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L'Afrique est notre avenir

29 octobre 2013 : L'Afrique est notre avenir ( rapport d'information )

B. TENIR UN AUTRE DISCOURS SUR L'AFRIQUE

Formuler un nouveau discours sur la politique africaine de la France n'est pas chose aisée. Nicolas Sarkozy comme François Hollande s'y sont essayé. Beaucoup de choses ont été dites. A relire les discours du Cap, de Dakar, voire très récemment de Tombouctou, on se rend compte que les divergences sont d'ailleurs moindres que les points communs.

La première étape d'un renouveau de notre politique africaine consiste à vouloir en formuler une, à juger qu'il est utile, au-delà de l'évolution des relations bilatérales, des fluctuations diplomatiques au gré des événements, en réaction aux crises ou à la suite de visites ministérielles, de formuler une politique africaine de la France.

Formuler une stratégie, c'est d'abord définir un objectif et sa justification. L'objectif c'est le renforcement de notre lien avec le continent africain. La justification c'est établir la démonstration que se joue sur ce continent une partie de notre avenir.

Nous l'avons ici suffisamment étayé pour ne pas avoir à le répéter.

Notre proximité avec l'Afrique peut être une menace comme une opportunité, dans les deux cas nous avons intérêt à une politique africaine plus ambitieuse et plus cohérente.

Un document stratégique, à l'instar de ce qu'ont établi les Américains, les Allemands ou les Chinois, présenterait l'avantage, au-delà de ce modeste rapport parlementaire, d'essayer de convaincre les responsables administratifs et les entrepreneurs privés des opportunités que représente le décollage de l'Afrique dans le contexte géopolitique du début du XXIè siècle.

Il s'agit de quitter le « vieux récit » sur une Afrique du passé et de susciter, selon l'expression plusieurs fois évoquée, un « besoin d'Afrique » qui soit le pendant d'une « demande de France », de prendre la mesure des atouts français sur ce continent, mais aussi des défis auxquels il nous faut faire face dans un continent sous une tension liée à une transformation accélérée des sociétés.

Plusieurs mois de travail nous ont convaincus que la France, ses entreprises, ses talents, peut profiter de la croissance africaine et qu'inversement nous pouvons contribuer à atténuer les risques auxquels devront faire face les responsables politiques africains en termes de démographie, d'urbanisme, d'environnement et de sécurité.

L'amélioration de l'image et de la connaissance de l'Afrique doit s'inscrire dans le long terme et s'appuyer sur une recherche universitaire de qualité sur l'Afrique. Longtemps la France a été pionnière dans ce domaine. L'intérêt pour les pays émergents a conduit à réduire les budgets consacrés à l'Afrique. Il conviendrait de réfléchir à la nécessité ou non d'un rééquilibrage : si l'Afrique est un continent en émergence, dont la France est proche à divers égards, alors il est cohérent de lui consacrer plus de moyens.

Administrer la preuve que la France a besoin de l'Afrique comme cette dernière a besoin de la France : la deuxième étape, comme la deuxième partie de la phrase, est, dans les faits, plus difficile à démontrer au-delà de l'actualité immédiate du Mali.

L'Afrique a-t-elle besoin de la France ? Il nous faut en faire tous les jours la démonstration, faire en sorte que les responsables africains considèrent la présence d'experts français, d'entreprises, d'écoles française comme utiles à leur développement, à leur sécurité ou à l'équilibre de leur relation avec les émergents.

Pour cela, la France doit continuer à faire la démonstration qu'elle a une expertise, une connaissance de l'Afrique et des valeurs qui lui permettent d'être un partenaire utile, fiable et loyal, prêt à partager, avec les responsables politiques africains comme avec les organisations des sociétés civiles africaines, une vision d'un développement du continent harmonieux, respectueux des équilibres sociaux et environnementaux.

Sur le long terme, les pays émergents nous rattraperons dans la formation d'experts, notamment dans les domaines techniques. Les universités indiennes rivalisent déjà dans certains domaines avec nos meilleures grandes écoles. Les effectifs des ingénieurs que produisent les systèmes de formation supérieure indiens ou chinois auront, par ailleurs, un effet de masse. Les deux processus combinés nous feront sans aucun doute perdre le monopole de l'expertise dans des pays d'Afrique. Pour rester compétitif, il nous faudra en conséquence nous battre sur le maintien de la qualité d'excellence de notre expertise et sur notre connaissance et notre familiarité avec la culture africaine.

Pour faire face à ces défis, la diplomatie française, en premier lieu, doit pouvoir produire un nouveau discours sur la relation de la France à l'Afrique.

Les enquêtes sur l'image de la France en Afrique sur la décennie montrent une dégradation sensible. Certes, le Mali a marqué les esprits. L'intervention n'a pas fait taire ceux qui ont dénoncé en leur temps les interventions en Côte d'Ivoire, au Tchad ou encore l'épisode dramatique du Rwanda.

Le nouveau discours sur l'Afrique doit trouver son équilibre entre le rappel de la permanence des liens entre la France et l'Afrique depuis deux siècles, qui explique la spécificité des relations franco-africaines, et la nécessité de se départir de la posture postcoloniale qui consiste à considérer que notre pays a une « vocation » africaine et/ou une responsabilité particulière vis-à-vis de l'Afrique.

Cette posture, teintée parfois de culturalisme, a souvent conduit la France à vouloir parler « au nom des Africains » et à se substituer à eux pour régler leurs problèmes.

Un nouveau discours sur l'Afrique devrait donc insister sur le fait que ce temps-là, que cette posture-là est révolue, mais que la spécificité de notre relation avec chacun des pays du continent n'appartient pas au passé, mais à l'avenir.

Le choix du Président de la République de placer l'opération Serval sur le plan symbolique de la dette de sang a eu l'avantage de rappeler ces liens spécifiques liés à une histoire partagée, mais aussi de placer le Mali et la France dans une relation d'égal à égal. L'étape suivante aurait pu consister à déclarer que cette intervention avait aussi à voir avec la défense des intérêts français, dans l'Hexagone comme sur le continent.

Fini la « Grande famille » des chefs d'Etat africains, le village franco-africain, le conseil de famille, le rôle de grand frère, l'évocation de modes de relations considérées comme acquises, pour privilégier dans le discours comme dans les actes des relations d'égal à égal.

Au-delà du contexte spécifique de l'opération malienne, l'évocation du passé ou de la dette de sang ne pourra éternellement servir de viatique dans une Afrique qui entre de plein fouet dans la mondialisation, les yeux rivés sur un avenir qu'elle pressent comme meilleur.

Il nous faut reconnaître que la France n'est qu'un partenaire parmi d'autres qui, comme les autres, a des intérêts et agit en conséquence.

Comme nous l'a dit un ambassadeur lors de nos déplacements « Les Africains sont lassés des grands discours moralisateurs et de l'« empathie » française envers le continent ; ils préfèrent que la France, comme les autres puissances, affiche clairement ses intérêts et traite avec eux comme avec n'importe quel autre interlocuteur dans le monde ».

Parfois habités par le paternalisme, les acteurs français sous-estiment généralement l'instrumentalisation dont ils peuvent faire l'objet de la part d'interlocuteurs africains les connaissant mieux qu'ils ne le croient. Sans doute faut-il clairement renoncer à la tentation de se substituer à des décisions qui ne nous appartiennent pas, renoncer à vouloir par trop influencer des trajectoires qui ne sont pas les nôtres.

C'est-à-dire abandonner toute ingérence ancienne manière avec la « politique du béret rouge », mais également nouvelle manière, avec son lot de conditionnalités démocratiques, financières et, plus récemment, environnementales.

Il reste que nos moyens nous obligent. On l'a vu au Mali, où la France a pesé de tout son poids pour imposer le calendrier des élections et les bases d'un accord avec les Touaregs. On le voit en Centrafrique où renoncer à intervenir, c'est accepter des exactions qui mettent en danger de nombreuses vies dont celle des expatriés français, mais aussi mettre les pays riverains et les organisations régionales devant leurs responsabilités.

Renoncer à l'ingérence mais pas à nos valeurs : c'est l'équilibre à trouver. La France ne peut pas dépenser plusieurs milliards dans sa coopération civile et militaire sans par ailleurs avoir quelque espoir d'influencer nos partenaires dans le sens de la démocratie, des droits de l'homme ou de l'adoption de modes de développement durable et inclusif.

L'idée est d'abord de tirer les enseignements des printemps arabes pour entretenir un lien fort non seulement avec les Etats mais également avec les sociétés elles-mêmes.

Elle est ensuite de signifier que les pays africains ne sont pas pour la France seulement des réservoirs de matières premières et un marché pour nos entreprises, mais également des partenaires dont le développement harmonieux constitue un objectif partagé.

Autrement dit, prendre appui sur notre tradition républicaine et notre engagement en faveur de l'aide au développement et des biens publics mondiaux pour promouvoir une vision du développement de l'Afrique conforme à nos valeurs comme à nos intérêts et qui nous distinguerait de certains pays émergents.

Renoncer à l'ingérence mais pas à notre expertise, qu'il convient de valoriser et même de rentabiliser.

Il y a des domaines et des pays en Afrique qui ont suffisamment de ressources pour que nous puissions « vendre » notre expertise, faire valoir notre savoir-faire. De ce point de vue, il faut en finir avec une posture dominée par l'obligation d'assistance et ajuster notre positionnement à chaque contexte.

Il y a en Afrique un marché de l'expertise sur lequel la France doit mieux se positionner en mettant en ordre de bataille ses opérateurs publics.

Le point commun de ces approches est d'essayer de développer un narratif plus juste des liens unissant la France à l'Afrique.

Plutôt que de définir la relation d'abord comme un héritage du passé colonial, il faut la caractériser autant que possible en fonction des paramètres qui la façonnent aujourd'hui en insistant sur le fait que la France est liée à l'Afrique :

- parce que des millions de Français sont d'origine africaine, ou vivent ou ont vécu en Afrique ;

- parce que la France a des intérêts économiques et stratégiques en Afrique et qu'elle regarde ce continent en essor comme un réservoir de croissance ;

- parce que l'Afrique, notamment l'Afrique de l'Ouest, représente un enjeu pour la sécurité nationale de la France (trafic de personnes, trafic de drogue, terrorisme...) ;

- parce que la France est garante de la stabilité monétaire des quinze Etats africains appartenant à la zone franc ;

- parce que nous avons un intérêt partagé à un développement durable et harmonieux de l'Afrique.

Dans le domaine de la sécurité, plutôt que des discours vertueux sur la responsabilité française vis-à-vis de l'Afrique, mieux vaudrait dire haut et fort que la France, comme toute puissance, a des intérêts sur le continent et qu'elle est prête à les défendre quand ils sont menacés.

Dans le même temps, il convient de rééquilibrer un discours dominé par la peur du terrorisme ou de l'immigration.

Si le regard sur l'Afrique tend à évoluer positivement, on continue néanmoins, dans certains cercles, à voir le continent avant tout comme une menace plus qu'une opportunité.

L'Afrique n'est pas pour la France qu'une question de sécurité.

La politique africaine ne saurait se réduire à la coopération militaire ou à la prévention de l'immigration illégale.

Notre discours sur l'Afrique doit faire sa part à l'Afrique qui décolle. Nous en avons décrit ici les nombreux enjeux politiques, économiques, commerciaux, environnementaux et culturels.

La France doit y défendre ses atouts et ses intérêts sans complexe.

C'est d'ailleurs ce qu'attendent nos interlocuteurs africains.

La démarche des pays émergents proposant un partenariat gagnant/gagnant devrait nous inspirer.

C'est un gage de modernité, conforme aux nouvelles relations que le continent entretient désormais avec le reste du monde. Il faut s'émanciper le plus possible du passé pour parler de l'avenir d'un continent jeune avec lequel nous voulons compter, notamment du point de vue économique. 

Au regard des enjeux, il est temps de se départir des préventions postcoloniales et d'assumer le fait que l'Afrique n'est pas seulement partie prenante de notre histoire, mais aussi un élément clé de notre avenir.

Assumer nos intérêts, s'orienter vers l'avenir, miser sur notre expertise de l'Afrique : voilà les orientations que nous proposons pour structurer un nouveau récit sur notre relation à l'Afrique.

1) Définir la relation de la France aux pays africains d'abord en fonction de nos intérêts partagés : des millions de Français qui sont d'origine africaine, ou vivent ou ont vécu en Afrique; des intérêts économiques et stratégiques, un enjeu pour la sécurité de la France comme de l'Afrique

2) Se départir des préventions postcoloniales et assumer le fait que l'Afrique n'est pas seulement partie prenante de notre histoire, mais aussi un élément clé de notre avenir.