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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

CHAPITRE 4 : 70 MESURES POUR UNE POLITIQUE AFRICAINE RÉNOVÉE

Une politique : c'est un discours et des actes. Le bilan de la présence française en Afrique nous invite à réagir pour chercher les moyens d'inverser une tendance qui, si elle se poursuivait, signifierait notre déclin sur un continent où nous conservons une influence déterminante.

La réalité c'est que la politique africaine de la France a évolué moins vite que l'Afrique elle-même. Il demeure un décalage entre le discours sur l'enjeu que représente l'Afrique pour la France et la manière dont les politiques publiques à l'égard de ce continent sont menées. 

Nous n'avons cependant pas la prétention d'avoir la solution. De nombreuses femmes et hommes oeuvrent aux liens entre la France et les pays d'Afrique subsaharienne. Ils y donnent le meilleur d'eux-mêmes, bien plus souvent par conviction que par intérêt. Nous ne leur ferons pas l'affront de penser que quelques solutions simples, quelques gadgets administratifs tout droit sortis d'un rapport vont infléchir la trajectoire de relations si riches et complexes.

Comme l'a souligné Justin Vaïsse, directeur du Centre d'Analyse, de Prévision et de Stratégie au Ministère des Affaires étrangères : « il n'y a pas de formule magique », de « clef d'entrée facile dans le continent ». Cela est d'autant plus vrai que les trajectoires des différents pays semblent se différencier de plus en plus.

Parler du continent dans son ensemble, il y 30 ans, n'avait pas beaucoup de sens. En parler aujourd'hui en a encore moins. Nous l'avons fait ici trop souvent par facilité de langage, mais, en vérité, de politique africaine, il y en a presque autant que de pays africains. Cette vérité-là ne doit cependant pas nous faire renoncer à un exercice de synthèse et à la définition d'une stratégie ou d'un cap à suivre.

Les problématiques de l'Afrique subsaharienne sont aussi liées à celles du Maghreb, la question du Sahel en est un exemple. Nos travaux sont à mettre en regard de ceux de nos collègues Josette Durrieu et Christian Cambon, chargés du groupe de travail sur les pays de la rive sud de la Méditerranée, et de ceux de Jean-Pierre Chevènement et Gérard Larcher sur le Sahel62(*).

S'il n'y a pas de baguette magique, il doit y avoir des inflexions. Si nous avons nécessairement cherché l'idée nouvelle, nous avions aussi à l'esprit que la nouveauté n'est pas toujours la garantie de la pertinence.

Nous nous sommes évertués à penser aux moyens de maximiser l'efficacité de notre politique et de nos dispositifs de coopération civils et militaires par rapport aux priorités fixées, sans ignorer que, dans l'hypothèse la plus favorable, il nous faudrait réfléchir dans le cadre des moyens budgétaires actuels d'un État impécunieux qui doit redresser ses finances publiques.

Les pistes que nous avons dégagées sont, à ce stade, encore incomplètes, souvent mal formulées, elles nous ont cependant paru les plus ajustées à la réalité que nous avons observées et au diagnostic que nous venons de formuler.

I. DÉFINIR UNE STRATÉGIE AMBITIEUSE ET COHÉRENTE

Se donner des objectifs pour une politique publique, comme dans la vie, c'est d'abord distinguer, comme les stoïciens le faisaient en leurs temps, ce qui dépend de nous et ce que l'on ne maîtrise pas.

A. CE QUI DÉPEND DE LA FRANCE ET CE QU'ELLE NE MAÎTRISE PAS

Les facteurs qui ne peuvent pas être maîtrisés par la France sont nombreux.

L'ouverture des pays africains aux nouveaux pays émergents et l'implication croissante de ces derniers sur le continent : ces pays sont des voisins et des partenaires politiques de l'Afrique. Leur investissement dans le développement du continent est une bonne nouvelle, s'il ne se traduit pas par un nouvel impérialisme. Nous pouvons plaider pour une harmonisation des pratiques de coopération, une concurrence loyale dans le domaine économique ; nous pouvons chercher à tirer les modèles de développement économique et politique des pays africains vers un modèle plus compatible avec le nôtre, mais nous ne pouvons pas fixer comme objectif de limiter la présence et l'influence des pays émergents en Afrique, qui s'inscrit dans un renversement beaucoup plus large des dynamiques entre le Nord et Sud de la planète.

L'appétence des Africains pour le monde anglophone : l'insertion croissante de l'Afrique dans la mondialisation, dans les flux de biens, de capitaux et d'idées conduit nécessairement un nombre croissant d'Africains à se tourner vers la langue de la mondialisation qu'est l'anglais. Il nous faut promouvoir la francophonie, mais cette évolution est inévitable et d'ailleurs pas exclusive d'une progression du français comme d'un renouveau des langues régionales.

La défiance à l'égard de tout ce qui pourrait s'apparenter à une forme de néocolonialisme : 50 ans après les indépendances, les pays africains et leurs opinions publiques aspirent naturellement à assumer pleinement leur destinée en toute autonomie. C'est en cela que l'intervention française au Mali a été vécue à la fois comme un soulagement et une honte. Les pays africains ne tolèrent la persistance de dispositifs hérités de la période coloniale que faute de mieux. Le sens de l'histoire que véhicule la notion de « renaissance africaine » est l'émancipation vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. La France peut donner un sens nouveau à ce partenariat, mais elle ne peut effacer les conséquences de cette perspective historique dans laquelle elle doit s'inscrire, faute de quoi elle risque d'être identifiée au passé.

Les risques d'instabilité politique et sécuritaire : les bouleversements démographiques et économiques que nous avons décrits mettront sous tensions l'ensemble du continent. Alors que les zones les moins développées connaissent les affres des pays où la déliquescence de l'Etat ne lui permet pas d'assurer ni l'ordre public, ni les services publics minima nécessaires au développement, dans les zones plus développées, la croissance économique, l'élévation de vie et d'éducation pourraient entraîner une instabilité politique croissante dans des pays où l'espace public est encore très réduit.

L'histoire des siècles anciens comme celle des printemps arabes ont montré que les phases de décollage économique étaient porteuses d'instabilité et de frustration. Cette instabilité a donc des racines politiques, économiques et sociales profondes qui traversent l'ensemble du continent. Il revient aux Africains d'en limiter les conséquences en favorisant le développement, la sécurité et une vie politique pluraliste.

La France et ses partenaires européens peuvent les y aider, mais les mieux intentionnés de leurs amis ne pourront se substituer à leurs choix.

En revanche, certains facteurs peuvent être mieux maîtrisés par les pouvoirs publics français :

Un renforcement de la cohérence de sa politique africaine et des synergies entre les différents acteurs est possible. Il existe des marges de progression substantielles pour accroître la synergie entre les politiques de coopération militaire et civile, économique, migratoire et culturelle. De ce point de vue, la réalisation d'une stratégie globale à l'égard du continent africain permettrait de faire travailler ensemble des départements ministériels dont les actions sont au mieux parallèles et au pire contradictoires. Sur le terrain, des marges de progression existent dans la mise en cohérence du maillage des différentes institutions et réseaux français en Afrique.

La promotion d'une image rénovée de l'Afrique qui, sans masquer la réalité, mette aussi en valeur les nombreuses opportunités de ce continent devrait pouvoir faire l'objet d'une réflexions aussi bien en matière de promotion du commerce extérieur avec des opérateurs comme UBIFRANCE, la COFACE, que dans le domaine culturel où les saisons franco-africaines font déjà beaucoup pour mieux faire connaître l'Afrique ou encore dans le domaine de la recherche où de nombreux laboratoires français ont une expertise reconnue sur l'Afrique.

Le renforcement de la présence des entreprises françaises dans les zones d'Afrique anglophones particulièrement dynamiques devrait pouvoir faire l'objet d'une action concertée de la part du ministère des finances et des organisations professionnelles.

Le déséquilibre des moyens publics mis en oeuvre entre l'Afrique anglophone et l'Afrique francophone nécessiterait également une stratégie plus globale visant à adapter les effectifs du réseau diplomatique et des différents opérateurs de l'action extérieure de l'Etat aux priorités d'une politique africaine réaffirmée.

Les difficultés d'accueil des élites africaines aussi bien dans le domaine universitaire que dans les domaines du commerce et des arts relèvent également d'un champ d'action dans lequel la France a la possibilité d'inverser la tendance en simplifiant l'accueil des demandeurs de visa, qui est aujourd'hui un véritable parcours du combattant, et en encourageant la dématérialisation et la simplification des procédures d'inscription et de délivrance de visas circulaires, mais aussi soutenant la promotion des formations d'excellence françaises sur ce qui, aujourd'hui, est devenu un marché de la formation des élites.

Le soutien à la Francophonie fait également partie des domaines dans lesquels la France peut mener une politique plus ambitieuse dans l'appui à la formation initiale et continue des professeurs, au réseau français à l'étranger, aussi bien les établissements, Instituts et les Alliances françaises, mais aussi à travers le soutien à l'audiovisuel et aux médias francophones. Cela exige de mieux jouer sur les complémentarités des canaux bilatéraux et multilatéraux.


* 57 « Sahel : pour une approche globale » recommandations pour relever le défi de la sécurité Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat Rapport d'information n° 720 (2012-2013) de MM. Jean-Pierre Chevènement et Gérard Larcher, co-présidents du groupe de travail sur le Sahel, MM. Jacques Berthou, Alain Gournac, Joël Guerriau et Rachel Mazuir, sénateurs