depuis longtemps notamment sur les aspects financiers. « Les Chinois accordent à des économies déjà lourdement endettées des prêts « insoutenables » ». La Chine en particulier apporterait à l'Afrique des ressources financières, généralement non concessionnelles, d'un montant massif, pouvant contribuer au ré-endettement non soutenable des pays.

En Zambie, en 2011, la présence chinoise a été au coeur des débats de l'élection présidentielle qui s'est soldée par l'élection de Michael Sata dont les discours ont dénoncé pendant toute la campagne la mainmise des intérêts chinois sur le pays.

L'ensemble de ces critiques, qui méritent une évaluation plus approfondie, illustre l'émergence d'un regard distancié à l'égard de ces nouveaux partenaires. La France peut y contribuer en engageant ces nouveaux partenaires à respecter des normes minimales en matière de financement soutenable à destination des pays à faible revenu, en matière de soutenabilité sociale, financière et environnementale de leurs industries extractives. De nombreuses initiatives collectives vont dans ce sens.

Elles commencent à produire des effets. Ainsi la Banque d'investissement chinoise en Afrique, l'Exim Bank, se montre actuellement de plus en plus soucieuse par rapport aux remboursements, sur les questions de transparence et à la notion de risque pays. Elles doivent être soutenues.

Mais en revanche, il apparaît vain d'espérer que ces critiques s'amplifient au point d'entraîner un recul de la présence des émergents en Afrique

L'impact du commerce avec les émergents dépendra du facteur temps.

A court terme, il présente un avantage incontestable pour l'économie africaine. Sur le long terme, si l'on considère que le développement est fonction de l'installation de structures productives plus que de l'évolution des besoins mondiaux en matières premières, alors le défi du changement structurel de l'économie sera plus difficile à relever pour l'Afrique subsaharienne.

Or, la construction sur le temps long est, par essence, politique ; ce sont donc les politiques publiques, les structures étatiques et les négociations bilatérales qui détermineront le développement du continent africain.

Les sommets liant les émergents à l'Afrique sont autant d'opportunités pour les dirigeants du continent de protéger leurs intérêts économiques face à des partenaires toujours plus dépendants des ressources africaines.

En attendant, à la France de jouer sa partition en accompagnant les pays africains dans un développement qui puisse nous être mutuellement bénéfique. Dans cette perspective, la France pourrait tirer avantage à développer plus qu'aujourd'hui des partenariats triangulaires avec les pays émergents. Certaines entreprises françaises l'ont bien compris qui développent en Afrique des partenariats avec des investisseurs indiens ou chinois. Dans le domaine de la coopération au développement, c'est également une voie à creuser pour amener les partenaires émergents à un dialogue sur les modèles de développements africains.